«Paris, le 11 octobre 1832.
»Mon prince,
»Le télégraphe vous annoncera bien avant moi, les choix que le roi
vient de faire. Nous avons longtemps résisté et nous le devions, pour
nous bien assurer de la solidité des résolutions royales. Aujourd'hui,
je crois que nous pouvons compter sur la fermeté du roi. Il soutiendra
de tous ses moyens constitutionnels la nouvelle administration qu'il
vient de former. Il regarde les hommes qui la composent comme les
derniers appuis du système de M. Périer, et il est convaincu que ce
système de modération, au dedans comme au dehors, peut seul assurer le
repos de la France et de l'Europe. Mais les résolutions du roi ne
suffisent pas; il faut qu'on nous aide de toutes parts. Vous le
pouvez, vous, mon prince, plus que personne. Vous le pouvez, en
éclairant le cabinet anglais sur ses intérêts et sur les nôtres, qui
aujourd'hui sont identiques. C'est l'affaire d'Anvers qui décidera de
tout. Personne dans le ministère ne veut être exigeant; mais tout le
monde sent le besoin de terminer de trop longues incertitudes et de
rasseoir les esprits. Les deux pays qui ont le plus à gagner à une
conclusion, c'est l'Angleterre et la France. Toutes deux ont besoin
que cet inconnu renfermé dans la question belge cesse, et qu'un
résultat positif termine tous les doutes. Nous sommes arrivés à ce
point, en France, que tout le monde, dans le parti modéré surtout,
demande la conclusion des affaires de la Belgique. Quelque ministère
qui arrive, la mission qu'on lui imposera sera la même: ce sera _de
donner des résultats_. Ce mot est aujourd'hui un proverbe qui
court de bouche en bouche. M. Dupin[7], M. Odilon Barrot, M. Périer,
s'il vivait, tous auraient besoin de faire la même chose. Puisqu'il
faut en finir avec les résistances calculées de la Hollande, et en
finir quel que soit le ministère, la question est de savoir s'il vaut
mieux finir cela avec nous qu'avec d'autres. Or je ne doute pas que
l'on ne reconnaisse l'avantage de traiter avec nous plutôt qu'avec
d'autres. Si, par exemple, nous prenions la citadelle d'Anvers, on
peut compter sur notre parole: nous l'évacuerions trois jours après
l'avoir prise. Tout le conseil s'y engagera. La parole de M. de
Broglie est, je crois, la plus rassurante de toutes. Pour moi, j'y
engage ma parole de ministre, ma parole d'honnête homme, et vous savez
que j'ai pour principe que la bonne foi est le seul moyen de bien
faire les grandes affaires. Je crois qu'on ne doute pas de la parole
que nous donnerions, mais on se demandera peut-être, si nous pourrons
la tenir et si nous n'aurons pas bientôt des successeurs qui
secoueront les engagements pris par nous. A cela j'ai une réponse que
je crois péremptoire. Notre majorité est assurée, si nous avons à
présenter au pays des résultats prochains. On nous fait espérer la
majorité si nous nous défendons bien, et on nous la promet comme
infaillible si l'affaire d'Anvers est terminée. C'est une exigence
parlementaire devenue irrésistible et qu'il faut absolument
satisfaire. C'est, de plus, une chose que la dignité de l'Angleterre
et de la France exige également. Si on fait cela, nous pouvons
répondre de tout. La parole que nous aurons donnée c'est nous qui
serons chargés de la tenir. Sinon, nous serons livrés à tous les
hasards de la tribune et du scrutin. Or, après nous, il n'y a que
Dupin, allié à Odilon Barrot, et assurément les exigences de ces
messieurs ne seront pas moindres, et ne seront pas toujours fondées,
comme les nôtres, sur les intérêts bien entendus des deux pays. Ainsi,
mon prince, secondez-nous de tout votre génie et de toute votre
influence. La question se résout à ces termes:
»Tout le monde voudra Anvers.
»Si c'est nous qui l'obtenons, nous serons assurés de la majorité et
on aura l'avantage de consolider avec nous le système de la
modération: _Nous ne le voulons que pour trois jours_.
»Je vous demande pardon, mon prince, de vous dire ces choses que vous
savez mieux que moi; mais on a besoin de les répéter à tout le monde
et à tout instant.
»Recevez, je vous en prie, l'assurance de mon profond respect et de
mon amitié dévouée.»
[7] André-Marie Dupin, né en 1783, avocat sous la Restauration,
député en 1827, procureur général près la Cour de cassation en
1830, président de la Chambre des députés de 1832 à 1840. Réélu
en 1848, il était président de l'Assemblée en 1851. Il donna sa
démission de procureur général à la suite du décret qui
confisquait les biens de la famille d'Orléans, mais il rentra en
charge en 1857 et devint également sénateur. Il mourut en 1865.