Dans la courte et foudroyante campagne de Gaston de Foix, on entrevit

le Français comme premier marcheur du monde; c'est dire, éminemment

soldat. Au premier passage des Alpes, sous François Ier, on le vit

comme le grand, l'admirable ouvrier de guerre (qu'a décrit le général

Foy dans les guerres de la Péninsule), improvisant de ses mains, de sa

brûlante activité, mille moyens subits, inconnus, sachant tout à

coup, au jour du péril, les arts qu'il n'apprit jamais, frayante des

voies inattendues par les abîmes où le chasseur ne se hasardait qu'en

tremblant, légitime conquérant des Alpes, roi des monts qu'il sait

seul franchir.

Jamais les autres nations, Allemands, Suisses, Italiens, Espagnols,

n'ont deviné par où les Français allaient passer: toujours, ils ont

été surpris.

Les Piémontais et Autrichiens gardaient les Alpes et la Corniche;

Bonaparte passe à Albenga, au défaut des montagnes entre les Alpes et

l'Apennin. Chemin trop facile, a-t-on dit; mais s'il était le plus

facile, c'est celui qu'il fallait garder.

De même au passage du grand Saint-Bernard, on s'écria que, cette fois,

on ne pouvait s'y attendre. La voie était trop difficile; un fort

pouvait arrêter tout. Le fort de Bard faillit faire manquer toute

l'entreprise. L'armée passa furtivement, par un tour de force inouï,

que pouvait faire seul le bras de la France, cinquante mille hommes se

trouvèrent passés en bonne fortune de l'autre côté des monts.

Mais ce miraculeux passage l'est moins que celui de 1515, exécuté avec

les moyens tellement inférieurs de l'époque, et par une voie, après

tout, moins frayée encore. L'artillerie était beaucoup plus pesante

alors, et le génie n'était pas né. Le passage fut si rapide, si

brusque et si inattendu, que le général ennemi, Prosper Colonna, fut

trouvé à table par le chevalier Bayard, et demanda si les Français

étaient descendus du ciel. Les Suisses, qui gardaient les routes

ordinaires du mont Cenis et du mont Genèvre, se croyaient sûrs de

barrer le pas de Suse où les deux routes aboutissent, et comptaient

que la gendarmerie viendrait à ce lieu étroit où cinquante cavaliers

peuvent à peine charger de front, heurter contre leur mur de fer, se

briser sur leurs lances. L'expérience de Novare et de Guinegate

montrait que cette brillante cavalerie, les premières charges

repoussées, était sujette à d'étranges paniques. On avait chansonné en

France la _journée des éperons_, et l'on disait hardiment que les

gendarmes étaient des _lièvres armés_.

À ce moment notre jeune infanterie se formait sous un maître habile,

Pietro Navarro, passé au service de France. L'ingrate et sordide

avarice de Ferdinand l'eût laissé mourir sans rançon dans sa captivité

de Ravenne. Cet homme de génie, qui connaissait si bien les bandes

espagnoles, trouva pour leur opposer des montagnards fermes et vifs,

nos Basques et la verte race des hommes de Dauphiné. En tout, un corps

de dix mille hommes. On y joignit huit mille Français, Picards,

Bretons, Gascons. Ajoutez trois mille pionniers et sapeurs, Français

de même. Ce sont ces vingt et un mille hommes qui, de leurs bras, de

leur audace, de leur industrieuse agilité, exécutèrent en cinq jours

le miracle du passage, domptant et perçant le rocher, enlevant et

faisant passer sur la triple échine des Alpes soixante-douze énormes

canons, cinq cents petites pièces à dos de mulets, un nombre immense

de charrettes, deux mille cinq cents lances (chacune de huit hommes),

et vingt mille lansquenets allemands.

On était arrivé à Lyon avec l'imprévoyance ordinaire. On sut que tout

était fermé. Le vieux Trivulce se mit à courir les Alpes, et trouva

cet affreux passage entre les glaces et les abîmes. Sauvages gorges où

nul marchand, nul colporteur, nul contrebandier, n'avait imprimé ses

pas. La virginité de leurs neiges n'était effleurée, depuis la

création, que par l'enfant de la montagne, le craintif et rusé

chamois, et parfois aussi, peut-être, par l'intrépide folie du

chasseur que la passion entraîne aux corniches étroites des gouffres.

La Durance une fois passée, on monta jusqu'au rocher de Saint-Paul,

qui arrêta court. On le perça avec le fer, travail énorme qui se fit

en un jour. On n'était encore qu'à Barcelonnette, c'est-à-dire au pied

des Alpes.

La chaîne centrale des monts se dressait ici, le dos monstrueux qui

sépare les eaux qui vont au Rhône de celles que recevra le Pô. Pietro,

qui était l'inventeur des mines, fit sa route à force de poudre,

faisant sauter des blocs énormes. C'était encore le plus facile. Le

plus hasardeux était, sur les rapides glissades, au-dessus des

précipices, de s'accrocher et d'enfoncer les premiers pieux sur

lesquels on devait jeter des ponts, d'établir le long des abîmes des

galeries en bois où les chevaux osassent passer, et sur ces frêles

improvisations de charpentes tremblantes, gémissantes et criantes, de

rouler 72 gros canons de bronze. Souvent, on n'osait le faire. Et

alors, avec des câbles, on descendait les canons au fond de l'abîme,

pour les remonter de l'autre côté avec un effort infini.

On trouva enfin la pente italienne et la vallée de la Stura. Mais là,

le mont _Pic-di-Porco_ se mettait encore en travers, dernière défense

que les Alpes vaincues opposaient à cette titanique entreprise. On la

franchit le quatrième jour, et le cinquième, on était dans les plaines

de Saluces, à l'entrée de la Lombardie.

Il était temps. L'armée n'avait emporté que trois jours de vivres. Si

les Suisses, mieux avertis, lui avaient fermé la porte, ce qui n'était

pas difficile, elle restait clouée dans ces gorges pour mourir de

faim.

L'entreprise si audacieuse, si heureuse, de ce chemin inouï,

bouleversa l'imagination italienne. C'était par les sources mêmes du

Pô que les Français entraient en Italie. On les voyait descendre avec

l'invincible fleuve, le conquérant des eaux lombardes, qui les emporte

toutes à la mer. Pour premier coup, ils avaient enlevé Colonna, le

vaillant Romain. Les Suisses étonnés reculèrent. Le rival de Colonna,

le vieux bâtard des Orsini, le bouillant Alviano, se mit avec ses

Vénitiens, nos alliés, devant les Espagnols, les empêcha d'aider les

Suisses. L'armée papale et florentine, conduite par les Médicis, dans

sa neutralité douteuse, comptait bien, au cas probable de la défaite

des Français, leur porter aussi quelques coups. Et voilà qu'ils sont

tout près d'elle; elle perd à l'instant le goût d'avancer.

Les Suisses avaient parmi eux de grands amis de la France, les Bernois

Diesbach et la Pierre et le Valaisan Super-Sax. Ils soutenaient que la

Suisse ne gagnait rien à se saigner pour exalter l'Allemagne, sa

principale ennemie, sur les ruines de la France. En réalité, sang et

vie, morale, honneur, tout enfin, la Suisse entière fondait en

Italie, elle s'échappait à elle-même, s'écoulait, se perdait. Un

argument plus sensible peut-être, c'est que ni le pape, ni l'Espagne

n'avait un sol à leur donner, que leur Maximilien Sforza, rançonné,

épuisé, tordu jusqu'à la dernière goutte, était fini, ne rendait plus.

La France, au contraire, arrivait les mains pleines de belles pièces

neuves, d'argent non pas futur, fictif, mais d'écus comptants et

sonnants. Elle les payait pour ne rien faire; et les autres, pour les

faire agir, ne les payaient pas. Le roi les aimait tellement qu'il ne

comptait pas avec eux. Au lieu des quatre cent mille écus promis à

Dijon, il leur en donnait six cent mille, et trois cent mille encore

pour les bailliages italiens (Bellinzona et Lugano) qu'ils avaient au

pied des Alpes. Ils ne trahissaient point Sforza, au contraire; d'un

duc ruiné, le roi allait faire un prince, le marier dans la famille

royale.

Tout cela prenait assez bien. Mais voilà que du Saint-Gothard, roule

une avalanche de vingt mille Suisses, tout neufs, avides, qui viennent

gagner en Italie. Ceux-ci voient leurs compagnons gras et tout chargés

de pillage, la poche enflée, qui parlent, à l'arrivée, de revenir. Les

nouveaux venus frémissent pour l'honneur de la Suisse de la honteuse

cession des passages du Tésin; ce serait donner l'Italie sans retour

et s'en exclure pour jamais. Les Français ont là de l'argent?... Eh

bien! pourquoi ne pas le prendre?... Ils y couraient en effet. Les

nôtres eurent à peine le temps de sauver la caisse.

Cependant, l'homme du pape, le fameux Mathieu Shiner, cardinal de

Sion, le prêcheur endiablé des Suisses, pendant que Léon X, son

maître, parlait de la neutralité, chevauchait de tous côtés, pour

faire écraser les Français. Les Espagnols, qui voyaient Alviano les

menacer avec le drapeau de Saint-Marc, n'écoutèrent point le cardinal

et restèrent en observation, comme l'armée pontificale. Les Suisses,

concentrés à Milan, étaient fortement balancés; les uns leur disaient:

«Retournons, recevons le premier payement.» Les autres disaient:

«Combattons, et, vainqueurs, nous aurons le tout.» Mathieu arrive, se

fait dresser sur la place du château une chaire assez haute pour

dominer toute l'armée. Là, devant ces trente mille hommes, l'aboyeur

se faisant entendre par des cris et des yeux roulants, par un geste

frénétique, prêchait pêle-mêle la défense de l'Église, le drapeau des

clefs de saint Pierre, la vengeance de l'ours de Berne, la fureur du

taureau d'Uri, le sang partout, le sang: «Je veux, dit-il, me laver

les mains, m'abreuver dans le sang des Français.»

Ce sermon évangélique n'ayant pas beaucoup d'action, le drôle, qui

connaissait parfaitement ce peuple, fait faire une fausse alarme.

«Voilà les Français qui avancent!»

Cela finit tout. Les partisans de la paix prirent les armes, comme les

autres, ne pouvant abandonner leurs frères au moment du danger.

Le roi n'avait pas bougé. Il croyait toujours négocier. Sa situation

était assez dangereuse. Il s'était placé à Marignan, à dix milles de

Milan, ayant derrière lui les armées espagnoles et pontificales, qu'il

séparait ainsi des Suisses. Les Vénitiens, il est vrai, veillaient

pour lui sur ces armées. Mais seraient-ils assez forts, surtout ayant

en tête les redoutés fantassins espagnols?

Qui commandait l'armée française? Tout le monde et personne. Le roi,

tout novice, de vingt et un ans, était censé commander, et sous lui,

Charles de Bourbon, de vingt-cinq, qu'il venait de faire connétable.

Les généraux de Louis XII, La Trémouille et Trivulce, étaient près du

roi, mais comme de vieux meubles hors de mise. On avait fait l'insigne

faute de laisser partir l'homme essentiel, le commandant des Bandes

noires et en général des troupes allemandes, le fameux duc de Gueldre,

qui seul avait la confiance des lansquenets. L'ami et l'allié du roi,

son futur gendre (Charles-Quint), avait pris ce moment pour attaquer

la Gueldre, forcer le duc de revenir, démoraliser l'armée du roi. En

quoi, il imitait fidèlement son grand-père Maximilien, qui fit

parvenir à nos Allemands l'ordre de revenir, précisément la veille de

la bataille de Ravenne.

Le duc de Gueldre crut à la paix prochaine, partit et laissa le

commandement en chef des Allemands à un Français, son neveu, Claude de

Guise, que pas un d'eux ne connaissait.

Ces gens, sans communication avec les nôtres, séparés par la langue,

et ne sachant rien de la situation que les allées et venues, les

pourparlers du roi avec les Suisses, leurs mortels ennemis, écoutèrent

les avis charitables qu'on semait parmi eux. Le roi de France

(disait-on), qui leur devait beaucoup d'argent, avait trouvé un moyen

de payer la solde arriérée, en les mettant au premier feu et les

livrant aux Suisses pour être exterminés. Et pourquoi, disait-on,

votre chef serait-il parti, si ce n'est qu'il a eu horreur de tremper

dans la trahison?

Ce roman insensé du roi se détruisant lui-même, se désarmant et se

faisant battre, parut tout naturel au bon sens de ces Allemands. Leurs

préjugés nationaux sur la foi des Welches (Français et Italiens) les

hébétèrent de défiance et de peur.

C'était la grosse moitié de notre infanterie, et la seule fortement

armée, qui était frappée de cette panique; les autres fantassins,

Basques et Gascons, Français formés par Pietro Navarro, étaient des

troupes légères qui ne pouvaient porter seules le poids des bataillons

des Suisses.

Le roi avait, il est vrai, une très-forte gendarmerie, et tous les

grands seigneurs de France avec leur suite personnelle; mais il eût

fallu une plaine pour faire agir cette magnifique cavalerie, et

justement il était sur une étroite chaussée qui permettait à peine à

vingt hommes de charger de front: à droite, à gauche des fossés, des

marais devaient couvrir la colonne assaillante, empêcher la cavalerie

de la tourner ou de la prendre de flanc.

Dans cette situation si peu favorable, le grand maître de l'artillerie

ne put profiter de la supériorité des forces qu'il avait; seulement il

posta à notre droite une forte batterie, et dans les retranchements

qui la couvraient, Pietro Navarro jeta une masse de notre infanterie

nationale: Basques, Gascons, Picards.

Ceux qui connaissaient bien les Suisses, Fleuranges, par exemple, qui

avait reçu d'eux quarante blessures à Novare, Fleuranges, fils du

fameux Sanglier des Ardennes, Robert de la Mark, et l'un des chefs des

Bandes noires, ne doutaient point qu'il y eût bataille. Ce n'était pas

tant une guerre politique qu'une rivalité de métier entre deux armées

mercenaires, entre les Suisses, si longtemps les seuls fantassins de

l'Europe, et cette nouvelle infanterie allemande que l'empereur et les

princes avaient formée surtout contre eux. Le drapeau des montagnes,

le drapeau suisse à la croix blanche avait horreur du drapeau noir de

la basse Allemagne. Ils partirent de Milan en criant: «C'est leur

deuil qu'ils portent.» Ils avaient ôté leurs souliers pour qu'on

n'entendît pas de loin la masse de l'armée en marche, et pour mieux

sauter les canaux, traverser les marais et se trouver plus vite devant

leurs ennemis. Unique occasion! les lansquenets étaient vingt mille;

on pouvait, cette fois, les égorger en un monceau.

Nulle bataille n'a été plus diversement racontée. Du Bellay est fort

sec, le chroniqueur de Bayard si ignorant, qu'il croit que le

connétable fut tué. Les historiens suisses disent que les leurs

n'avaient pas d'artillerie, ce qui est faux; ils avaient avec eux

celle du duc de Milan. La fameuse lettre de François Ier à sa mère est

étonnamment inexacte, légère, pleine de vanterie, plus qu'on ne

l'attendrait d'un prince si brave; mais c'est un garçon de vingt ans

qui ne se contient pas dans sa joie et croit avoir tout fait. Avec

deux cents cavaliers _il a défait quatre mille Suisses, leur faisant

jeter leurs piques et crier France!--Nous sommes restés vingt-huit

heures à cheval_ (il dormit sur une charrette).--Il se vante _d'avoir

fait le guet_.--De vingt-huit mille Suisses il n'en réchappa _que

trois mille_! Ils _s'enfuirent_! etc.--Autant de mots, autant de

faussetés démenties par les autres acteurs et témoins oculaires.

Il convient que l'artillerie a bien fait. Le grand maître ose bien

dire «_qu'il a été cause_ en partie _du gain de la bataille_.»

Cependant le roi croit que c'est la gendarmerie _qui a fait toute

l'exécution_. Il fait honneur de tout à la noblesse, à la cavalerie et

aux grands coups de lance.

Ce récit, si léger, constate pourtant par trois fois que l'infanterie

française eut une grande part à la bataille, chose dont plus d'une

chronique s'est bien gardée de dire un mot. Fleuranges en parle à

peine une fois. Bouchet, qui écrit sous la dictée de La Trémouille,

est seul juste pour l'infanterie.

Mais venons au récit.

L'armée fut presque surprise, quoiqu'on fût averti trois fois, d'abord

par un Lombard, puis par un gentilhomme, enfin par Fleuranges

lui-même. Le connétable allait se mettre à table. Le roi essayait une

armure d'Allemagne, propre à combattre à pied, armure si

industrieusement faite, dit Fleuranges, qu'on ne l'eût pu blesser

d'une épingle. Le roi l'embrassa pour la bonne nouvelle, mais n'y

voulait pas croire encore. Fleuranges prit sur lui de faire sonner

l'alarme. Le roi, voyant alors que c'était tout de bon, s'adressa au

général de Venise, l'Alviano, qui était là, lui prit la main et le

pria d'amener ses troupes en toute hâte; Alviano sauta à cheval,

croyant ce jour suprême et décisif pour l'Italie autant que pour la

France.

Fidèle aux vieilles traditions, le roi employa les dernières minutes,

si précieuses, à se faire armer chevalier. Avec sa bonne grâce

ordinaire, laissant là tous les princes et grands seigneurs, il

s'adressa à l'homme le plus aimé de l'armée, fit avancer Bayard et

reçut l'ordre de sa main.

Cependant Fleuranges observait les Suisses. Ils étaient à deux milles

et paraissaient vouloir camper. Ils y pensaient peut-être, car la

journée était fort avancée. Tout à coup les voilà qui se remettent en

marche et ne s'arrêtent qu'à deux traits d'arc du camp français, où

ils soufflèrent un peu, déployèrent la bannière des clefs de saint

Pierre et reçurent la bénédiction.

Le roi et La Trémouille, ici d'accord, disent que la gendarmerie

chargea d'abord, et que, malgré sa valeur, elle fut _reboutée par les

gens de pied_. Ce qui est bien croyable; elle ne pouvait charger que

par vingt ou trente à la fois, et les Suisses avançaient en piquant

les chevaux ou démontant les cavaliers du croc ou de la hallebarde.

Ils arrivèrent ainsi aux lansquenets, furieux de la vue seule du

drapeau noir, ayant soif de leur sang. Ces Allemands étaient troublés

de cette furie, et l'écart des gens d'armes, rejetés de côté, les

confirmait dans l'idée folle que nous les livrions. Ils reculèrent.

Mais au moment, les fantassins français, défendus par eux à Ravenne,

se jetèrent à leur tour devant les Allemands, s'élancèrent sur les

Suisses au nombre de deux mille, et du premier coup dispersèrent un

corps double de nombre. Le roi qui, avec deux cents cavaliers,

soutenait ces deux mille piétons, les supprime dans son récit. Mais

La Trémouille les rétablit avec une impartiale équité.

Ce qui rend la bataille obscure ici et pleine de contradictions, c'est

que la nuit venait, et que déjà il y avait une nuée de poussière

effroyable. De plus, de nombreux corps des Suisses avançaient, dit le

roi, _par le pays couvert_, c'est-à-dire, sans doute, sous les arbres

fruitiers ou à travers les grandes vignes qui coupent la campagne

italienne. La scène était immensément confuse.

Deux épisodes s'y dessinaient pourtant. D'une part, les lansquenets,

qui voyaient le roi en avant et la vaillance de nos piétons, troupe

légère qui avait protégé leur grosse infanterie, rougirent de cette

étrange situation et voulurent se relever. Mille d'entre eux, par la

gauche, tournèrent dans le marais pour prendre en flanc les Suisses.

Mais, arrivés aux bords profonds de la chaussée, ils ne purent s'en

tirer ni se soulever de là; les piques les y enfoncèrent et ils n'en

sortirent pas.

À notre droite, les Suisses souffraient d'une batterie de Pietro

Navarro. Ils y lancèrent ce qu'on appelait _les enfants perdus_ de la

Suisse, corps de jeunes gens à plumes blanches, payés double, qui

firent double ouvrage effectivement; avec un sacrifice énorme

d'hommes, ils comblèrent les fossés des Basques et Gascons de Pietro,

éteignirent la batterie.

La lune éclairait la bataille. Et cependant il y eut d'étranges

méprises. Le roi alla donner dans un gros corps de huit mille hommes

qu'il croyait sien: c'étaient des Suisses. «Ils me jetèrent, dit-il,

six cents piques au nez, pour me faire voir qui ils étaient. Le roi

eut cependant le temps de réunir trois cents chevaux, quelques

milliers de lansquenets, et se retira sur ses canons. «Et cependant,

dit-il, mon frère le connétable rallia _tous les piétons français_ et

quelque nombre de gendarmerie, leur fit une charge si rude qu'il en

tailla cinq ou six mille en pièces et jeta cette bande dehors. Nous,

par l'autre côté, fîmes jeter _une volée d'artillerie_ à l'autre

bande, nous les chargeâmes, les emportâmes et leur fîmes repasser un

gué qu'ils avaient passé sur nous.»

Ce passage indique assez clairement que l'infanterie ferma pour ce

jour la bataille, et que les Suisses s'étaient rendus maîtres d'une

partie du camp de François Ier. Ils furent chassés, mais non partout;

ils restèrent sur plusieurs points établis entre les Français. La lune

ayant retiré sa lumière, ceux-ci ne pouvaient aisément se rapprocher

les uns des autres. Il y avait des Suisses qui voulaient profiter de

cette division, tenter un grand et dernier coup. Ils voyaient le roi à

deux pas, à son feu, parmi les canons, mais mal accompagné. Il fallait

de l'ensemble, et c'eût été déjà, peut-être, la captivité de Pavie.

Ils hésitèrent, perdirent l'irréparable occasion. Mathieu Shiner

lui-même semble en avoir été la cause. Il avait fait venir des vivres

et des tonneaux de vin. Les Suisses étaient trop bien, adossés à la

grande ville, qui leur fournissait tout. Les Français, au contraire,

n'eurent pas tous à manger.

Le roi buvait de l'eau sanglante qui lui fit vomir son repas. Il

avait prudemment fait éteindre son feu; non vu, il voyait tout, et

pouvait assister à la bombance des Suisses.

Le cardinal croyait la bataille gagnée, il l'écrivit à Rome et

partout.

Toute la nuit donnèrent les cors sinistres d'Unterwald et d'Uri pour

rallier les Suisses; les Français sonnèrent leurs trompettes. Le roi,

qui par moment se trouva presque seul, comme Charles VIII à Fornoue,

avait un Italien avec lui, qui sonna constamment comme Roland Furieux

sonnait à Roncevaux. On pensa bien que cette puissante trompette, qui

faisait taire les autres, sonnait où était le roi, et l'on s'en

rapprochait.

Nul ne doute que les vieux et expérimentés capitaines La Trémouille,

La Palice, Trivulce, n'aient bien mis la nuit à profit. Galeo et

Pietro en profitèrent surtout pour changer les positions de

l'artillerie. Le roi avait soixante-douze grosses pièces, un nombre

infini de petites. C'est le spectacle qu'eurent les Suisses au matin.

Derrière ce confus rideau de troupes éparses, une armée entière

s'était reformée; de tous côtés, entre les corps, canons, fauconneaux,

serpentines, montraient la gueule et attendaient.

L'homme des Bandes noires, Fleuranges, avoue magnanimement, à la

gloire de ses ennemis, que si les Suisses n'attaquèrent pas la nuit,

c'est que vraiment ils n'étaient pas en nombre suffisant.--Et, s'ils

avaient bien fait la veille, dit-il, ils firent encore mieux le

matin.--Mais l'artillerie les reçut rudement, et ils virent vingt

mille lansquenets qui, parfaitement remis et ralliés, présentaient

vingt mille piques. Cette grande attitude leur imposa; «ils glissèrent

outre,» et n'essayèrent pas de les enfoncer. Il y eut même des Suisses

qui se souvinrent que ces braves, après tout, étaient aussi des

Allemands. «Un gros capitaine sortit des rangs, alla aux lansquenets

et se mit à les haranguer; on tira sur lui au plus vite, de peur

qu'ils n'entendissent trop bien; il fut tué.»

Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19) · 第 22 / 24 段