changeant de volonté de quart d'heure en quart d'heure, ne pouvant
s'arrêter à rien. Il appelait Bajazet, qui était trop loin pour venir
à temps. Il réparait les murs de Rome, recevait les troupes de Naples.
Puis il voulait négocier; il envoyait à Charles VIII. Puis il voulait
partir, et il faisait promettre aux cardinaux de le suivre. Ils
promettaient, et, sous main, faisaient leurs traités, s'arrangeaient
un à un. Personne n'était pour le payer, ni la ville, ni la campagne,
qui toute se levait contre lui. L'événement le surprit dans ses
fluctuations. Il ne put ni partir, ni traiter, ni combattre. Il se
blottit tremblant dans le château Saint-Ange.
Selon un récit populaire, le pape aurait fait dire au roi qu'il ne lui
conseillait pas de venir à Rome, parce qu'il y avait peste et famine;
que, de plus, son arrivée mettrait le Turc en Italie. À quoi le roi
aurait répondu en riant qu'il ne craignait pas la peste; que la mort
serait le repos de son pèlerinage; qu'il ne craignait pas la faim;
qu'il venait pourvu de vivres pour rétablir l'abondance; et que, pour
le Turc, ne demandant qu'à le combattre, il lui saurait gré de venir,
de lui épargner moitié du chemin.
Les Français trouvaient le pape jugé par sa peur même. Caché dans le
tombeau d'Adrien, il avait l'attitude d'un coupable qui se connaît et
se rend justice. Ils ne demandaient qu'à tirer dessus, et tournaient
leurs canons vers le vieux nid pour déloger l'oiseau. Mais le Roi
avait deux oreilles: à l'une criait l'accusateur, le cardinal Rovère;
à l'autre, un peu plus bas, parlait le favori, le marchand de
Briçonnet, qui s'était fait évêque et voulait être cardinal. Cette
bassesse de coeur que nous avons vue à Florence, elle éclata ici dans
tout son lustre: l'homme vendit pour un chapeau l'honneur de la France
et l'Église.
Le pape, ainsi sauvé et averti, reprit courage et langage de pape; il
fit dire au roi dignement qu'il était prêt à recevoir son serment
d'obédience. Le roi qui, en faisant cette lâcheté, s'en voulait
cependant et restait de mauvaise humeur, répondit: «D'abord, je veux
ouïr la messe à Saint-Pierre; je dînerai ensuite; après quoi, je le
recevrai.»
Le président du parlement de Paris régla les conditions:
1º Continuation du privilége secret qu'avaient le roi, la reine et le
dauphin (celui de pouvoir entendre la messe, même étant excommunié);
2º L'investiture du royaume de Naples;
3º La reddition du frère du sultan.
Le premier article accordé; les deux autres, le pape comptait les
éluder. Au lieu de l'investiture expresse, il donna la _rose d'or_,
signe de distinction que les papes donnaient aux rois défenseurs de
l'Église. Pour Gem, il affecta de le consulter, lui demanda devant le
roi s'il voulait rester à Rome ou suivre le roi de France. Le
prisonnier, homme supérieur par l'intelligence et sentant à merveille
le péril de sa situation, refusa d'avoir un avis. «Je ne suis pas
traité comme sultan, dit-il; qu'importe à un prisonnier d'aller ou de
rester?» Le pape, embarrassé, dit qu'il n'était pas prisonnier, que
tous deux ils étaient rois, qu'il n'était que leur interprète. Charles
VIII n'insista pas en présence de Gem, mais trois jours après se le
fit livrer.
Borgia, malgré la protection de Briçonnet, n'était pas rassuré. Comme
il se rendait au banquet royal, on tira le canon pour lui faire
honneur. Il crut que c'était un signal pour s'emparer de sa personne,
se sauva et ne dîna point.
La familiarité des Français n'était pas rassurante. Aux moindres
occasions, ils entraient chez le pape, s'asseyaient pêle-mêle avec les
cardinaux. Ils lui avaient pris les clefs de Rome, avaient dressé
leurs potences au champ de Flore, et jugeaient au nom du roi.
Leurs respects mêmes épouvantaient. Au baisement des pieds, il y eut
une telle presse, une telle furie d'empressement (chez ces gens qui
deux jours avant voulaient tirer sur lui), qu'ils faillirent le jeter
par terre.
Le roi, qui ne se fiait guère à lui, emmena de Rome, outre le sultan
Gem, le fils du pape, César, cardinal de Valence, sous titre de légat,
en réalité comme otage.
Fils d'une femme de Servie, Gem avait l'air d'un chevalier chrétien,
une très-noble figure, triste et pâle, un nez de faucon, les yeux d'un
poète et d'un mystique. Nos gentilshommes lui trouvaient des manières
vraiment royales, avec un mélange de fierté et de grâce flatteuse qui
n'appartient qu'à l'Orient. Le malheureux n'alla pas loin. Prisonnier
depuis treize années, l'air, le jour, le ciel italien, l'affluence
aussi de l'armée qui l'admirait et le fêtait, purent lui être fatales.
On a cru généralement qu'Alexandre VI, par vengeance ou pour gagner
l'argent de Bajazet, l'avait livré au roi empoisonné. Ce qui est sûr,
c'est que le jour où il parut frappé, le fils du pape se sauva déguisé
et revint à Rome. Porté jusqu'à Capoue, Gem y était si faible qu'il ne
put lire une lettre de sa mère qu'on lui apportait d'Égypte. On le
mena jusqu'à Naples, où il expira, dit-on, dans un élan religieux,
remerciant Dieu de ne pas permettre que l'ennemi de sa foi se servît
de lui pour combattre l'islamisme. Charles VIII, qui le plaignait
fort, le fit embaumer, et envoya à sa mère tout ce qui restait de lui.
Le pape avait jeté le masque, et l'Espagne le jeta aussi.
L'ambassadeur de Ferdinand le Catholique, qui suivait le roi et qui
n'avait rien dit à Rome, imagina, entre Rome et Naples, de faire une
grande scène de protestation qui pût relever le courage du parti
espagnol de Naples.
Cet éclat ne servit à rien. Tout échappa aux Aragonais, l'armée et les
places et le peuple. Le vieux roi meurt. Son fils Alfonse se sauve.
Son fils, le jeune Ferdinand, perd terre, passe dans Ischia. Les seuls
forts qui résistèrent furent emportés, et tout tué. La terreur gagne
le royaume, elle passe l'Adriatique. Les Turcs voient le drapeau
français en face, prennent la panique, se sauvent, abandonnent les
forts d'Albanie. Les Grecs achètent des armes, prêts, disent-ils, à
tuer tous les Turcs au débarquement des Français.
Un capitaine fut envoyé en Calabre sans soldats pour recevoir la
province. Partout les gendarmes, sans armure, en habit léger, les
pieds dans les pantoufles, allaient marquer les logements.
Charles VIII débuta à Naples par une mesure qui eût gagné le peuple
s'il y avait eu un peuple: il réduisit l'impôt à ce qu'il était du
temps de la maison d'Anjou. La réduction n'allait pas à moins de deux
cent mille ducats.
Le pays était féodal, et les seigneurs ne tenaient compte d'une
diminution qui soulageait leurs vassaux sans augmenter leurs revenus.
Chacun d'eux comptait plutôt sur quelque faveur personnelle. Ceux
d'Anjou parlaient haut, exigeaient au nom d'une si vieille fidélité;
et ceux d'Aragon voulaient être payés comptant de leur trahison
récente. Il n'était pas de fief pour lequel il ne se présentât deux
propriétaires en litige. Charles VIII les accorda en fermant l'oreille
à tous, refusant de se faire juge et maintenant le _statu quo_. Ils
furent d'accord, mais contre lui.
La conduite des Français était contradictoire. Ils voulaient tout,
arrachaient tout, emplois et fiefs, et, d'autre part, ils ne voulaient
pas rester; ils n'aspiraient qu'à retourner chez eux; ils
redemandaient la pluie, la boue du Nord sous le ciel de Naples. Quant
ils apprirent la ligue de l'Italie avec l'Empereur et l'Espagne, cette
effrayante nouvelle les mit dans la plus grande joie. Ils espérèrent
perdre l'Italie et pouvoir retourner chez eux. Ils en firent deux
_soties_, où le pape empoisonneur, Maximilien, l'Espagnol et la Ligue,
parurent tous en figures de Gilles. Le roi y assista et en rit de tout
son coeur.
Le 12 mai, autre pièce où l'acteur fut le roi. En manteau impérial,
la couronne d'Orient en tête, il fit une entrée solennelle dans
Naples. Ne faisant la croisade, il fit tout du moins le triomphe.
C'était pourtant une question de savoir si ce triomphateur pourrait
rentrer chez lui. La jeunesse qui l'entourait, outrecuidante et
méprisante, n'avait pas là-dessus la moindre inquiétude. Venise
cependant et Ludovic avaient en un moment fait une grosse armée de
quarante mille hommes. Le roi s'affaiblissant encore au retour par des
détachements, n'en avait que neuf mille (en comptant les valets) quand
il trouva l'ennemi sur les bords du Taro, à Fornoue, dans les
Apennins. On parlementa fort; les Italiens étaient fort refroidis par
la mollesse de leurs gouvernements, qui ne demandaient qu'à traiter
avec cet ennemi si faible. Pour les Français, qui avaient tout contre
eux, la position, le défaut de vivres, un orage de nuit, le torrent
qui grossit, ils montrèrent une étonnante confiance.[19]
[Note 19: Pour cette époque, et en général pour les guerres d'Italie,
voir un livre peu consulté: la Vie de Trivulce, par Rosmini, 1815,
livre sorti des archives de la famille, qui a fait copier soixante-dix
volumes d'actes dans tous les dépôts de l'Europe.--Trivulce avait de
Louis XII quatre cents livres de pension. _Archives, cartons des
rois_, K. 94, _quittance du 7 juin 1501_.]
«Le 6 juillet, l'an 1495, environ sept heures du matin, le roi monta à
cheval et me fit appeler, dit Commines. Je le trouvai armé de toutes
pièces et sur le plus beau cheval que j'aye vu de mon temps, appelé
_Savoie_; c'étoit un cheval de Bresse qui étoit noir et n'avoit qu'un
oeil; moyen cheval, mais de bonne grandeur pour celui qui étoit
dessus. Et sembloit que ce jeune homme fût tout autre que sa nature ne
portoit, ni sa taille, ni sa complexion; car il étoit fort craintif à
parler (ayant été nourri en grande crainte et avec petites gens). Et
ce cheval le montroit grand; il avoit le visage bon et de bonne
couleur, et la parole audacieuse et sage. Il sembloit bien que frère
Hieronyme (Savonarole) m'avoit dit vray, que Dieu le conduiroit par la
main, et qu'il auroit bien à faire au chemin, mais que l'honneur lui
en demeureroit.»
Cette bataille fut la dérision de la prudence humaine.
Tout ce qu'on pouvait faire de fautes, les Français le firent, et ils
vainquirent. D'abord, leur excellente et redoutable artillerie, ils ne
s'en servirent pas, la laissèrent de côté. Ils ne voulaient,
disaient-ils, que passer leur chemin; mais ils passaient plus ou moins
vite, de sorte que l'avant-garde, le corps de bataille et
l'arrière-garde se trouvèrent séparés par de grandes distances.
Le marquis de Mantoue, Gonzague, très-bon général italien, qui les
voyait si mal en ordre de l'autre côté d'un torrent presque à sec qui
les séparait, avait beau jeu pour se jeter entre eux, les couper et
les écraser.
Les Stradiotes, très-bons soldats grecs de Venise, chevau-légers,
armés de cimeterres orientaux, devaient pénétrer dans les files de la
lourde gendarmerie française, et, de côté, faucher, poignarder les
chevaux.
Cette manoeuvre eût été terrible; heureusement, le Milanais Trivulce,
qui la connaissait bien et la prévit, trouva une diversion. Il laissa
sans défense, à leur discrétion, le camp du roi, ses brillants
pavillons, les coffres et malles, les mulets richement chargés. Il
était sûr que ces pillards se jetteraient sur cette proie et
laisseraient là la bataille. C'est ce qui eut lieu en effet.
Des deux côtés, les hommes d'armes donnèrent des lances avec une
extrême vigueur; toutefois, il y avait cette différence que les
chevaux des Italiens étaient plus faibles, leurs lances légères et
souvent creuses. Après le premier choc, ils n'avaient plus rien que
l'épée.
Le roi était au premier rang; nul ne le précédait que le bâtard de
Bourbon, qui fut pris. Les choses étaient si mal prévues, que par
trois fois il resta seul, attaqué par des groupes de cavaliers, et ne
s'en démêla que par la force et la furie de cet excellent cheval noir.
La perte des Italiens fut énorme, trois mille cinq cents morts en une
heure. Cela tint à ce que les valets français, armés de haches,
taillèrent et mirent en pièces tout ce qui était à terre. Il n'y eut
pas de prisonniers.
Nombre de vaillants Italiens restèrent sur le carreau, entre autres
les Gonzague, parents du général, qui étaient cinq ou six, et se
firent tous tuer.
Le sénat de Venise fit faire des feux de joie, prétendant avoir gagné
la bataille, puisqu'on avait pris le camp du roi. Cependant cet
affreux carnage, fait si vite, sans artillerie, par cette poignée
d'hommes, laissa une extrême terreur dans l'Italie, le plus grand
découragement. «Une bataille perdue, dit le maréchal de Saxe, c'est
une bataille qu'on croit perdue.» Les Italiens, fort imaginatifs, se
jugèrent vaincus et le furent, déclarant qu'il était impossible de
soutenir la _furie des Français_.
CHAPITRE IV
RÉSULTATS GÉNÉRAUX--LA FRANCE SE CARACTÉRISE--L'ARMÉE ADOPTE ET DÉFEND
PISE, MALGRÉ LE ROI.
1496
Un événement immense s'était accompli. Le monde était changé. Pas un
État européen, même des plus immobiles, qui ne se trouvât lancé dans
un mouvement tout nouveau.
Quoi donc! qu'avons-nous vu? Une jeune armée, un jeune roi qui, dans
leur parfaite ignorance et d'eux-mêmes et de l'ennemi, ont traversé
l'Italie au galop, touché barre au détroit, puis non moins vite et
sans avoir rien fait (sauf le coup de Fornoue), sont revenus conter
l'histoire aux dames.
Rien que cela, c'est vrai. Mais l'événement n'en est pas moins immense
et décisif. La découverte de l'Italie eut infiniment plus d'effet sur
le XVIe siècle que celle de l'Amérique. Toutes les nations viennent
derrière la France; elles s'initient à leur tour, elles voient clair à
ce soleil nouveau.
«N'avait-on pas cent fois passé les Alpes?» Cent fois, mille fois.
Mais ni les voyageurs, ni les marchands, ni les bandes militaires
n'avaient rapporté l'impression révélatrice. Ici, ce fut la France
entière, une petite France complète (de toute province et de toute
classe), qui fut portée dans l'Italie, qui la vit et qui la sentit et
se l'assimila, par ce singulier magnétisme que n'a jamais l'individu.
Cette impression fut si rapide que cette armée, comme on va voir, se
faisant italienne et prenant parti dans les vieilles luttes
intérieures du pays, y agit pour son compte, même malgré le roi, et
d'un élan tout populaire.
Rare et singulier phénomène! la France arriérée en tout (sauf un
point, le matériel de la guerre), la France était moins avancée pour
les arts de la paix qu'au XIVe siècle. L'Italie, au contraire,
profondément mûrie par ses souffrances mêmes, ses factions, ses
révolutions, était déjà en plein XVIe siècle, même au delà, par ses
prophètes (Vinci et Michel-Ange). Cette barbarie étourdiment heurte un
matin cette haute civilisation; c'est le choc de deux mondes, mais
bien plus, de deux âges qui semblaient si loin l'un de l'autre; le
choc et l'étincelle; et de cette étincelle, la colonne de feu qu'on
appela la Renaissance.
Que deux mondes se heurtent, cela se voit et se comprend; mais que
deux âges, deux siècles différents, séparés ainsi par le temps, se
trouvent brusquement contemporains; que la chronologie soit démentie
et le temps supprimé, cela paraît absurde, contre toute logique. Il ne
fallait pas moins que cette absurdité, ce violent miracle contre la
nature et la vraisemblance, pour enlever l'esprit humain hors du vieux
sillon scolastique, hors des voies raisonneuses, stériles et plates,
et le lancer sur des ailes nouvelles dans la haute sphère de la
raison.
Quand Dieu enjambe ainsi les siècles et procède par secousse, c'est un
cas rare. Nous ne l'avons revu qu'en 89.
N'oublions pas ce qui a été établi dans l'Introduction.
Ce qui retardait la Renaissance et la rendait presque impossible, du
XIIIe au XVIe siècles, ce n'était pas qu'on eût par le fer et le feu
détruit tout jet puissant qui se manifestait; d'autres auraient surgi
du même fonds. Mais on avait créé, par-dessus ce fonds productif, un
monde artificiel, de médiocrité pesante, monde de plomb, qui tenait
submergés toute noblesse de vie et de pensée, toute grandeur et tout
_ingegno_. Le vieux principe, dans sa caducité, avait engendré
malheureusement, engendré des fils de vieillesse, maladifs,
rachitiques et pâles. Quels fils? nous l'avons dit, la stérilité
scolastique. Quels fils? Toutes les fausses sciences, la vraie étant
proscrite. Quels fils? la médiocrité bourgeoise et la petite prudence.
Pour résumer l'obstacle, ce n'était pas qu'il n'y eût rien, qu'on
n'eût rien fait pendant deux siècles. C'était qu'on eût fait quelque
chose, créé, fondé la platitude, la sottise, la faiblesse en tout.
La France de Charles V, tristement aplatie dans la _sagesse_ et dans
la prose, la France de Louis XI et de l'avocat Patelin, radicalement
bourgeoise, rieuse et méprisante de toute grandeur, sont si
parfaitement médiocres qu'elles ne savent même plus ce que c'est que
la médiocrité.
Il n'est pas facile de deviner, quand cela eût fini, si elle n'eût
pourtant, dans un vif mouvement de jeunesse et d'instinct, sauté le
mur des Alpes, et ne se fût jetée dans un monde de beauté, tout au
moins de lumière, où rien n'était médiocre. Elle retrouva, à ce
contact, quelque chose de sa nature originaire; elle y reprit la
faculté du grand.
Rien n'était plat en Italie, rien prosaïque, rien bourgeois. Le laid
même et le monstrueux (il y en avait beaucoup au XVe siècle) étaient
élevés à la hauteur de l'art, Machiavel, Léonard de Vinci, ont pris
plaisir à dessiner des crocodiles et des serpents.
Milan n'était pas médiocre sous Vinci et Sforza, dans son bassin
sublime, cerné des Alpes, Alpe elle-même par sa cathédrale de neige,
éblouissante de statues; Milan sur le trône des eaux lombardes, dans
sa centralisation royale des arts, des fleuves et des cultures.
Rome n'était pas médiocre sous Borgia. L'ennuyeuse Rome moderne, bâtie
des pierres du Colysée par les neveux des papes, n'existait pas
encore, ni la petite hypocrisie, le vice masqué de décence. Rome était
une ruine païenne, où l'on cherchait le christianisme sans le
trouver. Rome était une chose barbare et sauvage, mêlée de guerres,
d'assassinats, de bouviers brigands des marais Pontins et des fêtes de
Sodome. Au milieu, un banquier, entouré de Maures et de juifs: c'était
le pape, et sa Lucrezia tenant les sceaux de l'Église.
Cela n'était pas médiocre. Quand notre armée rentra, elle rapporta de
Rome une histoire peu commune, propre à faire oublier tout ce que la
France gauloise trouvait piquant, tous les enfantillages des
Cent-Nouvelles et des vieux fabliaux.
Ils essayèrent à Naples de jouer cette histoire sur les tréteaux. Mais
il y avait là un grandiose dans le mal, qu'on ne pouvait jouer et que
l'innocence des nôtres n'était pas faite pour atteindre.
On attendit trente ans pour trouver le vrai nom d'un tel monde. Ni
Luther ni Calvin n'y atteignirent. Rabelais seul, le bouffon colossal,
y réussit. _Antiphysis_, c'est le mot propre, qu'il a seul deviné
(l'envers de la nature). Par le beau, par le laid, le monde fut
illuminé; et il rentra dans le sens poétique, dans le sens de la
vérité, des réalités hautes et de la grande invention.
Cette vision de Rome, effrayante, apocalyptique, du pape siégeant avec
le Turc, la scène la plus forte que l'on eût vue depuis mille ans,
jeta le monde dans un océan de rêveries et de pensées.
En ce mensonge des mensonges, en ce vice des vices, les raisonneurs
trouvèrent l'_Antiphysis_, l'envers de la nature, l'envers de l'idéal,
que la raison n'eût pas donné, monstruosité instructive qui les
éclaira par contraste, et sans autre recherche indiqua la voie du bon
sens et le retour à la nature.
D'autre part, les mystiques, ivre d'étonnement dans ce monstre à deux
têtes, crurent voir le signe de la Bête et la face de l'Antéchrist.
Ils fuirent à reculons contre le cours des siècles et jusqu'au berceau
des âges chrétiens.
Dès ce jour, deux grands courants électriques commencent dans le
monde: Renaissance et Réformation.
L'un, par Rabelais, Voltaire, par la révolution du droit, la
révolution politique, va s'éloignant du christianisme.
L'autre, par Luther et Calvin, les puritains, les méthodistes,
s'efforce de s'en rapprocher.
Mouvements mêlés en apparence, le plus souvent contraires. Le jeu de
leur action, leurs alliances et leurs disputes, sont l'intime mystère
de l'histoire, dont leur lutte commune contre le Moyen âge occupe le
premier plan, le côté extérieur.
* * * * *
Tel est le résultat général. Mais notons aussi le spécial, qui n'en a
pas moins une importance profonde.
Une nation, l'organe principal de la Renaissance, se caractérise pour
la première fois. Le monde apprend ici, par le bien, par le mal, ce
que c'est que la France.
Organe dominant et principal acteur dans le drame humain au XVIe
siècle, elle ne se relève qu'en révélant l'homme du temps, de sorte
que ce fait spécial redevient général encore. Le Français de Charles
VIII et de Louis XII, c'est l'homme vrai de l'Europe d'alors, plus en
dehors et mieux connu que celui d'aucune nation.
Et d'abord, le vice français, c'est le vice général du XVIe siècle,
celui qui devait éclater après la longue hypocrisie et l'abstinence
forcée. C'est le violent élan des jouissances, une aveugle furie
d'amour physique qui ne respecte rien, outrage ce qu'il aime et
désire. La femme a sa revanche. Par une réaction naturelle, par la
douceur et son adresse, elle s'empare de cette force brutale et la
gouverne. Ce siècle est le règne des femmes, spécialement en France.
Par les Anne et les Marguerite, les Diane, les Catherine de Médicis,
les Marie Stuart, elles le troublent, le corrompent et le civilisent.
Non-seulement l'art, la littérature, les modes et toutes les choses de
forme changent par elles, mais le fonds de la vie. La constitution
physiologique est atteinte dans son essence. La maladie du Moyen âge,
la lèpre, fut un mal solitaire, un mal de moine, né de la négligence
et de l'abandon du corps. La maladie du XVIe siècle au contraire a sa
source dans le mélange confus, violent, impur des sexes et des
populations[20]. Elle éclata au moment de la grande migration des
juifs et des Maures, au passage des armées de Charles VIII, de Louis
XII et de Maximilien, de Gonsalve de Cordoue.
[Note 20: Les brusques changements de température (qui perpétuent
encore aujourd'hui la lèpre sur la côte de Gênes) se produisaient chez
beaucoup des nôtres qui passaient les Alpes, non plus par l'ancienne
lèpre, mais par d'autres maladies de peau. Ce grand fléau du Moyen
âge, affaibli par sa division même, ne se retirait pas pourtant sans
laisser de vives irritations.--Les deux fléaux se rencontrèrent. C'est
ainsi que Paracelse, excellent observateur (malgré le bizarre de ses
théories), explique la naissance du mal immense qui enveloppa le XVIe
siècle, circulant de mille manières, et gagnant les plus sains mêmes,
les plus purs, les plus abstinents.--Excepté trois maux violents dans
cette période (le scorbut, la suette et la coqueluche), la grande
maladie du temps absorba toutes les autres. Toutes entrèrent dans cet
océan.--Quand Rabelais dédia son livre à ce genre de malades, c'était
le dédier à tout le monde. Hutten adresse l'histoire de sa guérison à
son patron, l'archevêque de Mayence.--Charles VIII fut frappé, tout
des premiers, à sa descente en Italie. François Ier et Léon X le
furent plus tard, comme on sait. Le premier ayant séjourné peu de
temps avec sa cour dans la ville de Nantes, le fléau y fut si intense
qu'il fallut sur-le-champ y fonder un grand hôpital. (Voir le docteur
Guépin.) Ainsi, au moment où l'on ferme les léproseries, s'ouvrent les
hospices des vénériens.--L'amiral de Soliman, Barberousse, fit sa cour
au roi, ami de son maître, en lui faisant l'hommage d'un remède
nouveau, des pilules qui portent son nom. Voir surtout le _Recueil des
textes_ (Vesale, Fallope, Cardan, Fracastor, Rondelet, etc.) publié à
Venise, 1566 (in-folio), et Gruner, Jena, 1789.]
La femme, à ce moment, prend possession de l'homme; elle paraît son
jouet, sa captive, et devient sa fatalité.