La croisade du roi catholique et du roi très-chrétien contre l'_ami

des Turcs_, Frédéric II de Naples, ne pouvait pas manquer de réussir.

Frédéric lui-même appelait les armées de son bon cousin Ferdinand.

Elles étaient toutes prêtes, déjà dans l'Adriatique, sous prétexte de

la guerre des Turcs. Gonzalve, le grand capitaine, joua très-bien son

petit rôle. Frédéric ayant quelques doutes, il jura, protesta et

parvint à le rassurer, occupa toutes ses places. Mais les Français

arrivent, le tour est fait; Gonzalve s'en tire avec un _distinguo_:

celui qui a juré, c'était l'homme du roi d'Espagne, et non Gonzalve;

et le roi n'est pas engagé non plus par un serment fait sans son aveu.

Le fils de Frédéric gardait encore une place; Gonzalve s'en empara en

jurant sur l'hostie la liberté du prince, qu'il fit arrêter aussitôt.

Cette conquête si facile, nous la souillâmes par un grand massacre à

Capoue; toutes les femmes furent violées, moins quarante, que notre

ami César se réserva et envoya à Rome, pour amuser la cour dans la

fête qui se préparait. Fête splendide pour un honneur inespéré que

recevaient les Borgia. Cette Lucrèce, à qui il avait tué son amant

préféré (son frère), et dont il étrangla le mari, il la dédommageait

en la mariant à l'héritier de Ferrare. La maison d'Este, si fière, qui

ne s'alliait guère qu'aux rois, avait ambitionné l'alliance des

bâtards d'Alexandre VI, l'ex-avocat de Valence. Elle voyait César

venir à elle, et elle était instruite, par l'atroce tragédie du jeune

Astorre (et de tant d'autres), de ce qu'elle avait à attendre.

Le 4 septembre 1501, Lucrèce, veuve de trois mois d'un homme

assassiné, quitta le deuil, et cavalcada par la ville avec Alfonse de

Ferrare jusqu'à Saint-Jean de Latran. Le coup d'oeil était magnifique.

Deux cents dames de Rome, superbement montées, chacune escortée à sa

gauche d'un brillant chevalier, ayant l'aspect d'autant de reines,

chevauchaient gravement derrière l'idole, que son père et ses frères,

sur un balcon, couvaient des yeux. D'étranges fêtes suivirent, et qui

purent quelque peu étonner le prince étranger. Une fois, César Borgia,

pour faire preuve d'adresse et de force, faisait venir après souper

six pauvres diables qui devaient périr (_gladiandi_). Comment?

pourquoi? on ne le sait. Amenés dans la cour, sous le balcon du pape,

devant le père de la chrétienté et la belle Lucrèce, devant les

seigneurs étrangers, César, élégamment vêtu, vous les perçait de

flèches. Leur peur, leurs cris, leur triste mine et leurs contorsions,

amusaient la noble assemblée.

Généralement le pape aimait mieux des combats d'amour, des pastorales

obscènes copiées des priapées antiques, qui réveillaient un peu ses

sens. Le banquet de noces, on l'assure, servi par des femmes nues,

finit par des luttes effrénées, où l'impudeur recevait ses couronnes

des mains mêmes de la fiancée.

Le côté sérieux de la chose, c'est que, désormais sûr du côté de

Ferrare, César fut plus libre d'agir. Il prit Urbin et il ne lui en

coûta qu'une lettre. Il écrit au duc, en ami, de lui prêter son

artillerie; le duc la prête, et Borgia entre chez lui, conquérant sans

combat. Pendant ce temps ses capitaines soulevaient Arezzo. C'était le

faubourg de Florence, pour ainsi dire. Elle pousse des cris, elle

envoie se plaindre à Asti, où était Louis XII. Mais César lui-même y

arrive, masqué et déguisé; il avait traversé moitié de l'Italie.

Complète fut sa justification. Comment l'accusait-on, et que

pouvait-il faire si Arezzo s'était proclamé libre? il s'en lavait les

mains. Amboise fit semblant de le croire, et le fit croire à Louis

XII.

Une ligue se formait cependant contre Borgia, celle de ses propres

capitaines, qui voulaient être indépendants. Venise saisit ce moment,

l'accuse auprès du roi; Venise, chose nouvelle, invoque la morale,

l'humanité. Le roi répond brutalement que si Venise bouge, il la

traitera en ennemie. Grande terreur pour la république. Borgia,

autorisé à ce point, ne tentera-t-il pas un coup de main? Chaque nuit,

les recteurs de la ville vont eux-mêmes, en gondoles, faire des rondes

et visiter les postes des lagunes.

Pour Florence, non moins effrayée, mais n'osant même se mettre en

garde, elle se contenta d'observer Borgia, plaçant auprès de lui un

agent agréable, d'esprit très-vif, qui pouvait l'amuser, le faire

parler, le deviner; homme sans conséquence, du reste, agent tout

inférieur, à dix écus par mois. César sentit l'importance réelle de

l'homme; il fut charmant pour lui, confiant, familier. Il affecta de

lui tout dire, d'exposer ses projets, de le prendre à témoin de sa

fine politique, de l'en faire juge. Entre Italiens, c'est-à-dire entre

artistes, le succès est moins précieux encore que l'art même du

succès, le mérite de l'imbroglio, l'ingénieuse conduite de l'intrigue.

Venu pour observer et surprendre l'intime pensée de Borgia, l'homme

fut pris lui-même, et devint partial pour un seigneur si confiant. Il

lui arriva, comme il arrive aux grands esprits (l'agent était

Machiavel), de prêter sa grandeur, sa poésie, sa subtilité, aux

révélations, fausses ou vraies, dont le fourbe l'amusait, sans le

satisfaire jamais entièrement. Il lui levait un coin du voile,

Machiavel complétait le tableau. Plus tard, de ces souvenirs,

complétés par sa forte imagination, il a fait un tout grandiose, le

poème imposant et complet du grand scélérat politique.

Heureuse et rare fortune d'avoir pu s'acquérir ainsi ce pauvre

subalterne, qui devait à son gré distribuer l'immortalité.

L'avantage que l'homme d'esprit eut sur l'homme de génie, l'illusion

qu'il lui fit d'abord, tinrent en grande partie à certains effets de

surprise, à ces coups de partie qui font crier au spectateur: _Bien

joué!_

Mais, si les dés étaient pipés? et ils l'étaient. César jouait une

partie sûre, ayant le coffre de l'Église et la France derrière lui,

même le peuple, en lui sacrifiant quelques hommes haïs.

«Ramiro d'Orco, qui était l'un des plus accrédités dans cette cour,

est arrivé hier de Pesaro et a été enfermé sur-le-champ au fond d'une

tour, par ordre du duc, qui pourrait bien le sacrifier aux gens de ce

pays, qui désirent ardemment sa perte... Je vous conjure de m'envoyer

des secours pour vivre. Si le duc se remettait en route, je ne saurais

où aller, n'ayant point d'argent... On a trouvé ce matin sur la place

le corps de Ramiro divisé en deux parties. Il y est encore, et le

peuple entier a pu le voir. On ne sait pas la cause de sa mort. Votre

courrier m'a remis vingt-cinq ducats d'or et seize aunes de damas

noir.»

Ce Ramiro était l'instrument détesté des cruautés de Borgia; sa mort

mit dans la joie toute la Romagne. Ses capitaines révoltés se

rallièrent à lui, se fièrent à sa parole jusqu'à venir le trouver. Ils

conservaient pourtant de l'inquiétude, et ils n'en vinrent pas moins,

comme fascinés par le serpent. Borgia les fit étrangler, de quoi toute

la contrée lui sut un gré infini. Machiavel conte la chose avec une

admiration contenue, mais réelle et sentie.

Un de ces étranglés, Orsini, avait pour frère un cardinal. Le pape

l'eut de même, et il n'en coûta qu'un serment. Le cardinal et ses

parents signèrent sous la menace l'abandon de leurs forteresses. Mais

le cardinal était riche. Le vieux pape voulait cette proie. Il avait

saisi sa maison, fait apporter ses meubles. En étudiant les livres de

comptes du cardinal, il trouva qu'il avait une créance anonyme de deux

mille ducats, et vit qu'il avait acheté une grosse perle qui ne se

retrouvait point. Il ordonna qu'on fermât la porte à sa mère, qui lui

apportait à manger, et déclara qu'il ne mangerait plus.

La mère paya aussitôt les deux mille ducats, et la maîtresse du

prélat, prenant des habits d'homme, vint apporter la perle. Le pape

laissa passer alors la nourriture, mais auparavant il lui avait fait

donner à boire pour toute l'éternité. Il disait le même jour aux

cardinaux: «Je l'ai bien recommandé aux médecins.» Le maître des

cérémonies, notre Burchard, s'abstint discrètement de se mêler de

l'enterrement. «Jamais, dit ce bon Allemand, je n'ai voulu en savoir

plus que je ne dois.»

Ces Orsini étaient des protégés de la France. Les Borgia commençaient

à nous ménager peu. Nos affaires allaient mal dans le royaume de

Naples. Nous fûmes battus à la Cérignola. César, sans perdre de temps,

négociait avec l'Espagne. Si pourtant nous voulions son amitié, nous

la pouvions avoir encore en lui sacrifiant la Toscane. Louis XII

ouvrait enfin les yeux sur cet ami, mais tard. Il essayait ce qu'il

eût dû faire tout d'abord, une fédération de villes; l'obstacle était

la jalousie de Sienne et de Florence, l'acharnement de celle-ci sur

Pise. La Toscane eût péri certainement par Borgia, sans la mort subite

d'Alexandre VI (18 août 1503).

Le père et le fils avaient coutume, quand ils avaient besoin d'argent,

d'expédier un cardinal; cette fois, l'échanson fut gagné; on se

trompa: la drogue fut divisée en trois. Le pape but et fut foudroyé;

le fils et le cardinal tombèrent aussi, mais ne furent que malades.

Alexandre VI, horrible et tout noir, fut porté à Saint-Pierre, où le

peuple, avec une indicible joie, courut voir cette charogne. César,

sans connaissance, est porté au Vatican. Voilà le cas qu'il n'avait

pas prévu, lui, jeune et bien portant, celui où il serait frappé en

même temps que son père. Ses ennemis rentrent à grand bruit dans Rome,

battent et dispersent ses troupes. Fabio Orsini, ayant eu le bonheur

de trouver et tuer un Borgia, se délecta à laver ses mains dans son

sang et s'en rinça la bouche.

Borgia, en s'éveillant, s'informe de ses cardinaux espagnols.

Ils avaient trop d'esprit pour se lier à la fortune d'un homme si haï.

Comment voteraient-ils? L'armée d'Espagne était loin, et celle de

France près.

Cela semblait porter à la tiare le cardinal d'Amboise. Celui-ci touche

enfin à ce but désiré, auquel il a tant sacrifié. Il retient notre

armée déjà fort en retard.

Louis XII s'était laissé amuser par un traité qui eût donné Naples à

sa fille, en la mariant au petit-fils de Ferdinand. Gonzalve se moqua

du traité.

L'armée partit en plein été, au risque d'arriver dans les pluies de

l'automne. Et le voilà encore à attendre sous les murs de Rome.

Tard, bien tard, les cardinaux persuadent Amboise que sa nomination

est sûre, et que, pour son honneur, il doit la laisser libre, laisser

partir l'armée.

Cette armée, noyée dans les pluies, succombe au Garigliano; nous

perdons tout. Amboise échoue comme son maître.

Tous les cardinaux l'abandonnent; ils nommeront cependant un ami du

parti français, le vieux Julien de la Rovère. Amboise se résigne, lui

donne ses voix; autant en fait César pour celles qui lui restent

fidèles; il a promesse de rester général de l'Église. Une élection

unanime porte au pontificat, sur la recommandation des Français et des

Espagnols, Jules II, un vrai pape italien, bien décidé à chasser les

uns et les autres.

Ce pape, caractère âpre, violent, colérique, n'était pas sans

élévation. Il se montra fidèle, reconnaissant. Les Français fugitifs,

après leur malheureuse défaite, trouvèrent chez lui des secours. Son

ennemi, l'ancien ennemi de sa famille, César Borgia, qui avait aidé à

son élection, fut ménagé par lui. Il le protégea même contre les

vengeances, lui donna un logement sûr au Vatican, mais il ne commit

pas l'imprudence de le faire général de l'Église.

Il savait qu'il avait gardé un parti en Romagne et n'en était pas

fâché, craignant par-dessus tout l'invasion des Vénitiens qu'un autre

parti appelait.

Borgia se perdit lui-même en disant fort imprudemment que, si on le

poussait, il pourrait bien ouvrir lui-même ses forteresses aux

Vénitiens. Le pape, qui l'avait engagé à passer en Romagne, réfléchit

qu'après tout on ne pouvait se fier à un tel homme. Il lui fit dire au

port d'Ostie, où il était déjà embarqué, de signer l'ordre aux

commandants d'ouvrir les forteresses aux troupes de l'Église.

Il refusa. On l'arrêta et on le ramena au Vatican. Il obéit alors,

donna l'ordre, en avertissant sous main qu'on n'en tînt compte. Le

pape se fâcha et le jeta dans un cachot. Cela lui arracha un ordre

sérieux et qui fut efficace.

Cependant il s'était ménagé sous main un sauf-conduit de Gonzalve.

Libre, il alla à Naples, où le grand capitaine le reçut avec toute

sorte de respect et de baisemain. Mais, s'étant assuré des intentions

de son maître, après une entrevue pleine d'effusion et d'amitié,

Gonzalve fit lier son grand ami et le dépêcha en Espagne, où il

trouva pour résidence l'_in pace_ d'une forteresse.

Échappé peu après et guerroyant pour Jean d'Albret, l'aventurier

périt au coin d'un bois.

CHAPITRE VIII

LA FRANCE PORTE LE DERNIER COUP À L'ITALIE--LIGUE DE CAMBRAI

1504-1509

Le lecteur demandera pourquoi, abrégeant tant de faits importants,

nous avons fait en grand détail l'histoire d'un Borgia. C'est que

malheureusement cette histoire donne celle de la réputation de la

France et de l'opinion qu'on prit de nous en Italie.

Les Italiens subirent les Espagnols, les Suisses, les Allemands; ils

portèrent, tête basse et sans plainte, leur brutalité, comme chose

fatale. Mais ils haïrent la France. Et l'on vit en 1509 les paysans

des États vénitiens se faire pendre en grand nombre plutôt que de

crier: Vive le roi!

Pourquoi? Pour trois raisons justes et légitimes:

D'abord, nous vînmes prédits, proclamés par un saint, par la voix même

du peuple, comme les libérateurs de l'Italie, les exécuteurs

irréprochables de la justice de Dieu. On nous promit aux bons comme

amis et consolateurs, et comme punition aux méchants. Qu'arriva-t-il,

dès la Toscane, au passage de Charles VIII? Les nôtres vinrent à

Florence l'épée nue et la bourse vide, rançonnant ce peuple

d'enthousiastes qui nous chantaient des hymnes; ils escomptèrent, pour

trente deniers, l'amour et la religion.

L'affaire de Pise cependant, l'intervention chaleureuse de notre armée

dans les vieilles infortunes de l'Italie, le bon coeur et l'honnêteté

des d'Aubigny, des Yves, des Bayard et des la Palice, réclamaient fort

pour nous. Qu'advint-il quand on vit nos meilleurs capitaines attachés

en Romagne à César Borgia? quand les peuples qui regardaient si le

drapeau sauveur leur revenait des Alpes le virent, porté par Borgia,

briser les dernières résistances qui arrêtaient la bête de proie, lui

préparer des meurtres et garnir son charnier de morts?

Borgia ne pouvait durer; on espérait encore. Mais la France ne s'en

tint pas là: elle fonda solidement l'étranger en Italie, mettant

l'Espagnol à Naples par le traité de Grenade, le Suisse au pied du

Saint-Gothard, et elle voulait mettre l'Allemagne dans l'État de

Venise, donner à la maison d'Autriche la grande porte des Alpes

(Trente et Vérone, la ligne de l'Adige), réaliser déjà contre

elle-même l'erreur de Campo Formio.

Nous ne prîmes pas seuls, nous appelâmes le monde à prendre. Nous

livrâmes toutes les entrées de l'Italie, nous rasâmes ses murs et ses

barrières. Une force y restait: Venise; nous liguâmes l'Europe pour

l'anéantir.

Imprévoyance singulière! Les politiques d'alors craignent Venise,

s'épouvantent pour deux ou trois places qu'elle vient de prendre. Ils

s'inquiètent des Suisses, croyant les voir déjà renouveler les

migrations barbares, et ils ne voient pas un bien autre péril, un fait

énorme et gigantesque qui se prépare, non pas secrètement, mais réglé

et fixé, écrit dans les traités, accompli d'avance par la force des

actes; à savoir: la grandeur de la maison d'Autriche, la moitié de

l'Europe centralisée déjà dans le berceau de Charles-Quint.

Le monde, sans s'en apercevoir, par une suite de mariages et d'actes

pacifiques, a conçu, porte en lui, un monstre de puissance qui voudra

l'empire de la terre! un monstre d'interminables guerres, guerroyant

deux cents ans pour se faire et pour se défaire, cent ans pour l'un,

cent ans pour l'autre. Monstre de guerre civile qui, soixante ans

durant au XVIe siècle, trente ans au XVIIe, secouera au sein de la

France, de l'Écosse, de l'Allemagne, la flamme des haines religieuses,

des incendies et des bûchers.

Ce fatal et funeste enfant, où vont converger tous ces fruits de

l'incarnation monarchique, est né en 1500.

Fils de Philippe le Beau, c'est-à-dire arrière-petit-fils de Charles

le Téméraire, il va reprendre dans une proportion gigantesque le rêve

de l'empire du Rhin, de Bourgogne et des Pays-Bas.

Petit-fils de Maximilien, il hérite des terres d'Autriche, de

l'attraction fatale qui mettra dans son tourbillon la Hongrie et la

Bohême, des vieilles prétentions sur l'empire germanique, de la

succession légendaire des faux Césars du Moyen âge.

Du côté maternel, Ferdinand et Isabelle lui gardent les Espagnes,

Naples et la Sicile, les ports d'Afrique et le nouveau monde. Bien

plus, à ce roi diplomate ils transmettent l'arme effroyable d'une

révolution fanatique dont son fils usera, le vrai fils de

l'inquisition.

Voilà le monde immense de guerre et de malheur qui couve en ce

berceau, où l'enfant est gardé par sa bonne tante Marguerite la

Flamande, qui lui chante ses propres rimes en cousant les chemises de

l'empereur Maximilien.

Exemple touchant pour le monde! Marguerite cousait; notre Anne de

Bretagne filait, comme la reine Berthe. Louise de Savoie, mère de

François Ier, que nous verrons bientôt, lisait des livres graves. Je

vois encore sa chambre dans une maison d'Angoulême, et la modeste

inscription: _Libris et liberis_, «Mes livres et mes enfants.»

Cousant, filant, lisant, ces trois fatales Parques ont tissu les maux

de l'Europe.

Romanesques, machiavéliques, leur doux amour de la famille, leur

mépris pour les nations, les rendent propres aux grands crimes de la

diplomatie. Créer l'empire universel sur une tête, unir les peuples

sous un joug, pacifier la terre soumise par le mariage de deux

enfants, voilà le roman de ces bonnes mères. Qu'importe l'horreur des

peuples accouplés malgré eux, qu'importent deux cents ans de guerre!

Règnent ces deux enfants et périsse le monde!

Telle fut la tentative d'Anne de Bretagne en 1504, qu'elle tenta

d'accomplir pendant une maladie de son mari. S'il fût mort, elle eût

fait ce crime, donné la France à Charles-Quint. Conquérant au maillot,

il recevait de sa future belle-mère l'épée mêmes des résistances

européennes, notre épée de chevet volée sous l'oreiller de Louis XII,

l'épée que François Ier eut à Marignan, à Pavie, et qui, malgré tant

de malheurs, sauva pourtant l'Europe, avec l'aide de Soliman.

Cette femme âpre, hautaine, solitaire au milieu du monde, qui passait

son temps à filer, était tout orgueil, n'aimait rien. Mariée malgré

elle, elle avait eu des fils de Charles VIII et de Louis XII, et les

avait perdus. Elle n'avait au coeur que sa Bretagne, le souvenir de

Max, son premier fiancé, et une ambition furieuse pour cette fille au

maillot. Elle la voulait impératrice du monde, femme du petit-fils de

Max. Cet enfant redoutable, qui allait absorber les trois couronnes de

l'Espagne, de l'Autriche et des Pays-Bas, épouvantait l'Europe de sa

future grandeur; elle le voulait encore plus grand.

Tout cela enfermé en elle-même, ou dans sa petite cour bretonne, mal

contente, envieuse et serrée, qui ne se mêlait nullement à celle du

roi. Les gardes bretons de la reine restaient sournoisement en groupe

sur un coin isolé de la terrasse de Blois, comme un nuage noir, ou

comme un bataillon de sauvages oiseaux de mer.

Louis XII voyait tout cela et en riait. «Il faut, disait-il, en

passer beaucoup à une femme chaste.» Il ne savait pas à quel point sa

dévote Bretonne appartenait à ses ennemis, au pape et à Maximilien.

Louis XII, nuisible à la France par ses vices d'emprunt, par sa fatale

imitation de la politique italienne, faillit l'être bien plus encore

par ses vertus réelles. Mari fidèle et bon père de famille, il

associait la reine, autant qu'il pouvait, à la royauté. Les

ambassadeurs qui venaient, il les envoyait à la reine, qui ne manquait

guère de leur faire des réponses graves et bien préparées, mêlées de

mots de leur langue qu'elle apprenait exprès. Le pis, c'est qu'en

représentant comme reine de France, elle restait souveraine étrangère,

correspondant directement avec le pape, et lui restant fidèle dans la

guerre que lui fit le roi.

Celui-ci, toujours maladif, tombe malade, s'alite. Elle le soigne

seule, l'enveloppe, en tire un pouvoir _pour le mariage de sa fille_;

et, avec ce pouvoir, elle signe d'un coup la mort de l'Italie et de la

France, rayant Venise de la carte, et démembrant la monarchie.

Les États vénitiens, divisés entre l'empereur, le roi et le pape,

donneront au premier la grande entrée de l'Italie.

Charles le Téméraire est refait; elle lui rend ses provinces, et de

plus la Bretagne. Par Blois, par Arras, par Auxerre, le nouveau

Charles sera de toutes parts aux portes de Paris.

Est-ce tout? Non; à une nouvelle maladie du roi, en 1505, elle veut

enlever sa fille en Bretagne, saisir l'héritier du royaume, le jeune

François Ier. Elle eût biffé la loi salique, abaissé la barrière qui

ferme le trône à l'étranger. Cette fois, il n'était besoin de lui

désigner des provinces; elle eût raflé la monarchie.

La Bretonne eut heureusement pour obstacle un Breton, le maréchal de

Gié, gouverneur du jeune prince, qui s'empara des passages de la

Loire, et se tint prêt à la prendre elle-même, si elle tentait cette

trahison de la France.

Le roi, revenu à lui, comprit le danger, convoqua les États, et se fit

demander de rompre le traité fatal qui nous livrait la maison

d'Autriche.

Que disait le bon sens? Qu'il fallait préserver l'Italie autant que la

France; qu'en l'Italie confédérée étaient le grand espoir et la grande

ressource contre cette monstrueuse puissance qui grossissait à

l'horizon; que, protégée surtout contre elle-même par un voisin

puissant, qui ne prendrait pour lui que la présidence armée de la

fédération, elle deviendrait en Europe l'utile contre-poids qui ferait

équilibre du côté de la liberté.

La France ne pouvait la laisser aux influences mobiles et viagères, le

plus souvent funestes, de la politique des papes. Elle devait y créer

elle-même une amphyctionie perpétuelle où elle eut pris la première

place. Que l'Italie dût marcher seule un jour, nous le croyons, nous

l'espérons, malgré le désolant _fédéralisme_ qu'elle eut, qu'elle a au

fond des os. Combien plus l'avait-elle alors! On le voit par la peine

que nous avions en 1503 à unir contre Borgia quelques villes de

Toscane. N'importe! quelque difficile que fût la chose, il fallait

insister, peser du double poids de la puissance et de l'amitié,

contraindre l'Italie d'être une et forte et de se sauver elle-même.

Le crime de l'Italie, la triste affaire de Pise, ne contribua pas peu

au crime de la France. Florence, le coeur, la tête pesante de

l'Italie, était inexcusable. Son très-faible gouvernement s'usait à

marchander la ruine de Pise auprès du roi de France, et celle de

Venise, protectrice des Pisans. Il en résulta encore celle de Gênes,

dont le peuple voulut aider Pise malgré la noblesse génoise, et se fit

écraser par les armes françaises.

Le singulier, c'est que l'agent employé par les Florentins pour

négocier contre Pise et ses amis, Venise et Gênes, c'est-à-dire pour

obtenir la ruine de l'Italie, était Machiavel, pauvre homme de génie,

asservi à transmettre et traduire les pensées des sots, intermédiaire

obligé entre l'ineptie du gonfalonier Soderini et celle du cardinal

d'Amboise. On le voit, dans ses lettres, faisant le pied de grue à la

porte du cardinal, traité négligemment par lui, menacé des valets de

nos gens d'armes, qui serrent de près sa bourse. Bourse vide, s'il en

fut! Une bonne partie de ses dépêches est employée à dire qu'il meurt

de faim et à obtenir une culotte. Il s'est vengé de tout cela par une

violente épigramme contre Soderini. Soderini mourant a peur de tomber

en enfer. «À toi l'enfer! dit Pluton. Non les limbes des petits

enfants!»

Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19) · 第 14 / 24 段