LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

«Londres, le 26 novembre 1832.

»Monsieur le duc,

»Je puis vous dire que notre situation ici s'est fort améliorée dans

ces derniers jours. Les dépêches venues de Vienne et de Berlin

indiquent qu'on y a modifié les dispositions qu'un premier mouvement

d'effervescence avait laissé percer. Les ministres d'Autriche et de

Prusse à Londres vont même jusqu'à témoigner de leur désir de voir

réussir les mesures adoptées par la France et l'Angleterre contre

l'obstination si prolongée du roi des Pays-Bas.

»Plus on y réfléchit, et plus on reste convaincu que les différents

cabinets du continent chercheront à rompre l'union de la France et de

l'Angleterre; mais qu'aussi, ils sauront se résigner à cette union et

à ses conséquences, tant qu'ils lui reconnaîtront des symptômes

évidents de durée...»

«Le 29 novembre.

»Je vois avec peine par les informations que vous voulez bien me

donner que de nouveaux retards ont été apportés dans les

opérations du siège de la citadelle d'Anvers. L'anxiété s'accroît ici

chaque jour, et le cabinet anglais va même jusqu'à dire qu'il attache

à la prompte reddition de cette citadelle un intérêt égal à celui que

pouvait avoir le nouveau cabinet français à la conclusion de la

convention du 22 octobre. Ce langage résume bien l'importance de la

question pour ce gouvernement; il n'est point exagéré et je partage

cette opinion.

»Je ne suis point surpris des négligences dont vous avez à vous

plaindre de la part des Belges. On doit s'attendre à toute sorte

d'embarras venant d'eux, et je crois que les formes de ménagement que

nous adoptons généralement à leur égard ne conviennent pas à un

gouvernement si nouveau et si présomptueux.

»Les délais de l'expédition d'Anvers font plus que jamais sentir la

nécessité de ne rien précipiter dans notre négociation avec le cabinet

prussien. Le temps est un grand maître qui arrange bien des

difficultés. Vous penserez sans doute qu'il faut se donner une grande

latitude quand on est livré aux chances d'un siège, et je vous engage

à ne rien conclure à Berlin, avant d'être sur la voie d'un résultat

certain à Anvers. Vous remarquerez que si on s'était arrêté à la date

du 5 décembre, fixée par vous en dernier lieu, pour la remise de

Venloo aux Prussiens, on se serait placé dans une situation

embarrassante. Comme la négociation se suit par M. Bresson, aidé de

lord Minto, il doit être facile de la ralentir en exprimant à propos

le besoin d'instructions communes des cabinets de Paris et de Londres.

»Je viens de communiquer à lord Palmerston votre dépêche numéro 101,

relative aux frais de notre expédition en Belgique, que vous croyez

devoir réclamer du gouvernement belge. Je la lui ai lue tout

entière. Après l'avoir écoutée avec beaucoup d'attention, lord

Palmerston a répondu que cela ne changeait rien à son opinion, parce

que tous les motifs qui avaient été donnés dans le conseil du roi

restaient dans leur entier. J'ai essayé en vain de donner de nouveaux

développements aux arguments que me fournissait votre dépêche; et je

dois vous avouer que je ne suis pas parvenu à modifier une opinion qui

me paraît irrévocablement arrêtée.

»J'ai ensuite entretenu lord Palmerston de la mission qui aurait été

confiée par l'Angleterre à un agent de la Porte ottomane. Il m'a

répondu qu'il avait été effectivement informé par une lettre de

Constantinople du 26 octobre de la résolution adoptée par le sultan

d'envoyer en Angleterre Namick Pacha, colonel de ses gardes; que cette

résolution n'avait pas eu l'assentiment du Divan qui avait du moins

obtenu que Namick Pacha passerait par Paris; que, du reste, quoiqu'on

sût bien que la mission de Namick se rapportait à la guerre qui existe

entre la Porte et le pacha d'Égypte, on ne connaissait point

exactement la nature des communications qu'il était chargé de faire au

gouvernement anglais; mais qu'on supposait seulement que l'intention

de la Porte avait été de donner à cette mission assez d'éclat pour

qu'elle inquiétât le pacha d'Égypte, qui ne manquerait pas d'en avoir

connaissance[30].

»Lord Palmerston m'a assuré en même temps que sir Stratford

Canning[31] n'avait jamais fait aucune insinuation qui pût être

regardée comme une offre réelle de secours de la part de l'Angleterre

et que vous aviez parfaitement jugé qu'il s'était borné à des paroles

de bienveillance, telles qu'il est d'usage d'en employer en pareille

occasion...»

[30] Sur la mission de Namick Pacha, voir pages 95 et 108.

[31] Sir Stratford Canning, ancien ambassadeur d'Angleterre près

la Porte, avait été envoyé à Constantinople en novembre 1831 avec

une mission spéciale. Il devait demander une extension de

frontières en faveur de la Grèce.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 48 / 313 题