LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 18 octobre 1832

»Mon prince,

»Votre lettre a confirmé les espérances que m'avaient données et la

dépêche de M. de Mareuil, et la conversation de lord Granville. Nous

attendons ici avec une grande impatience votre courrier de demain, et

nous nous préparons à tout événement. La situation politique du

ministère est beaucoup meilleure que nous n'eussions osé l'espérer en

débutant. Après beaucoup de criailleries, on finit par revenir au vrai

et par se demander à quoi bon tant de tumulte. La disposition générale

des esprits, sans être encore bienveillante, devient attentive; le

propos le plus habituel maintenant est de dire: «Il faut voir ce que

fera ce ministère». Notre sort dépend donc de plus en plus de nos

œuvres d'ici à la session, et de toutes les oeuvres, la véritable, la

seule qui préoccupe l'attention publique, c'est l'expédition d'Anvers.

Sur ce point l'opinion devient chaque jour plus exigeante; ce n'est

pas la minorité turbulente, c'est la majorité raisonnable qui presse;

je me réjouis par conséquent de plus en plus du parti que vient de

prendre le cabinet anglais, car, lors même qu'il se serait décidé

contre notre expédition, je ne vois pas qu'il eût été possible de

l'éviter. Si nous la faisons, notre succès à la Chambre est assuré.

Nous ne négligeons rien pour qu'elle n'entraîne pas trop de

complications imprévues. Notre flotte est toute prête; elle est

composée d'officiers qui, pour la plupart, ont servi avec les Anglais.

Je ne vous cacherai pas que, s'il était possible que les deux flottes

s'engageassent ensemble à l'embouchure de l'Escaut, et qu'il y eût

quelques coups de canon tirés simultanément sur les Anglais et les

Français, cela serait ici du meilleur effet: l'alliance serait de plus

en plus populaire et nous en aurions plus de liberté pour agir

conformément aux désirs du cabinet anglais.

»Je finis, mon prince, en mettant encore une fois tous nos intérêts

dans vos mains: vous savoir à Londres est tout mon espoir et toute ma

tranquilité...»

«Le 19 octobre, dix heures du matin.

»... Je reçois à l'instant votre dépêche du 16 et j'y réponds par

estafette, sans attendre une minute afin de vous mettre à portée de

donner toutes les explications qui vous seront demandées.

»L'armée française réunie sur la frontière du nord est forte de

quarante-huit mille hommes. Dix-huit mille environ sont destinés à

faire le siège d'Anvers; trente mille à prendre position sur les

routes de Berg-op-Zoom et de Bréda, en dedans des limites du

territoire belge, afin de couvrir le siège.

»Les postes français relèveront les postes belges dans toute l'étendue

du cercle d'opérations militaires.

»Nous demandons au roi des Belges de réunir son armée en arrière de

Turnhout, afin qu'elle menace le flanc de l'armée hollandaise, si

celle-ci se portait contre notre armée d'observation, de même que

notre armée d'observation menacerait le flanc de l'armée hollandaise,

si elle se portait contre l'armée belge en dedans des limites du

territoire belge.

»Quant à la facilité de prendre la citadelle, le maréchal Gérard pense

qu'elle ne peut tenir plus de dix jours. Il a pris à cet égard toutes

les informations désirables. Tout est prêt. Il n'y a pas, sur ce

point, la moindre inquiétude à avoir...»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 23 / 313 题