«Les anges sont partis, et le palais du peuple est rempli de démons.

Écoutez bien cette parole. Vous dites: La paix! la paix! Je vous

réponds qu'il n'y aura point de paix. Apprenez à mourir. Il n'y a pas

de remède. C'est le dernier combat, le moment de combattre _et de tuer

par la prière_.»

Au mois de mai 1497, le pape le déclara hérétique, condamnant comme

tels ceux qui approcheraient de lui. Cela ne fit pas grand effet.

Savonarole, qui s'était soumis d'abord, fut reporté à sa chaire par

ses disciples, qui soutenaient, d'après Gerson et le concile de

Constance, qu'une excommunication injuste ne peut être obéie.

Mais le pape, plus habile, toucha ensuite une corde sensible. Il fait

savoir aux Florentins que s'ils méprisaient l'excommunication, il

autoriserait la confiscation de leurs marchandises dans tous les pays

étrangers. La boutique frémit. Il ne fallait plus qu'un prétexte pour

livrer à la mort un homme qui compromettait Florence dans ses intérêts

les plus chers.

Le prétexte fut celui-ci: Savonarole, dans un moment éloquent, parlant

comme Isaïe, avait défié les prêtres de Bélial de faire descendre le

feu sur l'autel. On avisa qu'il fallait le sommer de faire un miracle,

comme si ce n'en était pas un que l'accomplissement de ses prophéties.

On alla chercher dans la Pouille un de ces prédicateurs de carrefour

qui ont le feu du pays dans le sang, un de ces cordeliers effrontés,

éhontés, qui, dans les foires d'Italie, par la force de la poitrine et

la vertu d'une gueule retentissante, font taire la concurrence du

bateleur et de l'histrion. On lança l'homme, soutenu d'aboyeurs

franciscains, augustins. «S'il est saint, dit l'homme du pape, qu'il

ose donc entrer avec moi dans un bûcher ardent; j'y brûlerai, mais lui

aussi; la charité m'enseigne à purger à ce prix l'Église d'un si

terrible hérésiarque.»

Savonarole avait un ardent disciple, Domenico Bonvicini, d'une foi,

d'un courage sans bornes, et qui l'aimait profondément. Il ne lui

manqua pas plus que Jérôme de Prague à Jean Huss. Modèle

attendrissant, mémorable, de l'amitié en Dieu!

«Trois choses me sont chères en ce monde, disait Domenico, le

Sacrement de l'autel, l'Ancien et le Nouveau Testament et Jérôme

Savonarole.»

Il s'écria qu'il n'était pas besoin que Savonarole entrât dans les

flammes, que le moindre de ses disciples suffisait à faire ce miracle,

que Dieu le sauverait tout aussi bien, et dit: «Ce sera moi.»

Le pape se hâta d'écrire pour approuver la chose. Chose horrible!

Cette Rome sceptique, dans cette Italie raisonneuse, permettait,

ordonnait une de ces épreuves barbares où la folie antique bravait la

nature, tentait Dieu! Féroce comédie! Un athée affectant d'attendre un

miracle pour brûler un saint!

Les politiques, au moins, devaient-ils le permettre? Le parti de la

France pouvait-il laisser accomplir l'acte machiavélique qui allait le

frapper au coeur, en tuant son chef ou le couvrant de risée?

Ce parti, il faut le dire, s'évanouissait, il baissait de nombre et de

coeur, tarissait d'espérance. Il avait cru un moment que Charles VIII

allait rentrer en Italie. Toute la France le croyait. Des préparatifs

immenses avaient été faits à Lyon, avec une dépense énorme. L'armée

était réunie, elle attendait. Et, en effet, le roi y vient enfin. Il a

quitté ses châteaux de la Loire, fait ses adieux à la reine. On croit

partir. Le roi se rappelle alors qu'il a oublié de prier saint Martin

de Tours; qu'on l'attende, il va revenir. En vain on le retient; ses

capitaines pleurent, s'accrochent à ses vêtements. Il était évident

que ce retard allait perdre tout ce que nous avions laissé en Italie,

nos troupes, nos amis. Cela pesait peu au jeune homme; une amourette

le rappelait. Tout fut fini. L'Italie abandonnée, perdue, l'honneur

aussi. Que la destinée s'accomplisse!

On put juger, au moment décisif, combien d'âmes vivaient de la vie de

Savonarole, en apparence abandonné. Ce fut pour lui une grande

consolation de voir qu'une foule d'hommes, moines, prêtres, laïcs,

des femmes même et des enfants supplièrent la Seigneurie de les

préférer, de leur permettre d'entrer avec lui dans les flammes. La

Seigneurie n'en prit que deux, Domenico et un autre.

Le 7 avril 1498, sur la place du Palais, au matin, on vit l'échafaud.

De toute l'Italie on était venu, et les toits même étaient chargés de

monde. L'échafaud, de cinq pieds de haut, de dix de large et de

quatre-vingts de longueur, portait deux piles de bois mêlé de fagots,

de bruyères, chacun de quatre pieds d'épaisseur; entre, se trouvait

ménagé un étroit passage de deux pieds, inondé de flammes intenses,

âpre foyer de ce grand incendie. Par cette horrible voie de feu

devaient marcher les concurrents, et la traverser tout entière.

Le lugubre cortége entra dans une loge séparée en deux, d'où l'on

devait partir, tous les moines en psalmodiant, et derrière, force gens

portant des torches, non pas pour éclairer, car il restait six heures

de jour.

Les difficultés commencèrent, comme on pouvait prévoir, surtout du

côté franciscain. Ils dirent d'abord qu'ils ne voulaient nul autre que

Savonarole. Mais Domenico insista, réclama le bûcher pour lui. Ils

dirent ensuite que ce Domenico était peut-être un enchanteur et

portait quelque sortilége. Ils exigèrent qu'il quittât ses habits, et,

qu'entièrement dépouillé, il en prît d'autres à leur choix. Cérémonie

humiliante, sur laquelle on disputa fort. Domenico finit par s'y

soumettre. Alors Savonarole lui mit en main le tabernacle qui

contenait le Saint-Sacrement et qui devait le préserver. «Quoi!

s'écrièrent les franciscains, vous exposez l'hostie à brûler. Quel

scandale, quelle pierre d'achoppement pour les faibles!» Savonarole ne

céda point. Il répondit que son ami n'attendait son salut que du Dieu

qu'il portait.

Pendant ces longues discussions qui prirent des heures, la masse du

peuple, qui était sur les toits depuis l'aube et se morfondait sans

manger ni boire, frémissait d'impatience et tâchait en vain de

comprendre les motifs d'un si long retard. Elle ne s'en prenait pas

aux franciscains qui faisaient les difficultés. Elle s'irritait plutôt

contre les autres qui, sûrs de leur miracle et d'être sauvés de toute

façon, n'avaient que faire de chicaner. Elle regardait la place d'un

oeil sauvage, farouche d'attente et de désir. Cet horrible bûcher lui

portait à la tête, lui donnait des vertiges, une soif bestiale de

meurtre et de mort. Quoi qu'il advînt, il lui fallait un mort. Et elle

ne pardonnait pas que l'on frustrât sa rage.

Tout au milieu de ces transports, un orage éclate, une pluie à

torrents qui noie les spectateurs... La nuit, d'ailleurs, était venue.

La Seigneurie congédia l'assemblée.

Savonarole était perdu. Il fut assailli d'outrages en retournant à son

couvent. Il n'en fut pas moins intrépide, monta en chaire, raconta ce

qui venait de se passer, du reste sans vouloir échapper à son sort. Le

lendemain, dimanche des Rameaux, il fit ses adieux au peuple et dit

qu'il était prêt à mourir. Tous ses ennemis étaient à la cathédrale et

ameutaient la foule; le parti des _compagnacci_, l'armée des

libertins, des riches, les amis des tyrans, criant tous à la liberté,

disaient qu'il était temps de se débarrasser de ce fourbe, de cet

hypocrite, qui avait fait un cloître de la joyeuse Florence, de ce

prêcheur de pauvreté qui faisait mourir le commerce, tuait le travail,

affamait l'industrie. Eh! sans les riches contre lesquels il parle,

qui fera travailler les pauvres?... Ce raisonnement, tant de fois

répété, entraîna tout le _peuple maigre_. On prit des barres de fer,

des haches et des marteaux, des torches enflammées. On courut à

Saint-Marc, où les partisans de Savonarole entendaient les vêpres. Ils

fermèrent en hâte les portes, mais elles furent brûlées; il leur

fallut livrer leur maître, avec Domenico et un troisième; la foule les

traîna en prison avec des cris de fureur et de joie; la république

était sauvée...

La Seigneurie ne parut nulle part en tout ceci. De neuf membres, six

étaient les secrets ennemis de Savonarole. Ils laissèrent faire. La

nuit avait calmé le peuple. Les _compagnacci_, au matin, n'en

frappèrent pas moins un coup de terreur. Ils prirent Francesco Valori,

l'austère républicain qui avait fait voter la mort des traîtres; un

parent de ceux-ci le tua en pleine rue, et on tua encore sa femme et

la femme d'un de leurs amis. Les partisans de Savonarole n'osèrent

plus se montrer. C'est ce qu'on voulait. On convoqua le peuple et on

lui fit nommer de nouveaux juges, de nouveaux décemvirs de la guerre.

Tout cela vivement et gaiement. La ville reprit l'ancien aspect. Les

nouveaux magistrats, aimables et bons vivants, encourageaient les jeux

et les amusements publics. On dansa dans les places bien nettoyées de

sang; les brelans et les femmes perdues reparurent.

Cependant Alexandre VI faisait instruire à Rome le procès de

Savonarole. Il eût voulu tirer une sentence de la justice romaine, du

tribunal de Rote. Mais, chose inattendue, qui honore les

jurisconsultes italiens, ils soutinrent qu'il n'y avait rien à dire

contre l'accusé. Le pape ne trouva que le général des dominicains qui

osât entamer ce procès. Ainsi l'ordre de Savonarole le répudia à la

mort; il fut jugé, condamné par les siens.

Les moines nous ont donné ce moine, nous l'acceptons; il compte parmi

les martyrs de la liberté.

Les crimes de Savonarole étaient trop faciles à prouver; qu'était-ce?

des paroles que tout le monde avait entendues, des révélations

prophétiques que l'événement avait justifiées. On ne l'en mit pas

moins à la torture, et cruellement, et plusieurs fois, dans l'espoir

d'en tirer, par l'excès de la douleur, quelques mots indignes de lui.

Que répondit-il? Qui le sait? Dans les ténèbres d'une chambre de

tortures, au milieu de ses ennemis, quels étaient les témoins pour

instruire la postérité? On sait l'usage invariable des jugements

ecclésiastiques: c'est d'affirmer que le coupable a avoué, tout

rétracté, qu'il s'est démenti à la mort. Depuis que l'Église n'a plus

le chevalet ni l'estrapade, elle a toujours le confesseur qui suit le

patient bon gré mal gré, et qui ne manque pas de dire du plus ferme

des nôtres: «Il s'est reconnu heureusement, il a abjuré ses folies.

C'était un grand misérable! Mais, grâce à Dieu, il a fait une

très-bonne fin.»

Il en fut ainsi de Savonarole. Ses ennemis assurèrent qu'il avait

avoué dans la torture, puis désavoué ses aveux, puis confessé encore

dans une nouvelle épreuve, sa nature très-nerveuse et physiquement

faible ne lui permettant pas de lutter contre la douleur.

Du reste, quoi qu'il ait avoué, ou quoi qu'on ait écrit de faux dans

sa prétendue confession, on ne hasarda pas de la lui faire connaître

ni de le mettre à même de réclamer. On ne la lui lut point sur

l'échafaud, comme la loi le voulait. Il mourut sans savoir ce qu'on

lui faisait dire, laissant sa mémoire aux faussaires qui purent à

volonté ajouter ou retrancher.

Le procès ne fut pas long; on craignait un retour du peuple.

Savonarole, en son cachot, écrivait son commentaire du _Miserere_,

travail qu'il avait réservé pour ce dernier moment. Il put s'y

affermir et assurer son coeur par l'accomplissement littéral de sa

grande prédiction. Au retour de Charles VIII, il l'avait vu et lui

avait prédit qu'il serait frappé en sa famille, et cela s'était

vérifié; il perdit ses enfants. Depuis, il avait annoncé la mort du

roi. Le 7 avril, au jour même de l'épreuve du bûcher, au jour où le

prophète périt moralement, sa parole se vérifiait: Charles VIII

périssait aussi, frappé d'apoplexie. Il avait vingt-huit ans, et

depuis quelques mois, il semblait s'amender; il se repentait

amèrement, dit-on, d'avoir fait tant de fautes dans l'expédition

d'Italie; il aurait voulu soulager son peuple. Il essayait de juger

lui-même, s'efforçait de rendre attentive sa faible tête, siégeait

jusqu'à deux heures de suite à écouter les pauvres. Tout cela trop

tard. Son jugement était prononcé, la punition de son abandon de

l'Italie, de tant d'ingratitude pour ceux qui l'avaient salué

l'envoyé de Dieu.

Le 23 mai, un bûcher fut dressé sur la place, un pieu et une potence;

le bûcher, soigneusement arrosé d'huile et de poudre, pour brûler

rapidement. On amena Savonarole, l'intrépide et fidèle Domenico, et un

autre, Silvestre Maruffi, qui avait persévéré et voulu mourir pour sa

foi. On les lia autour du pieu pour le premier supplice, la risée, la

malédiction. Du reste, point de formalités; on ne lut pas même la

sentence. Le jugement, comme la question et les aveux, resta dans les

ténèbres. Le bourreau les dégrada en leur arrachant la robe

ecclésiastique. Savonarole pleura, dit-on, sur cette robe dans

laquelle il avait vécu tant d'années digne et pur avec la bénédiction

d'une telle intimité de Dieu. Il demandait l'hostie et ne l'espérait

pas. Mais le pape, consulté d'avance, et qui savait parfaitement qu'on

allait faire mourir un saint, avait répondu qu'on pouvait la lui

donner tant qu'il voudrait.

L'évêque de Florence ayant dit qu'il les retranchait de l'Église,

Savonarole répliqua: «De l'Église militante, oui; mais non pas de la

triomphante; cela n'est pas en ton pouvoir.»

On lui donna d'abord la douleur de voir exécuter ceux qui mouraient

par lui. Ainsi il resta longtemps seul. Quand le bourreau lui mit la

corde et le hissa à la potence, un de ses ennemis craignit qu'il ne

mourût trop vite et n'évitât le bûcher, il accourut et mit le feu;

l'huile anima la flamme qui monta vive et claire. Cependant une foule

de mauvais garçons, d'apprentis, jetaient des pierres au mort balancé

dans les airs, poussant des cris de joie s'ils touchaient le coeur ou

la face, cette face sacrée sur laquelle, tant de fois, Florence vit

avec tremblement passer la lueur de l'Esprit.

Sauf ces furieux en petit nombre, la masse regardait avec tristesse et

doute; dans plus d'une âme s'éveillait le repentir. Beaucoup eurent

des visions, et des femmes, au retour, tombèrent en extases

prophétiques. Leur plus sûre prophétie, conforme à celle du maître,

c'était la mort de Florence. Nul parti ne reprit force; les amis, les

ennemis de Savonarole étaient frappés également. Ceux-ci firent

horreur et dégoût, et les autres pitié. On les vit sur les places,

dans des accès de dévotion monacale, faire des rondes en chantant des

hymnes ridicules et criant: «Vive Jésus!» À cela se réduisit le viril

effort des amis de la liberté.

Florence avait péri, lui seul était sauvé. Beaucoup le virent vivant

dans une triple couronne de gloire. Et il l'eut, en effet, cette

couronne, dans la pensée de Michel-Ange, où il vécut toujours, dans

celle de tous les grands réformateurs qui ont succédé.

Il influa d'autant plus que, n'ayant point leur audace d'esprit, il ne

formula rien de spécial, rien d'exclusif. Il ne donna qu'une âme, un

souffle, mais qui passa dans tous.

Le génie des prophètes qui fut en lui, il s'est envolé de son bûcher,

fixé aux voûtes de la chapelle Sixtine, triomphe de l'Ancien

Testament. Il a lancé les études Hébraïques, les Pics et les Reuchlin,

précurseurs de Luther.

Le coeur d'un simple et la brûlante parole qui en jaillit ont rallumé

le siècle.

On avait tout prévu pour que Savonarole ne laissât aucune trace; des

ordres sévères étaient donnés pour que ses cendres recueillies fussent

jetées à l'Arno. Mais les soldats qui gardaient le bûcher en pillèrent

les reliques eux-mêmes. Ils ne purent empêcher que d'autres

n'approchassent, et le coeur, ce coeur pur, plein de Dieu et de la

patrie, se retrouva entier dans la main d'un enfant.

CHAPITRE VI

AVÉNEMENT DE CÉSAR BORGIA--SON ALLIANCE AVEC GEORGES D'AMBOISE

1498-1504

«Le 14 juillet, le seigneur cardinal de Valence (_César Borgia_)

et l'illustre seigneur Jean Borgia, duc de Gandie, fils (_aîné_)

du pape, soupèrent à la vigne de madame Vanozza, leur mère, près

de l'église de Saint-Pierre-aux-Liens. Ayant soupé, le duc et le

cardinal remontèrent sur leurs mules; mais le duc, arrivé près du

palais du vice-chancelier, dit qu'avant de rentrer il voulait

aller à quelque amusement; il prit congé de son frère et

s'éloigna, n'ayant avec lui qu'un estafier et un homme qui était

venu masqué au souper, et qui, depuis un mois, le visitait tous

les jours au palais. Arrivé à la place des Juifs, le duc renvoya

l'estafier, lui disant de l'attendre une heure sur cette place,

puis de retourner au palais s'il ne le voyait revenir. Cela dit,

il s'éloigna avec l'homme masqué, et je ne sais où il alla, mais

il fut tué et jeté dans le Tibre, près de l'hôpital

Saint-Jérôme. L'estafier, demeuré sur la place des Juifs, y fut

blessé à mort et recueilli charitablement dans une maison; il ne

put faire savoir ce qu'était devenu son maître.

«Au matin, le duc ne revenant pas, ses serviteurs intimes

l'annoncèrent au pape qui, fort troublé, tâchait pourtant de se

persuader qu'il s'amusait chez quelque fille, et qu'il

reviendrait le soir. Cela n'étant pas arrivé, le pape,

profondément affligé, ému jusqu'aux entrailles, ordonna qu'on fît

des recherches. Un certain Georges, qui avait du bois au bord du

Tibre, et le gardait la nuit, interrogé s'il avait vu, la nuit du

mercredi, jeter quelqu'un à l'eau, répondit qu'en effet il avait

vu deux hommes à pied venir par la ruelle à gauche de l'hôpital,

vers la cinquième heure de la nuit (_onze heures_), et que, ces

gens ayant regardé de côté et d'autre si on les apercevait et

n'ayant vu personne, deux autres étaient bientôt sortis de la

ruelle, avaient regardé aussi et fait signe à un cavalier qui

avait un cheval blanc et qui portait en croupe un cadavre dont la

tête et les bras pendaient d'un côté et les pieds de l'autre;

qu'ils avaient approché de l'endroit où l'on jette les ordures à

la rivières, et y avaient lancé ce corps de toutes leurs forces.

On lui demanda pourquoi il n'avait pas révélé le fait au préfet

de la ville. Il répondit que dans sa vie il avait vu se répéter

cent fois la même chose, et ne s'en était jamais occupé. On

appela alors trois cents pêcheurs, qui cherchèrent, et à l'heure

des vêpres trouvèrent le duc tout vêtu, ayant son manteau, son

habit, ses chausses et ses bottes, avec trente ducats dans ses

gants, blessé de neuf blessures, dont une à la gorge et les huit

autres à la tête, au corps et aux jambes. Le corps mis dans une

barque, fut conduit au château Saint-Ange, où on le dépouilla, le

lava et le revêtit d'un costume militaire, le tout sous

l'inspection de mon collègue Bernardino Guttorii, clerc des

cérémonies. Le soir il fut porté par les nobles de sa maison à

l'église Sainte-Marie-du-Peuple. Devant marchaient deux cent

vingt torches et tous les prélats du palais; les camériers et

écuyers du pape suivaient sans ordre avec beaucoup de larmes. Le

corps était porté honorablement sur un catafalque, et semblait

moins d'un mort que d'un homme endormi. Le pape, voyant que son

fils avait été tué et jeté à l'eau comme un fumier, fut

très-troublé, et de douleur s'enferma dans sa chambre où il

pleura amèrement. Un cardinal et plusieurs autres, à force

d'exhortations et de prières, le décidèrent à ouvrir

enfin et à les faire entrer. Il ne but ni ne mangea depuis le

soir du mercredi jusqu'au samedi suivant, et ne se coucha point.

Enfin, à leur persuasion, il commença à réprimer sa douleur,

considérant qu'un mal plus grand encore en pourrait advenir.»

Tel est le simple et froid récit du maître des cérémonies Burchard,

digne Allemand de Strasbourg, dont le flegme ne se dément jamais, qui

voit tout sans étonnement, meurtre et viol, empoisonnements, banquets

de filles nues, massacres pour égayer des noces, prisonniers mis à

mort pour l'amusement de la cour et de la main du fils du pape, etc.,

etc. Rien ne le fait sortir de son assiette. Je me trompe; il

s'échauffe fort quand nos Français, sans s'informer de l'ordre ni de

l'étiquette papale, envahissent le palais en impertinents curieux, et

s'asseyent pêle-mêle avec les cardinaux.

J'ai fait jadis injure à ce brave homme, et je lui dois réparation.

Considérant que, sous Jules II, l'ennemi des Borgia, Burchard, obtint

un évêché, j'avais pensé que son journal pouvait être suspecté

d'exagération. Quand je vois, cependant, sur les mêmes faits,

l'unanimité des historiens, de ceux même qui écrivent pour les amis

des Borgia, je reviens sur mes doutes. Les récits de Burchard,

d'ailleurs, ont ce caractère de candeur, de simplicité véridique, qui

rassure tout à fait. J'ai vu et lu bien des menteurs. On ne ment pas

ainsi.

Pour revenir, les magistrats de Rome étaient trop bien appris pour

scruter indiscrètement la chose. Simples hommes, ils se turent, ne se

mêlèrent pas des affaires des dieux. L'affaire n'était pas

judiciaire, mais politique, et des plus hautes; elle eut tous les

effets d'un changement de règne.

Ce fut, en réalité, l'avénement de César Borgia.

Avec quatre pouces d'acier, le cardinal de Valence avait fait

plusieurs choses.

D'abord, il s'était lui-même déprêtrisé, s'était fait l'aîné,

l'héritier. Son père, qui voulait fonder sa maison, était bien obligé

de délier César, de le refaire laïc, pour l'établir et lui faire faire

un mariage royal.

Ensuite, il s'était fait maître de Rome, maître du pape et du coffre

du pape, achetant à volonté des _bravi_ par toute l'Italie, tenant les

cardinaux sous la terreur, en tuant un chaque fois qu'il avait besoin

d'argent. Cette terreur s'étendait sur son père. Il lui tua son favori

Peroso dans ses bras et sous son manteau, où il s'était réfugié; le

sang jaillit au visage du pape.

Enfin, en tuant son frère, il restait maître du bijou disputé par

toute la famille: de la Lucrezia. Andalouse-Italienne, adorée de son

père, celui qu'elle préférait de ses frères, c'était le plus doux,

l'aîné, ce duc de Gandie; et ce fut, dit-on, la principale cause de sa

mort. César se délivra aussi du mari de Lucrèce, du troisième mari.

Toute jeune encore, elle en avait eu trois. Un noble de Naples,

d'abord; son père, devenu pape, trouva l'alliance au-dessous de lui,

prononça le divorce, la maria à un bâtard des Sforza. Puis l'ambition

croissant, il la divorça encore pour la donner à un bâtard du roi de

Naples. Ce mari avait suivi Charles VIII et ne voulait pas revenir à

Rome, craignant cette terrible famille et la jalousie de César. Mais

Lucrezia lui jura qu'elle le défendrait contre tous, et elle le fit

revenir. En plein jour, sur les marches du palais, César le fit

poignarder. Il n'était que blessé. Lucrezia le soigna, et la soeur du

blessé préparait ses aliments elle-même, de crainte du poison. Le pape

avait mis des gardes à la porte pour défendre son gendre contre son

fils. César ne fit qu'en rire: «Ce qu'on n'a pas fait à midi,

disait-il, se fera le soir.» Il tint parole. Le blessé étant

convalescent, il pénétra lui-même dans sa chambre, en chassa les deux

femmes, et le fit étrangler devant lui.

César avait de grandes vues sur sa soeur, et s'il lui fallait un mari,

il ne voulait pas moins qu'un prince souverain. Il la mit en effet sur

le trône de Ferrare, où elle fut l'idole des gens de lettres et

l'inspiration des poètes, spécialement du cardinal Bembo.

Pour lui-même, il voulait une fille de roi. Il fit demander par le

pape celle de Frédéric II, roi de Naples. Espagnol par son père, César

eût préféré se marier ainsi dans la maison d'Aragon. Mais Frédéric eut

peur d'un tel gendre; il croyait d'ailleurs, comme les Vénitiens, que

cette fortune de fils de pape était viagère, et que, quelque haut

qu'elle montât, elle n'aurait rien de solide, «et ne serait qu'un feu

de paille.»

Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19) · 第 12 / 24 段