Effort énorme, unique; jamais il n'y eut plus d'obstacles. Et le

succès aussi est difficile, le résultat d'abord obscur, amer.

L'Amérique, plusieurs fois trouvée en vain, mais cette fois manifestée

et assurée au monde par l'obstination d'un grand coeur, éclaircit,

obscurcit la question morale. À peine découverte, elle est le champ de

l'esclavage.

Luther éclaircit, obscurcit la question religieuse, ne rouvrant

l'avenir que par un appel au passé.

Copernic sera un scandale, la plus rude contradiction qui ait troublé

la Renaissance. Au moment où l'observation est uniquement recommandée,

dans un âge qui, las des vains raisonnements, ne veut plus croire que

ce qu'il voit, celui-ci vient démentir le témoignage des yeux. Tête

dure! L'expérience des sens n'est rien pour lui si elle n'est

raisonnable. Elle est son marchepied et rien de plus, pour s'élever

plus haut. Les observateurs se moquent de lui[30]. S'il a raison

contre eux, le témoignage des sens ayant perdu sa force, les

témoignages historiques, bien plus faibles, branlent et chancellent.

Où est la certitude? Qui croirons-nous? La Raison seule.

[Note 30: Entre autres le médecin Fernel qui, en 1527, dans sa

_Cosmotheoria_, y fait déjà allusion.]

Seule elle règne, seule elle est immuable. Tout autre immuable est

fini.

Le mouvement du monde, l'infinie profondeur du ciel apparaîtront vers

le milieu du siècle, au moment où Vesale ouvre les profondeurs de

l'homme, où Servet aperçoit la circulation de la vie. Qui désormais

niera le mouvement a beau faire, il le porte en lui.

Victoires définitives, mais combien contestées! que dis-je? exploitées

des vaincus!

Le pape partage gravement l'Amérique qui l'a démenti, trace du doigt

une ligne sur le monde, donne à l'un l'Orient, à l'autre l'Occident.

Qui donne? apparemment c'est celui qui possède.

Le second démenti, le système du monde, qui lui brise son ciel

immobile; le pape daigne aussi en agréer l'hommage. Le monde

agenouillé le voit grandi de ses défaites.

Oh! la Renaissance est obscure! l'humanité va lentement, par

secousses, et souvent se renfonce dans la paresse, l'inertie du passé.

Emportée par l'universel mouvement, elle travaille, fatigue, halète et

sue.

Cette fatigue est dans les premiers monuments de la Renaissance. Ils

travaillent infiniment, énormément, à se parer. Charmants dans le

détail, ils éblouissent, n'ayant point d'unité; tranchons le mot,

n'ayant point d'âme encore. Observez le moment où, le gothique fleuri

ayant fait son dernier effort dans les pendentifs, de Saint-Pierre de

Caen et de Westminster, il en reste les fleurs, les feuillages, pour

enrouler les arabesques italiennes[31]. Ce charmant mariage qu'on

admire à Gaillon et autres monuments du temps de Louis XII ne se fait

pas sans quelque effort et quelque maladresse.

[Note 31: Lire une page éloquente et charmante de M. Henri Martin,

_Histoire de France_, t. VIII, p. 477-478, _seconde édition_.]

Telle est la Renaissance. Elle se cherche à tâtons, elle ne se sait

pas, ne se tient pas encore. Elle marche à la nature, s'y assimile

lentement. La nymphe en Daphné devint arbre. Et ici, de l'arbre

gothique, la nymphe sort, au contraire, plante et femme, animale,

humaine, tout ensemble; elle est l'efflorescence confuse, pénible, de

la vie. C'est l'enfant de Léda qui brise sa coquille, et dont

l'incertain mouvement, l'oeil oblique, peu humain encore, accuse la

bizarre origine. Léda en tient aussi; son cygne s'humanise; elle, par

le regard et l'étrange sourire, elle est cygne et s'animalise. Telle

est la profonde peinture de Vinci qui vit le premier la grande pensée

moderne: l'universelle parenté de la Nature[32].

[Note 32: Je parle de la Léda qu'on a gravée, et de celle qui était à

La Haye, dans la collection du roi de Hollande, malheureusement vendue

et dispersée.--La Léda est le sujet propre de la Renaissance. Vinci,

Michel-Ange et Corrége y ont lutté, élevant ce sujet à la sublime idée

de l'absorption de la nature. Un imbécile, le ministre Dunoyer,

détruisit la Léda de Michel-Ange, qui était en France, comme objet

licencieux.--Il y a une grande décadence déjà dans la Léda du Poussin;

elle est digne et reine, mais le tout est plus froid que le marbre du

bassin où la scène se passe.--Michel-Ange est, comme partout,

merveilleusement noble et digne.--Vinci a vu le fond même de la

question scientifique. C'est le prédécesseur direct de Lamarque,

Geoffroy Saint-Hilaire, Oken, etc. Voir Libri, Quinet, Alfred

Dumesnil.]

Mais ces côtés hardis, trop précoces de la Renaissance, l'étonnent et

l'effraient. Elle est tentée de reculer. À l'entrée d'un monde infini

de formes, d'idées, de passions, qu'elle avait si peu soupçonnées,

elle a l'hésitation du voyageur à la lisière des forêts vierges

d'Amérique, de ce prodigieux enlacement d'arbres et de lianes, de

mille et mille plantes bizarres, habitées et bruyantes d'animaux

imprévus... Retournera-t-elle au désert, à ses mille ans d'aridité?

Non, va, marche, sois confiante, entre sans t'effrayer. Qu'un seul mot

te rassure: _Un monde d'humanité commence, de sympathie universelle._

L'homme est enfin le frère du monde. Ce qu'on a dit d'un précurseur de

l'art: «Il y mit la _bonté_,» on le dira du temps nouveau: il mit en

nous _plus de bonté_[33]...

[Note 33: Ce mot admirable est de Vasari, parlant de Giotto: «Il

renouvela l'art, parce qu'il mit plus de bonté dans les têtes.»--Le

portrait du gros jeune Holbein, à Bâle, témoigne de la bonté charmante

de ce grand artiste.]

C'est là le vrai sens de la Renaissance: tendresse, bonté pour la

nature.

Le parti des libres penseurs, c'est le parti _humain_ et sympathique.

Notre grand docteur Rabelais eut tellement horreur du sang, qu'il

n'ordonnait pas même de saignée. Les médecins Agrippa et Wyer

plaidèrent pour les sorciers. Un pauvre prote d'imprimerie, Châtillon,

seul, défendit Servet, et posa pour tout l'avenir la grande loi de

tolérance. Vinci achetait des oiseaux pour les mettre hors de cage et

jouir du spectacle des ravissements de la liberté. La Marguerite des

Marguerites, recueillant dans son sein ceux qui n'ont point de nid,

fonda à Paris le premier asile pour le orphelins délaissés.

FIN DU NEUVIÈME VOLUME.

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE 1

INTRODUCTION 5

§ Ier

SENS ET PORTÉE DE LA RENAISSANCE 5

Elle est essentiellement créatrice, organisatrice 6

§ II

L'ÈRE DE LA RENAISSANCE. 7

Le Moyen âge finit plusieurs fois avant de finir 9

Il perdit au XIIIe siècle la faculté d'engendrer 11

Le XVIe siècle fut très-peu et très-mal préparé 13

§ III

L'ORGANISATION DE L'ORDRE ET L'ÉNERVATION DE L'INDIVIDU,

DU XIIe AU XVe SIÈCLE. 14

Mysticisme religieux et politique 15

M. Guizot et M. Augustin Thierry 17

§ IV

NOBLES ORIGINES DU MOYEN ÂGE.--ABAISSEMENT AU

XIIIe SIÈCLE. 18

Au IXe siècle, les nécessités de la défense favorisèrent

la liberté 19

La _Chanson_ de Roland 21

Chute littéraire du XIIIe siècle 23

§ V

DES ABDICATIONS SUCCESSIVES DE L'INDÉPENDANCE HUMAINE. 25

État bâtard et équivoque du serf 26

Tristes gaietés du Moyen âge 27

La commune se donne au roi 29

Les gens du roi, la bourgeoisie 30

Ni Marcel ni Louis XI ne trouvèrent d'hommes pour

les soutenir 32

§ VI

DE LA CRÉATION DU PEUPLE DES SOTS. 33

Le sot est une création moderne, née surtout de la suffisance

scolastique et du culte des mots! 34

Petit cercle légal où tourna le raisonnement 35

Les demi-mystiques et l'art de délirer avec méthode 37

Les scolastiques acceptent un Aristote arabe 39

Leur enseignement hybride 40

La machine à penser 41

La gymnastique du néant 42

§ VII

PROSCRIPTION DE LA NATURE. 44

Civilisation des Arabes 47

Le Moyen âge néglige Dieu le Père 49

Le Père est nul dans la famille idéale du Moyen âge 50

Anéantissement des sciences 52

Les moines ont-ils conservé les manuscrits? 52

Salerne et Montpellier 54

Roger Bacon emprisonné 55

La proscription de la science crée la fausse science, les

diseurs de riens 58

§ VIII

PROPHÉTIE DE LA RENAISSANCE.--ÉVANGILE ÉTERNEL. 59

L'abbaye du Paraclet ou du Saint-Esprit 60

Les Vaudois, l'Évangile éternel 61

Joachim de Flore 62

L'âge du libre esprit, de science et d'enfance 63

§ IX

L'ÉVANGILE HÉROÏQUE.--JEAN ET JEANNE.--EFFORTS

IMPUISSANTS. 64

Impuissance de Dante, de Pétrarque et de nos légistes 65

La langue et la patrie 67

Jean Huss. Jeanne d'Arc 69

Divorce permanent des deux Frances 70

§ X

BRUNELLESCHI.--LA DÉROUTE DU GOTHIQUE. 71

Solidité des monuments romains, fragilité du gothique 76

Brunelleschi à Rome 80

1420.--Congrès des architectes à Florence 81

Érection de Santa-Maria-del-Fiore 84

§ XI

ÉLANS ET RECHUTES.--VINCI.--L'IMPRIMERIE.--LA BIBLE. 85

Faible influence de Brunelleschi, de Léonard de Vinci 86

Le Bacchus, le Saint-Jean et la Joconde 88

L'imprimerie fut d'abord peu utile 90

La Bible embarrassa par la diversité infinie de ses doctrines

et de ses types 91

§ XII

LA FARCE DE PATELIN.--LA BOURGEOISIE.--L'ENNUI. 92

Patelin et le petit Jehan de Saintré 93

Bassesse du noble, laideur du bourgeois 95

Au XVe siècle la plaisanterie est usée 96

Le _serpent_ 98

Culte de Diane et du Diable 99

§ XIII

LA SORCELLERIE. 100

La vieille 101

Terreur qu'inspire la sorcière 102

Marteau des sorcières 104

L'auteur du _Marteau_, Sprenger 105

Vaudoiserie d'Arras en 1460 108

Révolutions allemandes vers la fin du siècle 109

Intrépidité dogmatique de Sprenger 110

Arguments de la sorcière 112

Sensibilité de l'inquisiteur 114

Le Diable gagne du terrain 117

Terreur et fureur 118

La machine à prier 119

§ XIV

RÉSUME DE L'INTRODUCTION. 119

LIVRE PREMIER

CHAPITRE PREMIER

LA FRANCE, RÉUNIE SOUS CHARLES VIII, ENVAHIT L'ITALIE. 123

Les États généraux de 1484 furent une réaction féodale 130

_Guerre folle_ et administration d'Anne de Beaujeu, la

Bretagne réunie 132

1494. Invasion de l'Italie par les Français 134

Celle des Espagnols était bien plus à craindre 136

L'inquisition, l'expulsion des Juifs 137

CHAPITRE II

DÉCOUVERTE DE L'ITALIE. 141

Mort morale de l'Italie 144

Charles VIII affranchit Pise, irrite Florence 154

CHAPITRE III

LA DÉCOUVERTE DE ROME.--FORNOUE. 1495. 160

Caractère d'Alexandre VI et de ses prédécesseurs 161

Son génie financier 163

Les ministres du roi sauvent le pape 167

Le roi à Naples. Retour et victoire 170

CHAPITRE IV

RÉSULTATS GÉNÉRAUX.--LA FRANCE SE CARACTÉRISE.--L'ARMÉE

FRANÇAISE ADOPTE ET DÉFEND PISE, MALGRÉ LE ROI. 175

CHAPITRE V

VIE ET MORT DE SAVONAROLE. 1494-1498 188

Son imprudente générosité 190

Tous les partis s'unissent contre lui 193

Sa mort et celle de Charles VIII. 1498 206

CHAPITRE VI

AVÉNEMENT DE CÉSAR BORGIA.--LOUIS XII.--ALLIANCE

DE BORGIA ET DE GEORGES D'AMBOISE. 1498-1504. 210

Le journal d'Alexandre VI par Burchard 212

Portrait de Georges d'Amboise et de Louis XII 215

Belles réformes de Louis XII 219

Le gouvernement de famille, Anne de Bretagne 221

Conquête du Milanais, appui donné aux Borgia 222

Louis XII et Ferdinand envahissent Naples 225

CHAPITRE VII

LA CHUTE DE CÉSAR BORGIA.--LA DÉCONFITURE

D'AMBOISE ET DE LOUIS XII. 1501-1503. 228

Les _Légations_ et le _Prince_ de Machiavel 229

Terreur qu'inspirait Borgia, les noces de Lucrèce 232

Mort d'Alexandre VI et chute de Borgia. 1503 237

CHAPITRE VIII

LA FRANCE PORTE LE DERNIER COUP À L'ITALIE. 1504-1509.--LIGUE

DE CAMBRAI. 241

Naissance de Charles-Quint et danger dont il menace l'Europe 243

Anne veut lui donner la France. 1504 246

Louis XII écrase Gênes et ligue l'Europe contre Venise. 1507 250

Le Maximilien d'Albert Durer 252

Marguerite d'Autriche tient le fil des affaires de l'Europe 253

Ce qu'était Venise 256

Bataille d'Agnadel, un peuple brûlé vif 261

On relève le drapeau vénitien 262

CHAPITRE IX

LA PUNITION DE LA FRANCE.--LIGUE SAINTE CONTRE

ELLE. 1510-1512. 264

Violence de Jules II 265

Perfidie de Marguerite et de Maximilien, qui rappelle

les Allemands le jour de la bataille 269

Gaston de Foix 270

L'armée française est sauvée par la loyauté d'un Allemand 274

CHAPITRE X

BATAILLE DE RAVENNE.--DANGER DE LA FRANCE. 1512-1514. 276

Première apparition de l'infanterie française 280

L'armée victorieuse est licenciée 283

Les Médicis, mort de Florence 284

Danger de la France, défaites de Novare et de Guinegate 287

Mariage et mort de Louis XII 288

CHAPITRE XI

LA SITUATION S'ÉCLAIRCIT.--L'ANTIQUITÉ.--ÉRASME.--LES ESTIENNE. 289

Les mérites de Louis XII, _père du peuple_ 290

La grande enquête pour la rédaction des Coutumes 293

On imprime les Décrétales, le _Corpus juris_, Virgile,

Homère, Aristote et Platon 295

Les adages d'Érasme 304

Gloire de l'imprimerie, les Estienne 307

CHAPITRE XII

LA SITUATION RESTE OBSCURE ENCORE.--DE MICHEL-ANGE

COMME PROPHÈTE. 310

Mystères du gouvernement royal 311

L'art s'individualise 313

Michel-Ange et la chapelle Sixtine 324

Les prophètes et les sibylles 325

CHAPITRE XIII

CHARLES-QUINT. 338

Les tombeaux de Bruges, l'arbre de guerre 340

Charles-Quint avait dans sa race trois folies, trois discordes 342

Son monstrueux empire 343

La cour de Marguerite d'Autriche 344

L'éducation de Charles-Quint 346

Son ingratitude 350

CHAPITRE XIV

FRANÇOIS Ier. 354

Son portrait par sa soeur 355

Ses vers, son éducation 356

La Marguerite des Marguerites 358

François Ier appelé par l'Italie 361

CHAPITRE XV

MARIGNAN. 1515. 363

Nos passages des Alpes ont toujours été imprévus 365

Passage de l'Argentière 366

Mauvaise position et discordes de notre armée 371

Récits divers de la bataille 373

Premier et second jour de la bataille 374

Belle retraite des Suisses 380

CHAPITRE XVI

ESPÉRANCES DE L'EUROPE.--FRANÇOIS Ier REPOUSSE

L'ITALIE ET L'ALLEMAGNE. 382

Le roi pouvait ce qu'il voulait 383

Ni l'Angleterre, ni l'Espagne, ni l'Empire ne l'eût arrêté 384

Révolution imminente de l'Allemagne 386

Prise que le roi avait sur l'Allemagne 388

François Ier, gouverné par sa mère et Duprat, immole

l'Italie, décourage l'Allemagne et s'allie au pape 392

CHAPITRE XVII

CARACTÈRE DE CE PREMIER ÂGE DE LA RENAISSANCE. 394

La Renaissance hésitait encore, mais un peuple nouveau

était né 395

Le grand duel des deux Antiquités jugé par la Nature 396

Colomb, Luther et Copernic 397

Rome grandit par ses défaites 398

La Renaissance s'effraye d'elle-même 399

Elle est une ère de bonté et d'humanité 400

PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier dr), rue J.-J. Rousseau, 61.

Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19) · 第 24 / 24 段