MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Tuileries, 2 décembre 1832.

»Mon cher prince,

»Je viens vous faire part avec empressement des nouvelles que nous

recevons de notre armée. Je copie ce qu'on me mande, du 30

novembre à quatre heures après midi:

»Nous avons ouvert la tranchée hier devant la citadelle; M. le duc

d'Orléans la commandait et dans cette première occasion où il a été au

feu et a dû sérieusement faire la guerre, le prince royal a montré

beaucoup de sang-froid, d'attention à tout prévoir et de zèle pour

parer à tout; il a sans cesse parcouru la ligne des travailleurs,

visité ses grand'gardes, assuré ses réserves; fait enfin ce qu'aurait

fait un militaire expérimenté. Grâce à une nuit extrêmement noire et

pluvieuse, nous avons pu dérober à l'ennemi cette opération délicate,

et ce n'est qu'au jour qu'il a pu nous voir couverts par une parallèle

de deux mille sept cents toises, et à l'abri de son feu. Aussi,

n'est-ce, je crois, que pour faire plaisir à M. le duc d'Orléans que,

vers midi, il a commencé à nous jeter des obus et des boulets. Le

siège a tellement avancé dans ce peu d'heures qu'il est à espérer que

le roi recevra bientôt les clefs de la citadelle.

»C'est ce que nous souhaitons pour tout bien vivement, mon cher

prince, car vous jugez que nos cœurs sont bien agités. Le maréchal

Gérard, qui était avec Chartres à la tranchée, mande au roi qu'il est

impossible d'y avoir été plus de sang-froid et d'un courage plus

brillant. L'aide de camp du maréchal, qui a apporté les dépêches, dit

qu'au premier boulet qui a passé au-dessus de sa tête, Chartres a fait

un saut de joie et que tous les soldats se sont mis à danser.

»Nous ignorons encore si la justice parviendra à la source de

l'horrible attentat du 19 novembre; elle en a la confiance. Ce

qu'il y a de certain, c'est que cet attentat a fait sentir

généralement et plus vivement que jamais que la France possède un

précieux trésor dans notre roi, et à quels dangers elle serait

exposée s'il lui manquait. Tous se rattachent à lui et à la monarchie

constitutionnelle; c'est ce qui nous donne cette grande majorité dans

la Chambre, qui devient excellente et nous assure la plus heureuse

session.

»Ce qu'il faut, c'est finir l'affaire d'Anvers, et nous sommes à

l'œuvre. Certes, les Belges devraient en être reconnaissants, heureux

et contents, mais cela n'est pas; je vous avoue que je suis indignée

de leur ingratitude et de leur bêtise. Ne grognent-ils pas encore dans

ce moment de la nouvelle division du général Schramm[33] que, d'après

les inquiétudes du gouvernement anglais que nous n'ayons pas assez de

monde en Belgique, le roi vient d'y envoyer. Il me semble, en vérité,

que le gouvernement anglais devrait bien leur faire sentir leur bêtise

et le mal qu'ils se font en cela...»

[33] Jean-Paul Adam, comte Schramm, né en 1789, entré au service

en 1803, général de brigade en 1813. Il vécut dans la retraite

sous la Restauration, fit en 1832 la campagne d'Anvers, devint

général de division et pair de France (1839). En 1850 il fut

ministre de la guerre, et fut créé sénateur en 1852. Il mourut en

1884.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 51 / 313 题