«Londres, le 17 octobre 1832.
»Monsieur le duc,
Les plénipotentiaires de Russie, de Prusse et d'Autriche, ont demandé
plusieurs fois dans ces derniers jours à lord Palmerston une réunion
de la conférence pour y discuter les mesures à adopter contre la
Hollande. Ils ont fait auprès de moi, des démarches dans le même sens,
mais j'ai engagé lord Palmerston à se refuser à cette demande, en
lui faisant sentir les inconvénients d'une discussion qui ne pourrait
avoir que des résultats fâcheux en ce moment. Lord Palmerston a
partagé mon opinion sur ce point, et il ne réunira la conférence que
quand il sera en état de lui communiquer nos résolutions
définitivement arrêtées.»
«Le 18 octobre, soir.
»... J'avais vu ce matin lord Palmerston, il m'avait fait espérer qu'à
l'issue du conseil, j'aurais une communication positive des
résolutions du cabinet. Cependant à cette heure, le ministre n'a pas
pu me donner encore la résolution que je désirais si vivement. Il est
vrai que le roi qui devait venir aujourd'hui à Londres, n'y viendra
que demain et que sa présence est réclamée pour une sanction
définitive. Mais je dois croire aussi, d'après une conversation assez
étendue que j'aie eue avec lord Palmerston et dont je vous rendrai un
compte détaillé, que la discussion en se prolongeant au sein du
cabinet, y a fait naître, non pas de l'opposition sur le fait même de
l'exécution du traité (à cet égard, tout le monde est d'accord), mais
le besoin de porter jusqu'aux dernières limites de l'examen des
conséquences qui pourraient résulter des voies coercitives employées
en commun par la France et par l'Angleterre et que, de plus, les
conversations sur l'intérieur du pays, que je vous expliquerai dans
une lettre demain, donneraient la pensée de gagner encore du temps.
C'est la tendance de plusieurs membres du cabinet; je l'ai combattue,
je la combattrai, et j'espère vaincre; mais ce n'est qu'une espérance.
Demain, je verrai le roi, et après le conseil, j'aurai avec lord
Palmerston une explication dont immédiatement je vous donnerai
connaissance.
»Je dois vous dire que je garde en moi la conviction que cette
discussion prolongée n'a rien qui doive vous inquiéter, et qu'elle ne
fera que donner plus de poids à la décision qui sera prise...»
«Le 19 octobre matin
»Je suis vraiment embarrassé de vous répéter chaque jour que ce qu'on
m'a promis la veille est encore remis au lendemain.
»Le roi est venu hier de Windsor, j'ai eu l'honneur de lui faire ma
cour. J'ai trouvé à Saint-James tous les membres du cabinet, et j'ai
pu rappeler à plusieurs d'entre eux combien il était urgent d'arriver
à une résolution décisive sur la coopération de la France et de
l'Angleterre pour l'exécution du traité du 15 novembre. Tous ont
reconnu cette nécessité et, cependant, le conseil s'est tenu chez
le roi, et qui a duré depuis quatre heures jusqu'à sept heures et
demie a été uniquement rempli par le rapport du _Recorder_ sur les
condamnations en matière criminelle qui ont été prononcées depuis
quelques mois et par la discussion qui s'en est suivie. Lord
Palmerston m'a assuré hier au soir que la question politique du
moment n'avait pas même été présentée et qu'elle était remise à la
délibération qui aura lieu aujourd'hui chez lord Grey à East-Sheen
où tous les membres du cabinet se réunissent et doivent dîner.
»Je vous dois cependant l'explication de ces délais telle au moins que
je l'ai recueillie dans les dernières conversations que j'ai eues avec
lord Palmerston. Hier au soir, encore, il a ajouté quelques
développements à ce qu'il m'avait dit à cet égard.
»D'une part, il paraîtrait qu'après s'être montré parfaitement résolu
sur le principe de la coopération et de l'emploi successif et
simultané des forces de terre et de mer, le conseil a vu que
quelques-uns de ses membres, tout en reconnaissant que le nouveau
ministère français inspirait une juste confiance, témoignaient sur sa
durée des inquiétudes; que des rapports venus de Paris et colportés
ici par des bouches qu'on aurait crues plus discrètes, ont ranimé
l'opposition, en même temps que des esprits plus sages ont eux-mêmes
conçu la crainte que si des mesures coercitives exercées en commun
contre la Hollande par l'Angleterre et la France, amenaient une guerre
générale, un changement de propagande à Paris ne fît de celle-ci une
guerre de propagande à laquelle l'Angleterre ne voudrait pas se tenir
associée.
»Cette hésitation du cabinet, d'autre part, tient aussi à des
circonstances intérieures qui ont besoin d'être développées.
»Les embarras que donnent de nouveau la question des noirs dans les
colonies américaines et à l'île Maurice, ainsi que le besoin d'y
pourvoir, ont déjà absorbé de longues délibérations[14]. Il faut que
cette considération ait plus d'importance que d'abord on ne lui en
supposait, car lord Palmerston me l'a répété dans deux conférences
différentes. De plus, lord Palmerston pressé sur le besoin d'en finir
et sur la nécessité dans laquelle étaient la France et la Belgique
d'avoir à faire connaître à l'ouverture des Chambres une résolution
prise, et pour le moins un commencement d'exécution, s'est vu
forcé d'avouer que le gouvernement britannique éprouvait presque un
besoin contraire, et que, pour lui, un délai de quelques semaines
serait avantageux. Voici l'explication qu'il en a donnée. Le parlement
actuel est prorogé au 11 décembre. L'intention du gouvernement est de
le dissoudre. Il regarderait comme un inconvénient de le réunir
encore, et cependant si les mesures coercitives étaient immédiatement
employées contre la Hollande, comme elles ne seraient point des actes
formels de guerre, on se dispenserait de convoquer le parlement. Mais
si le roi de Hollande faisait alors lui-même une déclaration positive
de guerre, il y aurait nécessité, d'après la constitution, soit de
réunir le parlement actuel, soit de le dissoudre et d'en convoquer un
nouveau. Dans le premier cas, il faudra s'attendre à une opposition
très animée et on a lieu de croire que ce serait surtout avec cette
espérance que le roi de Hollande se porterait à la déclaration dont il
s'agit. Dans le second cas, et si la dissolution était prononcée, il
faut savoir que l'enregistrement des électeurs, d'après la loi
nouvelle, n'est pas encore assez avancé, pour qu'on n'eût point à
craindre, dans une élection immédiate, des choix d'autant plus
dangereux, qu'ils seraient faits par des hommes que l'application du
bill de réforme doit priver du droit d'élire et qui en useraient pour
la dernière fois.
»C'était là une particularité dans la situation du cabinet
britannique, qu'il fallait bien reconnaître. Il m'était plus facile de
combattre les craintes qu'on avait témoignées sur la stabilité de
notre ministère, et je pouvais partir de l'estime qu'on lui accordait
pour établir combien il serait utile à la politique des deux cabinets
d'aider le nôtre dans sa position. J'insiste donc vivement pour
que les ouvertures qui ont été faites ici, et que lord Granville vous
a confirmées, obtiennent un prompt et plein effet. Je suis loin d'en
perdre l'espérance. Les dernières lettres de La Haye, le discours du
roi de Hollande à l'ouverture des États-généraux, et le langage
virulent des gazettes qui reçoivent les inspirations du cabinet
néerlandais, ont été appréciés ici comme d'évidents symptômes d'une
résistance toujours plus opiniâtre; et, à moins que l'intervention du
cabinet de Berlin et les lettres dont M. de Dönhoff est porteur, ne
produisent à La Haye un changement absolu, ce qu'on saura avant deux
jours, je suis fondé à ne pas croire que le gouvernement britannique
veuille reculer sur ses propres propositions, et j'accepte volontiers
comme une preuve de sa persévérance, le consentement formel qu'il
vient de donner à la jonction de nos vaisseaux aux siens dans la rade
de Spithead...»
[14] Les esprits étaient vivement surexcités en Angleterre par la
question de l'esclavage des noirs. On sait qu'il allait être
aboli en 1834. Dès 1832, le gouvernement s'acheminait vers cette
solution et on discutait au parlement une série de mesures pour
réglementer le sort des esclaves aux colonies (ordre du conseil
du 2 novembre). L'émotion soulevée par ces discussions suscita
aux colonies des troubles assez sérieux. A la Jamaïque
l'insurrection de 1831 fut terrible. A la Trinité et à
Sainte-Lucie les colons refusèrent de se soumettre aux ordres de
la métropole. A Maurice le procureur général ayant publié un
pamphlet en faveur de la liberté des noirs, provoqua une émeute
de la part des colons.
«Le 19 octobre, huit heures du soir.
»Nous avons reçu très tard aujourd'hui un avertissement de lord
Palmerston pour nous réunir en conférence. Cette réunion a eu lieu à
la demande du plénipotentiaire hollandais qui avait adressé un paquet
cacheté à la conférence. Lord Palmerston n'a pu s'y refuser, comme
nous en étions convenus, puisqu'elle n'était pas provoquée par un des
trois plénipotentiaires, et qu'il s'agissait d'ailleurs d'entendre des
explications venant de Hollande et qui pouvaient être d'un haut
intérêt.
»Le paquet du baron de Zuylen ouvert, on nous a donné lecture d'un
long factum dans lequel on cherche à réfuter le soixante-neuvième et
le soixante-dixième protocoles. Il est à remarquer que ce dernier
n'avait point été communiqué au plénipotentiaire hollandais. Du
reste, ce long morceau de polémique est sans valeur; il ne devait
avoir et n'a eu aucune influence sur la conférence; c'est évidemment
une pièce qu'on veut produire devant les États-généraux de Hollande.
Nous l'avons considéré ainsi, et nous nous sommes séparés sans prendre
aucune délibération...»