Florence et annuler le pape. Il hausse les épaules en voyant la guerre
à genoux que le pauvre Louis XII essaye de faire à Rome, demandant
grâce chaque fois qu'il hasarde de porter un coup: «Pour mettre un
pape à la raison, il n'est besoin de tant de formes, ni d'appeler
l'empereur. Les rois de France, comme Philippe le Bel, qui ont battu
le pape, l'ont fait mettre par ses propres barons au château
Saint-Ange. Ces barons ne sont pas si morts qu'on ne puisse les
réveiller.» (_Lég._, 9 août 1510.)
Ce qu'on ôtait au pape, il fallait l'ajouter à la Toscane, aux
Florentins. Telle quelle, Florence était encore le coeur de l'Italie,
les bras de Gênes et de Venise. On devait les fortifier.
Gênes, cette ville singulière, qui seule a reproduit l'activité du
Grec antique, combattant seule, ramant seule sur ses flottes, s'était
naturellement usée. Rien d'étonnant si une ville de la force de Gênes,
qui remplit d'elle la Méditerranée, qui fonda un empire dans la mer
Noire, finit par défaillir d'épuisement. Cependant, il y avait là un
riche fonds, une vitalité étonnante dans la race ligurienne. La ville
n'avait plus de marine militaire; mais son personnel admirable de
marine marchande couvrit toujours la côte, comme aujourd'hui. Cela est
indestructible. Les Génois furent, sont et seront les plus hardis
marins du monde. Les Anglais, les Américains, frémissent en les voyant
traverser l'Océan sur une barque de trois ou quatre hommes. Héroïques
par économie, ces vrais fils de la mer font tous les jours des choses
plus hardies que Christophe Colomb.
Économes entre tous les hommes, les Génois avaient eu un merveilleux
moment de générosité; ils avaient accueilli l'appel de Pise, leur
vieille rivale. On avait eu ce spectacle admirable des galères de
Gênes apportant des vivres aux Pisans et nourrissant leurs anciens
ennemis. Ceci, malgré la France, malgré la noblesse génoise dévouée au
roi. Là fut l'étincelle de la guerre civile. Un homme du peuple est
frappé par un noble; le peuple se fait un doge, le teinturier Paul de
Novi, grand coeur, qui accepta le pouvoir dans une lutte sans
espérance. Le roi, pris pour arbitre, n'accepte la révolution qu'à une
condition impossible, que les nobles reprendront les fiefs qui, du
haut des montagnes, dominent Gênes et peuvent l'affamer. Refus. Le roi
se met en marche avec une armée telle qu'il l'eût fallu pour reprendre
le royaume de Naples; il lève la massue de la France pour écraser une
mouche. Ces pauvres marins, chancelant sur terre, ne pouvaient guère
tenir devant de vieux soldats comme Bayard. Le roi entra vêtu
d'abeilles d'or, et la devise: «Le roi des abeilles n'a pas
d'aiguillon.» Il y eut peu de pendus, il est vrai, mais beaucoup
d'outrages, une nouvelle plaie au coeur de l'Italie. L'ingénieux
monarque rendit la force aux nobles, amortissant le peuple, ce héros
de la mer, qui, sur cet élément, aurait amorti Charles-Quint.
La sottise était forte, mais on pouvait en faire une plus grande,
magnifique et splendide, celle de ruiner Venise. Et l'on n'y manqua
pas.
Un conseiller du roi osa pourtant lui dire que Venise était justement
la gardienne du Milanais, la sentinelle de l'Italie contre
l'Allemagne, et demander s'il s'était bien trouvé d'appeler l'étranger
au royaume de Naples.
Tout était résolu d'avance, en famille plutôt qu'en conseil. Il est
incroyable combien cette royauté bourgeoise en trois personnes, Anne,
le cardinal et Louis XII, restait, au point de vue du Moyen âge, dans
la vénération du saint-siége et du saint-empire, hostile aux États
libres. Le roi, comme la reine, avait l'âme d'un propriétaire, et sa
propriété patrimoniale et personnelle était Milan, fief de l'empire;
de coeur, il se sentait le vassal de Maximilien, prêt à servir sous sa
bannière dans une croisade contre les Vénitiens, ces usurpateurs des
droits impériaux et des biens de l'Église.
Le roi, bavard et imprudent, déclamait à tout venant contre Venise.
Celle-ci le savait, et voyait venir l'orage; mais elle se sentait
aussi tellement nécessaire à la France, qu'elle ne put jamais se
persuader que le roi eût la pensée sérieuse de la détruire, encore
moins qu'il réussît à former une ligue de l'Europe contre elle, contre
un État inoffensif qui couvrait la chrétienté à l'Orient, et seul
luttait sur mer avec les Turcs. Donc elle repoussa obstinément les
offres de Maximilien, et resta alliée fidèle de la France qui ameutait
le monde contre elle.
Comment expliquer la persévérance étonnante avec laquelle le roi, de
traité en traité, pendant plusieurs années, allait animant tout le
monde contre Venise, c'est-à-dire pour l'Autriche, à qui Venise
fermait l'Italie? Louis XII n'était point de nature à haïr longtemps.
Sa conduite en ceci ne s'explique que par la ténacité bretonne de la
reine, fixée au mariage autrichien et zélée pour son futur gendre.
Les rois tendaient à devenir une famille, et l'esprit de famille,
très-fort dans la maison d'Autriche, lui gagnait le coeur d'Anne
autant que le souvenir romanesque de Maximilien.
Un mot sur celui-ci et sur sa fille, la bonne couseuse de chemises,
Margot, comme elle s'appelait elle-même, la forte tête de cette
maison, la Flamande rusée qui contribua tant à sa fortune.
Le profond Albert Durer, dans son portrait de Maximilien, l'a buriné
pour l'avenir au complet, et l'histoire n'ajoute pas deux mots au
portrait du maître. Cette grande figure osseuse, fort militaire, d'un
nez monumental, est un don Quichotte sans naïveté. Le front est pauvre
comme l'âpre rocher du Tyrol que l'on voit dans le fond; aux corniches
des précipices errent les chamois, que Max mettait toute sa gloire à
atteindre. Il était chasseur avant tout, et secondairement empereur;
il eut la jambe du cerf et la cervelle aussi. Toute sa vie fut une
course, un _hallali_ perpétuel. On le voyait, mystérieux, courir d'un
bout de l'Europe à l'autre, gardant d'autant mieux son secret qu'il ne
le savait pas lui-même. Du reste, les coudes percés, toujours
nécessiteux autant que prodigue, jetant le peu qui lui venait, puis
mendiant sans honte au nom de l'Empire. On le vit, à la fin, gagnant
sa vie comme condottiere, dans le camp des Anglais, empereur à cent
écus par jour.
Qui le poussait ainsi de tous côtés? le démon de vertige qui pousse le
chasseur tyrolien? l'affront continuel d'un César demandant des
millions pour recevoir des liards? ou, mieux encore, l'agitation
fébrile que sa monstrueuse origine lui mettait dans le sang?
Autrichien-Anglo-Portugais, il était croisé de toutes les races de
l'Europe. Ces mariages de rois, tellement discordants, étaient
très-propres à faire des fous.
Il fit en toute sa vie une chose de bon sens, ce fut de quitter
définitivement les Pays-Bas, où sa nature était antipathique, et de
les confier à sa fille Marguerite.
Celle-ci est le vrai grand homme de la famille, et, selon moi, le
fondateur de la maison d'Autriche, la racine et l'exemple de cette
médiocrité forte, rusée, patiente, qui a caractérisé cette maison avec
un équilibre de qualités extraordinaires, qui l'a rendue si propre à
réussir, à concilier l'inconciliable, à exploiter surtout l'entr'acte
du XVIe siècle à la Révolution française. Cette maison de génie moyen
a dû primer, avec la non moins médiocre maison de Bourbon, dans la
période diplomatique, long jour crépusculaire entre ces deux éclairs:
Renaissance et Révolution. Nos frères avaient des noms
très-significatifs pour les mauvais mystères d'alors, pour cette
politique de famille et d'alcôve; cela s'appelait les _intérêts des
princes_ et _l'intrigue des cabinets_.
De bonne heure Marguerite jeta sa poésie et se fit Margot la Flamande,
la simple et bonne femme[22]. Enfant, elle avait été élevée chez nous
comme petite femme de Charles VIII enfant. Renvoyée, à sa grande
douleur, elle en resta la mortelle ennemie de la France. Elle épousa
l'infant d'Espagne, qui mourut; puis le beau Philibert de Savoie,
qu'elle aima éperdument, et qui mourut; elle a bâti une église de
trente millions sur son tombeau. Elle fut dès ce jour un homme, et
telle elle est restée. Avare pour son église, joujou prodigieux de
sculpture, où travaillèrent de longues années les grands sculpteurs de
l'Europe. Sauf cette part, faite au roman du coeur, et cette avarice
pour l'art, qui lui fit faire en Flandre d'étonnantes collections,
elle fut toute aux affaires de famille, au ménage, faisant à la fois
des confitures pour son père et la ligue de Cambrai.
[Note 22: La lecture attentive de ses lettres dans les collections de
Godefroy, de M. Leglay et de M. Vanderberg, fait voir (ce que les
chroniques cachent parfaitement) que Marguerite tient le fil de
l'intrigue européenne, et que le centre des affaires est Bruxelles.
Voir aussi ses biographes, MM. Leglay, Altmeyer, Baux (pour son église
de Brou), etc.]
Cette bonne femme a tramé trois choses qui restent attachées à son
nom:
Elle berça, endormit, énerva le lion belge, entre l'époque des guerres
de communes et des guerres religieuses;
Elle acheta l'Empire pour Charles-Quint, trafiqua des âmes et des
voix, trempa sans hésiter ses blanches mains dans cette cuisine;
Elle avilit la France par les deux traités de Cambrai (1508, 1530),
obtenant d'elle sa honte et sa ruine, l'Italie livrée par la France à
l'Autriche. Tout cela bonnement, en devisant amicalement et comme
entre parents. Le fil filé par elle fut à deux fins, un lien pour les
rois, un lacet pour les peuples, dont l'Italie fut étranglée; la
France et l'Allemagne, liées d'un bras, ne se battirent plus que de
l'autre.
Elle est, nous le répétons, le vénérable fondateur et de la maison
d'Autriche et de la diplomatie;--elle est la tante, la nourrice de
Charles-Quint, élevé sous sa jupe, à Bruxelles, et par elle devenu
l'homme complet, équilibré de toute instruction et de toute langue, de
flegme et d'ardeur, de dévotion politique, qui devait exploiter la
vieille religion contre la Renaissance.
Le traité de Cambrai fut manipulé à huis clos de cette main fine et de
la grosse main d'Amboise. On était sûr de tous les rois; on savait
bien qu'une fois la chasse ouverte sur cette proie de Venise, ils
courraient tous à la curée. Grands et petits, voisins ou éloignés,
tous coururent en effet. L'Angleterre, la Hongrie, se déclarèrent
aussi bien que l'Espagne; les dogues aussi bien que les lions, les
principicules de Savoie, de Ferrare, de Mantoue.
Il y avait, en effet, de grands pardons à gagner, la guerre étant
sacrée, _pour préparer celle des infidèles_, et contre _les infidèles
eux-mêmes, les Vénitiens_, voleurs de biens d'église. La chose étant
posée ainsi par cette déliée Marguerite, l'Autriche-Espagne était à
même de s'en tirer le lendemain, dès qu'elle aurait les mains garnies,
et de tourner contre la France. Il était facile à prévoir, dans cette
guerre _pour le pape_, que le pape serait bientôt satisfait, que les
Vénitiens se hâteraient de lui rendre ses deux ou trois places. Pape,
Autriche et Espagne, tous allaient retomber sur Louis XII. La ligue de
Cambrai contre Venise contenait en puissance _la sainte ligue_ contre
la France. Savant tissu, en vérité, ingénieuse tapisserie flamande,
plus belle encore à l'envers qu'à l'endroit.
Qu'était en réalité cette Venise, dernière force de l'Italie? Une
ville, un empire, une création d'art unique, qui se maintenait par un
grand art, gouvernement oriental qu'il faut juger par les difficultés
infinies qu'il avait, étant si petit et si grand, et obligé de faire
marcher d'ensemble le bizarre attelage de vingt races diverses. Ce
prodige ne s'opérait que par une direction infiniment forte autant que
sage, d'une action discrète et rapide, qui ne répugnait pas aux moyens
turcs. Toutefois, quand on a pénétré le mystère de terreur, on a vu
que les ténèbres dont s'enveloppait ce gouvernement et qui faisaient
sa force l'avaient calomnié. L'ombre avait effrayé, mais on a trouvé
peu de sang. Les prisons d'État de Venise étaient si peu de chose,
qu'il faut bien juger, à les voir, qu'elles n'ont guère eu de
prisonniers. Qu'est-ce, grand Dieu! que les _plombs_ et les _puits_
dont on parle toujours, en comparaison des Bastille, des Spielberg,
des Cronstadt, dont les rois ont couvert l'Europe?
Il y a, au reste, une chose qui répond à tout: c'est que ce
gouvernement, infiniment meilleur que ceux qu'il avait remplacés, fut
partout regretté et défendu du peuple qui se fit tuer pour le drapeau
de Saint-Marc et parvint à le relever.
Tous les penseurs du siècle, les Commines, les Machiavel, que dis-je?
l'ami de Montaigne, le jeune La Boétie, plein de l'antiquité
républicaine, disent tous que Venise était le meilleur des
gouvernements du XVIe siècle.
Il y avait trois choses grandes à Venise et uniques: un gouvernement
d'abord, sérieux, économe; ni cour, ni volerie, ni
favoris;--gouvernement qui nourrissait son peuple, ouvrant à son
commerce, à sa libre industrie, d'immenses débouchés;--gouvernement
enfin très-ferme contre Rome et libéral pour les choses de la pensée,
abritant les libres penseurs, presque autant que fit la Hollande. Où
était l'imprimerie libre, la vraie presse? D'où pouvait-on élever une
voix d'homme dans la publicité européenne? De deux villes, de Venise
et de Bâle. Le Voltaire de l'époque, Érasme, se partagea entre elles.
Les saintes imprimeries des Alde et des Froben ont été la lumière du
monde. Cette révolution, lancée par Guttenberg par le massif in-folio,
n'eut son complément qu'à Venise, vers 1500, lorsque Alde quitta le
format des savants et répandit l'in-8º[23], père des petits formats,
des livres et des pamphlets rapides, légions innombrables des esprits
invisibles qui filèrent dans la nuit, créant, sous les yeux mêmes des
tyrans, la circulation de la liberté.
[Note 23: J'avais écrit ceci d'après l'autorité de M. Nodier. M.
Firmin Didot ne s'est point expliqué sur ce point dans son bel et
savant article _Typographie_ (Encyclopédie). Consulté par nous, il
nous a assuré avoir vu des livres de prières et autres imprimés dans
le format in-8º peu après la découverte de l'imprimerie. Cependant il
croit qu'en effet l'in-8º n'est devenu d'un usage populaire qu'après
1500, par les publications de Venise et de Bâle. C'est aussi l'opinion
de MM. Magnin, Ravenel et Taillandier, excellents juges en cette
matière.]
Sombres rues de Venise, passages étroits de ses canaux, noires
gondoles qui les parcourent, voilà le saint nid d'alcyons qui, au
milieu des mers, couva la pensée libre. Et qui ne verrait avec
attendrissement cette place de Saint-Marc où les innombrables
pigeons, mêlés aux promeneurs, témoignent de la douceur italienne?
Elle fut, cette place, le premier salon de la terre, salon du genre
humain où tous les peuples ont causé, où l'Asie parla à l'Europe par
la voix de Marco Polo, où, dans ces âges difficiles, antérieurs à la
presse, l'humanité put tranquillement communiquer avec elle-même, où
le globe eut alors son cerveau, son _sensorium_, la première
conscience de soi.
Le plus sacré devoir d'un roi de France, d'un duc de Milan, était
non-seulement de garder, de défendre Venise, mais, par sa constante
amitié, d'influer heureusement sur elle, de la seconder en Orient, et
de la détourner des fausses directions où sa politique s'égarait
alors. Découragée par les succès des Turcs qui venaient de lui prendre
Lépante, Leucade et autres places, elle se retournait vers l'Italie, y
devenait conquérante, y faisant de petites acquisitions qui mettaient
tout le monde contre elle. Elle était menacée de la plus redoutable
révolution commerciale. Les Portugais avaient trouvé la route des
Indes et en rapportaient les produits. L'Espagne allait lui fermer
tous ses ports par des droits excessifs, et ceux de l'Afrique, autant
qu'elle pouvait. Au premier mal il y avait un remède, une étroite
union avec les maîtres de l'Égypte, quels qu'ils fussent. L'alliance
des Turcs qu'eut bientôt la France, l'intimité de nos ambassadeurs
avec les renégats qui gouvernaient Constantinople, devaient conserver
à Venise la voie courte, naturelle, de l'Orient, celle de l'isthme de
Suez. Par là Venise aurait vécu; l'Italie eût gardé sa défense contre
l'Allemagne.
C'était un tel crime de toucher à Venise, qu'au moment de porter le
coup, Jules II, qui avait le coeur italien, en sentit un remords,
hésita et dit tout aux envoyés de Venise; mais ils ne crurent pas le
danger réel?
Louis XII, cependant, a passé les Alpes en personne. L'orage se
déclare de tous côtés. Venise ne s'étonne pas. Elle avait rassemblé
une très-bonne armée, de Grecs et d'Italiens, la fleur des Romagnols.
Elle choisit deux bons généraux, à tort; il n'en eût fallu qu'un;
c'étaient deux Orsini, célèbres condottieri de la campagne de Rome:
l'un, brave et vieux et refroidi par l'âge, l'illustre Pitigliano,
l'autre, bâtard de la même maison, le vaillant Alviano, qui venait,
par une campagne heureuse, de fermer le passage aux Allemands et de
faire reculer le drapeau de l'Empire. Ce succès avait consolé le coeur
ému des Italiens; il prouvait, contre l'injure ordinaire des barbares,
que l'antique vertu se retrouvait toujours chez les fils des
conquérants du monde. Les moindres succès en ce genre étaient
avidement saisis et relevés; de grands duels, de douze contre douze,
avaient eu lieu dans le royaume de Naples, d'Italiens contre Français
ou contre Espagnols, toujours à la gloire des premiers. Mais ici,
c'était tout un peuple, la Romagne qui, pour Venise, portait le
drapeau italien; les brisighella romagnols, aux casaques rouges et
blanches, juraient de relever la nation. Ils l'auraient fait, si cette
armée de lions n'eût été mise en laisse par le vieux sénat de Venise;
il eut peur de sa propre armée, de son esprit aventureux, du bouillant
Alviano, et le subordonna au septuagénaire. En les voyant au-devant
de l'ennemi, on leur recommandait de ne pas compromettre l'unique
armée de la république, de sorte que, par une manoeuvre bizarre, cette
armée n'avançait que pour reculer sans se battre.
Alviano avait trouvé des positions admirables le long de l'Adda; il
espérait combattre, malgré Venise, et laissait les Français construire
des ponts. La difficulté était d'entraîner le vieux collègue qui avait
le mot du Sénat. Ce mot était _retraite_. Donc Pitigliano se retirait
toujours, laissant traîner Alviano derrière; finalement, les Français
passent; Alviano avertit son collègue qui n'y veut croire et continue
sa route. Alviano est écrasé avec ses Romagnols qui se font tous tuer;
il aurait voulu l'être, mais, blessé au visage, il eut le malheur
d'être pris.
La victoire adoucit les coeurs communément. Le contraire arriva. Le
roi était maladif et aigri; il en voulait aux Vénitiens, de quoi?
d'être une république? ou indociles au pape? Il ne le savait pas bien,
et les haïssait d'autant plus. Ses deux maîtres, sa femme et son
ministre, en voulaient à Venise, elle par dévotion au pape, l'autre
par mauvaise humeur depuis son grand échec de Rome. Quoi qu'il en
soit, la route du roi fut marquée par les supplices; toute garnison
qui l'arrêta une heure fut mise à mort, les soldats passés à l'épée,
les commandants pendus. Sa Majesté ne devait trouver nul obstacle.
Il est triste de lire dans la chronique de Bayard et ailleurs les
gorges chaudes qu'on faisait de ces exécutions, de voir «ces rustres
essayer d'emporter les créneaux au cou.» Le roi faisait le fort et
affectait d'en rire. Deux ans encore après, apprenant que son général,
Chaumont, avait massacré une ville, il disait en riant devant
Machiavel: «On m'a dit méchant homme; maintenant c'est au tour de
Chaumont!»
La guerre devenait laide, sauvage, furieuse sans cause de fureur. À
Vicence, la population épouvantée avait pris asile dans une grotte
immense qui est près de la ville. Il y avait six mille âmes, gens de
toutes classes, beaucoup même de gentilshommes et de dames avec leurs
enfants, qui craignaient les derniers outrages et n'avaient osé
attendre l'ennemi. Les bandes d'aventuriers y vinrent, et, n'y pouvant
entrer, ils apportèrent du bois, de la paille, et y mirent le feu. Là,
il y eut une scène effroyable entre les enfermés. Les gentilshommes et
les dames voulaient sortir, espérant se racheter, mais les autres leur
mirent l'épée à la gorge et dirent: «Vous mourrez avec nous!» Une
fumée horrible remplissait tout, on ne respirait plus; tous se
tordaient dans d'horribles convulsions. Tout fut fini bientôt, et l'on
entra. Les victimes n'avaient pas brûlé, elles étaient entières, sauf
quelques femmes grosses, à qui on voyait des enfants morts qui
pendaient des entrailles. Les capitaines furent indignés, et Bayard,
tout le jour, chercha les scélérats qui avaient fait le coup; au
hasard on en saisit deux, gens déjà repris de justice; l'un n'avait
pas d'oreilles, l'autre n'en avait qu'une. Le prévôt du camp les mena
à la grotte; Bayard, qui ne lâcha pas prise, pour en être plus sûr,
les fit pendre par son bourreau. Pendant l'exécution, on vit avec
horreur sortir encore un mort de cette cave, mort du moins de visage;
c'était un garçon de quinze ans, tout jaune de fumée; il avait trouvé
une fente et un peu d'air pour respirer. Ce fut lui qui raconta tout.
Chose curieuse! ce crime est revendiqué par deux nations. Nous avons
suivi le récit français. Mais les Allemands assurent que la chose fut
ordonnée par le prince d'Anhalt, général de l'empereur.
Quels qu'étaient les coupables, on comprend l'horreur qu'une telle
invasion inspira et le mouvement populaire qui se manifesta pour
Venise. Elle avait tout perdu; elle était revenue à son âge primitif,
à son étroit berceau; son empire, c'était la lagune, et les boulets
français y arrivaient déjà. Elle prit ce moment pour proclamer cette
résolution romaine, hardie et généreuse: Qu'elle voulait épargner aux
villes les calamités de la guerre, les déliait de leurs serments, les
laissait libres. L'usage qu'elles firent de cette liberté, ce fut de
relever le drapeau de Saint-Marc. À Trévise, un cordonnier, nommé
Caligaro, sort le drapeau de sa maison, et fait rentrer les Vénitiens
à Padoue; les nombreux paysans réfugiés dans la ville s'unirent avec
le peuple, et les nobles seuls furent pour l'empereur. À la faveur des
foins, qui entraient par longues files de charrettes, ils mirent
dedans les troupes de Venise; et il en fut de même, un peu plus tard,
à Brescia.
Au siége de Padoue, l'empereur eut la plus forte armée qu'on eût vue
depuis des siècles: cent mille hommes, Allemands, Français, Italiens,
l'armée du roi, du pape et de l'Espagne. La ville eut un accord
sublime, et les assiégeants, neutralisés par leurs divisions,
finirent par s'éloigner. Ce qu'on avait pu prévoir arriva; Ferdinand,
reprenant ses villes, Jules II les siennes, ils rentrèrent dans leur
rôle naturel, celui d'ennemis de la France.
Qu'avait fait celle-ci? une seule chose: elle avait transféré la
primatie de l'Italie, des Vénitiens au pape, de ses amis à son ennemi.
Ceux-ci sortaient ruinés de cette lutte, mais admirables et grands.
Les populations italiennes avaient montré pour eux tous les genres
d'héroïsme, les Brisighella celui des batailles, et de même Brescia,
Padoue. Les Vénitiens avaient été tels qu'en 1849, héroïques de
patience. Que comparer au dernier siége, où le dernier écu, la
dernière balle, le dernier pain, finirent le même jour! Tout cela
enduré sans murmure! «Et encore, nous disait Manin, si nous eussions
appris une victoire de Hongrie, ce peuple eût mangé, sans mot dire,
les briques de nos quais et les pierres de Saint-Marc.»
CHAPITRE IX
LA PUNITION DE LA FRANCE.--LIGUE SAINTE CONTRE ELLE
1510-1512
La perfidie tant reprochée aux Italiens par leurs vainqueurs avait été
égalée par l'Espagnol dans la surprise du royaume de Naples. Celle de
l'Espagne fut égalée, surpassée par l'Autriche, par l'empereur
Maximilien et son Égérie, Marguerite.