«Paris, le 12 octobre 1832.
»Mon prince,
»En vous adressant la dépêche ci-jointe, permettez-moi de rappeler à
votre souvenir et à votre bonne amitié notre position, nos besoins et
nos espérances.
»Le ministère actuel est composé pour moitié des collègues de M.
Casimir Périer, pour moitié de ceux de ses amis politiques qui, plus
compromis encore que lui-même dans la cause de l'ordre et de la
paix, avaient été réservés par lui pour des temps meilleurs.
»Ces temps sont arrivés.
»L'état de la France, vous l'avez vu de vos yeux, est pleinement
satisfaisant. Le calme règne sur tous les points du territoire;
partout l'ordre renaît, les esprits se rassoient; toutes les élections
partielles sont sages et modérées; dans les villes, dans les
campagnes, les affaires reprennent à vue d'œil; la récolte a été très
belle.
»Une seule difficulté reste à surmonter.
»Cette difficulté, c'est le maintien de la majorité formée l'année
dernière et qui nous a coûté tant de soins et tant d'efforts. Des
divisions politiques qui vous sont connues ont brisé cette majorité;
des préventions absurdes, des rivalités purement littéraires, de
misérables tracasseries menacent de donner à nos adversaires un
avantage sur nous qui coûterait à l'Europe des torrents de sang et des
années de calamités incalculables.
»Si le ministère actuel ne s'était pas chargé du fardeau des affaires,
vous le savez, mon prince, vous l'avez vu vous-même, le pouvoir
passait dans des mains qui l'auraient transmis, sans le savoir, sans
le vouloir peut-être, mais inévitablement au parti de la guerre et de
l'anarchie.
»Si le ministère actuel succombait dans la lutte, sa défaite aurait
encore plus certainement et plus directement le même résultat.
»Il est, nous en sommes convenus ensemble, un moyen sûr de le
prévenir.
»Que l'Angleterre nous voie, sans en prendre alarme, enlever la
citadelle d'Anvers aux Hollandais et la remettre entre les mains
des Belges. Si la session prochaine s'ouvre sous de tels auspices,
soyez certain d'un triomphe éclatant. S'il nous faut, au contraire,
défendre de nouveau à la tribune les délais, les remises, les
procrastinations de la diplomatie, notre position sera très
périlleuse, et le poids des préventions qui nous attendent en sera
très péniblement aggravé. Je ne sais si nous y pourrons résister.
»Lorsque j'ai exposé ces idées, en votre présence, à lord Granville il
m'a fait des objections. Il m'a dit: «Mais si l'Europe se fie à votre
parole, qui lui répondra que vous resterez au pouvoir assez de temps
pour la tenir?»
»A cela voici ma réponse:
»Si l'Angleterre y consent, nous pouvons entrer en Belgique du 20 au
22. Nos troupes sont prêtes, elles le sont déjà; le 26 ou le 27, nous
serons sous Anvers; du 8 au 15 de novembre, la citadelle sera à nous;
du 16 au 20, nos troupes seront rentrées sur le territoire de France.
La session ne s'ouvre que le 19. L'adresse ne viendra pas avant le 1er
décembre. Ainsi tout danger de ce côté est nul.
»Lord Granville m'a dit encore: «Mais si les Hollandais vous attaquent
pendant le siège, que ferez-vous?»
»Ma réponse sera également simple.
»Si les Hollandais nous attaquent, nous les repousserons jusqu'aux
limites du territoire belge. Nous prendrons l'engagement de ne pas
avancer un pouce au delà.
»Il serait dit dans le _Moniteur_ qui annoncerait l'entrée de nos
troupes en Belgique, qu'elles n'entreront même pas dans Anvers; que la
citadelle sera remise aux mains des Belges au moment de la
capitulation; que le jour même commencerait notre mouvement
rétrograde.
»Lord Granville a paru s'inquiéter encore de l'intervention possible
des Prussiens. Mais, d'abord, une expédition conduite avec ce degré de
célérité ne leur laisserait pas le temps de concentrer leurs troupes
qui sont fort disséminées. En second lieu, nous leur offrons, vous le
savez, d'occuper Venloo et toute la partie du territoire hollandais
qui se trouve en ce moment au pouvoir des Belges. La réponse à cette
proposition ne peut nous parvenir avant trois semaines. Les ordres
pour le rassemblement des troupes prussiennes mettraient
nécessairement le même temps pour parvenir aux généraux. Notre
expédition seraient terminée avant qu'ils fussent en mesure de faire
une démonstration sérieuse[8].
»Si le gouvernement anglais se refuse à cette proposition, voyez ce
qui va en résulter:
»Premièrement, il est fort douteux que nous réussissions à contenir
les Belges. Le roi Léopold est aujourd'hui sans gouvernement
quelconque. Aucun ministre ne veut entreprendre de se charger des
affaires si le roi ne se décide à recourir à des mesures énergiques.
Le général Goblet forme à lui tout seul tout le cabinet, et veut se
retirer sous quelques jours[9]. Le roi Léopold aura la main forcée;
les Belges attaqueront; le roi des Pays-Bas les attaquera à son tour;
force nous sera bien de les défendre, et voilà véritablement la
guerre.
»Supposez même que ceci n'arrive point, et je ne vois guère
possibilité de l'éviter, la position du cabinet français deviendra
très périlleuse à l'ouverture des Chambres. Si nous succombons dans la
lutte, le pouvoir passera au parti de la guerre, et l'expédition
d'Anvers ne sera que la moindre de ses entreprises.
»Il me semble donc que l'expédition d'Anvers n'est pas pour l'Europe
un objet sur lequel l'alternative lui soit véritablement laissée. Il
ne s'agit pas de savoir si elle se fera; mais, qui la fera: si ce sont
les Belges ou les Français; si ce sera le parti de la guerre ou le
parti de la paix.
»Exposant ainsi la question, il me semble qu'elle ne saurait être
douteuse.
»L'expédition n'empêcherait nullement le blocus. Nous ne mettrions
point pour condition de notre retraite l'acceptation du traité, la
solution de la question de l'Escaut. Ce sont des points qui
resteraient à vider par voie de négociation ou par les moyens de
coercition maritime ou pécuniaire, s'il y avait lieu. Notre engagement
de quitter la Belgique immédiatement après la reddition de la
citadelle serait absolu.
»Si vous obtenez ce point, mon prince, le cabinet que vous avez vu se
former, que vous avez eu la bonté de désirer, est assuré de s'établir,
et s'il s'établit, le repos de la France et celui de l'Europe sont
assurés. Dans le cas contraire, je ne prévois que des malheurs dont le
nombre et l'étendue sont impossibles à prévoir.
»J'ajouterai, en finissant, que notre armée se trouve maintenant très
concentrée et en mesure d'agir. Si l'expédition ne se fait pas, il
nous faudra la disperser. Nous tremblons à chaque instant que le
choléra n'y éclate, et si nous sommes réduits à la disperser, quelle
masse d'accusations va s'élever contre nous!
»Pardon, mon prince, de cette immense lettre, je n'ai pas eu le temps
de la méditer, je n'ai pas celui de la relire. Je me fie à votre
bonté, à votre indulgence pour excuser ce que j'ai pu dire
d'inconsidéré, pour suppléer à ce que j'ai pu omettre. Notre sort est
dans vos mains.
»Recevez, avec votre bienveillance accoutumée, l'expression de mon
sincère et tendre attachement.»
J'arrivai à Londres le 14 octobre, après une pénible traversée, et je
ne perdis pas un instant pour m'occuper des intérêts qui m'étaient
confiés. Le jour même de mon arrivée, j'eus une longue entrevue avec
lord Palmerston, dans laquelle je repris la suite des affaires depuis
mon départ, et traitai l'importante question qui pesait dans ce moment
sur les deux cabinets de Londres et de Paris, celle de l'exécution du
traité du 15 novembre. Je reconnus que M. Durant de Mareuil avait très
bien préparé le terrain. Comme je l'ai déjà dit, la conférence s'était
réunie le 1er octobre pour décider si des mesures coercitives contre
la Hollande étaient devenues nécessaires, et quelles seraient ces
mesures. Personne n'avait révoqué en doute la nécessité des mesures de
coercition. Seulement, comme ces mesures pouvaient être de deux
espèces, pécuniaires ou matérielles, il y avait eu sur ce point
dissentiment entre les plénipotentiaires; ceux d'Autriche, de Prusse
et de Russie déclarant qu'ils ne pourraient s'associer qu'à des
mesures pécuniaires, tandis que les plénipotentiaires de France et de
la Grande-Bretagne, regardant ces mesures comme insuffisantes,
annoncèrent l'intention de leurs cours d'en venir à de plus efficaces.
On dressa un protocole constatant cette situation et qui peut être
considéré comme le dernier acte public de la conférence, quoiqu'elle
continuât longtemps encore à exercer la grande influence qu'elle avait
acquise.
C'était le principe posé dans le protocole du 1er octobre par les
plénipotentiaires de France et d'Angleterre qu'il s'agissait de
développer par une nouvelle négociation entre ces deux puissances. A
quelles mesures plus efficaces se résoudraient-elles? Le cabinet
français proposait de procéder militairement à l'évacuation de la
citadelle d'Anvers, pendant que des escadres française et anglaise
bloqueraient les côtes de Hollande. Le cabinet anglais, par des
raisons qu'on trouvera exposées plus loin, aurait préféré qu'on s'en
tînt au blocus des côtes. Je devais commencer par rallier lord
Palmerston et lord Grey à l'opinion du gouvernement français, et,
après de longs efforts, j'y parvins. On verra bientôt que les
difficultés que je rencontrai dans le cabinet anglais étaient encore
accrues par des intrigues qui avaient leur centre à Paris et qui
étaient dirigées contre notre cabinet. Je vais donner maintenant des
extraits de mes dépêches et lettres et de celles que je recevais, et
qui feront, je crois, saisir clairement la marche des négociations.
[8] Les rapports de la France et de la Prusse, traversèrent une
période assez critique pendant le temps que dura l'expédition
d'Anvers. Il y est fait à plusieurs reprises allusion dans ces
_Mémoires_(voir pages 33, 63 et suivantes). Aussi, croyons-nous
utile de donner à ce sujet quelques explications.--La Prusse
voyait avec une profonde jalousie l'intervention de la France en
Belgique. M. Ancillon, personnellement hostile à la France, ne
cachait pas sa vive irritation, et M. Bresson dans sa
correspondance en transmettait les échos à Paris. C'est ainsi que
M. Ancillon déclarait que si l'armée française entrait en
Belgique, la Prusse serait obligée de prendre des mesures de
précaution telles, qu'elles ne manqueraient pas d'encourager la
résistance des Hollandais (_Dépêche de M. Bresson, du 14
octobre_, rendant compte d'un entretien de M. Ancillon avec lord
Minto). Le 13 octobre, M. Bresson ajoutait que la Prusse dans le
cas de l'intervention française, réunirait des troupes sur la
Meuse, et que si un soldat français pénétrait en Hollande, la
Prusse y verrait un _casus belli_. M. Bresson ne se laissa pas
intimider. Il assura à Paris que la Prusse quel que fût son
déplaisir, n'oserait pas s'opposer à l'action de la France
(_Dépêches des 22 et 24 octobre_; voir également à l'Appendice p.
486, une très belle lettre que M. Bresson écrivait le 24 octobre
au duc de Broglie). Pour calmer l'irritation du cabinet de
Berlin, le gouvernement français imagina de lui proposer
d'occuper à titre de garantie les territoires attribués à la
Hollande par le traité du 15 novembre et que la Belgique occupait
indûment; c'est-à-dire Venloo et certains districts du Limbourg
et du Luxembourg (_Dépêche du duc de Broglie à M. Bresson, 8
octobre_, voir cette lettre à l'Appendice p. 485.) M. de
Talleyrand consulté, approuva cette idée (_Lettre de M. de
Talleyrand au duc de Broglie, du 27 octobre_, Appendice p. 487).
M. Bresson l'approuva également sauf en ce qui concernait le
Luxembourg (_Dépêche du 17 octobre_). Le cabinet prussien fut
fort perplexe. M. Ancillon parut disposé à l'accepter, mais il
demanda en outre Liège qui lui fut refusée (_Dépêche du 24
octobre_). Finalement il recula, craignant de se brouiller avec
la Russie en paraissant accéder aux mesures de coercition contre
la Hollande, et demanda que les territoires litigieux au lieu de
lui être remis, fussent directement confiés au roi des Pays-Bas.
Le cabinet français ne pouvait accepter cette proposition bien
que l'Angleterre semblât y donner les mains. Lord Palmerston
écrivit en effet à lord Minto que les cinq puissances devraient
s'entendre pour offrir lesdits territoires au roi Guillaume
(_Dépêche de M. Bresson du 19 décembre_). Bref, aucune solution
n'intervint, et cette longue négociation n'eut d'autres résultats
que d'avoir gagné du temps et d'avoir permis à l'armée française
de s'emparer d'Anvers sans opposition de la part de la Prusse, ce
qui d'ailleurs, avait été le vrai but du cabinet français.
[9] Le général Goblet avait été nommé ministre des affaires
étrangères le 18 septembre; il se retira le 27 septembre suivant.