Je dis surpassée en ce sens que tout le monde connaissait, prévoyait

dans Ferdinand la perfidie mauresque. L'Allemand, au contraire, outre

la candeur allemande, la débonnaireté, le _gemüth_, rassurait par

l'étourderie d'un chasseur, d'un soldat. L'Europe voyait dans ce bon

Max un enfant héroïque, courant le monde au son du cor, et tout aussi

content d'orner sa salle d'un nouveau bois de cerf, d'une peau d'ours,

abattu par lui, que d'acquérir une province. L'âge avait beau venir,

toujours même homme, brillant dans les tournois, vainqueur superbe au

jeu d'enfant où l'Europe s'entêtait toujours; toujours les femmes

palpitaient à ces combats menteurs, où de splendides cavaliers sur

leurs armures impénétrables brisaient à grand bruit des lances

creuses, des perches de bois blanc.

Max était brave aussi, il faut le dire, dans les guerres sérieuses,

battant, battu, mais guerroyant toujours. À tous ces titres, il

paraissait le roi chevalier de l'Europe, comme plus tard le fut

François Ier. C'est par là sans nul doute qu'il garda si longtemps le

coeur d'Anne de Bretagne, qui comparait cette brillante figure au

piètre Louis XII.

D'autant plus sûrement fut asséné à celui-ci par une main si peu

suspecte, par cette main chevaleresque, le violent coup par derrière,

le surprenant coup de poignard, qui faillit le jeter par terre. Je

parle du subit abandon des Allemands en pleine Italie, dans

l'entreprise où Louis XII avait fait l'effort insensé de leur donner

Venise et la porte des Alpes.

L'Europe inattentive croyait voir tout partir de Rome, de la violence

de Jules II, qui criait, tonnait, menaçait, se portait à grand bruit

pour chef de la croisade contre la France. Les documents publiés

aujourd'hui démontrent que, dès cette époque, le fil central des

affaires est à Bruxelles.

Jules II, dur et violent Génois, variable comme le vent de Gênes,

occupait toute l'attention par ses brusques fureurs, ses prouesses

militaires. On riait d'un père des fidèles qui ne prêchait que mort,

sang et ruine, dont les bénédictions étaient des canonnades. C'était

un homme âgé et qui semblait octogénaire, très-ridé, très-courbé,

avare, mais pour les besoins de la guerre. Il était colérique, et

surtout après boire (sans s'enivrer toutefois). Il ne négligeait point

le soin de sa famille, mais n'aimait réellement que la grandeur du

saint-siége, sa grandeur temporelle, l'agrandissement du patrimoine de

saint Pierre. Pour cela rien ne lui coûtait; on le vit à la Mirandole

pousser lui-même les attaques; un boulet traversa sa tente et y tua

deux hommes; il n'en fit pas moins les approches, logea sous le feu au

milieu de ses cardinaux tremblants et voulut entrer par la brèche.

Le théâtre ainsi occupé par ce bruyant acteur qui ramenait sur lui

tous les yeux, la discrète Marguerite agissait d'autant mieux. Tante

et nourrice du petit Charles-Quint, médiatrice entre les deux

grands-pères, Maximilien et Ferdinand, intime amie de l'Angleterre,

qu'elle anime contre nous, elle flatte Louis XII, l'amuse, écoute ses

vieilles galanteries, jusqu'à ce qu'elle puisse le perdre.

Et pourquoi cette haine? C'est la haine et la jalousie de la Belgique

en général contre la France; c'est la haine particulière de deux

mariages manqués, le souvenir de la petite reine Marguerite qui n'a

pas été reine, mais renvoyée par Charles VIII; l'irritation plus

grande encore d'avoir manqué la surprise du traité de Blois.

L'Autriche ne se consolait pas d'avoir été si près d'escamoter la

France, quand le stupide orgueil d'Anne de Bretagne fut au moment de

la donner.

Ce beau projet subsiste, et l'intimité reste entière entre Anne et

Marguerite. Quand le roi convoque son clergé pour s'appuyer de lui

contre le pape, les deux dames restent fidèles au pape. Les évêques de

Bretagne le déclarent au concile de Tours, et ceux des Pays-Bas

français ne viennent pas au concile de Lyon.

Voilà le roi bien faible; Amboise meurt, et il emporte avec lui ce qui

lui restait de fermeté. Le cardinal aurait poussé la guerre contre le

pape et sa déposition, croyant lui succéder. Que fera ce roi maladif,

époux d'une reine dévote, homme dominé par l'habitude et la famille,

qui, jusque dans son lit, trouve l'amie du pape? Lui-même n'est pas

bien sûr de ce qu'il veut. Il a beau s'échauffer, se redire les torts

de Jules II, il ne réussit pas à se mettre assez en colère pour croire

qu'un pape puisse avoir tort. Il convoque un concile à Pise, un

concile général où il ne vient personne. Comment s'en étonner? Le roi

disait publiquement que son concile était une farce; que si le pape

voulait avancer d'un doigt, il ferait une lieue de chemin!

Les succès ne servent à rien; il gagne une bataille sur les troupes du

pape, et se garde d'en profiter (mai 1511). C'est l'armée victorieuse

qui fuit et qui, pouvant aller à Rome, va à Milan; le roi la licencie

dans l'espoir d'apaiser le pape.

Si l'on veut suivre, en ces années, la patiente trame ourdie par

Marguerite, qu'on lise seulement deux lettres (8 octobre 1509, 14

avril 1511). On y verra en plein la malicieuse fée filant autour de

nous son fin réseau de fer. La chaîne, c'est la réconciliation de

Maximilien et de Ferdinand; la trame, c'est l'union de tous deux à

l'Angleterre, pour accabler la France.

La première lettre, curieuse, très-claire, par son emportement, c'est

celle de Gattinara, ambassadeur de Maximilien, que Marguerite

soupçonne _de vouloir lui tirer des mains la médiation entre

l'Autriche et l'Espagne_. Elle révèle le fonds de la dame, sa jalousie

ambitieuse dans ses affaires, et comme elle tenait son père même.

La seconde, de Marguerite au roi d'Angleterre, Henri VIII, nous révèle

qu'en avril 1511, elle croyait enfin avoir formé la grande ligue de

l'Autriche, de l'Espagne et de l'Angleterre (avec le pape et contre la

France). L'obstacle est Ferdinand qui, peu zélé pour le petit Flamand

qui doit hériter de tout, aurait l'idée de donner Naples à je ne sais

quel bâtard espagnol. Elle prie Henri VIII de lui faire entendre

raison.

Ainsi, longtemps d'avance, tout était arrangé. Mais l'empereur, mais

l'Angleterre, ne devaient éclater qu'au moment où Louis XII, épuisé,

isolé, _mortifié_ par la calamité, deviendrait une proie et qu'on y

pourrait mordre.

Le prétexte, tout prêt, est mis déjà habilement dans le traité contre

Venise, c'était _l'impiété d'une guerre au pape_. De plus, les courses

du duc de Gueldre, ami de la France. Maximilien, du reste, semblait si

peu brouillé avec le roi de France, que tous les jours il lui

empruntait de l'argent.

Ce piége compliqué ne put avoir effet qu'à l'hiver de 1512. Le pape

avait les Suisses et il les lançait en Italie; cela était public;

ainsi que la _sainte ligue_ qui fut signée (5 octobre 1511) entre le

pape, Venise et Ferdinand; mais le meilleur était caché encore; on ne

montra qu'en février l'épée de l'Angleterre, en avril seulement le

poignard de l'Autriche, qui devait rompre avec nous au jour même d'une

bataille, et devant l'Espagnol à qui elle nous livrait.

Ce sont là les situations qui grandissent la France. Elle a dans ces

moments de foudroyants réveils, où sa vigueur étonne le monde.

Ce fut précisément l'apparition de l'infanterie nationale.

Le brave et patient la Palice, général des revers, qu'une chanson

ridicule a immortalisé, organisait péniblement l'armée nouvelle. Il

n'avait que seize cents lances, environ six mille cavaliers; la

noblesse était déjà moins empressée pour les guerres d'Italie. Il

avait cinq mille Allemands, secours très-incertain qu'un ordre de

l'Empire pouvait à tout moment rappeler. D'autant moins dut-il

dédaigner les piétons qui, jusque-là, jouaient un rôle fort

secondaire. Ceux du Midi étaient déjà excellents, puisque le duc de

Gueldre et le sanglier des Ardennes, dans leurs fameuses bandes

noires, qui tinrent si longtemps en échec et l'Allemagne et les

Pays-Bas, mettaient force Gascons. Il n'y avait à dire que la taille.

Mais ces petits hommes ardents, ayant une fois la jaquette allemande,

entre les inertes colosses allemands, mettaient un feu, un élan, une

pointe (disons déjà, un _ça ira!_) qui entraînait, emportait tout.

La Palice prit cinq mille Gascons. Et, ce qui était plus nouveau, il

prit huit mille Français du Nord, nullement formés encore, point

disciplinés, des _aventuriers_, comme on les appelait. Il y avait,

dans ces huit mille, quelques Italiens; mais la majorité étaient des

Picards, race septentrionale qui a tout le feu du Midi. Comment

ramassa-t-il cette infanterie? On l'ignore. On voit seulement que la

guerre d'Italie devenait populaire, que tant d'expéditions coup sur

coup avaient éveillé les imaginations; tous ceux qui revenaient

racontaient des merveilles, rapportaient et montraient des choses

précieuses, propres à entraîner les foules vers cette guerre brillante

et lucrative.

Pour capitaine général de cette troupe, dont on doutait, on choisit un

homme admirable, le plus brave et le plus honnête, vieux, modeste et

ferme soldat, qui fut le spécial ami de Bayard. C'est le sire Dumolard

qui figure si souvent dans l'histoire du bon chevalier.

Il se trouva, par un très-grand hasard, que cette armée toute neuve

eut un général neuf, un Gascon de vingt-trois ans, un prince

aventurier qui cherchait sa fortune et visait un royaume. Ce général,

Gaston de Foix, quoique fils d'une soeur de Louis XII, attendait tout

de sa vaillance; il plaidait au parlement pour la couronne de Navarre,

et croyait emporter sa cause par une victoire rapide en Italie.

Les familles du Midi, Foix, Albret et Armagnac, prodigieusement

intrigantes et batailleuses, fécondes en crimes, en violences,

brillaient par leur emportement. Tantôt en guerre, tantôt en ligue,

elles se détruisaient ou détruisaient les autres. L'un des derniers

comtes de Foix avait tué son fils. Un autre, par sa valeur aveugle,

nous fit perdre la bataille de Verneuil. Cette maison s'usait

très-vite, ne se renouvelant que par des branches collatérales plus ou

moins éloignées. Des Foix aînés, elle tomba aux Grailly, et de ceux-ci

aux Castelbon, origine petite d'où provenait Gaston de Foix.

Ces princes de montagnes passaient toute leur vie à suivre l'ours et

le chamois. Chaussés de l'_abarca_, ou pieds nus sur les rocs

glissants, ils disputaient d'audace et de vivacité aux chasseurs

béarnais, aux coureurs basques. Gaston trouva tout naturel d'exiger de

l'infanterie une rapidité que jusque-là on n'osait demander aux

cavaliers. Dans une course de deux mois (qui fut toute sa vie et son

immortalité), il révéla la France à elle-même, démontrant, par une

incroyable célérité de mouvements, une chose qu'on ignorait, c'est que

les Français étaient les premiers marcheurs de l'Europe,--donc, le

peuple le plus militaire. Le maréchal de Saxe a très-bien dit: «On ne

gagne pas les batailles avec les mains, mais avec les pieds.»

Par un temps effroyable, un ouragan de neige, lorsque personne n'osait

regarder dehors, il fait une marche prodigieuse, passe devant les

Espagnols qui n'en savent rien, se jette dans Bologne assiégée, y

jette des soldats et des vivres.

Là, il apprend que Brescia se refait vénitienne. Avec la même

célérité, entraînant l'infanterie au pas des cavaliers, il fait

quarante lieues et fond sur Brescia. Pas une heure, pas un moment de

halte; l'assaut! Mais qui y montera?

Une question d'amour-propre avait empêché nos gens d'armes d'y monter

à Padoue; ils exigeaient que toute la baronnie allemande, les comtes,

princes d'Empire, etc., en fissent autant. Les uns comme les autres ne

voulaient combattre qu'à cheval. Dans la réalité, leurs pesantes

armures faisaient obstacle pour gravir des remparts en talus ou une

brèche de décombres. À Brescia, on décida que les _aventuriers_,

légèrement armés, équipés (beaucoup n'ayant ni bas ni chausses),

monteraient les premiers et essuieraient le premier feu. Légère était

la perte, et moins regrettable sans doute, dans les idées du temps.

Cet arrangement plut fort à tout le monde. Le brave Dumolard était

prêt à conduire cette pauvre troupe. Bayard seul réclama. Il trouva

fort injuste que ses hommes tout nus fussent exposés seuls, et dit

qu'il fallait les soutenir d'une centaine d'hommes, fortement armés.

«Oui, mais qui les mènera? dit Gaston.--Monseigneur, ce sera moi.»

Tout n'était pas fini. Les hommes d'armes trouvaient le terrain

glissant et tombaient. «N'est-ce que cela?» dit Gaston. Il ôta ses

souliers, et se mit à monter pieds nus.

Gaston avait menacé la ville et dit qu'on tuerait tout. Effectivement,

on égorgea quinze mille personnes. Bayard, blessé, garantit, non sans

peine, une dame et deux demoiselles chez lesquelles on l'avait porté.

Savonarole l'avait dit, vingt ans auparavant, prêchant à Brescia:

«Vous verrez cette ville inondée de sang.»

Cet affreux événement fut un malheur pour Gaston même.

Ses soldats s'y gorgèrent de butin, et se firent si lourds, qu'il en

fut un moment paralysé. Beaucoup se crurent trop riches pour continuer

la guerre; ils repassèrent les Alpes.

Cependant la situation ne comportait aucun délai. Louis XII, qui

venait encore de payer aux Anglais un terme du subside ordinaire, et

se croyait en sûreté, reçoit la foudroyante nouvelle qu'Henri VIII

annonce au Parlement une grande expédition.

Ce jeune roi avait trouvé ses coffres pleins par l'avarice de son

père. Sanguin et violent, chimérique, il ne rêvait que Crécy et

Poitiers, la conquête de son royaume de France.

Pour commencer, il envoyait au midi une armée pour agir avec

Ferdinand, et l'on ne doutait pas que lui-même il ne fît au nord une

solennelle descente, comme celle du vainqueur d'Azincourt.

Louis XII écrivit à Gaston qu'il ne s'agissait plus de l'Italie

seulement, mais de la France; qu'il lui fallait une bataille, une

grande bataille et heureuse, ou qu'il était perdu.

Il commençait à voir l'oeuvre de Marguerite: il connaissait son père,

et frémissait de perdre son unique allié.

Un agent de Maximilien écrit de Blois à Marguerite: «Depuis que France

est France, jamais ceux-ci ne furent si étonnés; ils doubtent

merveilleusement de leur destruction, et ont si grand'crainte que

l'empereur ne les abandonne, qu'ils en pissent en leurs brayes.»

C'était le carnaval; Gaston paraissait oublier; mais, en réalité, il

ne pouvait agir. Dès qu'il eut des renforts, il alla droit aux

Espagnols. Il avait toutes sortes de raisons de combattre, les vivres

lui manquaient; ses chevaux ne trouvaient rien que les jeunes pousses

de saules.

La difficulté était d'obtenir le combat. Des généraux alliés, D.

Cardone, vice-roi de Naples, Pietro Navarro. Prospero Colonna, les

deux Espagnols, voulaient refuser la bataille, aimant mieux que

l'ennemi mourût de faim.

Eux, ils vivaient fort bien dans cette Romagne; les Vénitiens d'une

part, les gens du pape de l'autre, les approvisionnaient; ils

n'avaient hâte de vaincre au profit de Jules II ou de Maximilien.

Celui-ci venait de tourner. La veille du vendredi-saint, une lettre

arrive de l'empereur au chef des lansquenets, Jacob. L'empereur

ordonnait aux capitaines allemands, _et sur leur vie_, qu'ils eussent

à quitter sur-le-champ les Français.

Voilà Jacob embarrassé. Partir la veille d'une affaire décisive!

Démoraliser l'armée par ce départ de cinq mille vieux soldats, des

cinq mille lances à pied qui faisaient toute la stabilité de la

bataille, dans la tactique du temps! C'était assurer la déroute,

faire tuer les Français, les perdre, car ils n'avaient pas moins de

trois ou quatre rivières à repasser pour retrouver les Alpes, et tout

le pays était contre eux.

CHAPITRE X

LA BATAILLE DE RAVENNE.--LE DANGER DE LA FRANCE

1512-1514

La fraternité militaire est chose sainte. La longue communauté de

dangers, d'habitudes, crée un des liens les plus forts qui soient

entre les hommes. Elle était dans le Nord antique une adoption

mutuelle entre guerriers, une sorte de saint mariage. Ici, elle sauva

l'armée.

L'homme le plus populaire était le chevalier Bayard. Chose bien

méritée. On l'a vu tout à l'heure à l'assaut de Brescia. Il ne voulut

jamais que Dumolard montât sans lui. Il avait un autre ami, fort

dévoué, dans cet Allemand Jacob. Étrange ami, qui le voyait beaucoup,

le suivait, se réglait sur lui, mais ne lui parlait pas, ne sachant

point le français, sauf deux mots: «Bonjour, monseigneur.» Le coeur de

ce brave homme hésitait entre deux devoirs. D'une part, il était

Allemand et sujet de l'Empire; de l'autre, soldat du roi de France,

recevant sa solde et mangeant son pain. Il prit son interprète et alla

consulter Bayard. Le chevalier lui dit qu'en effet il était l'homme du

roi; que le roi était riche et saurait le récompenser; qu'il fallait

mettre la lettre dans sa poche et ne la montrer à personne. Mais

d'autres lettres allaient venir sans doute. Gaston n'avait qu'un jour

pour vaincre: les Allemands allaient lui échapper.

Il était devant Ravenne; il essaya d'emporter la ville, pour voir si

l'ennemi endurerait de la voir prendre sous ses yeux. Allemands,

Français, Italiens, les trois nations, séparément, furent lancées à

l'assaut; mais la brèche n'était pas faite, il y avait à peine une

trouée étroite. Les Colonna, qui étaient dedans, la défendirent avec

une vigueur toute romaine. Aux cinquième et sixième assauts, l'armée

se retira.

Les Espagnols étaient en vue, comme un nuage noir, dans un camp

extrêmement fort, entouré de fossés profonds, fermé de pieux, de

madriers, de chariots à lances, sauf un petit passage pour la

cavalerie. Ils étaient tout infanterie, la cavalerie était italienne.

Pour les attaquer, il fallait se mettre entre eux et Ravenne, entre

deux ennemis; il fallait passer le Ronco, torrent contenu par des

digues, et qui, en avril, était assez fort, Gaston le passa au matin,

les Allemands d'abord, sur un pont; nos fantassins de France devaient

passer ensuite. Le capitaine Dumolard dit à ses rustres: «Comment,

compagnons, on dira que ces lansquenets ont passé avant nous!...

J'aimerais mieux avoir perdu un oeil!» Tout chaussé et vêtu, il se

jeta dans l'eau, et les autres après lui. Ils en eurent jusqu'à la

ceinture et arrivèrent avant les Allemands.

Gaston, se promenant à l'aube et, rencontrant des Espagnols, leur

avait dit: «Messieurs, je m'en vais passer l'eau, et je jure Dieu de

ne pas la repasser que le champ ne soit à vous ou à moi.»

Le soleil se levait très-rouge, pour cette grande effusion de sang;

plusieurs en augurèrent que Gaston ou Cardone y resterait. Gaston

était armé, richement, pesamment, avec d'éclatantes broderies aux

armes de Navarre. Seulement, il avait le bras nu jusqu'au coude,

espérant le tremper dans le sang des Espagnols, ses ennemis personnels

et de famille. Il disait en riant aux siens qu'il avait fait ce voeu

pour l'amour de sa mie, qu'il voulait voir comment ils allaient

soutenir l'honneur de sa belle.

Il avait fait raser les digues, qui l'auraient séparé des Espagnols,

et s'était avancé jusqu'à quatre cents pas. On voyait bien de là que

la victoire resterait à ceux qui pourraient se réserver: il s'agissait

d'attendre, de soutenir patiemment ce feu à bout portant. Les ravages

ne pouvaient manquer d'être effroyables à si petite distance. Pietro

fit coucher ses Espagnols à plat ventre, sans point d'honneur

chevaleresque. Les nôtres, au contraire, Français et Allemands,

tinrent à honneur de figurer debout. Notre infanterie eut là une rude

et solennelle entrée sur le champ de bataille. On ne sait ce qu'elle

perdit; mais ses capitaines, lui donnant l'exemple, et tenant ferme au

premier rang, périrent tous: quarante, moins deux!

Le brave Dumolard avait trouvé dans son coeur la noble idée de fêter

le vrai héros de la journée, ce bon Jacob, si fidèle à la France, et

qui avait magnifiquement réhabilité l'honneur de l'Allemagne, sacrifié

par la perfidie de l'empereur. Il fit apporter du vin; tous deux

s'assirent et burent; tous deux, le verre à la main, furent emportés

du même boulet.

N'importe, qu'il soit dit pour les âges à venir que le jour où

l'infanterie française est venue au monde, en ce jour de baptême, la

France communia avec l'Allemagne!

Cette fraternité parut au moment même. Nos fantassins, furieux d'avoir

perdu Dumolard et tous les capitaines, quoique fort mal armés, se

ruèrent aux canons, voulant tuer les Espagnols sur leurs pièces. Ils

furent arrêtés court par une sorte de rempart mobile que Pietro tenait

sur ses chariots. De là, tirés à bout portant, chargés, si malmenés

qu'ils ne s'en seraient jamais tirés sans les Allemands et un corps de

Picards, qui s'avancèrent et les reçurent dans leurs rangs.

Le ravage de l'artillerie n'avait pas été moins terrible sur les

alliés, mais sur les cavaliers, c'est-à-dire sur les Italiens,

trente-trois, dit-on, furent enlevés d'un seul boulet. Ces Italiens

crurent que Pietro, si économe de sang espagnol, les avait placés là

en vue pour périr tous. Colonna n'y tint plus; il se fit ouvrir les

barrières, entraîna la cavalerie, fondit sur nos canons. Les gens

d'armes français, plus forts et fortement montés, vinrent le choquer

en flanc, en tête Ives d'Allègre, vieux soldat de nos guerres, qui

venait de perdre ses deux fils, et qui combattait pour mourir. Il fut

tué, Colonna prisonnier, après une furieuse résistance, les Italiens

détruits. Le vice-roi, Cardone, ne les soutint nullement et se mit en

sûreté.

La bataille durait entre les fantassins. Les Espagnols, en une masse

énorme, serrés, couverts et cuirassés, avec l'épée pointue et le

poignard, soutinrent, sans sourciller, la mouvante forêt des lances

allemandes. On vit alors combien la lance, à pied, est une arme peu

sûre. Le noir petit homme d'Espagne, leste, maigre, filait entre deux

lances; la grande épée du lansquenet ne pouvait pas même se tirer dans

la presse; son corselet de fer lui gardait la poitrine, mais

l'Espagnol le frappait au ventre. Les Allemands étaient fort malmenés,

quand la gendarmerie française tomba au dos, aux flancs des Espagnols,

d'un choc épouvantable. Ils périrent presque tous, et Pietro Navarro

fut pris, ainsi qu'un nombre énorme d'officiers et Jean de Médicis

(Léon X), jeune et gros légat, qui avait eu la prudence de garder son

habit de prêtre.

Des bandes d'Espagnols, parvenues à se dégager, s'en allaient vers

Ravenne, au pas et fièrement; mais il leur fallait suivre une longue

et étroite chaussée. Bayard, qui revenait de la poursuite, avec

quelques gens d'armes, les vit, et voulait les charger. Un seul sort

de la troupe, et lui dit gravement: «Senor, vous voyez bien que vous

n'avez pas assez d'hommes!... Vous avez gagné la bataille, que cela

vous suffise, et laissez-nous aller; car, si nous échappons, c'est par

la volonté de Dieu.» Bayard le crut, et d'autant mieux que son cheval

n'en pouvait plus.

Gaston eût dû en faire autant. Il revenait couvert de sang et de

cervelle humaine. En le voyant, il dit à un Gascon: «Qu'est-ce que

cette bande?--Les Espagnols qui nous ont battus.» Il ne supporta pas

ce mot. Avec quelques cavaliers, il galope vers eux, et il est tiré à

bout portant; il tombe de la chaussée dans l'eau; ils fondent dessus

avec les piques, tranchent les jarrets de son cheval, le percent de

cent coups; il en avait quinze au visage.

En deux mois, il avait pris dix villes et gagné trois batailles. Il

avait eu l'insigne gloire, cet homme de vingt ans, d'attacher son nom

à la grande révolution qui produisit la vraie France, l'infanterie,

sur le théâtre des guerres. Il n'en fut pas indigne; cette révolution,

qui devait amener l'égalité sur les champs de bataille, se trouva

avancée le jour où, ôtant ses souliers, il monta à l'assaut en

va-nu-pieds gascon.

Il mourut: une grande énigme! Cet impétueux général était-il vraiment

un grand homme? Eût-il soutenu son succès comme Bonaparte en 96?

Le temps et la situation n'étaient nullement les mêmes. Bonaparte ne

pouvait que regarder au nord. Tout pour lui était sur l'Adige. Mais

Gaston, en 1512, n'ayant rien à craindre de l'Allemagne, sûr de ses

Allemands fixés par la victoire, devait marcher sur Rome; là était le

grand coup. Il y aurait mis le concile et fait un pape à lui, brisé

Jules II.

Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19) · 第 16 / 24 段