Le XVIe siècle, sous ces rapports, ne se montrait pas en progrès sur

le XVe. L'art y est grand, mais il est serf, dépendant de l'individu.

Il était courtisé des peuples, il devient courtisan des rois.

Et lui-même semble organisé monarchiquement. Ses grands maîtres, rois

de la peinture et de la sculpture, apparaissent isolés, là où

fermentait un peuple d'artistes. Vinci, Michel-Ange, sont de grands

solitaires. Raphaël est toute une école, il est vrai; mais, jusqu'à sa

mort, lui seul paraît, lui seul nomme de son nom les oeuvres communes:

une légion de peintres est absorbée en lui.

L'art s'éloigne alors de la vie, des luttes et des malheurs du temps,

se retranche dans l'indifférence. Pour moi, admirateur autant que

personne de cette grande école qu'on appelle Raphaël, et qui a couvert

le monde de peintures, je suis étonné de sa quiétude, de sa sérénité

étrange au milieu des plus tragiques événements. Ces impassibles

madones savent-elles ce que leurs soeurs vivantes ont éprouvé de

Borgia au sac de Forli, de Capoue? Ces philosophes de l'_École

d'Athènes_ peuvent-ils raisonner, calculer, au jour du sac de Brescia,

à l'heure où un furieux frappe au sein de sa mère mourante le futur

restaurateur des mathématiques? Et cette _Psyché_, enfin, peinte deux

fois par Raphaël avec tant de charmes dans toute sa longue histoire,

n'a-t-elle donc pas entendu l'effroyable cri de Milan, torturée par

les Espagnols qui seront à Rome demain?

La comparaison trop fréquente de Virgile et de Raphaël fait, en

vérité, au premier une cruelle injure. Le charme de Virgile, sa grâce

sainte, c'est justement d'avoir constamment souffert avec l'Italie.

Quelque loin qu'en soit le sujet, son âme en est toujours atteinte.

Vous sentez partout, avec un attendrissement infini, que le pauvre

paysan de Mantoue, le dernier et infortuné représentant des vieilles

populations italiques, a en lui un monde de deuil. Poète de l'exil

dans la première églogue et dans tant de passages divers, il l'est

même dans la poésie officielle que ses patrons lui commandent. Dans le

chant triomphal qu'on lui fait faire pour la naissance d'un petit-fils

d'Auguste, il veut être joyeux et il pleure; ce qui lui vient à la

bouche, c'est l'éternel exil de Térée, qui a perdu jusqu'à la figure

d'homme, non pourtant le coeur et le souvenir:

«Malheureux! dans son vol, il revenait planer sur le foyer qui fut le

sien!»

Où fut l'âme de l'Italie au XVIe siècle? Dans la placide facilité du

charmant Raphaël? dans la sublime ataraxie du grand Léonard de Vinci,

le centralisateur des arts, le prophète des sciences? Celui-ci,

toutefois, qui voulut l'insensibilité, qui se disait: «_Fuis les

orages_,» il a, qu'il le voulût ou non, laissé dans le _Saint Jean_,

dans le _Bacchus_ et la _Joconde_ même, dans le sourire nerveux et

maladif que ces têtes étranges ont toutes aux lèvres, une trace

douloureuse des tiraillements de l'esprit italien, de cette fièvre de

maremme qu'il couvrait d'hilarité fausse, du badinage plutôt léger que

gai de Pulci et de l'Arioste.

Il y a eu un homme, en ce temps, un coeur, un vrai héros.

Avez-vous vu dans le _Jugement dernier_, vers le milieu de cette toile

immense, celui que se disputent les démons et les anges? Avez-vous vu

dans cette figure et d'autres ces yeux qui nagent et s'efforcent de

regarder en haut, l'anxiété mortelle de l'âme, où luttent deux infinis

contraires?... Images vraies du XVIe siècle entre les croyances

anciennes et les nouvelles, images de l'Italie entre les nations,

images de l'homme d'alors et de Michel-Ange lui-même. Ce tableau,

oeuvre savante et calculée de sa vieillesse, mais si longuement

préparé, montre ainsi des parties naïves, jeunes, spontanées,

arrachées du coeur même, et sa révélation profonde.

On l'a dit à merveille: «Michel-Ange fut la conscience de l'Italie...

De la naissance à la mort, son oeuvre fut le jugement.» (A. Dumesnil:

l'_Art italien_.)

Il ne faut faire attention ni aux premières sculptures païennes de

Michel-Ange, ni aux velléités chrétiennes qui ont traversé sa vie.

Dans Saint-Pierre, il n'a guère songé au triomphe du catholicisme; il

n'a rêvé que le triomphe de l'art nouveau, l'achèvement de la grande

victoire de son maître Brunelleschi, devant l'oeuvre duquel il a fait

placer son tombeau, afin, disait-il, de la contempler pendant toute

l'éternité. Il a procédé de deux hommes, Savonarole et Brunelleschi.

Il n'est ni païen, ni chrétien. Il est de la religion des Sibylles, de

celle du prophète Élie, des sauvages mangeurs de sauterelles de

l'Ancien Testament.

Sa gloire et sa couronne unique (rien de tel avant, rien après), c'est

d'avoir mis dans l'art la chose éminemment nouvelle, la soif et

l'aspiration du Droit.

Ah! qu'il mérite d'être appelé le défenseur de l'Italie, non pas pour

avoir fortifié les murs de Florence à son dernier jour, mais pour

avoir, dans les jours infinis qui suivent et suivront, montré dans

l'âme italienne, suppliciée comme une âme sans droit, la triomphante

idée du Droit que le monde ne voyait pas encore.

Rappeler ses origines, c'est dire pourquoi seul il put faire ces

choses.

Né dans une ville de juges (Arezzo) dans laquelle toutes les autres

allaient chercher des podestats, il eut un juge pour père. Il

descendait des comtes de Canossa, parents des empereurs qui fondèrent

à Bologne, contre les papes, l'école du droit romain. Il ne faut pas

s'étonner si sa famille le doua en naissant du nom de l'ange de

justice, l'ange Michel, de même que le père de Raphaël nomma le sien

du nom de l'ange de la grâce.

C'était une race colérique. Arezzo, vieille ville étrusque, petite

république déchue, était méprisée de la grande ville de banque; Dante

lui donne un coup en passant. Un des sujets les plus ordinaires des

farces italiennes était le podestat, représentant impuissant de la loi

dans les villes étrangères qui l'appelaient, le soldaient, le

chassaient. Tout le monde en Italie se moquait de la justice. Il

fallait un effort héroïque, comme celui de Brancaleone, pour faire

respecter le glaive du juge. Il lui fallait un coeur de lion pour

exécuter lui-même, étranger et isolé, ses jugements contestés de tous.

Michel-Ange eût été un de ces juges guerriers au XIIIe siècle. Il

était du coeur, de la taille des grands Gibelins de ce temps, de celui

que Dante honore sur sa couche de feu, de l'autre à la face tragique:

«Âme lombarde, quel était le lent mouvement de tes yeux? On aurait dit

le lion dans son repos.» (_A guisa di leone quando si posa._)

Ne portant pas le glaive, sous ce règne des hommes d'argent, à la

place il prit le ciseau. Il a été le Brancaleone, le juge et le

podestat de l'art italien. Il a exercé dans le marbre et la pierre la

haute censure du temps.

Sa vie de près d'un siècle fut un combat, une continuelle

contradiction. Noble et pauvre, il est élevé dans la maison des

Médicis, où nous l'avons vu employé à sculpter des statues de neige.

Âme républicaine, il sert toute sa vie les princes, les papes.

L'envie le défigure. Un rival le rend pour toujours difforme. Fait

pour aimer et être aimé, toujours il sera seul.

Mais sa plus grande contradiction est encore en lui-même. Né

stoïcien, austère, fièrement posé dans le devoir, ce coeur n'était pas

une pierre, ce n'était point ce globe de roc où Zénon figurait le

sage; c'était une grande âme italienne, toujours épandue hors de soi

par la contemplation avide du beau, la poursuite de l'idéal; il

dérivait à la fois de Zénon et de Platon. C'est de cette lutte

intérieure, de cet effort contradictoire, qu'il souffrit, mourut, si

l'on peut dire, pendant toute sa longue vie. Quiconque fût entré chez

lui la nuit (il dormait peu) l'eût trouvé travaillant la lampe au

front, comme un Cyclope, et aurait cru voir un frère des Titans. Et il

y avait quelque chose de tel en ce génie.

Mais sous le Titan était l'homme. Sa confidente unique, la poésie, le

fait assez connaître. Chaque soir, après son unique repas, d'un peu de

pain et de vin, il rimait un sonnet, et toujours sur les mêmes textes,

sur l'effort impuissant de l'âme pour se sculpter elle-même, se tirer

de son bloc, sur la difficulté qu'elle rencontre à dégager du marbre

l'Idée, objet de son désir, son austère fiancée.

Plusieurs fois il voulut mourir.

Un jour qu'il s'était blessé à la jambe, il barricada sa porte, se

coucha, n'ayant plus envie de se relever jamais. Un ami, voyant cette

porte qui ne s'ouvrait plus, eut des craintes, chercha, trouva un

passage, et étant arrivé à lui, le força de se laisser soigner et

guérir.

Pourquoi ce désespoir? il ne l'a dit à personne, mais nous, nous le

dirons. Parce que son âme excéda infiniment sa destinée, son talent

même qui fut prodigieux, parce qu'il manqua deux fois son oeuvre, qui

était la Mort et le Jugement.

Le monument de la Mort devait être un tombeau. Le violent Jules II,

dans son ambition infinie, avait osé accepter pour son mausolée le

plan de Michel-Ange, plan immense qui aurait été un temple dans un

temple, vraie tombe d'un César ou d'un Alexandre le Grand. Elle eût

porté quarante colosses de vertus, de royaumes conquis, de religions,

Moïse et l'Évangile. Le Ciel s'y réjouissait et la Terre y pleurait.

Là devait éclater, bien à sa place, cette profonde étude de la mort

qu'il avait faite dix années (au point d'oublier les arts même pour

l'anatomie). Tout était prêt, et la moitié de la place Saint-Pierre

déjà couverte de marbres qu'il avait lui-même cherchés à Carrare et

amenés par mer. La girouette tourna. Jules II changea, sur l'idée

misérable que son flatteur Bramante lui suggéra, que «faire son

tombeau de son vivant c'était chose de mauvais augure.» Il ne resta de

l'oeuvre commencée que le Moïse et les esclaves; ces derniers sont au

Louvre (le plâtre du Moïse aux Beaux-Arts).

Tel était cet étrange gouvernement de vieillards. Arrivés tous vieux,

et très-vieux, la mort, la vie, se disputaient les papes; le

gouvernement de l'Immuable était l'inconsistance même. Un prêtre, un

moine, tout à coup prince et roi des rois, voulait jouir de la vie

ajournée, d'autre part la perpétuer par sa famille ou par son nom.

Jules II, qu'on croyait un grand pape, ce conquérant Jules II, qui

semblait né pour être le vrai patron de Michel-Ange, le laissa là du

jour où son tentateur, le Bramante, lui présenta la gracieuse figure

du peintre des madones, cet étonnant enfant en qui fut l'éternelle

puissance de réalisation, l'Italie elle-même en son plus fécond

_ingegno_. Jules II fit effacer toute peinture existante, et lui donna

à peindre l'immensité du Vatican.

Le Moïse était là cependant, non achevé, et déjà redoutable, qui

reprochait au pape son changement d'esprit. Oeuvre nullement

flatteuse; du marbre se dégageait déjà la sauvage figure qui tenait de

Savonarole. Le coeur de Michel-Ange, plein du martyr, l'avait

transfiguré ici et par le trait le plus hardi qui, selon l'histoire,

marquait cette physionomie unique: quelque chose du bouc (_oculi

caprini_); figure sublimement bestiale et surhumaine, comme dans ces

jours voisins de la création où les deux natures n'étaient pas encore

bien séparées. Les cornes ou rayons plantés au front rappellent à

l'esprit ce bouc terrible de la vision «qui n'allait qu'à force de

reins et frappait de cornes de fer.» Le pied ému, violent, porte à

terre sur un doigt pour écraser les ennemis de Dieu et les

contempteurs de la Loi. Moïse est la Loi incarnée, vivante,

impitoyable. Lui seul donna à Michel-Ange une pure satisfaction

d'esprit.

On conte que, quarante ans après, quand on le traîna dans l'église où

il devait siéger, son père, qui marchait devant lui, s'indigna de le

voir aller si lentement, se retourna, lui jeta son maillet, disant

avec tendresse: «Eh! que ne vas-tu donc?... Est-ce donc que tu n'es

pas en vie?»

Ce sont là des figures qu'il faut cacher aux puissants de ce monde,

qui rappellent trop franchement les justes jugements qu'ils ont à

attendre et l'égalité de l'expiation.

Le pape avait décidément tourné le dos à Michel-Ange. Il ne le voyait

plus; il le laissait payer les marbriers de son argent. Un jour qu'il

était venu encore s'asseoir en vain à la porte du pape, il dit: «Si Sa

Sainteté me demande, vous direz que je n'y suis plus.» Et il part pour

Florence, pour Constantinople peut-être; le sultan l'appelait pour

construire un pont à Péra.

Mais cinq courriers arrivent en même temps à Florence, cinq lettres

coup sur coup. Plaintes, fureur, menaces; le pape fera plutôt la

guerre, si on ne lui rend son sculpteur. Le sculpteur n'en tient

compte. Jules II, conquérant, dans Bologne, était à l'apogée de son

colérique orgueil. Le pauvre magistrat Soderini eut peur: «Nous ne

pouvons pas, dit-il à Michel-Ange, avoir la guerre pour toi... Tu iras

honorablement comme ambassadeur de la République.»

La scène fut plaisante. Jules II, sur son bâton, le regardant avec

fureur, lui dit: «Enfin!... Tu as donc attendu que j'allasse à toi au

lieu de venir!» Un évêque, qui se trouvait là, dit maladroitement:

«Pardonnez-lui, Saint-Père. Ces gens-là sont des rustres qui ne savent

que leur métier.» Le pape, heureux d'avoir quelqu'un sur qui il pût

frapper, tombe alors sur l'évêque: «Rustre toi-même!» crie-t-il, et il

le chasse à coups de bâton.

Cependant, ce serpent, Bramante, avait imaginé un coup pour désespérer

Michel-Ange. Il lui fit ordonner par ce pape insensé, à lui

sculpteur, de peindre la chapelle Sixtine. Michel-Ange n'avait jamais

touché pinceau ni couleur, ne savait ce que c'était qu'une fresque, et

l'on voulait qu'il fît, en face, en concurrence du plus facile et du

plus grand des peintres, cette oeuvre énorme de peindre toute cette

petite église (deux cents pieds sur cent pieds de haut). Il en frémit,

essaya d'éluder; Jules II fut inflexible. Michel-Ange fit venir les

plus habiles maîtres de Florence pour apprendre la fresque, les fit

quelque peu travailler; puis, mécontent, il les paya et ne voulut plus

les revoir. Il s'enferma dès lors dans la chapelle, peignant seul et

préparant seul, broyant seul des couleurs. Terrible épreuve, de nature

à tuer l'homme le plus robuste. Et arrivé au tiers de ce travail

immense, il crut que tout était perdu. La chaux séchait lentement, et,

par places, elle se couvrait de moisissures.

Ce qui aida fort Michel-Ange, c'est que la chapelle Sixtine, oeuvre de

Sixte IV, l'oncle de Jules II, n'était qu'une pensée secondaire pour

celui-ci, qui attachait la gloire de son pontificat à la construction

de Saint-Pierre. Il obtint d'avoir seul la clef de la chapelle, de

n'avoir aucune visite. Celle du pape, qu'il n'osait refuser, il la lui

rendait difficile, en ne laissant d'accès aux échafauds que par une

roide échelle à chevilles où le vieux pape devait se hasarder.

Cette voûte obscure et solitaire, dans laquelle il passa au moins cinq

ans (1507-1512), fut pour lui l'antre du Carmel, et il y vécut comme

Élie. Il y avait un lit, sur lequel il peignait suspendu à la voûte,

la tête renversée. Nulle compagnie que les prophètes et les sermons

de Savonarole.

Dans quel ordre doit-on étudier ce livre sibyllin? C'est une des plus

difficiles questions que puisse poser la critique, une de celles qui

nous ont le plus souvent embarrassé. Rien n'est plus important que la

filiation logique des idées, la vraie série chronologique des travaux,

dans cette oeuvre capitale, dominante, de la Renaissance.

Mettons à part le _Jugement dernier_, qui fut fait bien après, dans la

vieillesse du maître, de 1533 à 1541.

Il ne s'agit ici que de la voûte, et bien plus, et surtout des

intervalles des fenêtres.

Un mot de Vasari nous apprend d'abord que, _la première moitié ayant

été découverte, Raphaël, qui la vit_, peignit en concurrence _ses

prophètes et sibylles de Sainte-Marie della Pace_.

Puis, _que l'autre moitié_ fut expédiée _en vingt mois, après lesquels

la chapelle fut décidément ouverte pour la Toussaint_ (1er novembre

1512).

C'est donc dans cette solitude absolue des années 1507, 1508, 1509,

1510, c'est pendant la guerre de la Ligue de Cambrai, où le pape porta

le dernier coup à l'Italie en tuant Venise, que le grand Italien fit

les prophètes et les sibylles, réalisa cette oeuvre de douleur, de

liberté sublime, d'obscurs pressentiments, de pénétrantes lueurs. La

lampe que le grand cyclope portait au front dans l'obscurité de sa

voûte, elle nous éclaire encore.

Il y a mis quatre ans. Moi, j'ai mis trente ans à l'interroger. Pas

une année, du moins, ne s'est passée, que je ne reprisse cette Bible,

ce Testament, qui n'est ni l'ancien ni le nouveau, mais d'un âge

encore inconnu; né de la Bible juive, il la dépasse et va bien au

delà.

Dante, qu'il a suivi plus tard dans le _Jugement dernier_, et trop

sans doute, ne paraît point du tout ici. Et les sibylles ne sont pas

davantage virgiliennes. Celles-ci sont robustes et terribles, et leur

trépied de fer est le trône du destin.

À ce point de la vie, il avait perdu terre, comme Christophe Colomb,

sur l'Océan, ne voyait plus aucun rivage.

Son maître immédiat, qu'il l'ait su ou ne l'ait pas su, n'est plus

même Savonarole; c'est le XIIe siècle et la vision de Joachim de Flore

que Savonarole n'osait lire.

Il faut bien se garder d'aller dans la chapelle, comme on fait, aux

solennités de la semaine sainte et avec la foule. Il faut y aller

seul, s'y glisser, comme le pape osait le faire parfois (mais

Michel-Ange l'effraya en jetant une planche). Il faut affronter seul

ce tête-à-tête. Rassurez-vous: cette peinture, éteinte et obscurcie

par la fumée de l'encens et des cierges, n'a plus le même trait de

terreur; elle a perdu de ses épouvantements, gagné en harmonie, en

douceur; elle participe de la longue patience et de l'équanimité du

temps. Elle apparaît noircie du fond des âges, mais d'autant plus

victorieuse, non surpassée, non démentie.

Il y a trouble d'abord pour les spectateurs et difficulté de

s'orienter. On ne sait, voyant de tous côtés ces visages terribles,

lequel écouter le premier, ni dans qui on trouvera un favorable

initiateur. Ces gigantesques personnages sont si violemment occupés,

qu'on n'oserait s'adresser à eux. Car voilà Ézéchiel dans une furieuse

dispute. Daniel copie, copie, sans s'arrêter ni respirer. La _Lybica_

va se lever. Le vieux Zacharie, sans cheveux, une jambe haute et

l'autre basse, ne s'aperçoit pas même d'une position si fatigante,

dans sa fureur de lire. La _Persica_, le nez pointu, serrée dans son

manteau de vieille qui lui enveloppe la tête, bossue de son long âge

et d'avoir lu des siècles, lit, avare, envieuse, pour elle seule, un

tout petit livre en illisibles caractères, où elle use ses yeux

ardents. Elle lit dans la nuit sans doute et tard, car je vois à côté

la belle _Erythræa_ qui, pour écrire, fait rallumer son feu éteint et

remettre l'huile à la lampe. Studieuses et savantes sibylles qui sont

bien du XVIe siècle. La plus jeune et la seule antique, la _Delphica_,

qui tonne sur son trépied. Vierge et féconde, débordante de l'Esprit,

gonflée de ses pleines mamelles et le souffle aux narines, elle lance

un regard âpre, celui de la vierge de Tauride.

Grand souffle et grand esprit! Quel air libre circule ici, hors de

toute limite de nations, de temps, de religions! Tout l'Ancien

Testament y est, mais contenu. Et ceci le déborde. Du christianisme

nul signe. Le salut viendra-t-il? Rien n'en parle, mais tout parle du

jugement. Ces anges mêmes sont-ils des anges? Je n'en sais rien. Ils

n'ont pas d'ailes. Êtres à part, enfants de Michel-Ange qui n'eurent

jamais, n'auront jamais de frères, ils tiennent de leur père,

d'Hercule et de Titan.

Si David, logé dans un coin, chante le futur Sauveur, il faut croire

qu'il chante à voix basse. Nul ne semble écouter. Isaïe, son voisin,

si profondément absorbé, fait peu d'attention à l'appel d'un enfant

qui peut-être lui dit: Écoute! Il tourne un peu la tête, la tête et

non l'esprit; dans ce mouvement machinal, sa rêverie dure et durera.

«Eh! quoi donc? Michel-Ange avait-il brisé avec le christianisme?»

Non, mais visiblement il ne s'en est plus souvenu.

Cette douce parole de paternité, de salut, redite et ajournée toujours

du Moyen âge, a contracté les coeurs. La dérision semble trop forte.

La grâce, qui ne fut que vengeance, verge et flagellation, a apparu si

rude, que désormais le monde n'attend plus rien que la justice.

Justice et jugement, la grande attente d'un terrible avenir, c'est ce

qui emplit la chapelle Sixtine. Un frémissement de terreur y fait

trembler les murs, les voûtes, et, pour se rassurer, on ne sait où

poser les yeux. Voici des mères épouvantées qui pressent leurs enfants

contre leur sein. Là une figure pâle qui, sur un dévidoir voit filer

l'irrésistible fil que rien n'arrêtera. Un autre, en face d'un miroir,

voit s'y réfléchir des objets qui sans doute passent derrière lui, si

effrayants, que de son pied crispé il frappe au mur, recule. Même

geste au plafond et souvent répété dans les figures d'en haut, figures

désespérées, qui, nues, n'ayant plus souci de la pudeur, se montrant

par où l'on se cache, ébranlent la voûte à coups de pied. Ils

entendent rouler le tonnerre de la prophétie, qui les a pris en plein

sommeil. On le voit par leurs camarades réveillés en sursaut, qui se

jettent hors des couvertures, les cheveux dressés de terreur,

ramassent et brouillent leurs vêtements, sans y voir, d'une main

tremblante.

Évidemment les personnages ne sont pas dans l'ordre logique, mais

placés selon les effets, les nécessités de l'art et de la lumière.

Pour se guider, il faut moins regarder ceux qui parlent que ceux qui

écoutent. C'est alors qu'on commence à entrer dans le mystère de cette

révélation (_suivre du moins sur les gravures_).

Selon nous, le point de départ se trouve dans la belle femme endormie

qui est au-dessous d'Ézéchiel: elle est visiblement enceinte. C'est le

mot de Dieu au prophète: «Tu engendreras un enfant.» Vérité littérale.

La parole prophétique est en effet une réalité et un être; la

prédiction fait la chose à la longue; la persistante incubation des

siècles, de la pensée des pères et du rêve des mères nourrissant le

germe de vie, accomplit l'être désiré. Il naît, pourquoi? Il fut

prédit... La parole est sa raison d'être. Ce que Dieu dit d'un mot:

«Va, engendre un enfant.»

Mais quel fils? quelle parole? Un enfant de justice et la justice

même.

Ézéchiel était, dit-on, un simple valet de Jérémie. Les plus petits

sont les plus grands. Ce valet en sait plus que le maître.

Sa parole furieuse, cynique, d'un symbolisme obscène, contient la

révélation dernière des prophètes et celle qui enserre tout le reste,

qui détruit la doctrine impie des vengeances de Dieu poursuivies sur

l'enfant _jusqu'à la dixième génération_, et toujours, damnant le

monde pour le péché d'un seul.

L'Ézéchiel de Michel-Ange, la tête serrée d'un turban de Syrie, tête

de fer, tête révolutionnaire, s'il en fut, par un mouvement brusque où

l'a saisi le peintre, se tourne vers un interlocuteur qu'on ne voit

pas (un docteur d'Israël sans doute), et, laissant de côté la Loi

qu'il tient de la main gauche, lui lance le verset sans réplique:

«D'où vient, dit le Seigneur, que vous dites, comme un proverbe: _Nos

pères ont mangé du verjus, et nos dents en sont agacées?_ Non, cela

n'est pas vrai. Je jure qu'un tel proverbe ne passera plus. Toute âme

est mienne. Qui pèche mourra de son péché; qui est juste vivra. Si le

fils est voleur, usurier, assassin, cela ne revient pas au père. Et

pourquoi davantage du père au fils? Non, qui pèche payera pour lui

seul.»

Cette splendide lumière du dernier des prophètes, ce brisement des

superstitions, cette fondation de la justice finissait le combat cruel

du disciple de Savonarole, assistant aux douleurs de l'Italie et

entendant sa plainte. Elle lui rendit le coeur et les bras le jour où,

de cette haute antiquité, la Justice éternelle lui dit déjà le mot

moderne: «Non, le mal ne vient pas d'ailleurs ni des fautes d'autrui;

non, homme, il vient de toi!»

Sous le même prophète, en face de la jeune femme enceinte qui dort,

vous la revoyez, mais moins jeune, éveillée, et mère maintenant. Il

est là devant vous, robuste, ce fils de la parole, cette parole

vivante. L'artiste vous rassure; quelle force! quels muscles il a

déjà! Il vivra, ce fruit de justice.

Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19) · 第 19 / 24 段