LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 27 novembre 1832.

»Mon prince,

»La réponse que je vous adresse est une réponse officielle à une

dépêche officielle. J'imagine que lord Palmerston a pris par là ses

mesures pour répondre au besoin devant le parlement. C'est par le même

motif que j'insiste.

»Vous savez que la raison qui nous a portés à demander à la Belgique

le remboursement de nos dépenses extraordinaires, c'est le refus

positif qu'a fait la Chambre des députés, l'année dernière, de nous

allouer la dépense de notre expédition de Belgique en 1831. Nous

serions sans réponse si nous ne pouvions pas témoigner publiquement

que nous avons fait tous nos efforts pour mettre à couvert les

intérêts du trésor. Du reste, nous avons peu d'espérance de nous

enrichir avec ce qui nous en reviendra.

»Le fait est néanmoins que notre position n'est pas analogue à celle

de l'Angleterre. Elle fournit à la cause commune une escadre; nous en

faisons autant. Elle ne demande rien à la Belgique; pour cela, nous ne

demandons rien non plus. Mais en outre, nous entreprenons à nos frais

une expédition de terre infiniment plus coûteuse que nous exécutons

seuls.

»Lord Palmerston pense que c'est dans un intérêt uniquement européen

que nous agissons. Je ne le crois pas. La meilleure preuve que

c'est en même temps dans un intérêt purement belge, c'est que nous ne

marchons qu'à la réquisition expresse de la Belgique. Si nous ne

prenions pas Anvers, il faudrait que ce fût l'armée belge qui le prît,

et ce que nous lui demandons est très inférieur à ce qu'il lui en

coûterait pour cela. La Belgique n'en paye pas un soldat de moins, il

est vrai, mais elle paye de moins toutes les dépenses matérielles du

siège que nous faisons à nos dépens.

»Lord Palmerston ajoute que nous avons désiré nous-mêmes, dans

l'intérêt de la formation ou du maintien du ministère que cette

expédition se fît. Ceci sort du cercle général de la discussion. C'est

une discussion sur ce qui se passe dans l'intérieur des couloirs. Ce

n'est pas un motif que nous puissions alléguer publiquement. Si nous

voulons prendre ainsi en considération les motifs secrets des choses,

alors nous pourrons dire que la crainte des sottises des Belges, la

crainte de les voir entamer une expédition contre la Hollande, la

nécessité de les tirer de la situation où ils sont, sont au nombre des

raisons qui nous ont fait désirer d'entreprendre l'expédition

d'Anvers. Ce sont certainement les provocations des Belges et leur

action sur les esprits en France, qui ont concouru pour plus de moitié

à rendre cette expédition inévitable.

»Au reste, je le répète, il ne faut prendre les choses que pour ce

qu'elles valent: notre demande a pour but de mettre notre

responsabilité à couvert. Je crois que la dépêche de lord Palmerston

est précisément de même nature, et je vous prie de l'assurer que je

n'ai pas la moindre envie d'y voir autre chose.

»Notre expédition ne marche pas aussi vite que je l'aurais désiré.

L'armée tout entière est arrivée à jour fixe; mais le transport de

l'artillerie de siège et des munitions a souffert et souffre

encore des retards. Le maréchal Gérard ne veut faire sa sommation

qu'au moment où toutes ses dispositions seront terminées, pour

répondre à un refus par un feu terrible. On m'assure que la sommation

doit être faite aujourd'hui, mais je crains encore du retard...»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 49 / 313 题