voulait Louis XII? Rien qu'effrayer le pape, obtenir son pardon.[24]
Si Gaston eût marché sur Rome, il se serait perdu dans son grand
procès de Navarre; la reine aurait été en personne au parlement
solliciter contre lui. Que dis-je? Elle ne lui eût pas laissé faire un
pas de plus sur terre d'Église; elle eût fait ce qu'on fit pour elle à
la mort de Gaston; elle aurait dissout son armée. En un mot, Gaston
avait pour maître une femme, Anne de Bretagne; Bonaparte, la
République.
[Note 24: J'ai fait remarquer plus haut que presque tous les écrits,
farces, etc., qu'on fit alors contre le pape, ont péri sans laisser de
trace.--La publicité restreinte de ce premier essai de polémique
religieuse a permis d'en détruire les monuments.--Une collection de la
_Bibliothèque_ (_Fontanieu_, nº 158) en donne cinq fort curieux.--Ce
sont de petits imprimés avec vignettes, vrais bijoux typographiques,
évidemment destinés à être répandus, mais d'un luxe qui, sans doute,
ne permettait pas de les rendre très-populaires. C'est la _Bataille et
trahison de Gênes_, la _Sommation du Roi aux Phéniciens_, et trois
brochures de 1511: _Lettre du Sénéchal de Normandie à ceux de Rouen_,
_Lettre de Trivulce au Roi, avec l'entrée dans Bologne-la-Grasse_,
enfin _la Prise de Crémone et celle de Brescia_.--L'extrême timidité
du roi est frappante dans sa lettre à Léon X, 1513. Il proteste _qu'il
ne veult consentir à mauvaises sectes_... Il le prie de songer _que la
guerre a longue queue_, etc. (_Collection Fontanieu_, _ibidem._)]
Le pape ne savait guère l'allié qu'il avait dans la reine; il aurait
eu moins peur. Il s'était arraché la barbe à la nouvelle de Brescia; à
celle de Ravenne, il n'en eut plus la force; il s'enfuit au château
Saint-Ange; toutes les boutiques étaient fermées dans Rome. On
regardait du haut des murs si l'on voyait venir une armée qui
n'existait plus.
Chose étonnante à dire, mais trop réelle: le trésorier du roi qui
était à Milan licencia l'armée.
Il renvoya toute l'infanterie italienne et la majeure partie de la
française.
Fit-il de lui-même une telle chose? Qui le croira? Comment un
trésorier a-t-il un tel pouvoir? On ne voulait plus vivre sur terre
d'Église, en Romagne? D'accord. Mais l'armée pouvait rentrer sur les
terres vénitiennes. Le mot économie, dont on colora cette mesure,
n'eût pas sauvé la tête du trésorier, si la reine elle-même ne l'eût
certainement défendu près du roi. Pour apaiser le pape, on livra
l'Italie, on hasarda la France, on enhardit l'Anglais dans son
débarquement; Ferdinand conquit la Navarre, c'est-à-dire l'entrée du
royaume.
L'Italie? Perdue tout entière, Maximilien ouvre passage aux Suisses
qui mettent à Milan un Sforza, leur vassal, leur tributaire, leur
hôte, qui les recevra tous les ans; Milan est leur hôtellerie, le
grand cabaret de la Suisse.
Les Espagnols demandant de l'argent, Ferdinand, à la place, leur donne
l'Italie; qu'ils s'arrangent eux-mêmes, qu'ils mangent le pays, qu'ils
sucent, épuisent tout, chair et sang; qu'ils tordent et retordent. On
commença à voir une armée sans gouvernement, se dirigeant elle-même,
n'ayant nul maître au fond, menant ses généraux, sans chef, sans loi,
sans Dieu. Armée impie dans sa dévotion, qui faillit étouffer son
légat pour avoir les pardons avant la bataille, et qui n'en fit pas
moins bientôt dans la Toscane plus de maux que n'eût fait le Maure,
le Barbaresque.
Les Médicis en profitèrent; ils suivirent ce hideux drapeau, et pour
une somme ronde, comptée aux Espagnols, ils furent rétablis à
Florence. Jules II put voir alors son oeuvre et à quels maîtres il
avait livré l'Italie. Il protesta en vain qu'il n'avait nullement
combattu pour refaire des tyrans. Les Médicis en rirent. Ils firent
plus: ils le remplacèrent. Le vieillard colérique mourut, et Jean de
Médicis fut élevé à sa place par ce qu'on appelait les jeunes
cardinaux; c'étaient généralement de grands seigneurs, de familles
pontificales ou souveraines.
Ils choisirent l'homme qu'ils croyaient le plus différent de Jules II.
Ce vieux pape batailleur les avait rendus misérables; il les traînait
d'un bout de l'Italie à l'autre dans son armée, les transformait en
aides de camp, en généraux, les forçait de camper avec lui sous le feu
des places assiégées.
Jean paraissait leur homme, un viveur, un rieur, un ami de la paix. Il
avait tous leurs vices, leurs habitudes et leurs maladies même. Un
ulcère l'épuisait; la maladie du temps, proche parente de la lèpre,
apparut dans son premier âge (jusqu'en 1520 environ), comme une lèpre
vive.
C'est par là encore qu'il leur plut; quoique jeune, il semblait qu'il
eût peu d'années devant lui. Il ne pouvait plus aller qu'en litière et
à bien petites journées. Toutefois, il était résolu à faire mentir
leurs prévisions. Il leur joua le tour de vivre.
Que devenait Florence? Ceux qui veulent avoir la vraie saveur, la
senteur de la mort, liront les lettres familières de Machiavel. Chose
cruelle! elles sont gaies. Il meurt de faim, et rit; il subit la
torture, et rit encore; rien n'est plus gai. Comme le chien battu, il
câline, et s'exerce à faire des tours sous le bâton. Il lui faut une
place, et il tâche de croire que celui qui en donne est un prince de
grande espérance. Que ferait-il, après tout, n'étant dans aucun art,
ni dans la soie, ni dans la laine? il n'est bon qu'au gouvernement. Il
y a seulement un malheur, c'est que son cerveau tinte, tout tourne
autour de lui. Tous ses amis deviennent fous.
«Vous connaissez notre société, elle est comme une chose égarée;
pauvres oiseaux effarouchés, le même colombier ne nous rassemble plus.
Girolamo vient de perdre sa femme; vous diriez un poisson étourdi,
hors de l'eau. Donato a imaginé d'ouvrir une boutique où il fait
couver des pigeons; il court de tous côtés et semble un imbécile. Le
comte Orlando est tombé amoureux d'un garçon, et il n'entend plus ce
qu'on dit. Tommaso est devenu bizarre, fantasque, horriblement avare;
l'autre jour, il a acheté de la viande; puis, s'effrayant de la
dépense, il cherche des convives, chacun à quinze sols; je n'en avais
que dix; il me poursuit depuis ce temps...»
Machiavel rendra les cinq sols; il attend seulement que Vettori, son
ami, lui trouve une place; il le croit en crédit auprès des Médicis.
La bassesse du détail, le ridicule, la pauvreté morale où tombe un tel
esprit annonce assez quel règne a commencé, un temps plat et décoloré,
sans espérance, que même les chagrins cuisants ne tireront pas de sa
monotonie de plomb. Tout baisse, s'aplatit ou s'éteint. L'esprit
radote, la sagesse bégaye, et le génie délire. Machiavel ne sait plus
ce qu'il dit. Consulté sur la politique et les chances du temps, il ne
refuse pas son oracle, il passe sa robe de prophète, prend sa lunette
d'astrologue. Seulement il a perdu les yeux.
L'avenir? qui le voit? Ce qu'on voit du présent; c'est une certaine
danse macabre, où les rois, presque tous finis, vont s'en aller
ensemble. Trois, du moins, Ferdinand, Louis XII et Maximilien. La
pièce n'est pas bonne, mais les acteurs sont excellents.
Quel Harpagon comparer au vieux _marane_ Ferdinand jurant sur l'or de
Grenade et de l'Amérique qu'il est ruiné, pour ne plus nourrir son
armée; se servant, se jouant de son gendre Henri VIII? Avec son
argent, ses soldats, il conquiert la Navarre pour lui-même, renvoie
l'Anglais.
Celui-ci est le capitan, monté sur Azincourt, vomissant feu et flamme,
ne faisant rien, dévalisé par tous, surtout par l'empereur. Max, le
fameux chasseur, chasseur d'argent, chevalier (d'industrie), vendant
la paix à Louis XII et lui faisant la guerre; à Henri VIII vendant un
futur mariage, se vendant lui-même surtout, prenant la solde de
l'Anglais pour guerroyer à son profit.
Le vrai Cassandre est Louis XII, bon homme qui, pour avoir tranché du
Borgia, aura partout les étrivières, en Italie, en France. Il ne reste
à Milan que pour y recevoir un violent coup de griffe de l'ours de
Berne, pendant que le dogue d'Angleterre lui mord le dos.
Deux défaites à la fois, celle de la Trémouille à Novare et la panique
étrange de nos gens d'armes à Guinegate, la triste et ridicule journée
des _Éperons_. Moins triste encore que le mensonge par lequel La
Trémouille, sans pudeur, attrape les Suisses qui nous allaient prendre
Dijon. Ce vieux chevalier respecté, le premier nom de France, leur
fait accroire que le roi renonce à l'Italie, leur promet la somme
incroyable de quatre cent mille écus d'or; bref, les fait boire et les
renvoie. Le roi se fâche ou fait semblant, et La Trémouille en rit;
chevalerie un peu loin des héros de la Table ronde.
Reconnaissance au cinquième acte; tous les fripons s'accusent les uns
les autres. La dupe universelle, Henri VIII, voit qu'on l'a joué,
qu'on se souci peu de sa fille; il menace Max et Marguerite de publier
les lettres. Mais Marguerite aussi veut publier les lettres d'Henri
VIII, pour le couvrir de ridicule.
De rage, celui-ci donne sa fille à qui? au pauvre Louis XII.
Cette forte Anglaise de seize ans, galante, audacieuse et déjà pourvue
d'un amant, au défaillant malade qui fait son testament! Fatal
présent! et le beau-père, au lieu de donner une dot, en exige une,
énorme. Marié et ruiné, le roi s'achève, en voulant plaire; il veille
pour le bal, il change ses heures, ses habitudes. Mais comment tenir
cette Anglaise?
Non content de sa fille Claude et de Louise de Savoie, qui la gardent
à vue, il fait venir exprès du fond du Bourbonnais la vieille fille de
Louis XI, la redoutable fée, Anne de Beaujeu.
La prisonnière du moins ne souffre pas longtemps. Louis XII y succombe
et, sans perdre un moment, sans retourner en Angleterre, l'Anglaise se
remarie en deuil.
CHAPITRE XI
LA SITUATION S'ÉCLAIRCIT.--L'ANTIQUITÉ. ÉRASME. LES ÉTIENNE
1512-1514
Nous avons écrit cette histoire dans un point de vue bien sévère,
point de vue italien, européen, plus que français: voilà ce qu'on nous
reprochera.
À tort. La France encore nous inspirait, et l'honneur de la France,
déplorablement immolé.
Est-ce à dire que nous méconnaissions les bienfaits de ce règne,
l'économie de Georges d'Amboise, la réforme de la justice, oeuvre du
chancelier Rochefort? Aurions-nous oublié que Louis XII fut une halte
heureuse entre le gaspillage de Charles VIII et les prodigieuses
dépenses de François Ier?
Nullement. Nous croyons même que, dans cette oeuvre d'économie et
d'ordre, Louis XII, quoique peu capable, a personnellement beaucoup à
réclamer. Nul doute qu'il n'ait aimé le peuple, qu'il n'ait voulu le
ménager. Lui-même, il en était sorti probablement (nous l'avons dit);
il n'eut point une âme de roi.
C'était un bon homme, naturellement honnête, ridicule parfois,
indiscret, bavard, colérique; mais il avait du coeur; et la seule
manière de le flatter, c'était de lui persuader qu'on voulait le bien
des sujets. Le très-fin courtisan Amboise, sous une grosse enveloppe,
gagna le roi et le garda, en lui faisant valoir ses réductions
d'impôts, telle économie de sous ou de deniers, pendant qu'il amassait
pour lui, ou jetait des millions dans son affaire de papauté. Je ne
crois point du tout ce que dit le panégyriste Seyssel, qu'on ait pu
réduire les impôts du tiers, au milieu d'une si grande guerre. Qui le
savait d'ailleurs? Quelle publicité y a-t-il alors? Quels chiffres
authentiques? Ce qui est sûr, c'est que Louis XII, tant qu'il put, fit
payer la guerre d'Italie par l'Italie elle-même, décidé à tirer plus
pour ménager la France. L'armée se nourrit, se solda, comme elle put,
sur l'ennemi, et sur l'allié même. Ce fut ce qu'on a vu de 1806 à
1812, époque du _trésor de l'armée_. Système qui rend la guerre plus
légère à la nation guerroyante, sauf à entasser contre elle des
montagnes de haine, et qui prépare de cruelles représailles pour le
jour des revers.
La France sentit peu les guerres de Louis XII. Elle fut très-sincère
dans sa reconnaissance pour lui. Il y eut un véritable enthousiasme et
des larmes lorsqu'aux états de Tours, le voyant pâle, chancelant, à
peine relevé de maladie, et déchirant le traité qui eût donné la
France à l'étranger, on le salua le _Père du peuple_.
On le remercia pour trois choses, vraies toutes trois: d'avoir réduit
l'impôt, réprimé les pillages des gens de guerre, réformé les juges.
L'indépendance de la chambre des comptes, de celle des aides, la forte
organisation de la justice des finances, sont la gloire de ce règne.
Roi étrange! il payait et ne faisait point de dettes!
À peine en laissa-t-il une, très-faible, à la fin de son règne, après
deux ans d'une guerre générale où la France tint tête à l'Europe.
C'est-à-dire qu'il ne mangea pas son blé en herbe, qu'il n'entra pas
dans cette carrière où les pères gaspillent d'avance le gain possible
du travail des enfants, reportant le faix du jour sur l'épaule des
générations à venir, ajoutant chaque matin un chiffre au grand livre
des malédictions futures.
Non, le peuple ne s'est pas trompé: cet âge, ce règne, ne sont pas
indignes de son souvenir.
La France commence alors, en toutes choses, une production
immense[25]. Dans l'agriculture, dans l'industrie et le commerce, elle
s'aperçoit qu'elle est féconde et bénit sa fécondité.
[Note 25: Elle se développa cependant plus lentement que ne disent
Seyssel et les autres panégyristes. Des actes de 1501 font une triste
peinture de l'état du Midi, spécialement de l'Agénois, _alors désert_
par suite d'une épidémie. La peste avait tué dix-sept mille personnes
à Bordeaux, quoique la meilleure partie de la population eût quitté la
ville. _Archives_, K. 94, _Payement des gens envoyés au Parlement pour
poursuivre les nobles qui profitent de ces circonstances pour usurper
le domaine, 25 février 1501_,--et _Diminution de péage, 7 juin 1501_.]
Mais le trésor de l'homme est de se connaître, de savoir ce qu'il est
et ce qu'il peut. Le trésor de la France, qu'elle ignora profondément
et dont elle ne songea nullement à profiter, c'était son étonnante
sociabilité, son assimilation rapide à toute humanité, la générosité
et le bon coeur de cette race gauloise remarquée par Strabon dès la
plus haute antiquité (Voy. le Ier vol. de notre Histoire), avouée par
les Anglais au XIVe siècle, et si éclatante au XVIe, dans la défense
de Pise. Il suffisait à la France qu'elle voulût, pour être adorée.
Elle ignora cela, et elle manqua sa destinée. Si elle commence alors à
se comprendre, c'est uniquement par la guerre. Elle se connaît déjà
comme un vaillant peuple à Ravenne, je dis proprement comme peuple,
comme piéton, comme infanterie. Elles pressent, dans cet éclair d'une
campagne de deux mois, que tout ce qu'on lui demandera plus tard de
miracles, cette féerie des marches rapides qui la rendront partout
présente et partout victorieuse, elle a déjà tout cela dans la
vivacité de son infanterie, dans son activité brûlante, dans son
jarret d'acier.
Elle s'entrevoit dans la guerre, elle s'entrevoit dans le droit. Grand
spectacle, quand, à portes ouvertes, s'inaugure dans les tribunaux
l'universelle enquête d'où sort la rédaction des Coutumes!
Louis XI, qui ne voulait de tyrannie que la sienne, avait
passionnément désiré qu'on levât partout ce vieux voile d'ignorance
derrière lequel s'abritait l'arbitraire infini des rois de provinces
et de cantons. Avec quelle facilité, sous la coutume non écrite,
confiée à la mémoire peu sûre, corruptible, des praticiens, toutes les
volontés des seigneurs laïques, ecclésiastiques, devaient valoir comme
lois! Lois changeantes au gré du caprice, de l'intérêt, du besoin du
jour! Qui aurait réclamé? Quel est le pauvre vieil homme qui, devant
ces fils de Robert-le-Diable, eût osé dire en face: «Et pourtant,
autre est la Coutume?»
C'est, je crois, pour cette grande oeuvre d'écrire et de fixer le
droit que Louis XI s'attacha, attira de Bourgogne en France l'éminent
légiste Rochefort, qui devient son chancelier, celui de Charles VIII
et de Louis XII. Dès 1493, Rochefort écrivit, en cent onze articles,
l'immense ordonnance qui comprend tout un code de réformation de la
justice. En 1497, il ordonna, au nom du roi, la publication des
Coutumes. Pour publier, il fallait écrire, formuler, rédiger. Voici
comment se fit la chose en chaque siége: «Nos commissaires ayant
assemblé nos officiers (du lieu) et les gens des trois états,
praticiens _et autres_ des bailliages et jurisdictions, publieront,
etc.»
Ces _autres_, c'est la nation.
Je veux dire qu'en ce débat où les seigneurs ecclésiastiques et
laïques pouvaient imposer aux commissaires du roi une rédaction
féodale, on consultait les praticiens, et, comme ceux-ci presque
partout étaient clients des seigneurs, on appelait à témoigner des
notables, des vieillards, des hommes enfin, la foule. Les commissaires
étaient libres, dans un cas controversé, de faire une sorte d'enquête
_par tourbe_, c'est-à-dire d'appeler le peuple à témoigner du vrai
droit du pays.
Révolution énorme pour les résultats d'avenir, quelque petits, timides
qu'ils aient été d'abord. Si la Coutume est mauvaise, écrasante, au
moins n'empire-t-elle plus au hasard des volontés fantasques et
mauvaises. La voilà écrite, on la voit, on la lit chaque matin.
Fiez-vous à la raison humaine, au sentiment de justice qui est au
coeur de l'homme. La lumière est mortelle au mal. Mal connu est
demi-guéri.
La Coutume de Paris est écrite en 1510, coutume d'esprit moyen,
coutume centrale du nord, à laquelle le hardi centralisateur Demoulin
comparera toutes les autres, cherchant leurs rapports mutuels et
préparant de loin cette terre promise où aspire la France dans
l'hétérogénéité barbare qui la divise encore: l'_unité de la loi
civile_.
Il y eut trois grands coups de lumières qui transfigurèrent le monde
du droit. L'imprimerie, en publiant une à une nos coutumes locales
dans la naïveté de leur discorde, mit en face deux monuments d'unité,
bien différents entre eux. D'une part, le Droit canonique, bâti sur
son fondement grêle des fausses Décrétales. D'autre part, le solide,
harmonique et majestueux monument du Droit romain. Le premier, faible
de base, faible d'inconséquence, démontrait à l'oeil du plus simple
que l'autorité infaillible, partie d'un mensonge évident, s'était
jour par jour contredite, démentie, condamnée elle-même, biffant
aujourd'hui l'oracle d'hier, raccommodant sans cesse l'oeuvre malade.
Chose possible et tolérable dans le monde obscur des manuscrits qu'on
peut altérer à plaisir, impossible dans l'impitoyable lumière et la
fixité de l'imprimerie. Contre cet entassement de vieux plâtras,
surgit, dans la majesté grave du Pont-du-Gard ou du cirque de Nîmes,
le colossal _Corpus juris_. On comprit quelle avait été la sagesse des
papes qui tant de fois avaient défendu d'enseigner le Droit romain. Ce
système si robuste, dont la cohésion étonnante est comparée par
Leibnitz à celle même des mathématiques, fit crouler l'édifice
branlant de la fausse Rome en face de la Rome éternelle.
Mais ce n'était pas le Droit seul qui devenait si dangereux, ce
n'était pas seulement Papinien, Ulpien, qu'il eût fallu brûler. Paul
II le sentit à merveille. Conséquent dans le véritable esprit
pontifical, fidèle à la tradition du pape Grégoire, le destructeur des
manuscrits, il comprit, au moment où l'on venait de traduire Platon,
qu'il ne suffisait pas de proscrire et la traduction et l'original,
qu'il fallait surtout arracher l'âme de l'antiquité des enthousiastes
coeurs où elle ressuscitait. Il enferma, tortura (plusieurs à mort)
les Platoniciens de Rome. Que si l'on extirpait Platon, combien
n'était-il pas plus nécessaire encore d'exterminer Aristote, si
essentiellement païen! Là, jamais l'Église ne put s'entendre avec
elle-même. Aristote fut sa pierre d'achoppement. Elle le censure
d'abord, le rejette par les Pères. Elle le tolère au Moyen âge pendant
cinq ou six siècles. Elle le condamne (1209) et elle le suit, trente
ans après, dans saint Thomas; elle va jusqu'à le recommander aux XIVe
et XVe siècles (1366, 1452). Elle le soutient encore, quand il devient
plus dangereux, au XVIe, lorsque tout le monde comprend qu'il est
antichrétien et que Luther le poursuit comme ennemi du christianisme.
Variations étonnantes de l'autorité immuable! Qu'en conclure?
Qu'apparemment elle lut mal, ou ne comprit point.
Cette polémique est ressuscitée naguère, entre les catholiques.
Maîtres de l'éducation, ils ont agité si les moins coupables des
auteurs profanes pouvaient entrer dans les écoles. Plusieurs ont
bravement répondu: Non, et fermé la porte à l'esprit humain. Ceux-là
sont les vrais orthodoxes.
Nous les félicitons de leur courage, de leur conséquence dans leur
principe. Le voulez-vous dans sa pureté, qui seule peut lui donner
durée? Il est bien moins dans Polyeucte qui brise l'autel de Jupiter
que dans le pape qui veut que l'on brûle Homère et Virgile. «Rompez,
rompez tout pacte avec l'impiété!» Le silence de Rome, en cette
matière, sa faiblesse pour les demi-chrétiens, étonne et scandalise.
Homère, le fatal magicien, qui transfigura dans l'éther l'Olympe des
démons de la Grèce! Virgile, le funeste sorcier qui évoque la sibylle,
qui découvre le rameau d'or d'un christianisme antérieur au Christ!...
Chassez-les loin du temple, loin du parvis, loin de l'école! Combien
les philosophes sont moins dangereux! Leurs fatigantes abstractions
ont fait disputer les savants. Mais ces poètes ont ravi le monde; ils
emportent avec eux à travers les siècles le coeur même de l'humanité!
Fixons ces dates si graves, qui sont des ères nouvelles pour le genre
humain.
Virgile fut imprimé en 1470, Homère en 1488, Aristote en 1498, Platon
en 1512.
Si Pétrarque pleurait de joie en voyant Homère manuscrit, le touchait
et le baisait, ne pouvant encore le comprendre, quel aurait été son
transport de le voir multiplié dans les nobles caractères de Venise et
de Florence, circuler par toute l'Europe, versant à tous la pure
lumière du ciel hellénique, la fraîcheur de ses vives eaux, ces
torrents de jeunesse qui coulent éternellement des sources de
l'Iliade.
Mais on ne sait plus aujourd'hui les sueurs, les veilles inquiètes que
coûtèrent aux grands imprimeurs ces premières publications des
manuscrits difficiles, discordants, de l'antiquité. Oeuvre sainte!
Ceux qui y mirent les premiers la main furent saisis d'une émotion
religieuse et d'une anxiété immense. Tels ils allaient les rendre au
monde, ces dieux de la pensée, tels il les garderait. Imprimeurs,
correcteurs, éditeurs, ils ne dormaient plus (l'un d'eux trois heures
par nuit); ils demandaient à Dieu de réussir, et leur travail était
mêlé de prières. Ils sentaient qu'en ces lettres de plomb, viles et
ternes, était la Jouvence du monde, le trésor d'immortalité.
La Rome et la Jérusalem de cette religion nouvelle, l'imprimerie, sont
bien moins Mayence et Strasbourg, que Venise, Bâle et Paris. Les
premières n'ont fait qu'imprimer. Paris, Bâle et Venise ont édité,
avec des travaux infinis d'épuration, correction, critique, discussion
des textes et variantes, les bibles épineuses de la philosophie, je
veux dire l'oeuvre immense de Platon, si délicate de finesse, de grâce
et de dialectique, où l'accent, la virgule, change tout, détruit tout,
rend l'intelligence impossible;--l'oeuvre encore bien plus gigantesque
d'Aristote, formidable encyclopédie de l'antiquité, écrite dans une
langue algébrique, tellement concise et abstraite! On avait bavardé
infiniment sur Aristote et Platon, on les avait traduits faiblement,
peu fidèlement. Tout cela n'était rien auprès de ce que firent, à
Venise, les Alde dans l'épouvantable travail qu'ils mirent à fin,
ressuscitant et dressant sur ses jambes ce double colosse, ce cheval
de Troie, plein de guerres fécondes, qui, dans le ventre, a toute
école, toute dispute et toute hérésie, le duel inextinguible de
l'intelligence humaine.
Aristote ressuscita d'abord, l'année de la mort de Savonarole et de
Charles VIII, en plein règne des Borgia (1498).