des Turcs_, Frédéric II de Naples, ne pouvait pas manquer de réussir.
Frédéric lui-même appelait les armées de son bon cousin Ferdinand.
Elles étaient toutes prêtes, déjà dans l'Adriatique, sous prétexte de
la guerre des Turcs. Gonzalve, le grand capitaine, joua très-bien son
petit rôle. Frédéric ayant quelques doutes, il jura, protesta et
parvint à le rassurer, occupa toutes ses places. Mais les Français
arrivent, le tour est fait; Gonzalve s'en tire avec un _distinguo_:
celui qui a juré, c'était l'homme du roi d'Espagne, et non Gonzalve;
et le roi n'est pas engagé non plus par un serment fait sans son aveu.
Le fils de Frédéric gardait encore une place; Gonzalve s'en empara en
jurant sur l'hostie la liberté du prince, qu'il fit arrêter aussitôt.
Cette conquête si facile, nous la souillâmes par un grand massacre à
Capoue; toutes les femmes furent violées, moins quarante, que notre
ami César se réserva et envoya à Rome, pour amuser la cour dans la
fête qui se préparait. Fête splendide pour un honneur inespéré que
recevaient les Borgia. Cette Lucrèce, à qui il avait tué son amant
préféré (son frère), et dont il étrangla le mari, il la dédommageait
en la mariant à l'héritier de Ferrare. La maison d'Este, si fière, qui
ne s'alliait guère qu'aux rois, avait ambitionné l'alliance des
bâtards d'Alexandre VI, l'ex-avocat de Valence. Elle voyait César
venir à elle, et elle était instruite, par l'atroce tragédie du jeune
Astorre (et de tant d'autres), de ce qu'elle avait à attendre.
Le 4 septembre 1501, Lucrèce, veuve de trois mois d'un homme
assassiné, quitta le deuil, et cavalcada par la ville avec Alfonse de
Ferrare jusqu'à Saint-Jean de Latran. Le coup d'oeil était magnifique.
Deux cents dames de Rome, superbement montées, chacune escortée à sa
gauche d'un brillant chevalier, ayant l'aspect d'autant de reines,
chevauchaient gravement derrière l'idole, que son père et ses frères,
sur un balcon, couvaient des yeux. D'étranges fêtes suivirent, et qui
purent quelque peu étonner le prince étranger. Une fois, César Borgia,
pour faire preuve d'adresse et de force, faisait venir après souper
six pauvres diables qui devaient périr (_gladiandi_). Comment?
pourquoi? on ne le sait. Amenés dans la cour, sous le balcon du pape,
devant le père de la chrétienté et la belle Lucrèce, devant les
seigneurs étrangers, César, élégamment vêtu, vous les perçait de
flèches. Leur peur, leurs cris, leur triste mine et leurs contorsions,
amusaient la noble assemblée.
Généralement le pape aimait mieux des combats d'amour, des pastorales
obscènes copiées des priapées antiques, qui réveillaient un peu ses
sens. Le banquet de noces, on l'assure, servi par des femmes nues,
finit par des luttes effrénées, où l'impudeur recevait ses couronnes
des mains mêmes de la fiancée.
Le côté sérieux de la chose, c'est que, désormais sûr du côté de
Ferrare, César fut plus libre d'agir. Il prit Urbin et il ne lui en
coûta qu'une lettre. Il écrit au duc, en ami, de lui prêter son
artillerie; le duc la prête, et Borgia entre chez lui, conquérant sans
combat. Pendant ce temps ses capitaines soulevaient Arezzo. C'était le
faubourg de Florence, pour ainsi dire. Elle pousse des cris, elle
envoie se plaindre à Asti, où était Louis XII. Mais César lui-même y
arrive, masqué et déguisé; il avait traversé moitié de l'Italie.
Complète fut sa justification. Comment l'accusait-on, et que
pouvait-il faire si Arezzo s'était proclamé libre? il s'en lavait les
mains. Amboise fit semblant de le croire, et le fit croire à Louis
XII.
Une ligue se formait cependant contre Borgia, celle de ses propres
capitaines, qui voulaient être indépendants. Venise saisit ce moment,
l'accuse auprès du roi; Venise, chose nouvelle, invoque la morale,
l'humanité. Le roi répond brutalement que si Venise bouge, il la
traitera en ennemie. Grande terreur pour la république. Borgia,
autorisé à ce point, ne tentera-t-il pas un coup de main? Chaque nuit,
les recteurs de la ville vont eux-mêmes, en gondoles, faire des rondes
et visiter les postes des lagunes.
Pour Florence, non moins effrayée, mais n'osant même se mettre en
garde, elle se contenta d'observer Borgia, plaçant auprès de lui un
agent agréable, d'esprit très-vif, qui pouvait l'amuser, le faire
parler, le deviner; homme sans conséquence, du reste, agent tout
inférieur, à dix écus par mois. César sentit l'importance réelle de
l'homme; il fut charmant pour lui, confiant, familier. Il affecta de
lui tout dire, d'exposer ses projets, de le prendre à témoin de sa
fine politique, de l'en faire juge. Entre Italiens, c'est-à-dire entre
artistes, le succès est moins précieux encore que l'art même du
succès, le mérite de l'imbroglio, l'ingénieuse conduite de l'intrigue.
Venu pour observer et surprendre l'intime pensée de Borgia, l'homme
fut pris lui-même, et devint partial pour un seigneur si confiant. Il
lui arriva, comme il arrive aux grands esprits (l'agent était
Machiavel), de prêter sa grandeur, sa poésie, sa subtilité, aux
révélations, fausses ou vraies, dont le fourbe l'amusait, sans le
satisfaire jamais entièrement. Il lui levait un coin du voile,
Machiavel complétait le tableau. Plus tard, de ces souvenirs,
complétés par sa forte imagination, il a fait un tout grandiose, le
poème imposant et complet du grand scélérat politique.
Heureuse et rare fortune d'avoir pu s'acquérir ainsi ce pauvre
subalterne, qui devait à son gré distribuer l'immortalité.
L'avantage que l'homme d'esprit eut sur l'homme de génie, l'illusion
qu'il lui fit d'abord, tinrent en grande partie à certains effets de
surprise, à ces coups de partie qui font crier au spectateur: _Bien
joué!_
Mais, si les dés étaient pipés? et ils l'étaient. César jouait une
partie sûre, ayant le coffre de l'Église et la France derrière lui,
même le peuple, en lui sacrifiant quelques hommes haïs.
«Ramiro d'Orco, qui était l'un des plus accrédités dans cette cour,
est arrivé hier de Pesaro et a été enfermé sur-le-champ au fond d'une
tour, par ordre du duc, qui pourrait bien le sacrifier aux gens de ce
pays, qui désirent ardemment sa perte... Je vous conjure de m'envoyer
des secours pour vivre. Si le duc se remettait en route, je ne saurais
où aller, n'ayant point d'argent... On a trouvé ce matin sur la place
le corps de Ramiro divisé en deux parties. Il y est encore, et le
peuple entier a pu le voir. On ne sait pas la cause de sa mort. Votre
courrier m'a remis vingt-cinq ducats d'or et seize aunes de damas
noir.»
Ce Ramiro était l'instrument détesté des cruautés de Borgia; sa mort
mit dans la joie toute la Romagne. Ses capitaines révoltés se
rallièrent à lui, se fièrent à sa parole jusqu'à venir le trouver. Ils
conservaient pourtant de l'inquiétude, et ils n'en vinrent pas moins,
comme fascinés par le serpent. Borgia les fit étrangler, de quoi toute
la contrée lui sut un gré infini. Machiavel conte la chose avec une
admiration contenue, mais réelle et sentie.
Un de ces étranglés, Orsini, avait pour frère un cardinal. Le pape
l'eut de même, et il n'en coûta qu'un serment. Le cardinal et ses
parents signèrent sous la menace l'abandon de leurs forteresses. Mais
le cardinal était riche. Le vieux pape voulait cette proie. Il avait
saisi sa maison, fait apporter ses meubles. En étudiant les livres de
comptes du cardinal, il trouva qu'il avait une créance anonyme de deux
mille ducats, et vit qu'il avait acheté une grosse perle qui ne se
retrouvait point. Il ordonna qu'on fermât la porte à sa mère, qui lui
apportait à manger, et déclara qu'il ne mangerait plus.
La mère paya aussitôt les deux mille ducats, et la maîtresse du
prélat, prenant des habits d'homme, vint apporter la perle. Le pape
laissa passer alors la nourriture, mais auparavant il lui avait fait
donner à boire pour toute l'éternité. Il disait le même jour aux
cardinaux: «Je l'ai bien recommandé aux médecins.» Le maître des
cérémonies, notre Burchard, s'abstint discrètement de se mêler de
l'enterrement. «Jamais, dit ce bon Allemand, je n'ai voulu en savoir
plus que je ne dois.»
Ces Orsini étaient des protégés de la France. Les Borgia commençaient
à nous ménager peu. Nos affaires allaient mal dans le royaume de
Naples. Nous fûmes battus à la Cérignola. César, sans perdre de temps,
négociait avec l'Espagne. Si pourtant nous voulions son amitié, nous
la pouvions avoir encore en lui sacrifiant la Toscane. Louis XII
ouvrait enfin les yeux sur cet ami, mais tard. Il essayait ce qu'il
eût dû faire tout d'abord, une fédération de villes; l'obstacle était
la jalousie de Sienne et de Florence, l'acharnement de celle-ci sur
Pise. La Toscane eût péri certainement par Borgia, sans la mort subite
d'Alexandre VI (18 août 1503).
Le père et le fils avaient coutume, quand ils avaient besoin d'argent,
d'expédier un cardinal; cette fois, l'échanson fut gagné; on se
trompa: la drogue fut divisée en trois. Le pape but et fut foudroyé;
le fils et le cardinal tombèrent aussi, mais ne furent que malades.
Alexandre VI, horrible et tout noir, fut porté à Saint-Pierre, où le
peuple, avec une indicible joie, courut voir cette charogne. César,
sans connaissance, est porté au Vatican. Voilà le cas qu'il n'avait
pas prévu, lui, jeune et bien portant, celui où il serait frappé en
même temps que son père. Ses ennemis rentrent à grand bruit dans Rome,
battent et dispersent ses troupes. Fabio Orsini, ayant eu le bonheur
de trouver et tuer un Borgia, se délecta à laver ses mains dans son
sang et s'en rinça la bouche.
Borgia, en s'éveillant, s'informe de ses cardinaux espagnols.
Ils avaient trop d'esprit pour se lier à la fortune d'un homme si haï.
Comment voteraient-ils? L'armée d'Espagne était loin, et celle de
France près.
Cela semblait porter à la tiare le cardinal d'Amboise. Celui-ci touche
enfin à ce but désiré, auquel il a tant sacrifié. Il retient notre
armée déjà fort en retard.
Louis XII s'était laissé amuser par un traité qui eût donné Naples à
sa fille, en la mariant au petit-fils de Ferdinand. Gonzalve se moqua
du traité.
L'armée partit en plein été, au risque d'arriver dans les pluies de
l'automne. Et le voilà encore à attendre sous les murs de Rome.
Tard, bien tard, les cardinaux persuadent Amboise que sa nomination
est sûre, et que, pour son honneur, il doit la laisser libre, laisser
partir l'armée.
Cette armée, noyée dans les pluies, succombe au Garigliano; nous
perdons tout. Amboise échoue comme son maître.
Tous les cardinaux l'abandonnent; ils nommeront cependant un ami du
parti français, le vieux Julien de la Rovère. Amboise se résigne, lui
donne ses voix; autant en fait César pour celles qui lui restent
fidèles; il a promesse de rester général de l'Église. Une élection
unanime porte au pontificat, sur la recommandation des Français et des
Espagnols, Jules II, un vrai pape italien, bien décidé à chasser les
uns et les autres.
Ce pape, caractère âpre, violent, colérique, n'était pas sans
élévation. Il se montra fidèle, reconnaissant. Les Français fugitifs,
après leur malheureuse défaite, trouvèrent chez lui des secours. Son
ennemi, l'ancien ennemi de sa famille, César Borgia, qui avait aidé à
son élection, fut ménagé par lui. Il le protégea même contre les
vengeances, lui donna un logement sûr au Vatican, mais il ne commit
pas l'imprudence de le faire général de l'Église.
Il savait qu'il avait gardé un parti en Romagne et n'en était pas
fâché, craignant par-dessus tout l'invasion des Vénitiens qu'un autre
parti appelait.
Borgia se perdit lui-même en disant fort imprudemment que, si on le
poussait, il pourrait bien ouvrir lui-même ses forteresses aux
Vénitiens. Le pape, qui l'avait engagé à passer en Romagne, réfléchit
qu'après tout on ne pouvait se fier à un tel homme. Il lui fit dire au
port d'Ostie, où il était déjà embarqué, de signer l'ordre aux
commandants d'ouvrir les forteresses aux troupes de l'Église.
Il refusa. On l'arrêta et on le ramena au Vatican. Il obéit alors,
donna l'ordre, en avertissant sous main qu'on n'en tînt compte. Le
pape se fâcha et le jeta dans un cachot. Cela lui arracha un ordre
sérieux et qui fut efficace.
Cependant il s'était ménagé sous main un sauf-conduit de Gonzalve.
Libre, il alla à Naples, où le grand capitaine le reçut avec toute
sorte de respect et de baisemain. Mais, s'étant assuré des intentions
de son maître, après une entrevue pleine d'effusion et d'amitié,
Gonzalve fit lier son grand ami et le dépêcha en Espagne, où il
trouva pour résidence l'_in pace_ d'une forteresse.
Échappé peu après et guerroyant pour Jean d'Albret, l'aventurier
périt au coin d'un bois.
CHAPITRE VIII
LA FRANCE PORTE LE DERNIER COUP À L'ITALIE--LIGUE DE CAMBRAI
1504-1509
Le lecteur demandera pourquoi, abrégeant tant de faits importants,
nous avons fait en grand détail l'histoire d'un Borgia. C'est que
malheureusement cette histoire donne celle de la réputation de la
France et de l'opinion qu'on prit de nous en Italie.
Les Italiens subirent les Espagnols, les Suisses, les Allemands; ils
portèrent, tête basse et sans plainte, leur brutalité, comme chose
fatale. Mais ils haïrent la France. Et l'on vit en 1509 les paysans
des États vénitiens se faire pendre en grand nombre plutôt que de
crier: Vive le roi!
Pourquoi? Pour trois raisons justes et légitimes:
D'abord, nous vînmes prédits, proclamés par un saint, par la voix même
du peuple, comme les libérateurs de l'Italie, les exécuteurs
irréprochables de la justice de Dieu. On nous promit aux bons comme
amis et consolateurs, et comme punition aux méchants. Qu'arriva-t-il,
dès la Toscane, au passage de Charles VIII? Les nôtres vinrent à
Florence l'épée nue et la bourse vide, rançonnant ce peuple
d'enthousiastes qui nous chantaient des hymnes; ils escomptèrent, pour
trente deniers, l'amour et la religion.
L'affaire de Pise cependant, l'intervention chaleureuse de notre armée
dans les vieilles infortunes de l'Italie, le bon coeur et l'honnêteté
des d'Aubigny, des Yves, des Bayard et des la Palice, réclamaient fort
pour nous. Qu'advint-il quand on vit nos meilleurs capitaines attachés
en Romagne à César Borgia? quand les peuples qui regardaient si le
drapeau sauveur leur revenait des Alpes le virent, porté par Borgia,
briser les dernières résistances qui arrêtaient la bête de proie, lui
préparer des meurtres et garnir son charnier de morts?
Borgia ne pouvait durer; on espérait encore. Mais la France ne s'en
tint pas là: elle fonda solidement l'étranger en Italie, mettant
l'Espagnol à Naples par le traité de Grenade, le Suisse au pied du
Saint-Gothard, et elle voulait mettre l'Allemagne dans l'État de
Venise, donner à la maison d'Autriche la grande porte des Alpes
(Trente et Vérone, la ligne de l'Adige), réaliser déjà contre
elle-même l'erreur de Campo Formio.
Nous ne prîmes pas seuls, nous appelâmes le monde à prendre. Nous
livrâmes toutes les entrées de l'Italie, nous rasâmes ses murs et ses
barrières. Une force y restait: Venise; nous liguâmes l'Europe pour
l'anéantir.
Imprévoyance singulière! Les politiques d'alors craignent Venise,
s'épouvantent pour deux ou trois places qu'elle vient de prendre. Ils
s'inquiètent des Suisses, croyant les voir déjà renouveler les
migrations barbares, et ils ne voient pas un bien autre péril, un fait
énorme et gigantesque qui se prépare, non pas secrètement, mais réglé
et fixé, écrit dans les traités, accompli d'avance par la force des
actes; à savoir: la grandeur de la maison d'Autriche, la moitié de
l'Europe centralisée déjà dans le berceau de Charles-Quint.
Le monde, sans s'en apercevoir, par une suite de mariages et d'actes
pacifiques, a conçu, porte en lui, un monstre de puissance qui voudra
l'empire de la terre! un monstre d'interminables guerres, guerroyant
deux cents ans pour se faire et pour se défaire, cent ans pour l'un,
cent ans pour l'autre. Monstre de guerre civile qui, soixante ans
durant au XVIe siècle, trente ans au XVIIe, secouera au sein de la
France, de l'Écosse, de l'Allemagne, la flamme des haines religieuses,
des incendies et des bûchers.
Ce fatal et funeste enfant, où vont converger tous ces fruits de
l'incarnation monarchique, est né en 1500.
Fils de Philippe le Beau, c'est-à-dire arrière-petit-fils de Charles
le Téméraire, il va reprendre dans une proportion gigantesque le rêve
de l'empire du Rhin, de Bourgogne et des Pays-Bas.
Petit-fils de Maximilien, il hérite des terres d'Autriche, de
l'attraction fatale qui mettra dans son tourbillon la Hongrie et la
Bohême, des vieilles prétentions sur l'empire germanique, de la
succession légendaire des faux Césars du Moyen âge.
Du côté maternel, Ferdinand et Isabelle lui gardent les Espagnes,
Naples et la Sicile, les ports d'Afrique et le nouveau monde. Bien
plus, à ce roi diplomate ils transmettent l'arme effroyable d'une
révolution fanatique dont son fils usera, le vrai fils de
l'inquisition.
Voilà le monde immense de guerre et de malheur qui couve en ce
berceau, où l'enfant est gardé par sa bonne tante Marguerite la
Flamande, qui lui chante ses propres rimes en cousant les chemises de
l'empereur Maximilien.
Exemple touchant pour le monde! Marguerite cousait; notre Anne de
Bretagne filait, comme la reine Berthe. Louise de Savoie, mère de
François Ier, que nous verrons bientôt, lisait des livres graves. Je
vois encore sa chambre dans une maison d'Angoulême, et la modeste
inscription: _Libris et liberis_, «Mes livres et mes enfants.»
Cousant, filant, lisant, ces trois fatales Parques ont tissu les maux
de l'Europe.
Romanesques, machiavéliques, leur doux amour de la famille, leur
mépris pour les nations, les rendent propres aux grands crimes de la
diplomatie. Créer l'empire universel sur une tête, unir les peuples
sous un joug, pacifier la terre soumise par le mariage de deux
enfants, voilà le roman de ces bonnes mères. Qu'importe l'horreur des
peuples accouplés malgré eux, qu'importent deux cents ans de guerre!
Règnent ces deux enfants et périsse le monde!
Telle fut la tentative d'Anne de Bretagne en 1504, qu'elle tenta
d'accomplir pendant une maladie de son mari. S'il fût mort, elle eût
fait ce crime, donné la France à Charles-Quint. Conquérant au maillot,
il recevait de sa future belle-mère l'épée mêmes des résistances
européennes, notre épée de chevet volée sous l'oreiller de Louis XII,
l'épée que François Ier eut à Marignan, à Pavie, et qui, malgré tant
de malheurs, sauva pourtant l'Europe, avec l'aide de Soliman.
Cette femme âpre, hautaine, solitaire au milieu du monde, qui passait
son temps à filer, était tout orgueil, n'aimait rien. Mariée malgré
elle, elle avait eu des fils de Charles VIII et de Louis XII, et les
avait perdus. Elle n'avait au coeur que sa Bretagne, le souvenir de
Max, son premier fiancé, et une ambition furieuse pour cette fille au
maillot. Elle la voulait impératrice du monde, femme du petit-fils de
Max. Cet enfant redoutable, qui allait absorber les trois couronnes de
l'Espagne, de l'Autriche et des Pays-Bas, épouvantait l'Europe de sa
future grandeur; elle le voulait encore plus grand.
Tout cela enfermé en elle-même, ou dans sa petite cour bretonne, mal
contente, envieuse et serrée, qui ne se mêlait nullement à celle du
roi. Les gardes bretons de la reine restaient sournoisement en groupe
sur un coin isolé de la terrasse de Blois, comme un nuage noir, ou
comme un bataillon de sauvages oiseaux de mer.
Louis XII voyait tout cela et en riait. «Il faut, disait-il, en
passer beaucoup à une femme chaste.» Il ne savait pas à quel point sa
dévote Bretonne appartenait à ses ennemis, au pape et à Maximilien.
Louis XII, nuisible à la France par ses vices d'emprunt, par sa fatale
imitation de la politique italienne, faillit l'être bien plus encore
par ses vertus réelles. Mari fidèle et bon père de famille, il
associait la reine, autant qu'il pouvait, à la royauté. Les
ambassadeurs qui venaient, il les envoyait à la reine, qui ne manquait
guère de leur faire des réponses graves et bien préparées, mêlées de
mots de leur langue qu'elle apprenait exprès. Le pis, c'est qu'en
représentant comme reine de France, elle restait souveraine étrangère,
correspondant directement avec le pape, et lui restant fidèle dans la
guerre que lui fit le roi.
Celui-ci, toujours maladif, tombe malade, s'alite. Elle le soigne
seule, l'enveloppe, en tire un pouvoir _pour le mariage de sa fille_;
et, avec ce pouvoir, elle signe d'un coup la mort de l'Italie et de la
France, rayant Venise de la carte, et démembrant la monarchie.
Les États vénitiens, divisés entre l'empereur, le roi et le pape,
donneront au premier la grande entrée de l'Italie.
Charles le Téméraire est refait; elle lui rend ses provinces, et de
plus la Bretagne. Par Blois, par Arras, par Auxerre, le nouveau
Charles sera de toutes parts aux portes de Paris.
Est-ce tout? Non; à une nouvelle maladie du roi, en 1505, elle veut
enlever sa fille en Bretagne, saisir l'héritier du royaume, le jeune
François Ier. Elle eût biffé la loi salique, abaissé la barrière qui
ferme le trône à l'étranger. Cette fois, il n'était besoin de lui
désigner des provinces; elle eût raflé la monarchie.
La Bretonne eut heureusement pour obstacle un Breton, le maréchal de
Gié, gouverneur du jeune prince, qui s'empara des passages de la
Loire, et se tint prêt à la prendre elle-même, si elle tentait cette
trahison de la France.
Le roi, revenu à lui, comprit le danger, convoqua les États, et se fit
demander de rompre le traité fatal qui nous livrait la maison
d'Autriche.
Que disait le bon sens? Qu'il fallait préserver l'Italie autant que la
France; qu'en l'Italie confédérée étaient le grand espoir et la grande
ressource contre cette monstrueuse puissance qui grossissait à
l'horizon; que, protégée surtout contre elle-même par un voisin
puissant, qui ne prendrait pour lui que la présidence armée de la
fédération, elle deviendrait en Europe l'utile contre-poids qui ferait
équilibre du côté de la liberté.
La France ne pouvait la laisser aux influences mobiles et viagères, le
plus souvent funestes, de la politique des papes. Elle devait y créer
elle-même une amphyctionie perpétuelle où elle eut pris la première
place. Que l'Italie dût marcher seule un jour, nous le croyons, nous
l'espérons, malgré le désolant _fédéralisme_ qu'elle eut, qu'elle a au
fond des os. Combien plus l'avait-elle alors! On le voit par la peine
que nous avions en 1503 à unir contre Borgia quelques villes de
Toscane. N'importe! quelque difficile que fût la chose, il fallait
insister, peser du double poids de la puissance et de l'amitié,
contraindre l'Italie d'être une et forte et de se sauver elle-même.
Le crime de l'Italie, la triste affaire de Pise, ne contribua pas peu
au crime de la France. Florence, le coeur, la tête pesante de
l'Italie, était inexcusable. Son très-faible gouvernement s'usait à
marchander la ruine de Pise auprès du roi de France, et celle de
Venise, protectrice des Pisans. Il en résulta encore celle de Gênes,
dont le peuple voulut aider Pise malgré la noblesse génoise, et se fit
écraser par les armes françaises.
Le singulier, c'est que l'agent employé par les Florentins pour
négocier contre Pise et ses amis, Venise et Gênes, c'est-à-dire pour
obtenir la ruine de l'Italie, était Machiavel, pauvre homme de génie,
asservi à transmettre et traduire les pensées des sots, intermédiaire
obligé entre l'ineptie du gonfalonier Soderini et celle du cardinal
d'Amboise. On le voit, dans ses lettres, faisant le pied de grue à la
porte du cardinal, traité négligemment par lui, menacé des valets de
nos gens d'armes, qui serrent de près sa bourse. Bourse vide, s'il en
fut! Une bonne partie de ses dépêches est employée à dire qu'il meurt
de faim et à obtenir une culotte. Il s'est vengé de tout cela par une
violente épigramme contre Soderini. Soderini mourant a peur de tomber
en enfer. «À toi l'enfer! dit Pluton. Non les limbes des petits
enfants!»