LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 6 décembre 1832.

»Mon prince,

»Je vous envoie enfin des nouvelles du siège, qui peuvent et qui

doivent contenter le ministère anglais. Le tort a été, non pas de

manquer de parole, mais de n'avoir pas assez calculé le temps

nécessaire aux préparatifs dans cette épouvantable saison.

L'armée a fait des efforts surhumains; le placement de la dernière

batterie, exécuté à découvert sous le glacis même de la citadelle,

est, dit-on, une des entreprises les plus hardies qui aient jamais été

exécutées. On pense que sous huit jours, dix jours au plus tard,

probablement plus tôt, la citadelle sera prise. J'espère que la

nouvelle en arrivera au milieu des élections anglaises.

»Vous verrez, par ma dépêche d'aujourd'hui, que j'ai été et dû être on

ne peut plus surpris de voir l'affaire de Venloo finir à l'improviste

par une offre de remettre cette place et le Limbourg à la Hollande. En

tout, je ne conçois rien à la marche de cette affaire. Elle est allée

à Berlin, sur une note de vous et de lord Palmerston. Revenue à

Londres, elle est retournée à Berlin, lord Palmerston se plaignant un

peu, ainsi que vous l'avez remarqué vous-même, que ce fût sans son

consentement, et voilà qu'elle se termine par une offre dont ni vous

ni moi ne sommes avertis et dont je ne sais les conditions que par des

billets de lord Palmerston à lord Granville[34].

»Je crains fort que cette offre ne nous lance dans de grandes

difficultés quand il en faudra venir à l'exécution; elle nous donne,

en attendant, vis-à-vis de la Prusse, un air d'incertitude et de

versatilité qui me contrarie extrêmement. Le roi est très fort contre

cette offre, et je trouve que, sous plus d'un rapport, il n'a pas

tort.

»J'ai eu ce matin une longue conversation avec M. d'Offalia qui quitte

son poste d'ambassadeur d'Espagne ici, pour retourner à Madrid, où il

va être ministre de l'intérieur. Après beaucoup de circonstances

diverses, voici le point où il en est venu[35].

»Si le gouvernement anglais croit avoir à se plaindre des coups de

canon tirés à l'entrée du Douro sur un de ses bâtiments, le

gouvernement espagnol interviendra volontiers pour lui faire obtenir

satisfaction. Mais si le gouvernement anglais en prend occasion pour

rompre la neutralité et se déclarer en faveur de dom Pedro, le

gouvernement espagnol fera sur-le-champ entrer une armée en Portugal.

»J'ai interrompu M. d'Offalia et je lui ai demandé en quelle qualité

il me parlait, si c'était une pure conversation, ou si c'était une

ouverture qu'il me faisait au nom de son gouvernement. Il m'a déclaré

qu'il ne me parlait pas comme ambassadeur, qu'il ne se regardait plus

comme tel, mais que, causant avec moi, il était bien aise de me dire

que telle était l'opinion de son gouvernement, et qu'il ne deviendrait

ministre du roi d'Espagne qu'à cette condition.

»Je lui ai demandé alors quel usage il désirait que je fisse de sa

conversation; s'il désirait que j'en fisse part à l'ambassadeur

d'Angleterre. Il m'a donné à entendre que tel était son désir. Il

s'est longuement étendu sur ce sujet. Après l'avoir enfin écouté fort

longtemps, je lui ai dit, que puisqu'il me parlait par pure

conversation, et sans caractère officiel, j'allais continuer sur le

même ton et que je lui adresserais une question sur une idée qui me

passait par la tête, désavouant toute induction qu'il en pourrait

tirer autre que celle de me satisfaire personnellement en sachant son

opinion sur une éventualité.

»S'il arrivait, lui ai-je dit, que la cause de doña Maria pût être

séparée de celle de la constitution, si le hasard faisait qu'il pût

être question de la placer sur le trône en laissant la constitution de

côté, seriez-vous aussi décidés à intervenir à main armée en faveur de

dom Miguel?

»Il m'a très clairement dit que non, et que la constitution était ce

qui tenait au cœur à l'Espagne que le gouvernement actuel ne pouvait

souffrir sans périr.

»Je n'ai pas poussé la conversation plus loin et j'en ai rendu compte

à lord Granville. Je crois que vous serez bien aise de connaître

également cette conversation. Du reste, j'entrevois bien des obstacles

et des difficultés sans nombre au projet dont vous m'avez parlé[36].

J'attendrai, s'il y a lieu, pour en parler au conseil, que

l'Angleterre nous fasse des propositions explicites.

»Adieu, mon prince, guérissez-vous: j'attendrai de vos nouvelles avec

grande impatience...»

[34] Voir page 15.

[35] Don Narcisco de Hérédia, comte d'Offalia, homme d'État

espagnol, né en 1777, secrétaire d'ambassade à Washington en

1800. Il rentra dans la vie privée à l'avènement du roi Joseph.

En 1823, il fut nommé ministre de la justice, puis envoyé

extraordinaire à Londres (1827) et ambassadeur à Paris (1828). En

1832 il fut ministre de l'intérieur dans le cabinet Zea-Bermudez.

En 1837, il devint chef du cabinet et ministre des affaires

étrangères. Il se retira en 1838 et mourut en 1843.

[36] Le projet de médiation dont M. de Talleyrand avait entretenu

le duc de Broglie dans sa lettre du 30 novembre (voir page 62).

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 52 / 313 题