Les terreurs de Venise en ce temps maudit, les malheurs infinis de la

guerre, de la ligue de Cambrai, où Venise fut réduite à ses lagunes,

arrêtèrent les presses des Alde. Les boulets barbares franchissaient

la mer, sans respect pour le vieil asile qui fut respecté d'Attila.

Venise était pourtant alors le berceau vénérable où renaissait Platon.

Il ne put paraître que dans l'année sanglante des massacres de Brescia

et de Ravenne, en 1512. Le monde, parmi ces malheurs, reçut de la

désolée Venise l'incomparable fleur de la sagesse grecque, la

sublimité consolante du _Banquet_ et du _Phédon_.

Homère, Platon, Aristote, les trois bibles de l'antiquité. Ajoutez-y

un monument non moins grand, le _Corpus juris_.

Qu'on ne s'étonne pas si Luther, le furieux défenseur du christianisme

oublié, s'indigne, non sans terreur, de voir debout, la tête dans le

ciel, ces géants qui, du haut d'une logique éternelle, regardent en

pitié la Légende.

Une nouvelle dialectique renaissait, ingénieuse, à la fois fine et

forte, qui, mortelle à la scolastique, triomphait et par la raison et

par l'élégance de la démonstration, renvoyant dans la poussière le

Lombard et Duns-Scot, mettant court saint Thomas et lui brouillant son

_distinguo_.

Et ce n'était pas un vain jeu, une escrime, un duel de langues. Il n'y

eut dans les commencements rien d'hostile au christianisme. L'esprit

nouveau le ruinait, sans s'en apercevoir, dans une étonnante

innocence. Ce qu'on voyait, loin d'être une dispute, était un

embrassement, une reconnaissance touchante des membres égarés de la

grande famille; l'Europe moderne revoyait sa mère, l'antiquité, et se

jetait dans ses bras.

L'Orient va se rapprocher tout à l'heure, de l'Amérique. Spectacle

digne de l'oeil de Dieu! La famille humaine réunie, à travers les

lieux et les temps, se regardant, se retrouvant, pleurant de s'être

méconnue.

Combien cette grande mère, la noble, la sereine, l'héroïque antiquité,

parut supérieure à tout ce qu'on connaissait, quand on revit, après

tant de siècles, sa face vénérable et charmante! «Ô mère! que vous

êtes jeune! disait le monde avec des larmes, de quels attraits

imposants nous vous revoyons parée! Vous emportâtes au tombeau la

ceinture éternellement rajeunissante de la mère d'amour... Et moi,

pour un millier d'années, me voici tout courbé et déjà sous les

rides.»

Il y eut là, en effet, un mystère amer pour l'humanité. Le nouveau se

trouva le vieux, le ridé, le caduc. L'antiquité parut jeune et par son

charme singulier, et par un accord profond avec la science naissante.

Un sang plus chaud, une flamme d'amour revint dans nos vieilles veines

avec le vin généreux d'Homère, d'Eschyle et de Sophocle. Et, non moins

viril qu'enchanteur, le génie grec guidait Copernic et Colomb.

Pythagore et Philolaüs leur enseignaient le système du monde. Aristote

leur garantissait la rotondité de la terre. Platon leur montrait

l'Occident et désignait les Hespérides.

Est-ce tout? Non, notre coeur demandait à l'antiquité autre chose que

l'Amérique, autre chose que la science ou le charme littéraire. Nous

lui demandions surtout de désemprisonner nos âmes, de nous faire

respirer mieux, d'accorder à nos poitrines l'élargissement d'une

moralité plus douce et vastement humaine, non liée à la formule

byzantine, obscure, de Nicée. Nous lui demandions, non pas de briser

l'autel, mais de l'étendre; non de supprimer les saints, mais de les

multiplier, d'ouvrir les bras de l'Église, si indignement resserrés, à

saint Socrate, aux Antonin, et à vous aussi, saint Virgile!

«Saint Virgile, priez pour moi!» Moi-même j'avais ce mot au coeur,

bien avant de savoir qu'un autre a parlé ainsi au XVIe siècle. Et qui

plus que moi a droit de le dire, moi, élevé sur vos genoux, qui n'eus

si longtemps nul autre aliment que l'antiquité adoucie par vous; moi

qui vécus de votre lait avant de boire dans Homère le vin, le sang et

la vie? Mes heures de mélancolie, jeune, je les passai près de vous;

vieux, quand les pensées tristes viennent, d'eux-mêmes, ces rhythmes

aimés chantent encore à mon oreille; la voix de la douce sibylle

suffit pour éloigner de moi le noir essaim des mauvais songes.

Quand on passa des voies rudes et scabreuses de la scolastique à cette

splendide antiquité, ce fut le même changement qui vous frappe en

laissant le pavé pointu de la Suisse, ses cailloux de torrent qui

déchiraient vos pieds, pour les rubans de dalles où vous glissez,

léger comme une âme bienheureuse, à travers les villes italiennes,

dans Florence ou dans l'immensité de Milan.

Il y eut un violent retour, bien sévère pour le Moyen âge. Le

christianisme, à sa naissance, avait accusé de grossièreté le

symbolisme antique, et l'antiquité renaissante reprocha au Moyen âge

d'être à la fois grossier et subtil, d'envelopper le matérialisme

légendaire dans la chicane byzantine et l'aridité scolastique.

L'imprimerie lui lança ses faux, tout à coup découverts, fausses

légendes, fausses décrétales.

Une haine immense s'éleva contre les destructeurs de l'antiquité, les

brûleurs, gratteurs de manuscrits. L'auto-da-fé d'un million de

volumes, qui se fit à Grenade après la conquête, parut un vaste crime

contre la raison, contre Dieu. Le cardinal Ximenès, imprimant la Bible

en cinq langues, expia-t-il par là les quatre-vingt mille manuscrits

qu'il avait brûlés de sa main.

Chaque fois qu'on découvrait sous quelque antienne insipide un mot des

grands auteurs perdus, on maudissait cent fois ce crime, ce vol fait

au genre humain, cette diminution irréparable de son patrimoine.

Souvent, la ligne commencée mettait sur la voie d'une découverte,

d'une idée qui semblait féconde; on croyait saisir de profil la

fuyante nymphe, on y attachait les yeux, à cette trace évanouie,

jusqu'à l'éblouissement et la défaillance. En vain; l'objet désiré

rentrait obstinément dans l'ombre, l'Eurydice ressuscitée retombait au

sombre royaume et s'y perdait pour toujours.

On a dit, non sans vraisemblance, que les statues antiques qui sont

arrivées jusqu'à nous, statues de marbre, sont les moindres. Les

ouvrages capitaux de Phidias, de Praxitèle, furent faits d'or,

d'argent, d'ivoire, et ils ont péri. Il en est peut-être de même avec

les manuscrits anciens. Peut-être n'avons-nous que les moins précieux.

Où sont ces oeuvres politiques, célèbres dans l'antiquité? où sont les

mémoires de Sylla et ceux de Tibère? où est le livre où Auguste fit

écrire pour lui la description de l'Empire romain? Et Carthage, et la

Syrie, parentes immédiates du monde juif, comment n'en reste-t-il

rien? Là eût été le véritable éclaircissement du peuple biblique, dont

les livres, tellement isolés dans la ruine générale des nations

sémitiques, restent aussi peu accessibles qu'une arche d'un pont

rompu au milieu d'un fleuve. Les deux bouts en furent emportés; ni de

l'un ni de l'autre bout vous ne pouvez y arriver; ruine d'autant plus

grandiose, mystérieuse, qu'on n'en approche plus. Qui sait si, dans ce

million de livres orientaux que brûlèrent les Espagnols, il ne restait

pas quelque chose des hautes antiquités de la Syrie, de l'Arabie,

d'Ismaël, frère d'Israël?

La Renaissance, dans sa fureur contre les destructeurs de l'antiquité,

ne voulait voir en celle-ci qu'harmonie et qu'unité. Elle ne

l'envisageait pas comme un monde de variété, mêlé d'âges et de

couleurs infiniment différentes, mais comme la Vénus éternelle. De

cette unité, qu'elle exagérait, elle accablait la complexité

laborieuse, hétérogène du Moyen âge, mêlée de diamants, de plâtras.

L'indignation venait et la fureur d'avoir été si longtemps à genoux

devant cette Babel gothique. Ce monde de contradictions, d'hypocrisie,

de sanguinaire douceur, ce monde serf, ce monde moine, mis en face de

la cité antique, du monde d'harmonie et de dignité, faisait frémir de

haine. «Ne verra-t-on pas le jour où l'homme, redevenu citoyen,

redressé et refait homme, rentrera dans son âge de majorité,

interrompu si longtemps par la religion des serfs?...»

Ceux qui savent ce que c'est que révolution et inondation savent que,

les eaux une fois amoncelées, c'est une goutte d'eau de plus qui

semble décider la rupture, emporter les digues. Érasme fut la goutte

d'eau.

Érasme, l'ingénieux latiniste, né en Hollande d'un hasard d'amour,

esprit italien (et point hollandais), dans sa vie errante, subsistant

d'enseignement, de corrections d'imprimerie, de compilations, avait

imprimé, en 1500, passant à Paris, un petit recueil d'adages et de

proverbes anciens. Le public se jeta dessus; la boutique de la rue

Saint-Jacques, où parut l'heureux volume, ne désemplissait plus;

chacun avait hâte d'acheter, de porter en poche, la petite sagesse

pratique, la prudence populaire de l'antiquité. D'éditions en

éditions, toujours augmentées, à Venise, à Bâle, le livre devint un

gros in-folio en fins caractères. Alde fit l'édition complète en 1508,

et Froben, à Bâle, la réimprima six fois. Bien plus, Érasme, étant en

Italie, sur le passage du pape, le pontife et ses cardinaux vinrent

saluer l'illustre compilateur des _Adagia_. Nul chef-d'oeuvre ne fut

jamais l'objet d'un tel enthousiasme. C'était, en réalité, un grand

secours offert à tous, même aux moindres, un véritable _Dictionnaire

de la conversation_. Qu'on se figure toute l'antiquité réunie en un

livre; tout ce qu'elle a produit de pensées, de sentences et de

maximes, ramené comme des rayons à un seul foyer.

L'illustre prévôt des marchands, Budé, l'ami d'Érasme et de Rabelais,

Budé, qui lui-même avait tellement éclairé l'antiquité par son travail

sur les monnaies et ses notes sur les _Pandectes_, disait du livre des

_Adages_. «C'est le magasin de Minerve; tout le monde y a recours,

comme aux feuilles de la sibylle.»

Holbein, le grand peintre de Bâle, peignit Érasme en habit de

triomphateur, passant, couronné de lauriers, sous un arc romain, et

comme entraînant le monde par cette _via sacra_ de l'antiquité.

L'effet en réalité était légitime et vraiment grand en deux sens. On

vit que la majeure partie de ces proverbes antiques n'en étaient pas

moins modernes, que l'antiquité n'était pas un illisible grimoire,

monopole des savantasses, qu'elle était nous-mêmes et l'homme

éternellement identique. On vit que cette antiquité, que les _Janotus

de Bragmardo_, les pédants crottés dont parle Rabelais, représentaient

à leur image, gourmée, pédantesque et sotte, était l'élégance même,

l'urbanité, la grâce. La cour, aussi bien que la ville, reconnut que

Platon, Xénophon, étaient de _parfaits gentilshommes_, pleins

d'aménité et d'esprit. L'_honnête homme_, ce faible idéal, qui a

toujours été si populaire dans la moyenne sagesse française, parut

tout à fait représenté dans certaines productions de l'antiquité

pâlie, comme les _Offices_ de Cicéron, livre qu'on imprima partout et

qui partout devint usuel.

Du reste, quelque faibles que fussent les résultats encore, ce qu'il y

avait de grand, c'était l'effort, la volonté. Et quoi de plus grand,

en ce monde, que de vouloir sérieusement? Dans le transport, jamais

calmé, d'une activité haletante, on exhumait de la terre, de la poudre

des vieux dépôts, médailles et monnaies, bas-reliefs, manuscrits de

toute sorte, médecine, géographie, poésie, moeurs, usages domestiques,

toute la vie de l'antiquité. Bons _humanistes_! qui leur refusera ce

nom, en les voyant embrasser d'un si impartial amour tout ce qu'on

pouvait savoir alors, tout peuple, tout âge et tout dieu, toute langue

et toute humanité?

Venez, dans la nuit noire encore; montons, l'hiver, de grand matin,

la rue Saint-Jacques. Voyez-vous toutes ces lumières? Des hommes, des

vieillards même, mêlés aux enfants, vont portant sous le bras

l'in-folio, de l'autre le chandelier de fer. Vont-ils tourner à

droite? Non, la vieille Sorbonne est endormie encore; elle se tient

chaude entre ses draps. La foule va aux écoles grecques. Athènes est à

Paris. Cet homme à grande barbe, dans sa majestueuse hermine, c'est le

descendant des Empereurs, Jean Lascaris. L'autre docteur, c'est

Aléandre, qui enseigne l'hébreu. Vatable est à ses pieds, qui écrit et

déjà imprime. Étrange renversement des choses! Cette ville, qui vers

1300 ravit aux juifs leurs manuscrits pour les anéantir, elle les

imprime aujourd'hui. En 1508, on fond les premiers caractères

hébraïques. La vieille Loi, si cruellement persécutée par la nouvelle,

devient impérissable, multipliée par les chrétiens. Le défenseur des

livres juifs, Reuchlin, ébranle l'Allemagne de sa lutte héroïque

contre les ignorants persécuteurs et destructeurs de livres, qui les

brûlent, ne sachant les lire.

Croyons aux victoires de l'esprit! Au moment où l'Espagne détruit les

livres par milliers! l'Allemagne, la France, l'Italie en impriment par

millions!

Nul lieu, ni temple, ni école, ni assemblée de nations, n'a jamais

porté à mon coeur la religieuse émotion que j'éprouve quand j'entre

dans une imprimerie. Le poète-ouvrier de Manchester l'a très-bien dit:

«La Presse est l'Arche sainte!» Les révolutions de Paris se sont

faites autour de la Presse. Imprimeur en 93, mon père avait planté la

sienne au choeur même d'une église, et j'y suis né. Vives religions

du berceau, elles me revinrent en 1843, quand ma chaire assiégée me

fut presque interdite et la parole disputée par une cabale fanatique.

Le soir même, je cours à la Presse; elle haletait sous la vapeur;

l'atelier n'était que lumière, brûlante activité; la machine sublime

absorbait du papier, et rendait des pensées vivantes... Je sentis

Dieu, je saisis cet autel. Le lendemain j'étais vainqueur.

La rue Saint-Jean-de-Beauvais n'est pas une belle rue, et elle a le

tort d'avoir eu l'école de subtilités vaines qu'on appelait le Droit

canonique. Et elle a pourtant une grande gloire: elle eut au clos

Bruneau la vénérable enseigne des Estienne, les premiers imprimeurs du

monde, dynastie mémorable, qui, un siècle durant, par Henri Ier, par

le grand Robert, par Charles et Henri II, illumina le monde. De là

sortit toute une antiquité, épurée, corrigée, judicieusement annotée,

mise en commun pour tous. Le colossal _Trésor de la langue latine_ a

immortalisé Robert, comme Henri II celui de la langue grecque. Ce ne

sont plus ici des pédants. Leur verve, leur vigoureux bon sens

éclairent toutes leurs publications. L'un d'eux, médecin illustre,

naturaliste original, écrit et publie tout à l'heure le premier traité

pratique d'agriculture, la _Maison rustique_.

Les Estienne impriment en 1512, quatre ou cinq ans avant Luther, le

premier livre de la Réformation, le Nouveau Testament de Lefebvre

d'Étaples.

La Réforme française, toutefois, est encore loin. La religion de cette

maison des Estienne, c'est jusqu'ici l'imprimerie elle-même. On sait

qu'ils proposaient des prix à ceux qui trouveraient des fautes dans

leurs publications. La correction se faisait par un décemvirat

d'hommes de lettres de toutes nations et la plupart illustres. L'un

d'eux fut le grec Lascaris, un autre Rhenanus, l'historien de

l'Allemagne, l'Aquitain Rauconet, depuis président du Parlement de

Paris, Musurus, que Léon X fit archevêque, etc.

On se demande comment ces Estienne, imprimeurs admirables,

irréprochables correcteurs, ayant à mener cette grande maison, purent

être de féconds éditeurs, des écrivains piquants, des maîtres en notre

langue. L'un d'eux l'explique en adressant à un ami la préface de son

Thucydide: «Reçois, ami, le produit des sueurs qu'un travail âpre tire

de mon front, pendant le rude hiver, pendant les sombres nuits où

j'écris au vent de la bise.»

Deux choses les soutenaient:

L'une (dont je leur réponds), la reconnaissance qu'ils attendaient de

nous. «Postérité! disait Henri, tu pourras reposer, nous travaillons

pour toi. Tu dormiras paisible, heureuse de nos veilles.»

L'autre soutien (Dieu nous donne à tous de suivre en ceci ces grands

ouvriers!), ce fut la parfaite unité du foyer et de la famille. Les

dames Estienne, levées de grand matin, parmi cette légion d'hommes de

toutes langues, parlaient la seule que tous entendaient, le latin.

«Votre ayeule, écrit Henri II dans sa préface d'Aulu-Gelle,

l'entendait parfaitement. Et votre tante Catherine s'énonçait en latin

de manière à être entendue de tous. Les domestiques s'y habituaient

et finissaient par parler de même. Pour nous, enfants, depuis que

nous commençâmes à balbutier, nous n'aurions jamais osé parler

autrement que latin devant mon père et ses correcteurs.»

Ainsi tout était harmonie, et le grand imprimeur, ses correcteurs

illustres, ses ouvriers lettrés, ses enfants, ses savantes dames,

présentaient l'unité du vrai foyer antique, l'image des familles et

clientèles romaines, de sorte qu'en entrant chez Henri, chez Robert,

chez Charles, auteur de la _Maison rustique_, vous vous seriez cru

chez Caton.

CHAPITRE XII

LA SITUATION RESTE ENCORE OBSCURE.--DE MICHEL-ANGE, COMME PROPHÈTE

1512-1514

Ainsi se faisait la lumière. Elle revenait au monde, mais par

d'insensibles degrés. L'ardeur même y mettait obstacle; la passion par

enivrement s'entrave, s'arrête elle-même. Cette première renaissance,

qui adorait tout de l'antiquité, la recherchait dans sa forme bien

plus que dans son principe. Ce principe, celui des gouvernements

populaires, des religions nationales où le peuple avait fait ses

dieux, était trop éloigné de l'éducation messianique que le clergé a

donnée à l'homme du Moyen âge, et que continuent les légistes au

profit de la royauté.

Le nouveau Messie est le roi. À mesure que s'affaiblit dans les

esprits le dogme de l'incarnation, grandit et se fortifie l'idolâtrie

monarchique. La centralisation, qui commence, immense et confuse

encore, n'est guère comprise des foules que comme la force infinie

d'un individu. Point de vue populaire, enfantin, que Rabelais va

reproduire tout à l'heure sous des masques ridicules, dans ses rois

géants: le Pantagruel, le Grand-Gousier, le Gargantua.

C'est l'adoration de la force, l'obscurcissement du droit.

Ainsi l'idée qui fait la vie, la moralité des religions et des États,

le Droit chemine lentement.

Tous l'obscurcissent à l'envi.

Les jurisconsultes littérateurs, un Alciat par exemple, le servent et

lui nuisent par la richesse de leurs commentaires, par l'accumulation

des textes oratoires ou poétiques, appelant Ovide ou Catulle à

témoigner pour Papinien.

Les procureurs, classe immense qui pullule sous Louis XII, étouffent

le droit bien mieux encore, l'entourant, pour cacher leurs vols, de

l'épineuse et noire forêt d'une nouvelle scolastique.

De même que les théologiens vont tout à l'heure proclamer la déchéance

de la Loi, le règne absolu de la Grâce, les croyants de la royauté

n'envisagent dans la législation qu'un don de la grâce royale, une

faveur toute précaire et révocable à volonté.

Mais la grâce est chose variable. Louis XII craint que ses réformes ne

soient viagères, mortelles comme lui. Comment garder l'avenir? Qui

prendra au sérieux la _défense que fait le roi d'obéir aux ordres du

roi_ qui seraient contre la justice?

Les corps de magistrature qui faisaient illusion sur la servitude

publique vont s'aplatir sous le successeur de Louis XII, et les choses

apparaîtront dans leur rude vérité. Un pouvoir, le roi; rien de plus.

Le gouvernement est tout personnel. Plus d'action collective. Plus de

cours féodales où le seigneur appelait ses barons. Plus de communes

délibérantes. Le fil des affaires politiques, moins multiple, moins

complexe, et mis dans une seule main, devient pourtant plus difficile

à suivre; cette main unique est fermée. Toute affaire est maintenant

personnelle, de famille, de favoritisme, de galanterie. Le destin des

nations est désormais enclos aux ténébreux appartements, aux chambres

à coucher, aux alcôves, aux retraits de Leurs Majestés. Leur humeur,

leur santé variable, voilà maintenant la règle du monde. Le mystère de

la digestion trône au sommet de la politique.

Tels rois, tels peuples; ceux-ci participent aux maladies des princes.

La France tousse, la France a mal à la poitrine, la France fait un

enfant mort; on dirait qu'elle meurt elle-même, et cela, regorgeant de

vie! oui, mais elle est malade en son incarnation: Louis XII, Anne de

Bretagne.

Et non moins malade est l'histoire. Elle a cessé, sauf les

panégyristes ou les chroniqueurs romanesques, pauvres copistes des

romans qui ont copié, gâté les poèmes. J'excepte la charmante

chronique de Bayard, qui d'ailleurs fut écrite plus tard et sous

François Ier. Commines m'a quitté, et le bon sens aussi semble avoir

délaissé le monde. Le ferme et fin Machiavel, et sa plume d'airain,

sont brisés; il le dit lui-même. Il se précipite effaré dans le

paradoxe insensé du _Prince_, poignardant le droit et le juste, afin

qu'il ne reste rien, et jetant ce dernier mort sur les morts d'un

monde détruit.

Cette politique dernière du crime et du désespoir a pourtant

l'ambition d'être une politique encore, une sagesse positive,

pratique; elle donne des règles, des recettes pour le succès. Ces

règles, sur quoi les appuyer, lorsque nous entrons dans un monde de

toute-puissance individuelle, c'est-à-dire d'arbitraire suprême, de

fluctuation, de variation? Tes règles, tes recettes, telles quelles,

tu peux les remporter, mon pauvre Machiavel. Qui sera sûr maintenant

que la règle générale se rapporte au cas singulier, au hasard obscur

de ce jour? Qui peut savoir? qui peut prévoir? Tout au plus puis-je

étudier le tempérament de ces princes, consulter leurs médecins.

Vesale me renseignera sur la goutte de Charles-Quint; Agrippa me

guidera par les maladies ou par les amours de la galante reine-mère,

qui gouverne sous François Ier.

L'art portait l'empreinte naïve de cette personnalité absorbante. Tout

se rabaissait à l'individu. Rien ne se faisait plus de grand. Voilà

déjà près d'un siècle que Brunelleschi, bâtissant la Renaissance sur

la solide construction de Santa Maria del Fiore, a définitivement

vaincu le gothique. Qu'a-t-on fait depuis? En Italie, des palais, des

villas pour les banquiers de Florence, pour les sénateurs de Venise.

Le gothique persévère dans les églises du Nord, mais comment? par la

sculpture; l'architecture a péri. Mourante et désormais stérile, elle

appelle à son secours les ciselures, toutes sortes de minuties

charmantes à l'ornement des gigantesques cathédrales. À ces prodigieux

colosses, elle met des frisures et des fleurs, les galantes moulures

de l'orfévre et jusqu'aux guipures du brodeur. Ces hautes tours, ces

nefs énormes, ces Alpes de pierre, soeurs de pyramides d'Égypte,

commencent à vouloir se faire belles dans leur décrépitude; elles

s'attifent coquettement. Ainsi le veut le goût du temps, ainsi le

commandent les reines et les rois.

Leurs lacs d'amour, leurs devises galantes, les emblèmes de lit et

d'alcôve, ils veulent tout cela dans l'église. Les stalactites

artificielles, pendentifs hasardés qu'on admirait dans les bijoux,

dans les meubles, on les fait en pierre; elles descendent des choeurs

et des nefs, énormes, lourdes à faire peur, écrasantes; le fidèle,

sous cette menace, ne se hasarde qu'en tremblant.

Tel est le gothique fleuri du sanctuaire de Westminster, de

Saint-Pierre de Caen, et encore de la blanche église de Brou.

Celle-ci, miracle de sculpture, fut vingt ans durant le joujou

laborieux de la Flamande Marguerite. Elle en a fait l'église de Dieu?

non, mais de Philibert de Savoie, son jeune époux, et son temple aussi

à elle-même. Toute figure, toute histoire, y rappelle la prééminence

de la femme; mais ses défauts y sont aussi: l'amour du joli, du petit.

Sous cette voûte sans élévation, vous voyez un enchantement de

guipures et de broderies de blanche pierre ou d'albâtre; partout

uniformément se croisent la marguerite et la plume des lacs d'amour et

du traité de Cambrai. Rébus, énygmes et logogriphes témoignent de

l'esprit du temps. Brodeuse et fileuse excellente, la princesse semble

avoir, en rêvant ces devises, filé son église au fuseau des fées, filé

infatigablement; mais le spectateur se fatigue dans son admiration

monotone. François Ier, entrant dans l'église de Brou, en remarqua

tout d'abord la fragilité; cette pierre d'un blanc virginal, peu

solide aux fortes gelées, demanda des réparations même avant

l'achèvement. L'habile Flamand qui la bâtit avait justement oublié la

conduite des eaux, la question capitale de conservation.

Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19) · 第 18 / 24 段