modèle des femmes d'alors, fille accomplie, meilleure épouse,
inconsolable veuve, qui passe toute sa vie à bâtir un tombeau. Elle
appelle tous les grands sculpteurs à son église de Brou, tous les
musiciens à Bruxelles. Sa chapelle est la première du monde. Et elle
est elle-même artiste éminente parmi les artistes, trouvant des vers
légers, faisant les airs de ses chansons. Seulement sa langue est un
peu vieille, sentant les temps de Louis XI. Elle ne vivait point à
Paris. Mais Paris lui venait. Le spirituel Agrippa, l'auteur du livre
_Contre les sciences_, vint écrire près d'elle et pour elle sa
_Prééminence des femmes_. Les grands douteurs du siècle, les Érasme,
les Vivès, aimaient cette cour d'une femme spirituelle, indifférente
et politique, qui tolérait la sensualité, laissait Érasme vanter les
baisers des Anglaises, et l'enfant Jean Second écrire le livre des
_Baisers_.
Elle était indulgente, elle était sérieuse. Sa passion était aux
affaires, à la grandeur de son neveu, à l'abaissement de la France, à
qui elle ne pardonnait pas, qu'elle regrettait et haïssait. Cette
haine, cachée sous les sourires, on la voit bien dans ses dépêches.
Elle éclate aigrement aux marges d'un de ses beaux manuscrits. La
brutalité basse du mouvement est celle de la passion solitaire, plus
violente dans ces grands acteurs aux rares moments où ils sont sans
témoins: «B..... pour les Français!»
Quel était son conseil? C'est celui de la maison de Bourgogne, c'est
l'école qui a régné sous Philippe le Bon et Charles le Téméraire,
l'école franc-comtoise, celle des procureurs diplomates, des Armeniet,
des Raulin, des Caroudelet, des Perrenot-Granvelle. Le Jura et le
Doubs, si pauvres en certaines parties, ont, comme la Suisse, beaucoup
d'émigrants, rouliers, colporteurs, gens d'affaires. La Franche-Comté
est le carrefour du sud-est, la route des Alpes, un pays très-mêlé.
Chose curieuse! fournissant tant de légistes et de gens d'affaires,
elle n'a pas donné de grand jurisconsulte. Les Caroudelet seulement
commencent la rédaction des coutumes en Bourgogne; les Rochefort la
continuent en France.
Au XVe siècle, ils organisent; au XVIe, ils négocient. Même la Toison
d'or, institution qui semble romanesquement féodale, est leur ouvrage,
et sur les vingt-quatre premiers chevaliers, six étaient
Francs-Comtois. On rit de cet enfantillage; mais on rit beaucoup moins
quand on vit, par les procès terribles d'Orange et de Nevers, le
danger d'un tel tribunal, qui vous jugeait sans forme régulière, vous
flétrissait, biffait votre écusson.
Les Caroudelet, les Granvelle, sont de bonne heure les hommes de
Marguerite. Ajoutez-y des Italiens, Carpi, Gattinara. Point
d'Allemands ni d'Espagnols; je ne vois près d'elle qu'un valet de
Chambre castillan qu'elle dépêche parfois dans ses affaires
diplomatiques.
Le seul de ces agents qui indique un grand caractère et dont on lit
avec plaisir les lettres, c'est Mercurin de Gattinara, d'origine
piémontaise, conseiller de Savoie, puis président du parlement de
Franche-Comté, chancelier de Charles-Quint. Ce qui plaît dans
Gattinara, c'est que ses dépêches sont claires; il parle à sa
maîtresse avec la force et l'autorité que lui donne sa haine pour la
France; du reste, une fierté espagnole. Il dit à Marguerite que, si
elle a quelque défiance, elle ne mérite pas d'avoir un serviteur comme
lui. Il fut disgracié sous son neveu par la souple dextérité des
Granvelle.
Voilà les gens de Marguerite, les rois du jour. Regardons à côté, ceux
de demain, ceux qui tiennent en leur main, qui forment, et font à leur
image, préparent à leur profit cet enfant, ce prince, ce roi, cet
empereur, sur lequel est déjà le destin de l'Europe.
Dans cette salle de Malines, où siége de côté, mal vu et négligé de
son élève, le pédant Adrien d'Utrecht, regardez à la lampe cet enfant
pâle en velours noir, figure intelligente et froide, où la lèvre
inférieure accuse le sang d'Autriche, où la mâchoire de crocodile
rappelle la forte race anglaise. Le dur travailleur apparaît, avide,
absorbant, insatiable de travail, d'intrigue et d'affaires. Personne
dévorante, estomac exigeant[27] (ce mot n'est pas une figure). Où
trouver, pour le satisfaire, assez d'aliments, de royaumes.
[Note 27: Dans son intéressante brochure sur Charles-Quint, M. Mignet,
quoique trop favorable à son héros, ne dissimule nullement sa
gloutonnerie. J'ai bien de la peine à croire que le grand homme
d'affaires, si grossièrement sensuel, ait été vraiment grand. De
telles habitudes accusent l'absence des idées hautes et des sentiments
généreux qui rempliraient autrement l'âme.--Ce petit livre, si
complet, qui révèle tellement le fond de l'homme, eût fait le bonheur
de Montaigne.--Quant à l'ingratitude de Charles-Quint pour sa tante
Marguerite, il faut lire le Mémoire présenté par celle-ci, pièce
d'histoire capitale, s'il en fut. Elle y raconte toute son
administration, s'excuse, _prouve son innocence_ (p. 118). Elle
explique qu'on a ménagé _à son insu l'émancipation de Charles_ (p.
124): «Parquoy, monseigneur veulx conclure que je n'ay mérité
nullement qu'on me charge et traicte ainsy que l'on fait, ni qu'on me
fasse traîner la poursuite de ma pension si longuement. Si la mienne
est plus grande, aussi suis-je votre unique tante et n'ay aultre fils
ni héritier que vous.» _Corresp. de Marguerite, publiées par Van der
Bergh_, t. II, p. 117-127.]
Des monceaux de dépêches et de papiers d'État sont devant lui. Tout ce
qui vient, même de nuit, arrive ici, et passe sous ses yeux; son
gouverneur, de Chièvres, veut que le prince lise, afin de lire
lui-même, et qu'il fasse rapport au conseil. Ainsi l'éducation
deviendra peu à peu le gouvernement. Le pouvoir insensiblement
échappera à Marguerite et passera au gouverneur.
M. de Chièvres, homme fort entendu, était un cadet des Croy, de cette
ambitieuse maison qui régna sous Philippe le Bon jusqu'à se poser
audacieusement pour adversaire du fils de la maison et le faire mettre
à la porte. Ces Croy étaient originairement des Italiens, dit-on, des
hommes de Venise, qui, au XIIe siècle, s'établirent en Picardie. Leur
position y fut petite, jusqu'à ce que deux frères, Antoine de Croy et
Jean de Chimay, s'emparèrent, par une captation inouïe, du faible
esprit de Philippe le Bon, l'enveloppèrent et le lièrent, comme
l'araignée une mouche, l'isolant tout à fait des siens, profitant de
l'antipathie qu'il avait pour sa femme, la roide et dure Anglaise
Marguerite d'York, et pour son fils, Charles le Téméraire. Ces Croy
prirent d'abord de l'argent, thésaurisèrent. Puis ils se firent donner
de grands offices et des commandements de places frontières, des
châteaux en pur don, et enfin, pour en avoir d'autres, ils profitèrent
des embarras de leur prodigue maître, lui prêtèrent l'argent même
qu'ils avaient eu de lui, prenant en gage des places fortes. Celles
qu'ils n'avaient pas en leur nom, ils les occupaient par des hommes à
eux. Position exorbitante, qui leur faisait un État dans l'État, et
qui porta au comble l'irritation de la duchesse et de l'héritier
présomptif. Ils s'effrayèrent alors et s'appuyèrent par des alliances
étrangères, spécialement du côté le plus militaire, en Lorraine, où
Antoine de Croy se maria dans la maison ducale. Il se trouva ainsi
cousin de René II, futur vainqueur de Charles le Téméraire et
destructeur de la maison qui fit la grandeur des Croy. Ils
s'entendaient sous main avec l'Angleterre, et recevaient publiquement
des places, des pensions de Louis XI. Leur amitié pour lui alla
jusqu'à lui faire rendre les places de la Somme, boulevard des États
de Philippe le Bon. _Son bouclier_, dit Chastelain, sa cuirasse, ils
la lui ôtent, à leur vieux maître, lui découvrent le coeur.
L'ingratitude pouvait aller plus loin encore. Ils avaient trois places
en main, d'extrêmes frontières, et des premières de l'Europe, où ils
pouvaient mettre l'étranger: Luxembourg, Namur et Boulogne. Ils
l'auraient fait peut-être, si l'héritier, par un coup de vigueur,
n'eût fait appel au peuple même, et, revenant à main armée, n'eut pris
possession de son père et de ses États.
M. de Chièvres, petit-fils d'Antoine de Croy, n'entra pas dans une
voie tellement excentrique et dangereuse. Au lieu de frustrer
l'héritier de telle ou telle possession, il prit l'héritier même,
c'est-à-dire qu'il prit tout. Il ne combattit pas Charles le
Téméraire, mais le refit. Charles Quint, son élève, fut
laborieusement, _sagement_ élevé par lui dans la folie de l'autre. Les
visions de monarchie universelle, étranges et romanesques pour un duc
de Bourgogne, semblaient l'être bien moins pour celui en qui la
fortune unissait les Espagnes, les Pays-Bas, les États autrichiens. Le
rêve de Pyrrhus et de Picrochole, ce n'était plus un rêve; il se
trouvait déjà plus qu'à demi réalisé par ce caprice du sort. L'Empire
ne pouvait guère manquer à un petit-fils de Maximilien, maître de tant
d'États. Charlemagne, agrandi, revenait pour l'Europe. Le monde
allait reprendre l'unité et la paix du grand empire romain. Que
fallait-il pour cela? Rien que briser la France, la démembrer si l'on
pouvait, briser l'une par l'autre l'Espagne et l'Allemagne. Mais le
succès était certain, écrit déjà la devise prophétique du sage
fondateur de la maison d'Autriche, l'empereur Frédéric III: A. E. I.
O. U. (Austriæ est imperare orbi universo).
Pour cela, il fallait de grands travaux, de la suite, de
l'application. De Chièvres plia son élève, qui aurait tenu de
Maximilien pour les exercices du corps, à une vie de scribe et d'homme
d'affaires, que les princes n'avaient guère alors. Il lui inculqua
surtout cette haute qualité du politique, la froideur d'un coeur sec,
étranger aux sentiments d'homme. La grandeur des Croy s'était faite
par l'ingratitude. L'ingratitude encore fut un moyen. Le jeune prince,
tenu par de Chièvres dans une taciturnité sournoise pour une tante qui
lui servait de mère, la mit de côté un matin.
Ce qui fut le plus fort, c'est que la gouvernante déchue fut tout à
coup négligée au point qu'on remit de jour en jour à régler sa
pension. Elle s'en plaint dans une belle et longue lettre adressée au
conseil, où elle rend compte de son administration. Pièce fort
honorable pour sa mémoire, qui touchera la postérité et ces Français
qu'elle hait tant, plus que ce fils d'adoption pour qui elle a tant
travaillé.
Les premiers actes du jeune prince sont de même caractère. On y sent
un esprit très-libre de tous les sentiments de la nature. Ce sont deux
traités avec la France contre ses deux grands-pères. Dans le premier
(1515), se défiant de Ferdinand, il l'abandonne _et s'engage à ne pas
le secourir_ si, dans six mois, il n'a pas rendu la Navarre. Dans le
second traité (1516), il trouve bon que François Ier, pour défendre
Venise, _fasse la guerre à Maximilien_.
CHAPITRE XIV
FRANÇOIS Ier
1512-1514
C'est luy que ciel, et terre, et mer contemple...
La terre a joie, le voyant revestu
D'une beauté qui n'a point de semblable.
La mer, devant son pouvoir redoutable,
Douce se rend, connoissant sa bonté.
Le ciel s'abaisse, et, par amour dompté,
Vient admirer et voir le personnage
Dont on luy a tant de vertus conté.
C'est luy qui a grâce et parler de maître,
Digne d'avoir sur tous droit et puissance,
Qui, sans nommer, se peut assez connoître.
C'est luy qui a de tout la connoissance...
De sa beauté il est blanc et vermeil,
Les cheveux bruns, de grande et belle taille
En terre il est comme au ciel le soleil.
Hardi, vaillant, sage et preux en bataille,
Il est benin, doux, humble en sa grandeur.
Fort et puissant, et plein de patience,
Soit en prison, en tristesse et malheur...
Il a de Dieu la parfaite science...
Bref, luy tout seul est digne d'être roy.
Racine, dans l'élégance incomparable de sa _Bérénice_, semble avoir
imité ces vers pour les appliquer à Louis XIV. Mais sa noble poésie
nous touche moins, nous l'avouons, que l'effusion passionnée qu'on
vient de lire. Le pauvre coeur de femme (l'auteur est Marguerite),
dans l'impuissance de son gaulois naïf, appelle la terre, la mer, le
ciel à son secours, prie toute la nature de parler à sa place et de
l'aider à proclamer la divinité de l'objet aimé.
Ce portrait si ému du prisonnier de Pavie paraît avoir été rimé par
Marguerite dans le triste voyage qu'elle fit pour délivrer son frère.
La pièce est intitulée le _Coche_, et, en effet, la reine était dans
sa voiture, cheminant lentement vers les Pyrénées; elle voulait
tromper son impatience; les pensées d'un autre âge et tous les
souvenirs d'enfance se réveillèrent, et elle écrivit ces vers
touchants. Le sujet est un débat d'amour sur cette thèse: _Quelle
femme aime le mieux?_ Marguerite prend son frère pour juge.
Dans la réalité, ce bien-aimé de la nature reçut d'elle tout ce que
Louis XIV acquit et se donna par une attention persévérante. Louis XIV
devint majestueux; mais François Ier, tout naturellement, imposait par
sa stature superbe, qui dépassait à peu près de la tête celle du
grand roi. L'armure de Marignan et de Pavie, toute faussée qu'elle est
de coups de feu et de coups de piques, témoigne de l'effet que dut
produire ce magnifique homme d'armes.
Contraste parfait avec Charles-Quint, tellement dénué de ces avantages
physiques. Pâle figure d'études et de labeur, instruit, disert, mais
mauvais écrivain, harangueur calculé, sans grâce. L'autre fut la grâce
même, parleur charmant, facile, trop facile, pour qui la parole fut
chose légère. Même les bouts-rimés (sur Laure, Agnès ou Marguerite),
que son diamant fantasque laissa aux vitres de Chambord, ne sont pas
trop indignes d'un petit-fils de Charles d'Orléans. Les beaux vers de
ses successeurs, Henri II, Charles IX, sentent bien les faiseurs de
cour qui les auront aidés. Ce sont des vers d'hommes de lettres. Ceux
de François Ier, légers caprices du roi qui se joua de tout, sont la
pensée naïve, l'épigraphe de la Renaissance:
Gentille Agnès, plus d'honneur tu mérites
(La cause étant de France recouvrer)
Que ce que peut dedans un cloître ouvrer
Close nonnain ou bien dévot hermite.
Ces vers-là contiennent toute son éducation, toute sa politique. Les
femmes, la guerre,--la guerre pour plaire aux femmes. Il procéda
d'elles entièrement. Les femmes le firent tout ce qu'il fut, et le
défirent aussi.
La tradition d'Agnès et de la cour de Charles VII, fort arrangée alors
par la légende romanesque, enveloppait François Ier. Son gouverneur,
Artus Gouffier, était fils du gouverneur de Charles VIII, qui, dans sa
première jeunesse, avait été valet de chambre de Charles VII, de sorte
que l'enfant fut bercé de ces souvenirs et de la Dame de beauté et de
la cour du roi René, de la vie molle et voyageuse où les rois
vivaient, en ces temps, de château en château. Ajoutez-y le récit
éternel des affaires d'Italie, où Gouffier avait suivi Charles VIII et
Louis XII, Fornoue, Agnadel et Ravenne, les belles femmes venant
au-devant des vainqueurs, les voluptés de Naples. Ce paradis était au
roi s'il savait le reprendre. Le tout orné du Boiardo, de Roland,
d'Angélique.
Les dames, les combats, les nobles cavaliers...
Voilà ce que le complaisant gouverneur contait à son disciple dans ces
chevauchées nonchalantes aux interminables circuits de la Charente, ou
suivant le cours fortuit de la trompeuse Loire, qui vous égare en
s'égarant. Les portraits du jeune homme (point hâbleurs, point ridés
de mensonge et de ruse, comme celui du Titien) sont d'un grand garçon
pâle, un peu fluet et fade, mais qui bientôt va prendre une suprême
fleur de force et de beauté. Dans l'émail italien, elle est atteinte,
et véritablement incomparable, l'achèvement de la forme humaine,
majestueuse et pure, avec un caractère de douceur, de bonté royale,
qui disparut bientôt.
Ce dangereux objet, qui devait tromper tout le monde, naquit, on peut
le dire, entre deux femmes prosternées, sa mère, sa soeur, et telles
elles restèrent dans cette extase de culte et de dévotion. Louise de
Savoie, veuve dès dix-huit ans, l'aimait comme un fils de l'amour, et
plusieurs croyaient, en effet, que la galante dame, âpre, violente,
audacieuse dans ses passades, ne s'en fia pas à son insignifiant époux
pour concevoir un dieu. Elle mit sur cette tête toute l'ambition de sa
vie, ambition condamnée au silence, à l'attente, aux voeux meurtriers,
tant que vécut Anne de Bretagne. Celle-ci la sentait qui, à chaque
couche, faisait l'office de la mauvaise fée, les doigts serrés, et la
reine accouchait d'un mort. Anne l'eût voulue hors du royaume. Elle se
tenait comme cachée avec ses enfants à Amboise, bien près de Blois, où
était Anne; ou, quand Anne était trop furieuse, à Cognac, dans une
simple maison d'Angoulême que je vois encore.
Quel était l'intérieur des châteaux de Cognac, d'Amboise, où se
faisait l'éducation? Ce qu'on en sait, c'est que Louise avait des
dames, aussi bien qu'Anne, mais beaucoup moins sévères. La petite
cour, entourant un enfant, ne put qu'avoir sur lui la plus détestable
influence. Le livre favori du temps, le petit _Jehan de Saintré_, fut
très-probablement le guide de Louise. Tendre et peu scrupuleuse, elle
ferma les yeux.
Une chose pouvait neutraliser ce libertinage d'enfant, c'était un
véritable amour. On ne peut nommer autrement la passion éperdue de
Marguerite pour son frère. Elle avait deux ans de plus, et dix ans en
réalité; la jeune soeur, pour celui qu'elle vit naître, qu'elle
enveloppa tout d'abord de son instinct précoce, fut la mère, la
maîtresse, la petite femme, dans les jeux enfantins; à grand'peine
fut-elle avertie qu'après tout elle était sa soeur. Cette passion fut,
n'en doutons pas, l'événement décisif, capital, de François Ier; il
lui dut ce qu'il eut de grâce et ce qui séduit encore la postérité.
Marguerite, la vraie Marguerite, la _perle des Valois_ (née d'une
perle qu'avala sa mère, c'est la légende), esprit charmant et pur, si
le temps grossier l'eût permis, était née pour l'amour céleste, comme
l'a dit Rabelais dans ses vers.
Elle avait été élevée par une dame accomplie, madame de Châtillon,
remariée secrètement au cardinal Jean du Bellay, ami du grand
Pantagruel et le meilleur conseiller qu'ait eu François Ier.
Marguerite, par cette influence, fut préparée à un beau rôle, celui de
protectrice de tous les esprits libres. Elle l'a rempli, autant qu'il
fut en elle, comme une femme craintive, sans doute, dépendante d'un
frère qui fut fort dur pour elle. Femme de plus très-peu protestante,
plutôt philosophe ou mystique, flottant de l'audace à la peur, de
l'amour à l'amour de Dieu. N'importe, souvenons-nous toujours de cette
douce reine de Navarre, près de laquelle les nôtres, fuyant les
cachots et les flammes, trouvèrent sûreté, honneur et amitié. Notre
éternelle reconnaissance vous restera, mère aimable de la Renaissance,
dont le foyer fut celui de nos saints, dont le giron charmant fut le
nid de la Liberté.
Cette passion, née au berceau, fut son malheur, la fatalité de sa vie,
et ses vers ne le révèlent que trop. L'idole, en ce luxurieux berceau
des grosses vignes de la Charente (qui ne sont qu'ivresse, alcool),
sous cette molle éducation des femmes poitevines (stigmatisée dans
les nourrices impudiques de Gargantua), eut l'âme matérielle en
naissant. Sous l'homme et l'enfant même, il y eut le faune et le
satyre. Sa soeur put influer sur lui, mais en restant de moins en
moins sa soeur. Et nous verrons à quelle extrémité il poussa la
faiblesse de ce trop tendre coeur.
Ce qui, sans nul doute, exaltait la passion inquiète de la mère et de
la soeur, c'étaient les frayeurs continuelles que leur donnait son
caractère fougueux, les jeux violents et dangereux qu'il partageait
avec ses camarades, spécialement avec l'étourdi Bonnivet, fils de son
gouverneur. À six ans, nous le voyons en danger de mort, emporté par
un cheval qu'on ne pouvait arrêter, plus tard blessé, une autre fois
malade d'excès précoces, plus tard encore (alors il était roi),
violemment frappé à la tête dans un assaut d'espiègles. Il eut le bon
sens généreux de ne jamais dire qui l'avait frappé.
Ses chasses étaient audacieuses, et il se jouait de la mort. Une fois,
un cerf lui mit son bois dessous et l'enleva de selle, sans qu'il
parût ému. Une autre fois, il trouva amusant de lâcher dans la cour
d'Amboise un sanglier furieux qu'il venait de prendre. L'animal heurte
aux portes, en enfonce une, et monte dans les appartements. On
s'enfuit; lui, très-froidement, il lui va au-devant, lui plonge l'épée
jusqu'à la garde; le monstre roule, et, par les degrés, retombe
expirant dans la cour.
Ces actes de vigueur, joints à sa grâce, à sa facilité, cette faculté
française qu'a l'ignorant de savoir toute chose, faisaient croire
(bien à la légère) qu'on allait avoir un grand roi. La nation n'en
savait pas plus. Elle aimait son image. Brave, hâbleur, libertin, il
lui manquait fort peu pour remplir l'idéal d'alors.
On fut ravi de son mariage. Le lendemain de la mort du tyran (je veux
dire d'Anne de Bretagne), Louis XII, enfin libre, donne sa fille à un
Français, ferme la porte à l'étranger. Charles-Quint n'aura pas la
France. Sa joie fut vraie, sincère. La liberté qu'elle pouvait
comprendre, c'était d'avoir un roi français.
Et il fut salué de l'Italie, comme de la France. L'Italie haletait;
elle n'en pouvait plus; l'horreur indéfinie du pillage éternel des
bandes suisses, des armées espagnoles, ce jeu atroce de diables et de
damnés, se relayant pour les tortures, avait poussé le peuple au
dernier désespoir. Maximilien Sforza, maître des pays les plus riches
de la riche Lombardie, pleure dans ses dépêches, et porte envie aux
mendiants. La peur des Espagnols et des Français l'a fait valet des
Suisses. Mais comment satisfaire ce sauvage torrent qui court
incessamment des Alpes, amenant chaque jour au banquet de nouveaux
affamés? Comment soûler ces ours, réveillés au printemps par un jeûne
de six mois d'hiver? Les Suisses, ivres, cruels, sont regrettés encore
par les infortunés sur qui tombent les Espagnols, bourreaux sobres,
qui gardent dans leur férocité un calme diabolique, une froide et
implacable présence d'esprit.
François Ier, n'ayant changé qu'un seul des ministres de Louis XII,
continuant sa politique, gagnant le gouvernement du jeune Charles et
profitant de ses embarras prochains pour la succession d'Espagne,
contentant Henri VIII par l'appât d'un traité d'argent, est libre
d'agir contre les Suisses, contre Maximilien et les restes de l'armée
d'Espagne, qui végètent en Italie. Venise, ruinée par la France,
n'espère cependant qu'en la France. Florence, sous les Médicis, ne
peut parler; mais son silence parle.
«J'irai, soyez-en sûrs, dit le jeune roi aux Italiens, je veux
vaincre ou périr!»
CHAPITRE XV
MARIGNAN
1515
Les réveils et les renouvellements subits, imprévus, de la France,
sont des miracles inconnus à toutes les nations du monde. Le temps et
la tradition, ces deux chaînes de l'humanité, la France les brise à
chaque instant. L'art que souhaitait Thémistocle, l'_art d'oublier_,
c'est sa nature à elle. Mais rarement c'est somnolence; bien plus
souvent c'est au contraire un élan d'activité nouvelle qui l'éloigne
violemment du passé.
Plus qu'aucun autre, ce peuple très-chrétien a fait l'Église; mais
c'est lui qui, plus qu'aucun autre, l'a défaite, par les Albigeois,
par Calvin, par la Renaissance, par la Révolution française. C'est lui
qui fait la croisade, et lui qui a dressé le bûcher où périt la
croisade, avec l'ordre des Templiers. C'est lui qui donna le type des
institutions féodales, lui qui fonda en face leur destructeur, la
bourgeoisie.
Au point où nous arrivons, la France encore va détruire une de ses
vieilles oeuvres. Chevalerie, gendarmerie, vieille organisation
militaire, tout cela s'en va ensemble; le peuple, dans l'infanterie, a
fait son apparition sur le champ de Ravenne. Et c'est lui qui opère,
en 1515, le grand passage des Alpes.
Révolution européenne, et qui appartient à la France. L'Angleterre eut
ses fantassins, à Poitiers, à Azincourt, et pourtant elle ne créa pas
une tradition d'infanterie. L'Espagne eut ses fantassins, sous
Charles-Quint, Philippe II, et jusqu'à Rocroi; cette tradition
commencée s'arrête au XVIIe siècle. Mais la France, dès Charles VIII,
par ses Gascons et ses Bretons, dès Louis XII, par ses Picards et
autres Français du Nord, sous François Ier, par l'institution des
_légions provinciales_, commença une tradition durable qui se perpétue
jusqu'à nous.