besoin de la cour papale, et qui eût toute son ambition à Rome. Cet
homme fut Georges d'Amboise, qui venait de monter sur le trône avec
Louis XII. Ce favori était d'église; César le fit faire cardinal et
lui promit de le faire pape à la mort d'Alexandre VI, à condition
qu'il l'aiderait à reprendre le patrimoine de saint Pierre pour s'en
faire une royauté. Des deux côtés, rien que de facile. César, maître
du pape, pouvait à volonté défaire et faire des cardinaux pour
préparer l'élection. D'autre part, capitaine et gonfalonier des armées
de l'Église, il n'avait pas besoin de grandes forces; il suffisait
qu'on vît qu'il était l'homme de la France; la terreur, le fer, le
poison, travailleraient assez pour lui.
Amboise passait pour un homme honnête et désintéressé. Il trouva ce
plan admirable, ne voulant pas prévoir, sans doute, ni trop
approfondir ce qui en adviendrait.
On avait déjà fait, par Briçonnet, la première expérience d'un
cardinal-ministre. La seconde fut celle de Georges d'Amboise. Elles
parurent si heureuses qu'on continua pendant cent cinquante ans. La
grande raison politique pour mettre un prêtre à la tête des affaires,
c'était qu'un homme sans famille, sans femme ni enfants, serait moins
ambitieux, moins avide, et les mains plus nettes: tout au roi, tout à
Dieu, _ne demandant et ne voulant que sa petite vie en ce monde_,
comme disaient ces bons religieux mendiants.
Le nouveau roi, le cardinal d'Amboise, fut tellement désintéressé
qu'il ne voulut jamais qu'un bénéfice, l'archevêché de Rouen. Ce
pauvre homme, à sa mort, laissa vingt-cinq millions. Toute sa vie il
eut secrètement une grosse pension de Florence, de quoi il fit l'aveu
au roi à son lit de mort.
Les étranges histoires de César n'étaient nullement secrètes. On
savait que l'ex-cardinal était un homme d'exécution, dont il ne
faisait pas bon d'être l'ennemi. Et il ne semble pas que cette
réputation lui ait nui beaucoup près du roi ou de l'honnête ministre.
On le regarda d'autant plus à la cour de France quand il fit son
entrée. Sa mine haute et sa beauté tragique brillaient fort dans un
somptueux costume de velours cramoisi brodé de perles sur toutes les
coutures. Et toute sa suite était de même: chevaliers, pages, et
jusqu'aux mules, tout aux mêmes couleurs, dans le même velours et la
même magnificence. Un bruit qui courut imposa aussi, et fit croire
d'autant plus qu'il fallait compter avec lui. Un évêque indiscret, qui
avait parlé chez le roi d'une chose que César voulait cacher, mourut
subitement.
Il ne pouvait être mal reçu. Gracieux messager de l'Église, il
apportait la bulle de divorce dont Louis XII avait besoin pour quitter
la fille de Louis XI et épouser Anne de Bretagne. On le combla. Comme
il avait été cardinal de Valence en Espagne, pour le nom et la rime on
lui donna Valence en Dauphiné. Le voilà duc de Valentinois, avec
trente mille ducats d'or, payés comptant, et vingt mille livres de
rente (qui en feraient deux cent mille); de plus, chose inappréciable,
une compagnie de cent lances françaises, c'est-à-dire le drapeau de la
France, la terreur de nos lys, affichés à côté des clefs pontificales.
C'était lui livrer l'Italie.
Regardons bien en face, contemplons la dupe qui, dans un pareil temps,
put croire à la parole d'un pareil homme, qui ne devina pas d'ailleurs
qu'un pouvoir si haï, tenant à la vie d'un vieux pape, n'aurait le
temps de rien fonder, rien que l'exécration du monde et le mépris de
la France.
J'ai vu, revu dix fois, sur son tombeau, à Rouen, la statue du
cardinal et de son neveu, bons, excellents portraits, impitoyablement
fidèles. Vous diriez la forte encolure d'un paysan normand; sur cette
large face et ces gros sourcils baissés, vous jureriez que ce sont de
ces parvenus qui, par une épaisse finesse, un grand travail, une
conscience peu difficile, ont monté à quatre pattes. Et vous vous
tromperiez. Ce sont des nobles de la Loire. Phénomène curieux! Pendant
que le bourgeois tâchait de se faire noble, ceux-ci, nés nobles, pour
faire fortune, changèrent de peau, se firent bourgeois. Les rois se
défiaient trop des nobles; la première condition pour les rassurer et
leur plaire, était de se faire simples, grossiers de forme et de
manière, _pauvres gens, bonnes gens_. Et la seconde condition pour
réussir était de se faire d'église, de mettre cette affiche, de
n'avoir pas d'enfants, de ne pas fonder de maison, de ne vouloir en ce
monde _que sa pauvre petite vie_.
Celui-ci, par instinct d'avarice et de convoitise, s'associa à
merveille au grand mouvement du temps, qui, depuis Louis XI, était un
étonnante ascension de la bourgeoisie, des deux bourgeoisies, celle
des juges et juges de finance, et celle des commerçants, fabricants,
boutiquiers. C'est là ce qui crevait les yeux; on bâtissait partout,
partout on ouvrait des boutiques. Amboise eut le mérite de voir cela,
et de voir parfaitement ce qui était dessous: un profond égoïsme et
une indifférence extraordinaire pour les intérêts extérieurs et la
réputation de la France. Que voulaient ces gens-là? Une seule chose,
être bien jugés, dans les nombreux procès que ce croisement infini
d'intérêts nouveaux suscitait de toutes parts. Amboise leur fit donner
cela par le vieux chancelier de Louis XI, Rochefort, habile homme qui
réforma les Parlements, fit écrire les Coutumes, fonda surtout
(bienfait réel) la magistrature de finances pour juger les comptes du
fisc d'une part, d'autre part les litiges entre le fisc et les
contribuables. Pour tout le reste, le cardinal sut bien que la
boutique n'avait nulle idée haute, qu'elle se contenterait de tout,
avalerait les hontes, les crimes même, s'il y avait lieu. Par lui
s'inaugurent en Europe le gouvernement bourgeois et la politique
marchande.
On ne s'y attendait pas. Son maître, le duc d'Orléans, sous madame de
Beaujeu, déjà gouverné par Amboise, avait été le drapeau de la
noblesse, le mannequin des grands, comme son pauvre père le poète,
Charles d'Orléans, l'avait été sous Louis XI.
Charles était-il son père? On en doutait. Né en 1462 d'un
septuagénaire infirme, usé et par le temps et par les passions, par
une énervante captivité en Angleterre, cet enfant était tombé
inattendu dans un mariage stérile depuis vingt-deux années. Charles
d'Orléans, resté en 1415 sous les morts d'Azincourt, n'était pas bien
vivant quarante-six ans après, à la naissance de ce fils. Il mourut
décidément en 1465, et sa veuve, Anne de Clèves, épousa son maître
d'hôtel Rabodanges, à qui on attribuait l'enfant. Celui-ci, de figure
vulgaire, comme on peut voir dans ses portraits, n'eut guère la grâce
des Valois; faible et bon, à l'allemande, comme sa mère, mais colère
par moment, il rappelait pourtant le vieux prince, par sa débilité
précoce, son tempérament maladif. Amboise, un gros homme, fort et
actif, tenace et lourd, n'en pesa que davantage sur cette faible
créature, incapable d'application.
Il est curieux de voir comment les panégyristes, Saint-Gelais, Seyssel
(récemment Roederer), s'y prennent pour attribuer à ce bonhomme tout
ce qui se fit sous son règne. Ils copient maladroitement un excellent
original, Joinville, la poétique légende du saint roi jugeant sous un
chêne. Ceux-ci n'osent pas dire que Louis XII jugea, mais ils le font
venir souvent au Parlement, s'intéresser à la justice. Le greffier du
Tillet, bien autrement instruit, et qui avait les pièces sous les
yeux, dit qu'il y vint deux fois, dans des affaires de politique et de
cour, les ministres voulant probablement forcer la main à la justice
par la présence du roi.
Machiavel a dit que le Prince est à la fois bête et homme. Il y parut.
Ce règne à son commencement est un monstre de discordances. Au dedans,
la justice, l'ordre, l'économie, la continuation des bonnes réformes.
Au dehors, l'injustice, la perfidie, la honte, l'accouplement cynique
de la France avec Borgia.
_La justice dans l'intérieur._--Grande ordonnance de Blois; plus de
ventes d'offices judiciaires; l'honneur du Parlement assuré et sa
pureté; plus d'épices, plus de jugement de famille pour les parents
des juges. La justice juste pour elle-même, se punissant si elle punit
mal, s'emprisonnant si elle arrête à tort. Les sénéchaux seront
docteurs ou payeront des docteurs. Les seigneurs n'imposeront plus
leurs sujets, sauf leurs droits constatés. Les gradués des universités
auront le tiers au moins des bénéfices. Ajoutez des choses humaines et
qui étonnent: la question n'est pas abolie, mais elle ne sera jamais
donnée deux fois. Miracle enfin! une classe d'hommes où la loi n'avait
jamais vu que l'affaire du bourreau, une chose acquise à la potence,
les vagabonds et mendiants, commencent à passer pour des hommes; on
leur donne quelques garanties. Les baillifs et les sénéchaux ne les
jugeront pas sans appeler quelques juges, au moins les praticiens du
lieu.
À ces belles réformes répondait celle de la cour elle-même, de la
maison royale. Après le scandaleux désordre de celle de Charles VIII,
on voyait l'ordre même dans Louis XII et Anne de Bretagne. Celle-ci,
tout entourée de dames graves, de demoiselles austères, filant ou
brodant tout le jour, tenait école de sagesse. Toujours mal mariée, et
par la raison politique qui unissait son duché à la France, elle
vivait d'orgueil et de domination. Maximilien, son fiancé, qu'elle ne
vit jamais, mais qu'elle aima, eut son coeur, et depuis, nul autre.
Louis XII, que les romanciers lui donnent pour amant du vivant de
Charles VIII, fut au contraire persécuté par elle pour avoir montré de
la joie à la mort du dauphin. Quand il fallut, aux termes du traité
qui réunissait la Bretagne, qu'Anne épousât le successeur quelconque
du roi de France, Louis XII prit grande peine pour apaiser la reine et
se réconcilier avec elle. Elle fut dure et haute; elle exigea que son
duché désormais ne dépendît que d'elle, qu'elle le gouvernât, y nommât
à tous les emplois. Elle tint en personne les états de Bretagne. Mais
elle ne se mêlait pas moins des affaires de France. Tout le monde le
savait. Les ambassadeurs étrangers songeaient à s'assurer d'abord des
deux vrais rois, du roi femelle et du roi cardinal. Sûrs de la reine
et de Georges d'Amboise, ils n'avaient guère à craindre l'opposition
de Louis XII.
Le gouvernement de famille commence ici, et la régularité des moeurs
du prince, son asservissement à une seule femme, vont influer sur les
affaires. L'idée de patrimoine et de propriété, jusque-là étrangère
aux rois, devient aussi très-forte. La reine a son duché, son trésor
et sa cour bretonne. Le roi a sa ville d'Asti et veut avoir son duché
de Milan, l'héritage de sa grand'mère. Amboise y pousse. Sa conquête,
à lui aussi, c'est l'Italie, l'influence sur l'Italie. Si le roi a
Milan et Naples, si Borgia a la Romagne, combien Georges d'Amboise
aura meilleur marché de Rome, meilleure chance pour s'assurer la
survivance d'Alexandre VI!
Il n'y avait pas grand obstacle à l'affaire de Milan. Maximilien était
occupé en Suisse; son fils, Philippe le Beau, traita sans lui et
contre lui. Ferdinand le Catholique avait des vues profondes sur
l'Italie; il laissa faire la France. L'Italie se livrait. Les
Vénitiens en voulaient à Sforza; ils écoutèrent Amboise, qui leur
offrait un morceau du Milanais. La partie se lia entre la France,
Venise et le pape.
Ludovic Sforza, dit le More, qu'il s'agissait de dépouiller, était,
au total, le plus capable et le meilleur prince de l'Italie. Il en
avait été jadis l'arbitre et le défenseur, se constituant le portier
des Alpes, dont il fortifia les passages. S'il appela Charles VIII,
c'est lorsque la ligue insensée de toute l'Italie contre lui le mit
sérieusement en péril. Il était au plus haut degré actif, intelligent,
accessible, de douce parole, jamais colère. Il avait habilement paré à
la famine dans les mauvaises années. Sa police excellente avait
supprimé les brigands. Le Milanais lui devait le complément de son
admirable réseau d'irrigation, un canal gigantesque, qui mariait ses
fleuves. De la vieille Milan obscure et tortueuse, il avait fait la
ville incomparable que l'on voit aujourd'hui. Pour tout dire, le grand
esprit de l'époque, Vinci, l'homme de tout art et de toute science,
cherchant en Italie un gouvernement de progrès, un génie qui comprît
le sien, avait quitté Florence pour Milan, et choisi pour maître
Ludovic Sforza.
Sauf la mort, fort douteuse, de Jean Galéas et sa fatale insistance à
poursuivre Savonarole, on ne lui reprochait aucune cruauté. Dans cet
âge des Borgia, Ludovic n'avait jamais versé le sang, jamais ordonné
de supplices.
Il ne trouva secours ni dans Naples épuisée, ni dans son beau-père, le
duc de Ferrare, immobilisé par la peur. Bajazet fit pour lui une
diversion contre Venise, mais tardive et lointaine. Il fut abandonné
de tous, trahi, vendu. La terreur marcha devant les Français. Une
seule ville résista, tout y fut massacré. Le peuple, chargé d'impôts,
fut ravi de voir finir la guerre; il reçut Louis XII avec une joie
folle. Sous un si grand roi, et si riche, on n'aurait plus rien à
payer. La foule se précipite au-devant de lui jusqu'à une lieue de
Milan; quarante beaux enfants en drap d'or chantaient des hymnes au
libérateur de l'Italie.
La noblesse eut à se louer de Louis XII; il lui rendit ses droits de
chasse. Pour le peuple, il allégea peu son fardeau. Son général
Trivulce, exilé milanais, haï de tous, était insultant et féroce. Sur
la place même de Milan, il tua des hommes de sa main.
La guerre devant nourrir la guerre, Ferrare fut durement rançonnée;
puis Bologne, Florence enfin. Elle paya pour ravoir Pise. Grande
honte! Et ce n'était pas la plus grande. L'alliance du roi avec les
Borgia se révéla dans son horreur. En décembre, deux mois après
l'entrée du roi à Milan, César Borgia _de France_ (il prit ce titre)
eut à son tour son entrée triomphale dans Imola, peu après, dans
Forli. Trois cents lances françaises, sous les ordres du brave et
honnête Yves d'Allègre, durent l'assister, lui ouvrir la Romagne. Il
avait aussi quatre mille Suisses, payés de l'argent de l'Église, mais
sous un commandant français. Misérable instrument, condamné à servir
un Néron, Yves dut assiéger, forcer et ruiner la régente de Forli, la
vaillante Catherine Sforza. Elle avait éloigné son fils, et dès lors,
ne craignant plus rien, elle lutta, comme une lionne, dans la ville,
dans le fort, puis de tour en tour. Yves emporta la dernière, prit
Catherine, la remit à César. Celui-ci voulait en tirer la lâche
vengeance de l'envoyer au sérail de son père. Cela était trop fort; la
docilité d'Yves cessa ici; il menaça, et la tira de leurs horribles
mains.
L'Italie, pénétrée d'horreur, eut un rayon d'espoir, quand elle vit
Ludovic reparaître à l'entrée des Alpes et regagner le Milanais aussi
vite qu'il l'avait perdu. Il avait été droit en Suisse, et le grand
marché d'hommes lui avait vendu huit mille soldats. Troupe peu sûre.
Les armées en présence, les Suisses de Ludovic, voyant des Suisses
dans notre camp et avec eux les bannières des cantons, calculant bien
d'ailleurs qu'un roi de France était plus riche qu'un duc de Milan
ruiné, commencent à avoir des scrupules; d'ailleurs, ils ne sont pas
payés. Ils crient, menacent; Ludovic leur donne ce qu'il a, ses
bijoux, son argenterie, leur jure que l'argent est en route, qu'il
arrive de Milan. Rien ne sert. Il prie alors pour sa vie. Qu'ils le
sauvent, l'emmènent. Ces soldats de louage ne voulurent rien entendre.
Ils laissèrent seulement le prince se cacher parmi eux en habit de
moine mendiant; ses frères se mirent en soldats suisses. Mais on les
désigna. Menés en France, ils furent montrés sur toute la route, à
Lyon surtout, où l'on fit voir Ludovic comme une bête sauvage. Cet
homme du Midi, prisonnier dans le Nord, on l'enferma dans l'humide et
obscure prison de Loches. Les autres dans la tour de Bourges. Et les
fils même de Galéas, innocents à coup sûr, enfants dont Ludovic était
accusé de détenir l'héritage, le roi les mit dans un cachot. Ludovic,
enfermé dix ans, jusqu'à sa mort, conserva une âme indomptable; dans
le froid, la misère, l'absence de soleil, si dure à l'Italien! Il
garda en lui l'âme de l'Italie, écrivant ses droits sur le mur, en ces
fortes paroles; au rebours du proverbe: _Services n'est héritage_, il
écrivit: «_Les services qu'on m'aura rendus compteront comme
héritage._» Et cela se vérifia par la reconnaissance de la patrie
italienne qui garda souvenir au dernier de ses princes, Ludovic, fils
du grand Sforza.
La France était à bonne école, entre les Borgia et Ferdinand le
Catholique. Ce vénérable doyen des rois de l'Europe, l'homme qui avait
le plus fait et violé de traités, ne voulait pas mourir sans laisser
de lui un chef-d'oeuvre en ce genre, qu'on ne surpassât plus. Et, en
effet, le traité de Grenade entre lui et la France est la grande
perfidie du siècle, que nul siècle n'a surpassé.
La France devait marcher sur Naples. Le roi aragonais de Naples,
Frédéric, allait naturellement se rassurer par l'alliance de son
cousin d'Espagne, Ferdinand, se faire garder par lui. Il ouvrait ses
ports et ses places aux troupes espagnoles, se livrait et se
trahissait. Coup simple et sûr. Le royaume était conquis et partagé.
Le préambule du traité est un pieux manifeste sur le devoir royal de
maintenir la paix, d'empêcher les blasphèmes, de protéger la pudeur
des vierges, de défendre surtout l'Église contre les Turcs, _contre
l'ami des Turcs_, dom Frédéric de Naples. C'était une affaire de
religion, de dévotion, si bien que la reine Anne, voulant aussi être
pour quelque chose dans l'oeuvre pie, donna de son argent particulier
pour l'armement de la flotte.
César était dans la croisade comme capitaine français. Il s'était fait
payer d'avance en tirant du roi carte blanche pour ses petites
affaires de Romagne. Amboise, décoré du titre de légat, lui avait
rendu en retour le vaillant Yves, signifiant aux États italiens que
quiconque voudrait s'opposer au duc de Valentinois était l'ennemi du
roi. Venise, Ferrare, Florence en prirent une telle peur qu'elles
déclarèrent retirer leur protection aux seigneurs de Romagne. Ils
s'enfuirent, sauf un, celui de Faenza, qui essaya de résister.
C'était un très-jeune homme, et presque enfant, Astorre Manfredi. Il
se fiait dans la vaillance de ses Romagnols qui l'aimaient et dans
l'appui de son grand-père, le puissant seigneur de Bologne,
Bentivoglio. Mais celui-ci, qui, à grand'peine, s'était arrangé avec
la France pour quarante mille ducats, fit dire au malheureux jeune
homme, fils de sa fille, qu'il ne ferait rien pour lui.
L'imperceptible peuple de Faenza, contre le roi, contre l'Église,
contre César, résista heureusement. Trois guerres n'y suffirent pas.
Les premiers assauts furent repoussés et le siége levé; plus tard,
nouvelle expédition, escalade, surprise; inutile. Alors un grand
effort, batteries formidables, brèche ouverte, assauts, et toujours
impuissants. Un traité y réussit mieux.
Borgia admira cette vaillance, jura de respecter la liberté du jeune
prince, et de lui conserver ses revenus. Il l'accueillit dans son camp
en père, en frère, dit qu'il le gardait près de lui, qu'il se ferait
un plaisir de former une nature si heureuse.
Un matin, ce fils adoptif disparaît, et avec lui son frère, plus
jeune encore.
Qu'étaient-ils devenus? Envoyés à l'égout de Rome, au sérail du
pontife. Tel est l'unanime récit de tous les historiens de l'époque.
Les deux enfants, avilis et souillés, furent le jouet des Borgia, puis
étranglés et jetés dans le Tibre.
CHAPITRE VII
LA CHUTE DE CÉSAR BORGIA--LA DÉCONFITURE D'AMBOISE ET DE LOUIS XII
1501-1503
Une force quelconque qui se produit encore chez un peuple expirant lui
reste chère, quoi qu'il arrive, et conserve chez lui la faveur qu'on
accorde au dernier souvenir. Pour la Provence et pour l'Anjou, le roi
René est resté le bon roi, Anne, pour la Bretagne, est toujours la
grande duchesse. Les Flandres, si hostiles à Charles le Téméraire en
son vivant, et qui ne contribuèrent pas peu à sa chute, n'en gardèrent
pas moins sa légende, aimèrent sa fille et jusqu'à ses petites-filles,
les Marguerite, qui leur conservaient, sous l'Espagne, une ombre de
vie à part. Cette partialité pour le dernier représentant d'une
nationalité se retrouve partout.
Voilà tout le secret de la faveur avec laquelle Machiavel a traité
César Borgia.
Il y a, du reste, tout un monde entre les admirables _Légations_, où
ce grand et pénétrant observateur note son Borgia jour par jour, et le
paradoxe du _Prince_, écrit longtemps après pour les Médicis dans une
vue très-systématique et qu'on peut appeler la politique du désespoir.
La politique du _Prince_ est celle du scélérat puissant, habile,
heureux, en qui tout crime est juste; comment? en considération de son
but, le salut du peuple et l'unité de la patrie, la vengeance de
l'Italie violée et le châtiment des _Barbares_.
De quel exemple appuiera-t-il cette théorie? Du dernier qui fut fort,
de César Borgia.
Malheureusement Machiavel se contredit ici lui-même. Dans ses
_Légations_, écrites au moment même, en présence des événements, il
montre son héros, brillant d'abord, ingénieux, rusé, tant que lui
sourit la fortune, puis tombant au premier revers, _ayant perdu
l'esprit_ et frappé de _stupeur_, s'emportant contre le destin en
vaines plaintes, accusant tout le monde et croyant tout le monde, se
figurant _que la parole des autres vaudra mieux que la sienne_; enfin
se portant le dernier coup par ses bravades et ses sottes menaces, qui
forcèrent un ennemi généreux qui voulait l'épargner à consommer sa
ruine.
Non, César Borgia n'est nullement l'idéal légitime du système de
Machiavel.
Je sais que César fut regretté des Romagnols. Il leur avait rendu
l'essentiel service de tuer leurs princes; il donnait de l'emploi aux
deux classes principales du pays, une solde aux brigands et des
bénéfices aux savants, qui commençaient à influer. Sa soeur Lucrèce
fit de même à Ferrare, choyant les poètes et les pédants, comme plus
tard Charles-Quint faisait sa cour à l'Arétin.
Cela, sans doute, était habile. César montra en plusieurs choses du
bon sens, de l'adresse, surtout beaucoup d'activité. Qu'on le compare
pourtant aux vrais héros de Machiavel, aux Castracani, aux Sforza, ces
héros de la patience et de la ruse, qui se créèrent de rien, on fera
peu de cas de cet enfant gâté de la fortune, à qui elle donna de
naître d'abord fils d'un pape, de puiser à volonté dans le coffre de
saint Pierre, enfin d'user et d'abuser de la duperie du cardinal
d'Amboise et de la royale stupidité de Louis XII.
Machiavel le dit lui-même, il apparut à l'Italie «comme ayant la
France pour arme,» _armato de' Francesi_, la montrant toujours
derrière lui comme un épouvantail, traînant nos drapeaux près du sien.
Il déploya, il est vrai, un grand talent de mise en scène dans ce trop
facile terrorisme. Peut-on appeler ce talent l'habileté d'un vrai
grand homme? Non, un grand homme fait beaucoup avec peu, et celui-ci
fit peu avec beaucoup, étant toujours énormément trop fort pour les
petites choses qu'il fit.
Rapportons-nous-en sur ceci à quelqu'un qui fut bien plus
machiavéliste que Machiavel, à la république de Venise. Elle craignit
Borgia sans doute, c'est-à-dire l'argent de Rome et l'épée de la
France; quant à l'homme personnellement, elle resta convaincue qu'il
n'y avait qu'à attendre un peu, qu'avec ses prodigieux moyens il ne
fonderait rien du tout _et passerait comme un feu de paille_.
Ce conquérant, au printemps de 1501, entre en triomphe dans Rome, sous
les drapeaux mêlés de la France et du pape. Il fait nommer douze
cardinaux exprès pour se faire déclarer duc de Romagne et gonfalonier
de l'Église. Sur qui va tomber ce César? Quelle conquête nouvelle
va-t-il tenter? Venise est un trop gros morceau. Il n'a le choix
qu'entre Bologne et les villes toscanes; des deux côtés, alliés de la
France, gens qui payent des tributs au roi ou des pensions à
d'Amboise. Que dira celui-ci? Rien ou peu; il grondera peut-être;
mais, comme l'homme qui se donne au diable, il appartient à Borgia; il
se résignera, respectera les _faits accomplis_.
Le comble de l'effronterie, c'est que César entreprit de soumettre les
alliés du roi avec les troupes du roi, employant à son profit
l'expédition de Naples, usant de notre armée à son passage pour faire
des conquêtes sur nous. Capitaine français à notre solde, il envahit
en effet la Toscane, menant les Médicis, les montrant sur la route,
comme un appât à leur parti. Il réussit à Pise, à Sienne, à Piombino.
Florence est en défense; il en tire du moins de l'argent, se déclarant
l'homme des Florentins, leur soldat, et comme tel, exigeant pension.
Il n'en pille pas moins le pays. Et que dit le roi? rien du tout.