«Mais je voudrais savoir, ô mère! comment a grandi ce robuste enfant.»

Regardez-le là-bas, sous les pieds de la Persicha. Au petit livre où

lit la vieille, répond en bas le petit nourrisson. Là, il est au

maillot; il dort et rêve, l'innocent, enveloppé comme une momie

d'Égypte, n'ayant ni bras ni jambes visibles, ne pouvant rien encore

pour lui-même, les yeux clos et pas de cheveux; la pauvre tête est

rase... Sa mère, baissée sur lui, l'entoure, l'embrasse et l'enveloppe

d'elle-même... Par bonheur; car sur tous les deux (je le vois aux

robes flottantes) passe violent le vent de l'Esprit... Dors, petit,

n'ouvre pas les yeux, laisse passer le tourbillon. Et que l'envieuse

sibylle que je vois sur ta tête, vieille vierge méchante, qu'on dirait

une fée, lise sans se douter que ce qui pour elle est un livre, c'est

ton destin, à toi, ta faible vie d'enfant. Son destin, au petit,

c'est, Dieu aidant, de se faire grand, de manger le bon grain de Dieu.

Vous le voyez enfin délivré du maillot, grandelet; il a maintenant des

pieds, des mains et des cheveux; il voit, regarde. Ce qu'il regarde,

et attentivement, c'est sa mère qui fait la bouillie, sa mère qui

saura bien la donner peu à peu; elle la prend, la dispense d'un doigt

prudent (naïve peinture, oeuvre tendre d'un génie si mâle!). Et il le

faut ainsi... Le temps est nécessaire, la mesure nécessaire, peu à la

fois, peu chaque jour; la vie croîtra en lui, et l'intelligence

viendra, et de plus en plus il verra clair et sera initié.

Est-ce le même enfant qu'une mère effrayée presse au sein, le même à

qui l'on montre je ne sais quel objet derrière lui, et qu'il ne veut

pas voir, trépignant d'épouvante?... Est-ce lui que je vois reproduit

tant de fois, majestueuse figure d'herculéenne adolescence, entre

douze et quinze ans, devenu l'Atlas des prophètes, portant, sans

plier, ces géants, et tête haute... Je le vois, l'enfant est un

peuple, et un peuple héroïque qui naît de la justice et mettra la

justice au monde.

Mais qu'il nous faut de siècles, de générations, de malheurs! et dans

quelle abondance de larmes continue cette oeuvre si fière!...

L'artiste n'avait pas prévu un tel déluge de maux... Ce qui perce le

coeur, ce sont toutes ces familles de pèlerins qui sont assises aux

coins obscurs, pauvres voyageurs fatigués qui ne se plaignent plus, ne

pleurent plus, restent inertes, stupides de faim, et de misère, le sac

et le bâton à terre, souvent le menton dans la main, regardant venir

sur la route, quoi? ils ne le savent pas eux-mêmes. Mais peut-être

viendra quelque chose, une aumône peut-être. Car toute l'Italie est

mendiante, ou va l'être. Un sou à l'Italie, je vous prie... Mais ces

femmes qui ont les yeux baissés, qu'est-ce qu'on leur donnera? et

qu'est-ce qui relèvera leur coeur humilié? Pour les yeux (trop grande

fut leur honte), elles ne les relèveront jamais.

«_Ah! ah! ah! Domine, Deus!_» Ce cri enfantin de Jérémie est tout ce

qui peut venir, avec les larmes, en un malheur qui dépasse toutes les

paroles. Et ce sont des larmes sans doute qui coulent invisibles le

long de cette longue barbe orientale à longues tresses. «_Ah! ah! ah!

Domine Deus!_» Sa tête colossale tombe dans ses mains, et il ne peut

plus la soutenir... Mais si vous voyiez ce qu'il voit! votre coeur

crèverait. Pour lui, je ne crois pas qu'il se relève jamais du siége

où je le vois appesanti et cloué d'une si écrasante douleur...

Ce qu'il voit, ce n'est pas seulement ceci qui arrache vos larmes,

c'est ce qui va venir... C'est Ravenne, c'est Brescia, vastes ruines

et massacres d'un peuple qui n'aura lieu qu'en 1512; deux ans après

cette peinture, ce sont les tortures de Milan; plus tard encore, le

sac de Rome... Un monde d'art, une complète _umanità_ noyée d'une

vague et d'un coup, et la barbarie qui commence, l'horreur hérissée du

désert, la prospérité du chardon, les moissons de la ronce...

Il y avait deux hommes justes encore, et bons... Hélas! je les vois

là, plus bas que Jérémie. Trouvez-moi en ce monde une figure meilleure

que celle du pauvre pèlerin que je vois à ma droite: faible tête,

peut-être, sans prudence, et la barbe au vent; il n'a pas su prévoir,

voilà pourquoi il parcourt toute la terre, demandant son pain. Voilà

l'émigrant italien, l'éternel exilé qui ira toujours maintenant et

marchera jusqu'au jugement. Ah! qu'il lui reste de chemin à faire!

qu'il est fatigué, qu'il est vieux! il est arqué déjà et bossu de

fatigue; sa pauvre épine d'homme, sous la besace, a plié et s'est

déformée. Mais comment ira-t-il plus loin? ses pieds noueux sont si

endoloris qu'il n'ose les poser par terre; assis sur une pierre, il ne

peut repartir. Pars pourtant, il le faut; tu dois marcher toujours,

afin que tous les peuples disent: «Voilà l'Italie qui passe.»

Celui-ci va, se meut encore. Mais que dire de l'autre qui siége en

face? Désespoir accompli! et la plus-naïve douleur qu'aucune main ait

hasardé de peindre... Malheur à qui rira! Où a-t-il pris cette figure?

Au père qui a vu le brigand prenant son enfant par le pied, et en

battant la pierre... au mari qui, lié, a vu sa femme rugir sous les

soldats, et l'appeler en vain, mourir, et une armée passer par son

cadavre?... Il a tout cela dans les yeux.

Il fut changé en pierre. Il a la tête haute, les yeux ouverts et

grands, sans regarder. Mais, voyez, il est mort, et il a maudit Dieu.

Vous croyez que c'est tout? Non, il y a une chose abominable, le

résidu de l'abomination. Elle sera féconde malheureusement. Le viol

sera fécond; l'esclavage, les pleurs, le désespoir féconds. Mais ici

la douleur de l'artiste a été si profonde qu'il a perdu ce qui est la

pudeur de l'artiste; j'entends par ce mot le respect de la beauté, que

l'art garde toujours, même en peignant des monstres. Quand Vinci peint

un lézard, un serpent, il vous oblige à dire: Le beau serpent! Mais

ici, hélas! voici la désolante réalité humaine, basse, avilie,

vulgaire: l'enfant de l'enfant des esclaves, pour nous poursuivre de

sa basse laideur, pour représenter, subsistante malédiction, les

infamies fatales d'une race vouée au vice, pour faire rougir les siens

et blasphémer tout le jour.

Cette misérable cariatide, qu'il a posée sous Jérémie, est sans

comparaison son oeuvre la plus triste, et elle a été conçue par lui

certainement dans son plus sombre désespoir, le jour peut-être où il

s'était enfermé pour mourir. Basse, trapue et grosse, elle n'a pas

grandi, elle a décru plutôt, sous les fardeaux qui depuis sa

naissance ont toujours écrasé sa tête. Et encore si cet être informe

et malheureux devait rester stérile, mourir sans laisser trace! Mais,

chose lamentable à dire, c'est une femme, une femme féconde; sa courte

et forte taille déborde de mamelles pleines. L'esclavage est fécond,

très-fécond; le monstre s'accouplera, il aura des petits, une race,

pour faire rire les athées, et leur faire dire: «Où donc est Dieu?»

Voilà ce qui embarrasse furieusement Jérémie, on le voit; car il a

justement sous l'oeil cette cruelle objection. Et, en y regardant

mieux, je vois, en effet, qu'il ne pleure plus. Une trop grande

horreur l'absorbe, un abîme de perplexités, un gouffre de ténèbres, un

embourbement de pensées où il est englué et d'où il ne peut plus

sortir. La main d'Ézéchiel ne peut pas le tirer de là. Comment faire

pour croire enfin à la justice? De moment en moment, sa tête

s'appesantit, et il peut à peine la tenir... Elle va toucher son

genou.

S'il pouvait douter tout à fait? Il se ferait de son doute une foi.

Mais non, pas cela même... Il restera flottant, misérable naufragé,

comme une herbe de mer battue et rebattue. Pas un mot à répondre à la

plainte du monde, ni au cri de son coeur.

Son coeur lui dit: «Menteur! tu prédis le règne de Dieu, et le Diable

règne ici-bas!»

Le Diable, sous des formes inouïes, imprévues. Non plus celui des âges

enfantins, le fantasque démon dont on fit peur aux simples. Non, mûri,

plein d'arts diaboliques, fort contre Dieu. Ici, démon-docteur; au

marché de Florence, démon-prêtre et démon-athée, brûlant le Christ au

nom du Christ; là, démon-moine, sous la guenille du dévot soldat

espagnol, mendiant implacable, démon des _bisogni_ (nom effroyable à

l'Italien), qui, ayant rançonné, torturé et _chauffé_, dit encore à

l'homme qui râle: «Quelque chose au pauvre soldat!»

Dante n'avait pas vu ces choses à son dernier cercle. Mais Michel-Ange

les vit et les prévit, osant les peindre au Vatican[26], écrivant les

trois mots du festin de Balthazar aux murs souillés des Borgia, des

meurtriers Rovère. Heureusement il ne fut pas compris. Ils auraient

fait tout effacer.

[Note 26: La sculpture de Michel-Ange n'est pas faite généralement

pour avoir un toit au-dessus d'elle. L'exagération des muscles, qui

est son défaut, devient un mérite dans ces positions où la lumière

absorbe et dévore tout. Élevez son _Moïse_ dans une place, à trente

pieds de haut, il impose, il effraye, il écrase.

Un art nouveau viendra que personne n'ose hasarder, _la sculpture des

colosses au grand jour, a ciel découvert, bravant la lumière, les

climats et le temps_. Notre grand et illustre maître, David d'Angers,

y a songé parfois, par exemple dans le _Condé_ de Versailles, fait

pour le pont de la Concorde. M. Rude y a songé dans son sublime

_Départ de 92_, qui est à l'Arc-de-Triomphe. Ni l'un ni l'autre

pourtant n'a osé être assez grossier, assez peuple.

Et pourtant ces fortes ébauches, quand elles sont savantes et

profondes, comme le _Jour_, de Michel-Ange, ce n'est pas seulement la

sculpture forte, mais c'est la sculpture éternelle.--Un essai unique

en ce genre, le _Gaulois_, de Préault, durera des siècles, lorsque ses

voisins du pont d'Iéna auront disparu depuis longtemps. Inutile de

dire que cette oeuvre hardie a été universellement critiquée. Le

public ne veut dans les arts que les procédés de la miniature. Il a

comparé ce colosse aux très-fines sculptures qui ornent le pont. Il a

trouvé mauvais le cheval primitif de la Gaule chevelue, engorgé encore

de l'humidité des marais, des grandes forêts. Il a trouvé étrange que

cet hercule barbare, le _miles gloriosus_ de l'antiquité, ne fût pas

un lancier du XIXe siècle. Il a regardé de près une figure faite pour

être vue du Champ-de-Mars, la plus vaste place du monde, figure en

lutte avec un infini d'espace et de lumière.]

On sait comment, plusieurs années, il défendit la porte de la chapelle

Sixtine, et comment Jules II lui disait: «Si tu tardes, je te jetterai

du haut des échafauds.»

Au jour dangereux où la porte s'ouvrit enfin et où le pape entra en

grand cortége, Michel-Ange put apercevoir que son oeuvre restait

lettre close, qu'en voyant ils ne voyaient rien. Étourdis de l'immense

énigme, malveillants, mais n'osant médire de ces géants dont les yeux

foudroyaient, tous gardèrent le silence. Le pape, pour faire bonne

mine, et ne pas se laisser dompter par la vision terrifiante, gronda

ces mots: «Il n'y a pas d'or dans tout cela!»

Michel-Ange, alors rassuré et sûr de n'être pas compris, à cette

censure futile répliqua en riant de sa bouche amère et tragique:

«Saint-Père! les gens qui sont là-haut, ce n'étaient pas des riches,

mais de saints personnages qui ne portaient pas d'or et faisaient peu

de cas des biens de ce monde.»

CHAPITRE XIII

CHARLES-QUINT

1512-1514

«Je suis la tige de l'arbre funeste qui couvre la chrétienté de son

ombre.»

Ce mot que Dante met dans la bouche du premier des Capets doit

s'entendre depuis dans un plus large sens. La maison des Capets est

liée à toutes les autres familles royales. Les rois n'en font qu'une

en Europe. Un seul arbre la couvre de ses rameaux, de ses fruits, de

ses feuilles. Quels fruits? Surtout les guerres. Pour la France seule,

quatre ou cinq siècles de guerres de successions.

«Que cherches-tu?»--«La paix,» répond l'homme moderne. C'est pour

avoir la paix qu'il a abandonné le _self-government_, gouvernement de

soi par soi, qui a fait autrefois la dignité de l'homme, a créé ces

États si féconds en génies, dont la lumière éclaire encore l'Europe.

Pour la paix seule, pour le travail possible, ce monde laborieux, dans

son grand enfantement d'arts et de sciences, a accepté l'étonnante

fiction d'une incarnation royale, d'un messie politique, sauveur

héréditaire. Dieu par droit de naissance; tel est l'idéal de la

monarchie.

Qu'est-ce qu'un royaume? La paix entre provinces. Qu'est-ce qu'un

empire? La paix entre royaumes. Dante avait répondu au besoin de la

paix en écrivant son livre _de la Monarchie universelle_. L'unité

grossière et barbare sous un individu dispensera peut-être de l'union

des esprits et de la concorde morale. Peut-être, toutes les forces

vives s'amoindrissant, se perdant dans un seul, ce seul homme

absorbant la vie et le génie d'un peuple, peut-être à ce haut prix

aurons-nous le repos. Improbable hypothèse! Mais elle ira plus loin

s'enfonçant dans l'absurde. Chacune de ces incarnations, qui prétend

contenir la vie si compliquée d'un peuple, ira compliquant les

mélanges, portant son droit à l'étranger. Les peuples, par traités de

famille, vont et circulent d'une main à l'autre, et ce que n'eût pu la

conquête, un parchemin le fait, un banquet de familles, un mariage

d'enfants... La Patrie pour cadeau de noces!

À ces peuples transmis, donnés ou hérités, la tâche et le devoir de

s'assimiler, comme ils peuvent, aux associés étrangers que le hasard

leur donne. De prodigieux accouplements se tenteront ici, dont nulle

ménagerie n'a fait l'expérience: le lion marié à l'ours blanc,

l'éléphant attelé avec le crocodile.

Guerres furieuses, guerres acharnées, c'est ce qu'on doit attendre de

ce système de paix! guerres des résistances obstinées à ces

accouplements barbares! guerres de ces dieux mortels dont la froide

démence réclame et soutient les faux droits!

Rêvons-nous? est-ce un mauvais songe? ou la réalité et l'histoire?

C'est la triste question qu'on se fait à soi-même en regardant à

Bruges, sur les tombeaux de Marie et de Charles le Téméraire, la trop

naïve image de ce système, l'arbre généalogique des maisons d'Autriche

et de Bourgogne.

_Bella gerant alii; tu, felix Austria, nube._

Ces mariages contiennent tous des guerres; tous ont été féconds en

batailles, en famines; ces feux de joie ont incendié l'Europe.

Mariages féconds, prolifiques; berceaux combles de deuil, riches

d'enfants et de calamités; chaque naissance méritait des larmes, si

l'on songe que ces innombrables rejetons apportaient des titres royaux

sur des peuples lointains; qu'il leur fallait des trônes; qu'il n'en

était pas un, de ces innocents nourrissons, qui, pour lait, ne pût

exiger le sang d'un million d'hommes.

Certes, ce n'est pas à tort que ces tombes de Bruges, en marbres

violets, couverts de leurs statues d'airain, troublent l'esprit de

leur aspect tout ensemble splendide et lugubre. Les arbres dont les

rameaux de cuivre embrassent le soubassement, dont chaque branche est

une alliance, chaque feuille un mariage, chaque fruit une naissance de

prince, apparaissent à l'oeil ignorant comme une laborieuse énigme;

mais, pour celui qui sait, ils sont un objet d'épouvante; des anges

les soutiennent, charmants enfants naïfs, et ce n'en sont pas moins

les anges de la mort.

Voyez Charles le Téméraire, l'aïeul de Charles-Quint; il procède de

trois tragédies: celle de _Jean sans Peur_, du mariage fatal qui fit

tuer Louis d'Orléans et mit l'Anglais en France; celle d'_York et

Lancastre_, qui fait les guerres des Roses, qui tue quatre-vingts

princes (mais le peuple, qui l'a compté?); enfin la _tragédie de

Portugal_, de Pierre le Cruel, du bâtard qui, de son poignard, fonda

sa dynastie. Charles le Téméraire lui-même, par héritage, mariage et

conquêtes, il est l'hymen fatal de je ne sais combien d'États; il en

est l'amortissement et non la conciliation, le rapprochement pour la

guerre et la haine; Flamands, Wallons, Allemands, se battent et se

déchirent en lui. En sorte qu'en un seul homme vous voyez deux

batailles morales, deux croisements absurdes d'éléments

inconciliables, qui hurlent d'être ensemble. Comme race et comme sang,

il est Bourgogne, Portugal, Angleterre; il est le Nord et le Midi;

comme prince et souveraineté, il est cinq ou six peuples. Que dis-je?

il est cinq ou six siècles différents; il est la Frise barbare, où

subsiste vivant le _Gau_ germanique des temps d'Arminius; il est la

Flandre industrielle, le Manchester d'alors; il est la noble et

féodale Bourgogne. À Dijon et à Gand, aux chapitres de la Toison

d'or, il vous figure une sorte de Louis XIV gothique tenant la table

ronde du roi Arthur. Il est tout, il n'est rien; ou, s'il est, il est

fou.

Tel il meurt à Nancy. Et tel survient son gendre, le grand chasseur

Maximilien, Autrichien-Anglo-Portugais. La discorde de race n'est pas

fureur dans celui-ci, mais vertige, vaine agitation, course étourdie

jusqu'à la mort; un lutin hante son cerveau, le poursuit, le mène et

démène, ne le laissant pas respirer une heure.

Le produit de ces deux folies, le fils de Max, le petit-fils de

Charles, Philippe, ne vivra pas. Ce beau joueur de paume s'use à la

balle, aux amusements puérils, et il meurt à ce champ d'honneur. Pas

assez tôt, pourtant, pour qu'il ne soit pas marié; aux deux éléments

de folie qu'il tient de ses parents, il en joint un troisième, la

mélancolie sombre de Jeanne la Folle. Celle-ci, produit infortuné du

mariage forcé des peuples espagnols, de la chevaleresque Isabelle de

Castille avec le vieux _marane_ avare, Ferdinand d'Aragon, consomme en

un enfant l'accord des trois folies, des trois discordes. Ce chaos

d'éléments divers s'incarne en Charles-Quint.

J'ai pitié de la tête qui doit contenir tout ceci. Tête flamande

heureusement, où tout arrive calmé, pâli, demi-éteint. Celui-ci, qui

est la résultante de vingt peuples brisés, leur conciliation

artificielle et laborieuse, instruit, informé à merveille,

parfaitement dressé à soutenir son rôle immense, il n'en embrasse la

complexité qu'à condition d'amoindrir, d'affaiblir et d'énerver tout.

La vieille séve allemande est-elle en lui? Oh! non! Maximilien ne fut

Allemand que par sa fougue du Tyrol. La noblesse du pays du Cid, de la

Castillane Isabelle, est-elle en lui? Oh! non, il a trop de sang

d'Aragon, il procède de Ferdinand. La Flandre même dont il est, qui

est sa nourrice et sa mère, en a-t-il le vrai sens? Sait-il bien les

ménagements dus à cette poule aux oeufs d'or, à cette source

intarissable de richesses? Flamand très-peu flamand, il pressera à

mort le sein de sa nourrice, en tirera le lait et le sang.

Et tout ceci le constitue le souverain moderne, _le centralisateur_,

tranchons le mot, l'amortisseur commun des nationalités, dirai-je? la

mort des nations.

Je dirai _non_, si, dans cette extinction des vieux éléments de race,

il apporte l'idée nouvelle qui doit leur succéder.

Je dirai: _Oui, il est la mort_, s'il ne combat l'originalité de

chaque peuple que pour lui imposer la généralité vide qu'on appelle

ordre politique, et la stérilité d'une diplomatie sans but, ce vide

mystérieux, cette énigme sans mot qu'on appelle _l'intrigue des

cabinets, les intérêts des princes_.

L'empire d'Alexandre eut un sens. La centralisation de l'esprit grec

s'était accomplie dans la science, dans cette langue unique, puissant

instrument d'analyse; l'élève d'Aristote porta cet esprit par toute la

terre, et fonda dans Alexandrie la centralisation des dieux.

Et l'empire romain eut un sens. Il n'amortit les nationalités épuisées

qu'en leur imposant un droit supérieur; les dieux vaincus ne se

courbèrent que sous un Dieu plus grand, la Loi, la Raison dans la

Loi.

Quel est le sens, la raison d'être de ce nouvel empire qui surgit au

XVIe siècle, de ce chaos énorme de royaumes que la politique de

famille, l'intrigue des mariages, ont jeté pêle-mêle dans le berceau

de Charles-Quint?

Quelle est sa personnalité? et qui est-il pour que la terre s'abîme en

lui? Est-ce le vrai César antique? Est-ce le César féodal, le faux et

blond César des XIIe et XIIIe siècles? Ni l'un, ni l'autre. Et encore

moins le roi bâtard, le bizarre androgyne moderne qu'on appelle

constitutionnel. Charles-Quint ne répond à aucune des trois

hypothèses.

Le très-exact et consciencieux Claude Janet, à qui l'on doit le beau

portrait de L'hôpital, celui de plusieurs rois et cent chefs-d'oeuvre,

a fait aussi un excellent portrait de Charles-Quint. Il est armé de

toutes pièces, sauf la tête, amaigrie, usée, celle d'un scribe qui

vécut dans une écritoire, dans l'agitation féminine de la diplomatie.

Élève d'une femme, couvé vingt ans par cette Marguerite qui fut

l'intrigue elle-même, il en porte l'empreinte, en rappelle la passion.

Il y a encore une flamme nerveuse dans ces yeux fatigués, un mortel

petit feu d'inextinguible ambition. Malade et tremblant de la fièvre

ou noué par la goutte, il n'en ira pas moins traînant ses os d'un pôle

à l'autre, inquiétant la terre entière de son inquiétude, jusqu'à ce

qu'une malice de la fortune qui le ballotte, un vigoureux coup de

raquette, comme elle en donne dans ses jeux, relance cet homme si sage

au couvent de Saint-Just, à la mélancolie de Jeanne la Folle et de

Charles le Téméraire.

«Eh! mon cher Picrochole, lui eût dit Rabelais, pourquoi tant

t'agiter? De Tunis en Hollande, d'Alger à la Baltique ou de Madrid à

Vienne, négociant, guerroyant, écrivant, tu vas comme un courrier?

Apparemment tu portes quelque chose? Sais-tu bien nettement ce que tu

veux? Avec ta merveilleuse étude des hommes et des choses et des

langues, le sais-tu? sais-tu ton mystère? Pourrais-tu t'expliquer?

J'en doute. Ta dextérité, ton activité, tous ces dons supérieurs, ne

t'empêchent pas d'être une vivante Babel; tu sais toutes les langues

et pas une.»

Cette dernière remarque est grave. Le Verbe de chaque peuple, son

génie le plus intime et son âme profonde, est surtout dans sa langue.

Ces princes n'en ont pas su une; ils les estropient toutes; toutes

visiblement sont étrangères pour eux. Eux-mêmes sont étrangers

partout, citoyens du néant, et partout rois illégitimes. Rien de plus

baroque que les lettres de Maximilien: Charles Quint n'écrit guère

qu'en un français barbare. Le français pourtant est sa langue, un

français brabançon, comme on jargonnait à Bruxelles.

Il ne faut pas s'étonner si parfois le cerveau leur tinte. Ne vous

fiez pas trop aux formes froides et sages. Il y a ici une dissonance

intrinsèque qui reparaîtra par moments. Pour la dextérité, la finesse,

les expédients, le nouveau prince a tout cela; c'est l'héritage de sa

tante. Mais le ferme bon sens, le sens juste des nationalités

auxquelles il a affaire, la vraie mesure de ce qu'il doit leur

demander, c'est-à-dire la mesure du possible et de l'impossible, il

ne l'aura jamais. Aveuglément, brutalement, il voudra les pousser vers

une centralisation nullement préparée, et qui n'eût été que la mort.

Sur ce monstre à deux têtes, on peut prévoir ceci, que, s'il agit par

sa partie froide et flamande, il créera la royauté de plomb de la

bureaucratie, l'indifférence des armées mercenaires, le meurtre

impartial. Et, s'il agit par le côté ardent, l'élément espagnol, il

entreprendra de fondre l'Europe aux fournaises de l'inquisition,

associant le monde au peuple anti-nature qui l'enfonça dans les

bûchers. Horrible alternative!

C'est un curieux contraste à observer, que celui de la douce école où

se forme ce génie de trouble qui va vouloir unir l'Europe et

l'ensanglantera si cruellement. Nous sommes ici au commencement de la

politique moderne qui, dans ses grands acteurs, unit le calme de

l'esprit et l'atrocité des résolutions. L'aimable Marguerite

d'Autriche écrit: «Il faut brûler Térouenne,» aussi calme que le bon

Turenne quand il brûle le Palatinat.

Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19) · 第 20 / 24 段