l'enlever; déjà, la veille, ils avaient pris plusieurs canons. «Je
vis, dit du Bellay, un Suisse qui, passant toutes les batailles, vint
toucher de la main sur l'artillerie du roi, où il fut tué. Et, sans la
gendarmerie, qui soutint le faix, on était en hasard.» Les Suisses
furent plus écrasés que vaincus; hommes et chevaux, couverts de fer,
fondant sur eux de tout leur poids, il fallait à des fantassins,
non-seulement le plus ferme courage, mais une grande dextérité pour
choisir juste les rares défauts de la cuirasse où pouvait pénétrer le
fer. Les parfaites armures étaient celles des très-grands seigneurs et
de leurs chevaux de bataille. Ce furent eux, cette fois, qui
chargèrent définitivement, mais non sans grand dommage. Bon nombre
mesurèrent la plaine; plusieurs même restèrent et périrent. Chose
toutefois rare et difficile: il fallut que les Suisses frappassent
soixante-deux coups sur le fils de La Trémouille pour le blesser
mortellement. Le frère du connétable périt aussi. Claude de Guise, à
la tête des lansquenets, fut porté par terre, et des bataillons
entiers passèrent sur lui; il eût péri sans un écuyer allemand qui se
jeta devant lui, reçut les coups à sa place, jusqu'à ce qu'une
nouvelle charge écartât les Suisses. Il en fut à peu près de même de
Fleuranges; lui et ses gens d'armes furent accrochés des hallebardes,
tirés de leurs chevaux blessés; «et sans monsieur de Bayart, qui tint
bonne mine et ne l'abandonna pas, sans point de faute, il étoit
demeuré.»
Remonté à cheval, Fleuranges vit que les Suisses étaient décidément
rompus. Ils avaient tâté l'arrière-garde et avaient été repoussés. Un
de leurs corps s'était jeté dans une grande cassine où l'on avait logé
force tonneaux de vin de Beaune; ils lui livrèrent bataille, s'y
noyèrent, si bien que Fleuranges y mit le feu sans qu'ils s'en
occupassent; ils furent brûlés plus de huit cents.
Ce qui avait achevé de les décourager, c'est que, vers dix heures du
matin, ils entendirent crier: _Marco! Marco!_ et virent les drapeaux
de Venise. C'était Alviano qui avait marché toute la nuit avec sa
cavalerie. Son armée le suivait de loin; les Suisses crurent l'avoir
sur les bras, et se décidèrent à la retraite. Nos chroniques assurent
qu'ils étaient réduits de moitié, ayant laissé quinze mille hommes
dans cette terrible bataille. Et cependant les autres s'en allaient
vers Milan, si froids, si fiers (à pas comptés), qu'ils ne lâchaient
pas même les pièces enlevées aux Français. Faute de chevaux, ils
s'efforçaient de les tirer, de les porter à bras. Ils se lassèrent
enfin et les jetèrent dans les fossés.
Maximilien Sforza, assiégé quelques jours au château de Milan, et
forcé par les mines de Pietro Navarro, se rendit, tout joyeux d'être
quitte d'une souveraineté qui n'avait été qu'un esclavage. «Grâce à
Dieu! disait-il, me voici affranchi de la brutalité des Suisses, des
vols de l'Empereur et des perfidies espagnoles.»
Il n'y eut jamais victoire plus complète. Des deux armées que le roi
avait à dos, la papale obtint de traiter, et l'Espagnole sollicita
d'être comprise dans l'arrangement, pour retourner à Naples.
Les Suisses, si bien battus des lances et des boulets du roi, le
furent encore plus de son argent. Il les gorgea, les renvoya.
Corrompus contre eux-mêmes, ils acceptèrent, tête basse, plus d'argent
que ne valait toute la Suisse, vendant les bailliages italiens et
renonçant à l'Italie.
CHAPITRE XVI
ESPÉRANCES DE L'EUROPE.--FRANÇOIS Ier REPOUSSE L'ITALIE ET
L'ALLEMAGNE
1515
La fausse nouvelle de la victoire des Suisses avait ravi Léon X. Le
lendemain, l'ambassadeur de Venise vint tout joyeux lui dire la vérité
et observer sa mine. La grosse face rouge et rieuse ne rit plus cette
fois. Il pâlit, et, sans s'apercevoir qu'il était sous un oeil
curieux, il joignit les mains, disant: «Que deviendrons-nous?»
Notre victoire le prenait en flagrant délit de duplicité. Il avait
promis la neutralité, il avait fait épouser à son frère une tante du
roi; et il avait envoyé une armée contre lui.
Nul secours à attendre; l'Europe admirait et tremblait. Il n'y avait
alors aucune force militaire au monde, que l'infanterie de
Basse-Allemagne, qui combattait pour nous, celle des Suisses par nous
battue, et les Espagnols humiliés, à la barbe desquels on avait gagné
la bataille.
Le roi pouvait ce qu'il voulait.
Il était salué de tous le _triomphant César, vainqueur des
Helvétiens_.
À lui de défendre la chrétienté, de résister au conquérant Sélim,
nouveau Mahomet II.
À lui de balancer le monstre hétérogène du triple empire de
Charles-Quint, qui, se formant de mort en mort et par successions,
sans bruit, tout doucement, menaçait bientôt d'engloutir l'Europe.
À lui enfin de délivrer l'Italie et de prendre Rome, de réformer
l'Église.
Le pape avait raison de craindre et de dire: «Que deviendrons-nous?»
Cette grande force de François Ier n'était pas seulement de
circonstance et de situation: elle était aussi personnelle. Tout
réussit à la jeunesse, tout lui sourit. La sienne véritablement
faisait grande illusion. Ce qu'on voyait de mal en lui, on
l'attribuait à ses vingt ans; mais le bien dominait, et la belle
apparence. Ce magnifique jeune homme fascinait tout le monde par la
parole et par l'épée, par cette figure aimable qui, après Marignan,
apparut imposante. Elle n'était point fine, mais forte et belle alors.
L'hilarité menteuse qu'il avait dans les yeux semblait gaieté
française et noble gaillardise de gentilhomme et de soldat. Ni
Charles VIII, ni Louis XII, les sauveurs prédits par Savonarole,
n'avaient répondu aux exigences de l'imagination populaire; l'un,
petit, mal bâti, difforme par sa grosse tête, l'autre, cacochyme,
bourgeois, roi des bourgeois. Celui-ci, au contraire, beau de race, de
fleur de jeunesse, plus beau de sa victoire, trouvant pour tous, sur
sa langue facile, des mots de grâce et d'espérance, n'était-il pas
enfin, pour l'Italie et pour le monde, ce Messie promis, attendu?
Sa famille l'encadrait, l'embellissait. On le voyait dans l'auréole
qu'a tout être aimé, noble apparition entre deux femmes et deux
amours, sa mère, ardente et belle encore, sa fine et charmante soeur,
la Marguerite des Marguerites, qui disait: «Notre trinité!...»
Son respect pour sa mère, excessif dans un roi, semblait d'un bon
coeur tout nature, qui n'était blasé ni gâté. Il ne lui parlait guère
que la toque à la main, abaissant sa grande taille et le genou plié.
Ce sentiment de la famille, ces dons aimables de jeunesse, lui
auraient aisément donné la faveur populaire s'il eût eu seulement le
bon sens de ne pas la repousser. Sa politique était toute tracée. Une
grande révolution, de vingt formes diverses, dans l'État, dans
l'Église, fermentait en Europe. Elle allait éclater partout, mais à
des moments différents, sans accord, sans entente, avec ce trait
commun toutefois que tous ces mouvements regardaient vers l'Église.
Sans les biens ecclésiastiques, l'État ne pouvait plus vivre un seul
jour. On le vit en Espagne même et autres pays catholiques, qui ne
prirent pas les biens, mais grande partie du revenu. Cette révolution
financière était partout liée à la diversité des révolutions
politiques. Des masses immenses, impatientes, fermentaient et bientôt
tourbillonnaient aveuglément, cherchant un centre hors d'elles-mêmes.
Qu'avait à faire le jeune roi et le roi-chevalier? d'être, en effet,
et chevalier et jeune, fidèle à cette tradition de générosité qu'il se
flattait de suivre. Ce que l'armée française avait été à Pise, le roi
devait l'être en Italie, en Allemagne, en Europe. Si l'on eût cru
réellement qu'il voulut être le protecteur des faibles et le centre de
la résistance contre le pape et la maison d'Autriche, il était le
maître du monde. Cette politique, sans doute chimérique aux yeux des
procureurs qui gouvernaient la France sans rien connaître de l'Europe,
était la seule pratique. Cette folie était la sagesse.
Qui s'y serait opposé? l'Angleterre seule peut-être. Nulle autre alors
ne le pouvait. Le roi y tenait Wolsey, l'homme dirigeant, qui croyait
ne pouvoir sans lui arriver à la papauté. Il eût tenu l'Angleterre
même, par une grande guerre d'Écosse, s'il eût fortement soutenu ce
pauvre pays. Il ne suffisait pas d'y mettre un régent français, comme
on fit. Il fallait largement pensionner les clans, encourager la trop
légitime défense de cette race contre la féodale Angleterre. Les
_highlander_ n'auraient pas disparu de la terre, et la haute Écosse ne
serait pas ce qu'elle est aujourd'hui. La France aurait sauvé un
peuple en se défendant elle-même. Seulement il fallait pour cela de
grandes ressources, qu'on ne pouvait trouver que dans la révolution
ecclésiastique.
L'Espagne, dans le progrès de son affreux cancer, venait de s'arracher
sa plus riche substance, l'agriculture et l'industrie, les Maures, les
Juifs. Elle arrivait au second acte, où elle devait périr comme
liberté et vieilles franchises. La lutte allait s'ouvrir, des nobles
et des villes, contre le roi; un roi flamand, tellement ignorant de
cette fière Espagne, qu'il sollicitait de la France une armée de vingt
mille étrangers pour s'installer; lui qui d'avance était aimé, comme
fils de Juana, petit-fils de la grande Isabelle, comme remplaçant le
vieux roi détesté d'Aragon; lui pour qui Ximénès, un grand coeur
Castillan, avait, par de fortes mesures, frayé la voie, dressé le
trône. Il n'avait qu'à s'asseoir, et il débuta par outrager l'Espagne
en disgraciant Ximénès mourant.
L'Empire n'avait pas moins de deux révolutions en lui, la révolution
allemande et celle de l'esprit humain. Le Rhin spécialement était
comme dissous. Nous l'avons expliqué dès le temps de Charles le
Téméraire. Il n'avait su en profiter, dans son insigne maladresse,
inquiétant, irritant tous ces peuples et les rattachant ainsi à
l'Empire, se portant brutalement pour conquérant de terres et
accapareur de provinces, au lieu de solder les hommes et de se faire
le chef de ces populations guerrières et pauvres. François Ier, qui
n'avait pas les Pays-Bas, ne faisait craindre rien de tel. Contre leur
ennemi naturel, successeur de Charles le Téméraire, contre l'Empereur,
hautain et faible dans ses prétentions insensées, la France était leur
bonne amie, leur alliée et leur défense. Ce que Max avait eu de
populaire en ses bonnes années, la bravoure et l'air batailleur,
François Ier l'avait bien plus. Sur le Rhin, comme en France, on
tenait compte d'un roi qui se battait, prenait sa part des coups et
des fatigues.
À la grande différence des révolutions italiennes, l'allemande n'était
pas seulement une discorde d'États et de villes; elle descendait bien
plus bas, entraînait les campagnes, soulevant à la fois la noble
populace des chevaliers ruinés qui mouraient de faim dans leurs
châteaux, et des masses de paysans réduits au désespoir[28]. Les uns,
les autres, accusaient également les hauts seigneurs, spécialement les
seigneurs ecclésiastiques. L'Église d'Allemagne avait engraissé de la
ruine commune. Et c'était elle aussi qui était accusée de tous; tous,
discordants sur d'autres points, étaient d'accord sur ce seul point,
qu'on ne pouvait plus tolérer l'état de l'Église. Cette question
universelle, obscure encore ailleurs, était claire en Allemagne. Et le
peuple, au défaut des rois, semblait tout près de la franchir.
[Note 28: Très-bien résumées dans l'_Allemagne_ de M. Ewerbeck. Peu
sympathique à l'école de Feuerbach, je ne puis m'empêcher d'exprimer
mon admiration pour le dévouement de son traducteur, Ewerbeck, savant
comme l'Allemagne, hardi comme la Pologne, généreux comme la France,
et digne de ces trois patries.--Il a consacré tout ce qu'il avait à la
dépense des publications de cette école: _De la Religion_, _Qu'est-ce
que la Bible?_ etc. Exemple rare en ce temps! Ewerbeck nous a fait
l'honneur de se faire naturaliser Français. Nous le remercions du
coeur.]
La France ne devait rien faire qu'en communauté avec l'Allemagne.
C'est vers elle qu'elle devait tourner son attention, autant et plus
que vers l'Italie. Le point grave, décisif, ce n'était pas que nous
eussions un peu plus, un peu moins de possessions au delà des Alpes,
que le Milanais s'arrondît de quelques villes. C'était de savoir
comment on agirait avec le pape, et, si l'on était contre lui, comment
on lancerait l'Allemagne dans les mêmes voies, comment on soutiendrait
la révolution allemande contre la maison d'Autriche, alliée du pape.
L'Empereur était vieux; qui lui succéderait? C'était la grosse
affaire. Tout le reste ne venait qu'après. L'intérêt de la France
était non d'alarmer l'Empire en demandant la couronne impériale, mais
de l'ôter à la maison d'Autriche, de faire qu'elle tombât sur la tête
d'un électeur qui, d'accord avec elle, entrerait dans la révolution
naturelle, légitime du siècle, la sécularisation de l'Église et des
biens d'Église.
François Ier avait une prise naturelle et très-forte sur l'Allemagne.
C'est à lui que s'adressaient tous les ennemis de l'Autriche, à lui
que se louaient ces innombrables gens de guerre de toutes classes, que
les désordres de l'Empire, les luttes des villes impériales, les
insurrections des campagnes, avaient jetés hors du foyer.
François Ier n'y vit que des soldats. Que serait-il arrivé, s'il eût
compris que c'était une émigration, que c'était la révolution
allemande, dont les tronçons brisés, les débris, les épaves, venaient
se jeter au rivage de la France?
Il était beaucoup plus qu'un roi, s'il eût su profiter de sa
situation. Il était, sur toutes les Marches, depuis les Alpes et les
sources du Rhin, jusqu'aux Ardennes et le long de la Meuse, jusqu'aux
marais de Gueldre, de Hollande et de Frise, le refuge et l'espoir de
la libre Allemagne. Le soldat mécontent du service des villes, le
chevalier ruiné par l'usure ecclésiastique et les chicanes des
légistes, exproprié par l'électeur, que dis-je? le chef des paysans
traqués dans la forêt, tous reprenaient coeur en disant: «Je me
vendrai au roi de France.»
Ils allaient en Basse-Allemagne s'adresser à ses enrôleurs, au duc de
Gueldre sur le Rhin, et, sur la Meuse, au Sanglier des Ardennes. La
vie de ces deux fameux chefs des Bandes noires ferait une Iliade, mais
longue; nous ne pouvons la faire ici. Qu'il suffise de dire que ces
imperceptibles princes furent, pendant tout un siècle, l'épée de la
France contre les maisons de Bourgogne et d'Autriche. Épée peu
dépendante qui quelquefois frappa à contre-temps. Les Sangliers des
Ardennes, les la Mark, avec Liége, sauvèrent plus d'une fois Louis XI
et souvent le mirent en péril. À Novare, la valeur emportée de Robert
de la Mark nous fit battre, dit-on, et son fils Fleuranges y resta,
couvert de quarante-deux blessures. Nous ne l'en voyons pas moins
vivant et combattant plus que tout autre à Marignan, où il eût péri,
sans Bayard. Tout à l'heure, c'est son père, le vieux Robert, qui va,
à la diète de Worms, jeter le gant à Charles-Quint.
Pour le duc de Gueldre, il n'y a pas en vérité de plus grande histoire
que celle de ce petit prince, l'Annibal acharné qui, cinquante ans
durant, tint en échec et les Pays-Bas, et l'Autriche, et l'Empire.
Cela serait inexplicable si, comme nous l'avons dit, il n'avait été
le point de ralliement des fugitifs et des bannis, de tout ce qu'il y
avait de plus vaillant en Allemagne. La maison de Bourgogne, sous
Charles le Téméraire, celle d'Autriche sous Maximilien, avait deux
fois donné en Gueldre le scandaleux spectacle d'un juge prononçant
entre les deux partis pour s'adjuger à lui-même l'objet contesté.
L'empereur n'en eut que la honte. Il échoua toujours, même avec le
secours des Saxons et des Bavarois. Loin de céder, le duc attaquait,
pillait tour à tour le Brabant, la Hollande. La gouvernante des
Pays-Bas, Marguerite, était si peu protégée par son père, que, pour
faire tête à ce diable incarné, elle invoquait le pape, les rois
d'Angleterre, d'Aragon.
La protection déclarée ou secrète que le Roi avait donnée au duc de
Gueldre dans la Basse-Allemagne, il devait l'étendre au haut Rhin,
soutenir la résistance des chevaliers et petits nobles contre les
seigneurs.
La révolution éclatait en haut et en bas à la fois dans une incroyable
grandeur. En bas, les paysans; en haut, les nobles, les savants, les
juristes. Une question que plusieurs jugeaient d'abord petite, la
question des juifs, la défense de leurs livres, que les moines
voulaient brûler, avait formé le centre inattendu, l'anneau central où
se nouait la grande chaîne des intérêts et des partis.
Question nullement petite en réalité, mais grave et révolutionnaire
contre le Moyen âge: la défense de l'humanité, une protection
généreuse, étendue à ceux même qu'on torturait depuis mille ans comme
_meurtriers de Dieu_; la revanche de la justice sur les persécuteurs,
les juges enfin jugés, et les princes et les prêtres tous passés au
crible sévère de la loyauté germanique.
Cette grande et profonde question, comme toutes celles du temps, vint
se présenter à l'arbitrage du vainqueur, justement après la bataille.
Les dominicains d'Allemagne, poursuivant près du pape les défenseurs
des juifs[29] (Reuchlin, Hutten), vinrent chercher l'appui de François
Ier. À qui serait-il favorable? cela dépendait d'une question plus
générale encore, celle de savoir s'il serait l'ami ou l'ennemi du
pape.
[Note 29: Je regrette d'être obligé d'ajourner au prochain volume ce
que j'avais à dire sur ce grand sujet. Le beau livre de M. Frank,
celui de M. José Amador de los Rios, et autres, ont jeté un jour tout
nouveau sur la littérature juive.--Une remarque bien essentielle de M.
Beugnot est celle-ci: «Les Juifs ne connurent pas l'usure aux Xe et
XIe siècles, c'est-à-dire aux époques où on leur permit
l'industrie.»--De nos jours, tant de juifs illustres (Meyerbeer,
Néander, Graus, Heine, Boerne, Mlle Rachel, etc.) les ont bien
réhabilités.]
Ce garçon de vingt ans était bien neutre au fond dans tous ces grands
débats. Entre la révolution et le pape, il avait choisi... quoi? une
boulangère de Lodi. De même que les Suisses vaincus se noyèrent dans
le vin de Beaune et se laissèrent brûler, le vainqueur s'établit,
dit-on, chez cette _fornarina_; à son dam; il tomba malade, comme il
l'avait été déjà, avant son avénement.
Telle fut la palme de César, comme l'appelait sa mère, la couronne de
ce roi du monde, l'espoir des opprimés, la poétique idole du faible
coeur de Marguerite.
Il s'était montré bon soldat, mais ne comprenait rien à la victoire.
Il en était encore à la tactique d'Azincourt, et croyait que la
gendarmerie avait tout fait. Selon lui, c'est la lance qui brisa la
forêt des piques; ce sont les preux, c'est Roland, c'est Renaud, le
roi, le connétable. Il s'amusa le soir à faire des chevaliers. On
croit lire l'Arioste. L'_Orlando_ paraît à propos, oeuvre de légère
ironie, sourire de l'Italie sur l'ineptie de ses vainqueurs.
Cette royale figure, qui semblait tout comprendre et hâblait à
merveille, était en réalité un splendide automate entre la main de sa
mère, l'intrigante, violente et rusée Savoyarde, et d'un homme
d'affaires, Duprat, fin, vil et bas, qu'il prit pour chancelier.
La mère aimait passionnément son fils, et pourtant s'en jouait. Elle
disait hardiment au légat: «Adressez-vous à moi, et nous irons notre
chemin. Si le roi gronde, il faut le laisser dire.»
Duprat voulait le chapeau. Soit orgueil, soit prudence de voleur et
recette contre le gibet, les ministres tâchaient d'être cardinaux. On
ne pend pas un cardinal. Nous avons vu l'histoire de Briçonnet,
d'Amboise. Nous verrons celle de Birague, l'homme de la
Saint-Barthélemy, tellement impatient d'être cardinal, qu'il fut tout
à coup veuf. Duprat, qui l'était, avait eu l'attention de se faire
tondre. Il venait en solliciteur, en courtisan du pape. Le roi était
livré d'avance par sa mère et par son ministre.
Sa mère avait une pauvre ambition, celle de s'allier aux Médicis. Elle
venait de donner une de ses soeurs au frère du pape, Julien. Et elle
poussait son fils à donner une princesse du sang royal au neveu du
pape, Laurent; à unir les lis de France aux pilules, qui sont les
armes de la maison de Médicis, sortie, dit-on, d'une boutique
d'apothicaire. Ce neveu était si malade de la maladie du temps, qu'à
peine marié, il en mourut, et la mariée aussi, nous laissant toutefois
une fille, fatal présent! Catherine de Médicis.
De tout cela, qu'arriva-t-il?
Que le jeune homme insouciant suivit, les yeux fermés, la politique du
cardinal d'Amboise, refit les Borgia dans les Médicis, immola
l'Italie.
Que, loin d'encourager la révolution allemande qui commençait, il
laissa son confesseur, Guillaume Petit, écrire contre elle au pape et
protéger les moines.
Enfin (comme on verra plus tard), dans les fêtes papales de Bologne
_la grasse_, dans les caresses d'Italiennes et les mangeries de
Gargantua, Duprat lui fit signer le Concordat, le partage avec le
pape. Il prit part, pouvant avoir tout. Sa grande position et unique,
du seul fort, quand tous étaient faibles, du seul en qui l'on espérât,
le protectorat de l'Italie, et bientôt de l'Empire, le trésor
ecclésiastique et le trésor des coeurs, bien autrement précieux, il
laissa tout aller, vendit tout, nouvel Esaü, pour un plat de
lentilles.
CHAPITRE XVII
CARACTÈRE DE CE PREMIER ÂGE DE LA RENAISSANCE
1515
Trente-quatre ans se sont écoulés depuis la mort de Louis XI, vingt
environ depuis l'expédition de Charles VIII et la révélation de
l'Italie. Ces vingt années peuvent s'appeler le premier âge de la
Renaissance, âge indécis encore et d'un caractère incertain.
Elle est déjà lancée, immense, irrévocable; son génie remplit tout,
mais ses grands résultats n'ont pas encore leur action.
Des deux faits dominants, la découverte de l'Amérique (1492) et celle
du système du monde (1507), le premier n'est point apprécié dans sa
portée immense, et le second est inconnu.
Où est la Renaissance? Dans la littérature, si l'on veut entendre par
là l'exhumation de l'antiquité.
Mais peu d'oeuvres nouvelles. Le grand succès du temps est celui d'une
compilation latine, les _Adages_ d'Érasme. Machiavel et l'Arioste sont
médiocrement goûtés. Les mémoires de Commines n'ont pas paru encore.
La Renaissance est dans l'art, à coup sûr, par Vinci et par
Michel-Ange, deux prophètes, énormément loin en avant de leur âge. Ils
en sont la stupeur plus que l'admiration. Le roi du temps est Raphaël.
Ce que la France envie le plus à l'Italie, ce sont les ornements,
arabesques et _grotesques_, récemment déterrés à Rome. Elle prend un
plaisir enfantin à parer, à charger sa vieille architecture de ces
capricieuses fleurs.
Tout cela est bien vague encore, et bien flottant d'un jour
crépusculaire. Où donc décidément voit-on la Renaissance? à quel
caractère certain, profond, la reconnaîtrons-nous?
Rappelons-nous l'Introduction de ce volume. Quel fut l'obstacle
infranchissable des XIIIe au XVe siècles? c'est que, le Moyen âge se
survivant par un effort artificiel, n'enfantant plus, empêchant
d'enfanter, il s'est fait un grand désert d'hommes. Les efforts des
héros, des hardis précurseurs, sont restés individuels, isolés,
impuissants. Le peuple n'est pas né qui eût pu les soutenir.
Eh bien! dans ces trente dernières années, le grand pas est franchi;
ce peuple commence d'apparaître. Si les idées ne sont pas éclaircies,
les hommes existent; une nouvelle humanité est née maintenant avec des
yeux pour voir, une âme ardente et curieuse.
L'État détruit et l'Église détruite, au temps de Charles VI, on a
touché le fond, puis recommencé à monter. De la sécurité donnée par
Louis XI, de la prospérité de Louis XII, quelque chose a surgi, de
médiocre et de mesquin sans doute, mais de vital enfin. Puis un coup
de lumière, un rayon subit de soleil a doré ce monde pâle, quand
l'épée de France ouvrit les monts, révéla l'Italie.
Découverte d'un effet immense. La sublime officine des arts et des
sciences, tenue longtemps comme en réserve, se manifeste tout à coup,
doublement rayonnante d'Italie et d'Antiquité.
Et alors, par l'imprimerie, se constitue le grand duel. D'une part,
l'Antiquité grecque et romaine, si haute dans sa sérénité héroïque.
D'autre part, l'Antiquité biblique, mystérieuse, pathétique et
profonde. De quel côté penchera l'âme humaine? à qui sera la
Renaissance? qui renaîtra des anciens dieux?
L'arbitre est la Nature. Et celui-là serait vainqueur, à qui elle
donnerait son sourire, son gage de jeunesse éternelle. Plus jeune et
plus vieille que tous, mère et nourrice des dieux, comme des hommes,
elle les berça aux anciens jours et sourira encore sur leurs tombeaux.
«Suis la Nature.» Ce mot des stoïciens fut l'adieu de l'Antiquité.
«Reviens à la Nature,» c'est le salut que nous adresse la Renaissance,
son premier mot. Et c'est le dernier mot de la Raison.
Mot que le grand prophète Rabelais traduit ainsi: «Fondez la foi
profonde.» Il l'écrit au portique de son temple de la Volonté. Nous
l'avons mis aux premières lignes de l'histoire du XVIe siècle.
Trois filles de serfs, ouvriers héroïques, taillent les trois pierres
où se fonde la nouvelle Église: Colomb, Copernic et Luther.
L'Italien trouve le monde, et le Polonais en trouve le mouvement,
l'harmonie, l'infini du ciel.
L'Allemand reconstitue la famille et y met le sacerdoce. C'est fonder
le monde de l'homme.