On a vu avec quelle facilité les Italiennes s'emparèrent de Charles

VIII et le firent agir contre sa politique et son intérêt. L'histoire

du roi fut celle de l'armée, partout où elle s'arrêta. Nos Français,

insolents, violents le premier jour, dès le lendemain changeaient et

voulaient plaire. Ils aidaient à raccommoder ce qu'ils avaient cassé

la veille. Ils jasaient sans savoir la langue; les enfants s'en

emparaient, et la femme finissait par les faire travailler, porter

l'eau et fendre le bois.

Il en était tout autrement avec les Allemands, qui séjournaient dix

ans sans savoir un mot d'italien, étaient toujours sujets à s'enivrer

et à battre leur hôte. Encore moins était-on en sûreté avec

l'Espagnol, méprisant, taciturne, horriblement avare, qui, sur la

moindre idée de quelque argent caché, liait l'homme avec qui il venait

de manger, lui mettait l'épée à la gorge, le torturait à mort.

Le caractère français, aimable et généreux, éclata d'une manière bien

frappante dans l'affaire de Pise, et par une résistance singulière,

unique, aux ordres du roi.

Cette religion d'idolâtrie et d'obéissance absolue dans le reste,

faiblit ici. Les nôtres, qui n'eussent jamais résisté dans une affaire

française, résistèrent, par honneur, par pitié, par amour, dans une

cause tout italienne.

Reprenons d'un peu haut.

Quand le roi alla de Florence à Rome, son homme, Briçonnet, pour tirer

l'argent des Florentins, s'était fait fort de leur faire rendre Pise.

Il y alla, mais revint à Florence, jurant qu'il avait fait ce qu'il

pouvait, mais que les Pisans _ne voulaient pas_ se rendre, qu'il eût

fallu une bataille, et qu'en sa qualité d'homme d'Église il ne pouvait

verser le sang.

Cette bataille, il n'eût pu la livrer: la garnison française, en deux

mois de séjour, était devenue tout italienne, liée de coeur avec la

ville et décidée à ne rien faire contre elle.

Il y avait près du roi deux partis, pour et contre Pise. Son

irrésolution était telle, que, de Naples, il donna six cents hommes

aux Pisans pour les défendre contre les Florentins.

La difficulté fut plus grande encore au retour. L'armée, passant à

Pise, fut enveloppée et gagnée par la garnison française, qui lui

communiqua sa vive sympathie pour la ville.

Cette garnison y avait des liens d'amour ou d'amitié; mais l'armée,

qui venait de Naples et qui ne connaissait de Pise que son malheur,

montra une générosité désintéressée, admirable.

Cette armée monarchique s'éleva par le coeur jusqu'à comprendre une

idée, bien nouvelle pour elle à coup sûr, le deuil du citoyen qui perd

son âme et meurt en perdant la patrie.

Il y eut autour du roi comme une émeute de prières et de larmes,

autour de Briçonnet des cris, des menaces de mort. Les gentilshommes

de la garde entrèrent en foule au logement du roi, où il jouait aux

tables, et l'un d'eux, Sallesard, lui dit impétueusement: «Sire, si

c'est de l'argent qu'il faut, ne vous souciez, car en voici.» Et ils

arrachaient de leur cou leurs chaînes et leurs colliers d'argent.

«Nous vous laisserons par-dessus, dit-il encore, notre solde

arriérée.»

Le roi ne voulut rien répondre, de peur d'être sans doute grondé de

Briçonnet. Seulement, il donna les commandements de la ville et des

forteresses aux chefs les plus amis de Pise.

Après Fornoue, dans la détresse de toutes choses où il était pour

revenir, il se trouva heureux de puiser dans la bourse des Florentins,

à toute condition; il leur donnait en gage ses pierreries, et, de

plus, un ordre pour livrer Pise.

Le commandant, d'Entragues, n'obéit pas. Il prétendit qu'il avait ses

ordres secrets et déclara qu'il n'en suivrait pas d'autres. En

réalité, il suivait ceux d'une demoiselle de Pise, dont il était

amoureux. Cet amour le mena loin.

Il se laissa enfermer par une circonvallation que les Pisans élevèrent

pour empêcher la jonction de l'armée florentine. Bien plus, les

Florentins ayant pénétré dans la ville, d'Entragues tira le canon sur

eux, sur les alliés de son maître. Il ne partit qu'après avoir vu les

Pisans sous la protection de Venise et de Ludovic; il alla jusqu'à les

armer en leur laissant les canons du roi.

L'amour fit tout cela, dira-t-on; mais nous trouvons la même

partialité dans l'armée toute nouvelle que Louis XII vendit aux

Florentins et qu'ils menèrent à Pise. Nos soldats, traînés à l'assaut,

refusèrent de se battre. Et, de leur côté, les Pisans ne fermèrent

point leurs portes.

Les nôtres laissaient passer les renforts qui entraient dans la ville.

Ils se pillaient eux-mêmes, arrêtaient leurs propres convois de vivres

pour faire manquer le siége.

Le général français avait envoyé deux gentilshommes pour sommer les

Pisans. Ils trouvèrent partout exposé le portrait de Charles VIII

parmi les images des saints. «Ne détruisez pas son ouvrage, leur

dit-on; faites-nous Français ou emmenez-nous en France.» Cinq cents

jeunes demoiselles, en blanc, entourèrent les deux gentilshommes et

les prièrent, en larmes, de se montrer leurs chevaliers. «Si vous ne

pouvez, dirent-elles, nous aider de vos épées, vous nous aiderez de

vos prières.» Et elles les emmenèrent devant une image de la Vierge,

avec un chant si pathétique, que les Français fondirent en larmes.

Le roi avait beau vendre Pise, et faire toujours payer Florence, le

même obstacle se présentait toujours. On ne trouvait pas de Français

pour la livrer.

Qu'on juge de la reconnaissance et de l'émotion de tant de villes,

asservies comme Pise par les grandes cités, qui voyaient toute leur

cause dans la sienne, se sentaient défendues en elle par le bon coeur

de nos soldats.

Ceux-ci créaient, sans s'en douter, un trésor de sympathie pour la

France, que toutes les infamies de la politique épuisèrent

difficilement.

Ce ne fut que dix ans après que Florence réussit enfin, et en donnant

à Pise les conditions les plus honorables, l'égalité de droits et même

des indemnités.

Mais, quelque favorable que fût l'arrangement, les Pisans n'en

profitèrent pas. Presque tous émigrèrent et n'eurent plus de patrie

que le camp français. Tant que nos armées restèrent en Italie, les

Pisans erraient avec elles et partout se sentaient chez eux.

Quand nous fûmes enfin forcés de repasser les Alpes, ils ne voulurent

plus être Italiens, ils se fixèrent chez nous dans nos provinces du

Midi; ils défendirent leur patrie adoptive contre les Français mêmes,

repoussant de Marseille le connétable de Bourbon.

Nous leur devons plusieurs excellents citoyens, un surtout dont nous

sommes fiers, homme d'un caractère antique, le chaleureux historien

des républiques italiennes, le ferme et consciencieux annaliste de la

France, mon maître, l'illustre Sismondi.

CHAPITRE V

ABANDON DU PARTI FRANÇAIS À FLORENCE--MORT DE SAVONAROLE[21]

[Note 21: Je me suis beaucoup servi de sa Vie, par Pic de la

Mirandole, et encore plus de ses sermons, qui contiennent beaucoup de

faits et d'allusions aux circonstances personnelles. La bibliothèque

du Panthéon possède, je crois, tout ce qu'on en a publié. Les

protestants les imprimèrent au XVIe siècle. Et au XVIIe le pape Urbain

VII légua cinq cents écus pour les réimprimer. Faible et tardive

expiation! Comment les protestants ne les ont-ils pas encore traduits?

En supprimant des longueurs, des répétitions, ce serait un merveilleux

livre.]

1498

On est saisi de douleur et de honte en voyant avec quelle légèreté

barbare une politique inepte gaspilla, détruisit le plus précieux bien

de la France, l'amour qu'elle inspirait. Le dévouement enthousiaste de

Pise pour cette généreuse armée, la fanatique religion de Florence

pour l'alliance des lys qu'elle avait mis dans son drapeau, c'étaient

là des trésors qu'il fallait garder à tout prix. L'arrangement était

facile au passage de Charles VIII, quand il tenait son Borgia

tremblant dans Rome; il pouvait assurer la liberté de Pise, en

indemnisant Florence sur les États du pape. Il devait, à tout prix,

étendre et fortifier la république florentine, la rendre dominante au

centre de l'Italie. Dieu avait fait un miracle pour nous. Dans une

grande ville de commerce, de banque, de vieille civilisation, dans

cette ville de Florence qui savait tout, doutait de tout, il avait

suscité au profit de la France le fait le plus inattendu, un mouvement

populaire d'enthousiasme religieux. Pour elle, tout exprès, il avait

fait un saint, un vrai prophète, dont les paroles s'accomplirent à la

lettre, créature innocente du reste, et sans orgueil, qui

n'embarrassait pas d'un grand esprit de nouveauté, se tenant, il le

dit lui-même, dans les limites de Gerson. Comment expliquer l'étrange

délaissement où Charles VIII avait laissé cette Florence mystique qui

se donnait à lui, qui le sanctifiait malgré lui, qui s'obstinait à lui

reconnaître un divin caractère? Étrange bassesse de coeur! de reculer

devant ce miracle, de répudier cet enthousiasme, une telle force qui,

partout où elle se montre, met un poids infini dans la balance des

choses humaines!

La fidélité de Florence fut une chose inouïe. Nous lui enlevons Pise;

elle persiste, reçoit le roi avec des hymnes. Toute son influence se

dissout en Toscane; Lucques, Sienne, Arezzo, de petites bourgades,

tout se rit de Florence. Et elle n'en est pas moins pour nous. La

ligue générale de l'Italie contre le roi ne parvient pas à

l'entraîner. Loin de là; c'est à ce moment que le parti français est

porté par le peuple au gouvernement.

Il y avait trois partis dans Florence: «celui de la réforme et de la

liberté, parti austère, populaire et mystique, qui, pour toute

politique, suivait son amour de la France et les prophéties de

Savonarole; celui des libertins, des sceptiques, des aristocrates,

gens de plaisirs, qui s'appelaient eux-mêmes les _compagnacci_, les

mauvais compagnons; le troisième, celui des Médicis, restait dans

l'ombre et attendait le moment de profiter de la division des deux

autres; parti ténébreux, équivoque, prêt à passer du blanc au noir; on

l'appela celui des _gris_ (bigi).»

L'honneur éternel de Savonarole et de son parti, c'est de n'avoir péri

que par sa générosité. Les aristocrates, d'accord avec lui pour

chasser les Médicis, voulaient de plus commencer contre eux et leurs

nombreux amis une carrière de proscriptions, de confiscations, de

vengeances lucratives. Le parti des saints refusa; Savonarole exigea

l'amnistie. Dès ce jour il signa sa mort. Il avait ôté le frein de

terreur qui contenait ses ennemis. Rassurés, tous s'unirent. Les

_bigi_, les _compagnacci_, se réconcilièrent contre lui; la ligue

universelle des princes, des prêtres et des sceptiques, des athées et

des moines, se forma contre le prophète et le mena au bûcher.

Le peuple et la clémence, Florence se gouvernant elle-même et graciant

ses tyrans, tel était le simple principe du gouvernement de

Savonarole. L'esprit de Dieu plane ici sur un peuple, l'illumine;

l'inspiration n'est plus, comme autrefois, le monopole de tel

individu. Tous sont dignes de se gouverner. Mais alors tous naissent

bons. Et que devient le péché originel? Que devient le christianisme?

Rien n'indique que Savonarole ait senti cette opposition radicale du

christianisme et de la démocratie.

Cette république d'inspiration et de sainteté, fondée sur la clémence,

était désarmée d'avance et périssait, si elle n'avait un appui

extérieur. Son épine, sa fatalité était l'affaire de Pise. La France

devait l'en soulager par un arrangement honorable aux deux

républiques. Elle devait les garder contre les Médicis, intimider,

décourager ceux-ci. Elle fit justement le contraire, et mit la jeune

république innocente dans la nécessité cruelle de périr ou de frapper

ses ennemis. Il y a, comme l'a dit si bien Quinet (_Marnix,

Provinces-Unies_), il y a pour chaque république un moment où ses

ennemis la somment de périr au nom de son principe même, l'invitent à

se tuer, pour être conséquente.

La république de Hollande n'y consentit pas. La France de 93 n'y

consentit pas. Elles ne se prêtèrent point au pharisaïsme perfide qui

tue la liberté pour l'honneur de la liberté.

La république florentine était appelée, en 1497, à vider cette

question de vie et de mort. Envahie par les Médicis, elle eut à juger

leurs amis. Mais sa situation était pire que la nôtre, son

gouvernement étant celui du pardon, de l'amnistie divine. Amnistie du

passé; mais pourquoi pas de l'avenir? La patience de Dieu doit être

infinie, disaient les pharisiens, son indulgence inépuisable. En vous

faisant gouvernement de Dieu, vous avez gracié d'avance vos

meurtriers, vous avez brisé l'épée de justice.

Le peuple se montra faible, hésitant. Les citoyens, nés dans un âge de

servitude déjà ancienne, marchands pour la plupart, gens timides et

qui se voyaient tout seuls en Italie, sans alliés, n'avaient nulle

envie de se compromettre, eux et les leurs, par une sentence de mort

contre les traîtres. Ils voyaient au contraire les Médicis soutenus

non-seulement par la ligue italienne, le pape, Milan, Venise, et tous

les ennemis de la France, mais en réalité par la France même. Il ne

fallait que gagner du temps. Si la sentence était seulement différée,

on allait voir des envoyés du roi intercéder, prier et menacer, exiger

qu'on épargnât les ennemis du parti français.

C'était un jugement bien grave, non sur des individus seulement, mais

sur la république, sur la base du gouvernement et sur la légitimité de

son principe. La république était proclamée légitime par la

condamnation des traîtres; et par l'absolution des traîtres, la

république était condamnée.

Les amis de Savonarole prirent leur parti. Ils violèrent, pour le

salut de la liberté, une loi de liberté qu'ils avaient faite eux-mêmes

et qui n'avait que trop encouragé l'ennemi. Cette loi donnait au

condamné la ressource de l'appel au peuple, constituait juge en

dernier ressort une masse mobile, où cent motifs de sentiment, de peur

ou d'intérêt, agissent si aisément dans une affaire judiciaire. Ils

firent juger la Seigneurie, arrachèrent la juste sentence, que tous

avouaient juste, et que nul n'osait rendre.

Et alors, il arriva ce qui arrive toujours. L'absolution aurait fait

rire; on eût méprisé le gouvernement, il eût péri sous les sifflets.

La condamnation fit pleurer et crier; il y eut une comédie de soupirs

et de larmes; on colporta de cour en cour cette grande douleur; on

pleura chez le pape, on pleura chez le roi, on pleura à Milan. Chose

énorme! En vérité, la république avait refusé de se tuer elle-même.

Une touchante harmonie se trouva établie d'elle-même entre tous les

ennemis de la justice et de la morale. Où est cette sainteté? disaient

les hypocrites. Où est cette prospérité tant promise, cet appui de la

France? disaient les politiques. Où est la liberté? disaient les

libertins. Les moines, qui voulaient être propriétaires, malgré leur

voeu, étaient ravis de voir attaquer l'apôtre de la pauvreté. Les

augustins spécialement le haïssaient, comme dominicain. Les

dominicains mêmes n'étaient pas tous pour lui; ceux qui n'étaient pas

réformés et d'étroite observance voulaient supprimer la réforme,

supprimer les réformateurs. Dans cette ville de banque, il n'avait pas

toujours parlé avec respect de la royauté de l'usure; la banque, le

gros commerce qui languissait, par suite des événements, en

renvoyaient la faute au seul Savonarole. N'était-ce pas une chose

inquiétante, faite pour effrayer les propriétaires, les gens

tranquilles, les honnêtes gens, de le voir traîner après lui d'église

en église la foule du petit peuple, prêcher l'égalité, donner l'espoir

aux pauvres? Ses invectives contre le luxe, dans une ville de

commerce, n'était-ce pas un crime? Les riches n'osaient plus acheter,

les ouvriers ne gagnaient plus leur vie.

Ceci touchait précisément l'écueil réel de Savonarole, la cause de

son impuissance et de sa chute. Sa réforme contemplative n'arrivait à

nul résultat. Il censurait l'usure, mais épargnait les usuriers. Il

revenait toujours à demander la conversion volontaire des riches, qui

se moquaient de lui, et la patience indéfinie du peuple, le renvoyant

pour l'adoucissement de ses misères à la Jérusalem céleste. Et

cependant, les riches, se serrant, ne commerçant plus, organisaient

tout doucement l'asphyxie, d'où ce peuple affamé et désespéré pouvait

un matin se tourner contre son faible défenseur et son malencontreux

protecteur. Une violente épidémie vint s'ajouter à tant de maux.

Beaucoup d'hommes s'enfuirent de Florence. Savonarole restait avec les

pauvres, dans cette ville demi-déserte; sa parole, toujours ardente,

tombait en vain sur un auditoire endurci par la souffrance et peu à

peu hostile.

Chaque soir il rentrait, triste de n'agir plus, dans son couvent de

Saint-Marc, et le diable l'y attendait avec d'étranges tentations. Le

diable devenait hardi, guettant le moment où le saint allait faiblir

par l'abandon du peuple. Il venait le troubler sous la figure d'un

vieil ermite, qui lui disait avec douceur, d'un ton grave et sensé:

«Tes révélations, mon ami, sont-elles sérieuses? Conviens donc, entre

nous, que ce sont rêveries, purs effets d'imagination.»

Était-il vraiment inspiré? N'était-il qu'un coupable fou? Doute cruel

pour l'homme retombé sur lui-même, abandonné et solitaire. Il pouvait

toutefois se soutenir par cette pensée, que toutes ses prédictions

s'étaient réalisées et se vérifiaient chaque jour.

Et c'était justement ce qui épouvantait et faisait souhaiter sa mort.

Il avait averti quatre hommes, Laurent de Médicis, Charles VIII, le

pape et Sforza. Et Laurent était mort, et le pape et le roi étaient

frappés dans leurs enfants. À Sforza (à ce prince jusque-là si

brillant, si heureux, à son orgueilleuse Béatrix d'Este) il avait

prédit que sa chute était proche et qu'il mourrait dans un cachot. Cet

Hérode, son Hérodiate, blessés au coeur, s'acharnèrent à sa mort, et

le poursuivirent près du pape.

Mais celui-ci de même avait peur de Savonarole. Il avait dit à ceux

qui l'accusaient: «Je le canoniserais plutôt.» Et il lui avait offert

le chapeau de cardinal. «J'aime mieux, dit le saint, la couronne du

martyre.» Le pape, d'autant plus effrayé, dit: «Il faut que ce soit un

grand serviteur de Dieu... Qu'on ne m'en parle plus.»

Bien décidé à ne pas s'amender, il eût voulu ne rien entendre, et se

calfeutrait les oreilles. Entre Lucrezia, sa fille, et Julia Bella, sa

concubine en titre, qui trônait dans Saint-Pierre aux fêtes de

l'Église, son immonde famille l'amusait de fêtes obscènes, renouvelées

d'Héliogabale. Tout cela était public. Il y manquait seulement que le

pape lui-même criât et proclamât ses crimes dans une confession

solennelle. C'est ce qui arriva quand son second fils, César Borgia,

cardinal de Valence, poignarda son aîné. Le père, suffoquant de

sanglots, assemble le consistoire, et là, vaincu par la douleur, il

déplore ses débordements, ses moeurs infâmes, avoue, raconte; il dit

tout haut ce qu'on disait avec horreur tout bas. Il crée une

commission pour réformer l'Église. Lui-même, le lendemain, ressaisi

par ses femmes et par ses mignons, il retourne à sa fange, mais cette

fois plus farouche, plus cruel. Il commença alors à avoir soif du sang

de Savonarole, espérant que, cette voix étouffée, il ferait taire

Dieu.

Celui-ci savait parfaitement qu'il lui restait bien peu à vivre, et il

se hâtait d'autant plus de verser sur ce monde les dernières effusions

de l'esprit qui était en lui. Il s'éleva alors aux plus sublimes

hauteurs. Il faudrait citer dans sa langue. J'emprunte la traduction

inspirée de l'auteur de la _Foi nouvelle_:

«Les prophètes vous ont annoncé, il y a cent ans, la flagellation de

l'Église. Depuis cinq ans, on vous l'annonce... Eh bien, je vous le

dis encore, oui, Dieu est irrité...» _Là, apparaît dans son discours

un tableau d'une épouvantable grandeur, dont le jugement dernier de

Michel-Ange est une faible esquisse. Tous les saints et tous les

prophètes viennent, chacun à son tour, prier Dieu d'envoyer la peine

et le remède._ Les anges, à genoux, lui disent: Frappe! frappe! Les

bons sanglotent et crient: Nous n'en pouvons plus! Les orphelins, les

veuves disent: Nous sommes dévorés, nous ne pouvons plus vivre...

Toute l'Église triomphante dit à Christ: Tu es mort en vain!

«C'est le ciel qui combat; les saints de l'Italie, les anges, sont

avec les barbares. Ce sont eux qui les ont appelés, qui ont mis la

selle aux chevaux. L'Italie est toute brouillée, dit le Seigneur, elle

sera vôtre cette fois. Et le Seigneur vient au-dessus des saints, des

bienheureux qui se rangent en bataille, et tous sont dans les

escadrons... Où vont-ils? Saint-Pierre marche en criant: À Rome! à

Rome! Et saint Paul, saint Grégoire s'en vont criant: À Rome! Et

derrière eux marchent le glaive, la peste, la famine. Saint Jean,

saint Antonin, disent: Sus, sus, à Florence! Et la peste les suit.

Saint Antoine: Sus, en Lombardie! Saint Marc: Allons vers cette ville

qui s'élève au-dessus des eaux! Les saints patrons de l'Italie vont

chacun dans leur ville pour la châtier, saint Benoît dans ses

monastères, saint Dominique dans les siens, et saint François contre

les Frères. Et tous les anges du ciel, l'épée à la main, et toute la

cour céleste marchent à cette guerre.

«...Temps cruel! temps mortel!... Gare à qui vivra dans ce temps!...

Temps obscur où pleuvront la tempête, le feu et la flamme!... Il y

aura de tels hurlements que je ne veux pas te les dire... Tu verras

tout troublé, le ciel troublé, Dieu troublé!...»

Ces prophéties terribles respirent en même temps une magnifique

indifférence sur son propre sort:

«Vous me demandez quelle sera la fin de notre guerre? Si vous me le

demandez en général, je dirai: _La victoire_. Si vous le demandez en

particulier, je répondrai: _Mourir ou être mis en morceaux._ Ceci est

notre foi, ceci est notre gain, ceci est notre récompense. Nous ne

cherchons pas autre chose. Mais quand vous me verrez mort, ne vous

troublez point. Tous ceux qui ont prophétisé ont souffert et sont

morts. Pour que ma parole devienne une vérité pour le monde, il faut

le sang d'un grand nombre. Au premier sang, il n'y aura qu'un cri, et

pour un qui sera mort, Dieu en suscitera dix-sept. Et cette

persécution sera bien autrement grande que celle des martyrs... Voici

le trésor que j'ai à gagner avec ce peuple, voici ce qu'il a à me

donner.» (_Trad. d'A. Dumesnil, Collége de France, 1850._)

Est-ce à dire que la nature avait disparu dans la sainteté, que

l'homme avait fini en lui? Oh! non. Si les disciples redoublaient de

ferveur, il voyait la masse s'éloigner de lui, et son coeur était

déchiré. On sent dans les derniers discours cette mortelle douleur, ce

désespoir de ne plus être aimé. Il n'essaye nullement de le

dissimuler. Nulle vanité, nulle dignité hypocrite; il y a là une

naïveté tout italienne:

«Ô Dieu! tu m'as trompé pour me faire entrer dans tes voies. Je me

suis fait anathème pour toi, et tu as fait de moi comme la cible pour

la flèche.--Je ne te demandais rien que de n'avoir jamais à gouverner

les hommes, et tu as fait tout le contraire.--Je ne me réjouissais que

de la paix, et tu m'as attiré ici, sans que j'en ai eu conscience. Tu

m'as fait entrer dans cette grande mer. Mais quel moyen d'aller au

rivage?

«Ô ingrate Florence! J'ai fait pour toi ce que je n'ai pas voulu faire

pour mes frères selon la chair. Je n'ai parlé pour eux à aucun prince,

quoique les princes m'en priassent (j'en ai leurs lettres). Et pour

toi, cependant, j'allai au roi de France... Que t'ai-je fait, mon

peuple?... Eh bien, crucifie-moi, lapide-moi... Je souffrirai tout

pour l'amour de toi.» (_Prediche soprà li salmi_, éd. 1539, p. 24.)

Né Lombard, Savonarole s'était fait Florentin; il avait, non sans

raison, élu le peuple de Florence; il voyait, et très-justement, que

ce peuple, avec tous ses vices, était l'intelligence au plus haut

degré, la tête et le cerveau du monde. Perdre l'amour de Florence,

c'était pour lui mourir. Il avoue sa tendresse et sa douleur avec une

extrême faiblesse qui arrache les larmes: «Ô Florence! pour toi, je

suis devenu fou... Hélas! Seigneur! je suis fou de ce peuple. Je vous

prie de me pardonner!»

Cela donné à la faiblesse humaine, il allait magnanimement au-devant

de la mort, prononçant son jugement définitif sur le pape. Il avait eu

la vision d'une croix noire plantée sur Rome. Il dit son mot hardi où

il s'est transfiguré: «l'Église ne me paraît plus l'Église. _Il

viendra un autre héritier à Rome!_»

Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19) · 第 11 / 24 段