LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

«Londres, le 16 octobre 1832.

»Monsieur le duc,

»M. de Mareuil reçut hier une lettre de Berlin par laquelle M. Bresson

lui faisait part du compte qu'il vous avait rendu d'une conversation

que lord Minto[10] et lui avaient eue avec M. Ancillon, après

l'arrivée du conte Dönhoff [11], porteur du protocole du 1er

octobre[12].

»Je désirai que M. de Mareuil se rendît chez lord Palmerston, et

s'informât de lui, s'il n'avait pas reçu les mêmes rapports de lord

Minto, et s'il n'y trouvait pas un nouveau motif pour accélérer les

déterminations des deux cabinets de France et d'Angleterre. M. de

Mareuil vient de me rendre compte de cet entretien. Lord Palmerston

s'est montré, à lui comme à moi, pénétré du vif intérêt qui appelle

une décision prompte et complète sur la grande question du moment. Le

conseil de cabinet, tenu hier matin, en a encore examiné toutes les

parties. Il paraîtrait qu'on y aurait témoigné quelques doutes sur le

prompt succès d'une attaque de vive force contre la citadelle

d'Anvers, car lord Palmerston demanda à M. de Mareuil s'il avait à cet

égard quelques données positives qui pussent inspirer une pleine

confiance, et tout à l'heure, lord Durham est venu m'exprimer sur la

même pensée. Sans se montrer plus positif qu'il ne convient, M. de

Mareuil répondit qu'à Paris, à Bruxelles, même à La Haye, il avait

entendu des gens du métier, connaissant le fort et le faible de cette

citadelle, assurer qu'elle ne pouvait pas tenir contre une attaque

bien dirigée. Il ajouta cependant que, si elle était défendue, elle ne

serait probablement pas prise sans qu'il en résultât des dommages

considérables pour la ville, ce qui le conduisit à répéter qu'il était

nécessaire qu'on annonçât formellement à la Hollande que ces dommages

seraient compensés. Lord Palmerston parut accueillir de nouveau

cette observation, et il confirma l'espérance qu'il m'avait donnée,

que j'aurais ce soir, demain matin au plus tard, une communication

complète des résolutions du gouvernement.

»Dans le cours de cet entretien, lord Palmerston fit mention d'un

incident qui avait causé quelque surprise au cabinet. Vous savez déjà

par une dépêche de Vienne que lord Granville vous aura communiquée,

comment quelques paroles du maréchal Maison avaient paru prématurées à

sir Frédéric Lamb, et avaient excité de la part du prince de

Metternich des représentations assez vives.

»On a été encore plus étonné peut-être d'apprendre par une

communication du baron d'Ompteda [13], ministre de Hanovre, que le

ministre de France à Hanovre avait annoncé officiellement l'action

immédiate des deux gouvernements de France et d'Angleterre contre la

Hollande; et, en effet, il a pu paraître étrange qu'on notifiât au roi

de Hanovre une résolution du roi d'Angleterre, tandis que devant le

prince qui réunit les deux couronnes on délibère encore sur le

principe et sur les formes de cette coopération. Ce fut toutefois sans

aucune amertume que lord Palmerston fit cette observation à M. de

Mareuil, et il n'en tira qu'une conclusion pareille au sentiment qu'il

m'avait déjà exprimé: c'est qu'après l'éveil donné dans les gazettes

sur les déterminations de la France et de l'Angleterre, il était

urgent d'arriver sans retard à leur exécution.»

[10] Gilbert Elliot, comte de Minto, né en 1782, député aux

Communes en 1806, entra à la Chambre des lords en 1814, à la mort

de son père. Il siégea dans le parti whig. En 1832, il fut nommé

ambassadeur à Berlin. En avril 1835, il devint directeur général

des postes, puis premier lord de l'amirauté. Il se retira en

1841, puis devint en 1846 lord du sceau privé. Il quitta les

affaires en 1852 et mourut en 1859.

[11] Conseiller de légation prussien.

[12] Dépêche de M. Bresson au duc de Broglie, 11 octobre, (voir

p. 15).

[13] Louis-Charles-Georges, baron d'Ompteda, né en 1767, homme

d'État et diplomate hanovrien. Il était secrétaire de légation à

Dresde en 1791, puis chargé d'affaire à Berlin en 1795. Le

Hanovre étant passé sous la domination de la Prusse, M. d'Ompteda

entra au service de cette puissance et la représenta à Dresde. En

1815, redevenu sujet de Hanovre, il fut accrédité à Berlin. En

1823, il devint ministre d'État, puis ministre près la personne

du roi à Londres. Il se retira en 1837 et mourut en 1854.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 20 / 313 题