Ce Pierre de Médicis, aussi sage que Jean Galéas, était un athlète, un

acteur, figure de tournoi, de théâtre. Il était stupidement fier de

ses succès à la lutte, à la paume. L'hiver, il employait la main la

plus habile à faire des statues de neige, la main de Michel-Ange.

Ainsi c'était la guerre de trois cours et de trois femmes.

Dès que le Roi arrive, il est habilement enveloppé. Un prince généreux

comme lui peut-il passer sans accorder une visite au pauvre duc

malade? Tous les nôtres déjà étaient du parti d'Isabelle, sa jeune

femme, la fille de notre ennemi le Roi de Naples. Le Roi cède; il voit

ce mourant; il voit l'infortunée princesse qui embrasse ses genoux,

les arrose de larmes. Nourri dans la lecture des romans de chevalerie,

le voilà, dès l'entrée de son expédition, en face d'une suppliante,

obligé de refuser sa protection à une femme. Il ne dit rien; mais

Ludovic comprit son coeur, sentit qu'il était contre lui. Il le sentit

bien mieux quand Charles VIII, à peine entré dans la Toscane, lui

renvoya ses troupes italiennes. Il ne lui resta plus, après nous avoir

appelés en Italie, qu'à faire en sorte que nous y périssions. Galéas

mourut à point, et l'on crut généralement que Ludovic l'avait

empoisonné.

Mêmes fautes en Toscane. Le roi, de même, y agit contre ses amis et

ses alliés naturels.

Un premier fort ayant été pris et tout tué, Pierre de Médicis perd la

tête. Il ouvre la forteresse qu'il avait voulu défendre. Florence

profite de son trouble, le chasse, reprend sa liberté. Le pouvoir est

aux mains de ceux qui avaient appelé, prophétisé l'invasion. Ils

arrivent pleins de joie à Lucques pour saluer le roi; il leur tourne

le dos.

Il était déjà sous l'influence des agents des Médicis. Il voyait, dans

son ignorance, Pierre comme un roi chassé par ses sujets.

Ce fut bien pis quand il vit la femme de Pierre, Alfonsine Orsini, en

deuil, que la nouvelle république avait eu la débonnaireté de laisser

chez elle. Savonarole l'avait voulu ainsi, protégeant tout ce qui

tenait aux Médicis, empêchant les vengeances. Voici donc encore une

princesse affligée, encore un appel au roi chevalier, à son devoir de

protéger les dames. Celle-ci, fille du connétable de Naples que

Charles VIII devait combattre, alla au coeur du roi en lui demandant

s'il était bien vrai qu'il voulût la ruine, la mort de tous les siens.

Le roi fut fort touché, et il écouta volontiers Briçonnet, qui lui

faisait entendre qu'un prince était son allié naturel plutôt qu'une

république. Il sacrifia tous les amis de la France, et expédia un

message à Médicis pour le faire revenir.

En pénétrant dans la Toscane, où ils suivaient la mer et les contrées

du bas Arno, nos Français commençaient à voir les signes trop

sensibles de la mort de l'Italie.

Ces contrées si fertiles étaient devenues marécageuses et malsaines

par l'abandon des canaux; c'était déjà presque un désert; oeuvre de la

nature? Non, mais de l'homme et des mauvais gouvernements. L'Italie,

dès le XIIIe siècle, se dévorait elle-même. Non que la population

générale eût peut-être diminué de beaucoup; mais la campagne était

délaissée pour les villes, qui la dominaient tyranniquement,

l'astreignant à certaines cultures, en défendant telle autre. Entre

les villes elles-mêmes, la plupart étaient devenues de pauvres villes

sujettes que les cités souveraines tenaient très-bas et durement.

Souveraines elles-mêmes autrefois, ces républiques asservies avaient

dans leur glorieux passé une humiliation d'autant plus grande, de

mortelles douleurs dans leurs souvenirs.

Sismondi estime, d'après une évaluation très-vraisemblable, que

l'Italie, au XIIIe siècle, n'avait guère moins de un million huit cent

mille citoyens; qu'elle en eut le dixième au siècle suivant (cent

quatre-vingt mille), et au XVe, seulement le dixième de ce dixième,

dix-huit mille citoyens peut-être.

Venise, dans ce nombre misérable, compte pour deux ou trois mille;

Gênes pour quatre ou cinq; Florence, Sienne et Lucques, en tout cinq

ou six mille. Tout le reste était sujet de ces villes ou des tyrans.

Dix-huit mille hommes avaient intérêt à défendre l'Italie.

Ces dix-huit mille étaient-ils libres? Oui, sous le bon plaisir du

Conseil des Dix à Venise; à Florence, sous l'autorité des Médicis; à

Sienne, sous les Petrucci, etc.

Le gouvernement personnel portait ses fruits. La ville de la banque,

la riche Florence, qui absorbait les capitaux du monde, venait de

faire banqueroute. Pourquoi? parce que les Médicis avaient mêlé leur

fortune avec celle de la république. Leur somptuosité de princes

dérangea leurs affaires, et ils ne sauvèrent leur caisse qu'en faisant

sauter celle de l'État.

En Romagne et partout, c'était une foule de petites cours vaniteuses,

brillantes à l'envi, dévorantes, mangées de parasites et mangeant

leurs sujets. Les gens de lettres, artistes et poètes, chantaient

cette gloire coûteuse.

L'horreur, c'était à Naples, où le vieux roi aragonais, par-dessus

l'impôt écrasant, avait organisé un gouvernement de famine, trafiquant

de tout ce qui se mange, spéculant sur les jeûnes de ses maigres

sujets.

Tout cela couvert d'une fausse paix, de calme et d'art, d'un certain

mouvement pédantesque d'érudition.

L'Italie, en réalité, soupirait, haletait; elle attendait quelque

chose comme le jugement dernier. Ce n'était pas seulement Savonarole

qui parlait; un mendiant à Rome, et d'autres avaient été les

trompettes de l'archange. Les habiles, le vieux Ferdinand, son fils

Alfonse, le pape Alexandre VI, vacillaient et flottaient, changeaient

sans cesse de résolution. Que ceux qui doutent de la puissance des

remords et du Vengeur moral lisent ce drame, digne de Shakespeare.

Ferdinand meurt comme étouffé sous les ombres de ses victimes.

Alfonse, un politique, un guerrier, la plus forte tête de l'Italie,

devient comme idiot; il s'enfuit, se fait moine.

De toutes parts se levait le voile, et la réalité apparaissait. Le

mensonge croulait. Tout semblait se dissoudre, comme il arrive dans

les grandes épidémies, où, la main de Dieu pesant sur tous, il n'y a

plus ni fort ni faible; personne ne craint personne; tous se sentent

égaux, affranchis par la faiblesse commune.

Mais ce réveil simultané de tant d'éléments différents, désharmonisés

depuis longtemps, opposés et contraires, était un embarras immense.

Charles VIII eût-il été véritablement l'envoyé de Dieu, guidé par sa

lumière, ce n'eût pas été trop pour juger un pareil procès. Dans un

pays où une décomposition successive avait couché les uns sur les

autres tant de peuples et de cités défuntes, il n'y avait pas de mort

si bien mort qui ne reprît la voix et ne réclamât ses atomes. Ceux-ci,

passés dans d'autres, étaient revendiqués, défendus par des morts

récents. Pour faire revivre l'un, on se trouvait forcé peut-être

d'étouffer l'autre et de le clore définitivement au sépulcre.

La première scène, bizarre et violente, d'un imprévu fantastique, eut

lieu à Pise. On vit un mort d'un siècle qui portait la parole, et,

presque au milieu du discours, un mort de cinquante ans parla. Ces

morts, c'étaient les républiques de Pise et de Florence, la première

étouffée par l'autre, toutes deux réveillées à la fois (même jour, 9

novembre).

Le roi entrait à Pise. Il marchait, entouré de tous ses capitaines,

vers le fameux _Duomo_, où il allait entendre la messe. Il traversait,

entre la tour penchée, le baptistère et le _Campo-Santo_, cette place

vénérable, pleine de hautes antiquités du lointain Moyen âge. Au seuil

du temple, un homme se jeta à lui, effaré, comme un frénétique; il

prit le roi aux genoux et embrassa ses jambes. Il parlait en français

et avec une grande volubilité. Le roi ne put pas s'en tirer qu'il ne

lui fît un long discours. C'était l'histoire de Pise, la plus tragique

d'Italie, ville morte en une fois, en un jour, quand tout son peuple

fut emporté à Gênes; puis vendue aux marchands, aux Médicis, qui ont

sucé sa vie, ont détruit son commerce, lui ont fermé la mer, et la

terre elle-même, par une négligence voulu et meurtrière, a été changée

en marais, plus de canaux; la fièvre organisée pour l'extermination

d'un peuple...

Ici, les larmes lui vinrent dans une telle abondance qu'il s'arrêta;

mais tout le monde continuait de l'écouter. Il se leva alors violent

et furieux, et commença une terrible invective contre la concurrence,

la férocité de boutique, qui ne laissait pas seulement Pise affamée

gagner sa vie avec la soie, la laine, et la faisait mourir du supplice

d'Ugolin... Cependant, grâce à Dieu, au bout de cent années, la

liberté venait... À ce mot _liberté_, le seul que le peuple entendît,

il s'éleva de la foule un concert de cris et de larmes qui perça le

coeur des Français. Le roi se détourna, sans doute parce qu'il

pleurait lui-même, et entra dans l'église. Mais ses gens, tout émus,

hardis de leur émotion (ce n'était pas encore les courtisans bien

appris et dressés de la cour de Louis XIV), insistèrent près de lui et

continuèrent le discours du Pisan. Un conseiller du parlement du

Dauphiné, qui s'appelait Rabot, qui était en faveur et que le Roi

venait d'attacher à son hôtel, dit fortement: «Pour Dieu, Sire! voilà

chose piteuse! Vous devriez bien octroyer... Il n'y a jamais eu de

gens si maltraités que ceux-ci!...» Le roi, sans trop songer, répondit

vaguement qu'il ne demandait pas mieux. Rabot le quitte à l'instant

même, retourne vers le parvis où était la foule du peuple: «Enfants,

le roi de France entend que votre ville ait ses franchises...»

«Vive la France! vive la liberté!» Tous se précipitent au pont de

l'Arno. Le grand lion de Florence, qui était là sur une colonne, est

emporté par l'ouragan, et va, la tête en bas, s'enterrer dans le

fleuve.

Sans malice, dans son ignorance, le roi avait tranché le grand procès

des siècles. Ce procès n'était pas celui de Pise et de Florence:

c'était celui de toutes les villes sujettes, celui des cités

souveraines.

Proclamé le libérateur et le restaurateur du droit, quel droit

allait-il restaurer? À quelle époque remonter? Et quelle Italie

allait-on refaire?

La vraie, la forte, la vivante, était celle du XIIIe siècle; mais le

même peuple vivait-il? Les hommes du XVe siècle, était-ce la même

chose que les citoyens du XIIIe? Oui, si l'on jugeait par la ténacité

étonnante, héroïque, que montra Pise à maintenir sa liberté reprise

ainsi. S'il en était partout de même, il fallait à chaque ville rendre

son droit, consuls et podestat, bourse d'élection, cloche et glaive.

Plus de duché de Milan; les villes de l'ancienne Ligue lombarde

redevenaient autant de républiques. Plus d'État de Venise. Vérone,

Vicence, Padoue, Brescia, renvoyaient leurs provéditeurs. En Toscane,

dissolution complète; ce n'était pas Pise seulement qu'il fallait

soustraire à Florence; mais les vénérables cités étrusques, Volterra

et Cortone, Pistoya la guerrière, enfin «les roquets d'Arezzo,» comme

parle Dante. Tous réclamaient, tous s'isolaient. Un immense passé,

plein de rivalité, de gloire, de haine et de vengeance, surgissait de

la terre. Maintenant l'arbitrage de la France aurait-il la vertu

d'harmoniser cette discorde, de transformer les tyrannies brisées en

fédérations volontaires? C'était chose douteuse et dans l'avenir. Mais

la chose présente et certaine, c'était la dissolution de l'Italie.

Le roi n'avait pas quitté Pise qu'au milieu de la joie du peuple, qui

brisait les lions de Florence, arrivent les envoyés florentins,

Savonarole en tête.

«Enfin tu es venu, ministre de la justice, ministre de Dieu; c'est toi

que, depuis quatre ans, le serviteur inutile qui te parle prédisait

sans te nommer. Nous te recevons avec un coeur satisfait, avec un

visage joyeux. Ta venue a exalté les âmes de tous ceux qui aiment la

justice. Ils espèrent que par toi Dieu abaissera les superbes,

exaltera les humbles et renouvellera le monde. Viens donc joyeux,

tranquille et triomphant, puisqu'il t'envoie, Celui qui triompha pour

nous sur le bois de la croix. Néanmoins, ô roi très-chrétien! écoute

mes paroles et grave-les dans ton coeur... Ne sois point l'occasion de

multiplier les pêchés; protége l'innocence, les veuves, les épouses du

Christ qui sont aux monastères. D'autre part, sois clément, à

l'exemple de ton Sauveur. S'il y a des pécheurs dans Florence, il y a

des serviteurs de Dieu. Pardonne! Christ a bien pardonné!»

Le sublime visionnaire, très-positif ici pourtant et d'une politique

magnanime, demandait, avec plus de précision qu'on ne l'eût attendu,

deux points qui semblaient en effet essentiels: que les Français ne se

fissent point haïr de l'Italie par leurs outrages aux femmes, et,

d'autre part, qu'ils épargnassent les ennemis de la France, les

ennemis de Savonarole, les partisans des Médicis.

L'idée ne venait à personne que Charles VIII fût assez fou pour

adopter précisément le parti contraire à la France pour ne pas

profiter du grand mouvement populaire qui se faisait en sa faveur.

Le roi ne répondit que des paroles vagues, et, sur la route encore, il

refusa de dire comment il venait à Florence.

La nouvelle république, qui se recommandait de lui, qui venait de

mettre ses lys sur le drapeau national, fut obligée à tout hasard de

se mettre en défense à l'approche d'un si étrange ami. Chaque

propriétaire fit venir ses paysans, les arma, se pourvut de vivres, de

munitions, enfin se tint prêt pour un siége.

Cependant le petit peuple, sans défiance, va au-devant du roi avec de

joyeuses acclamations; le clergé chante des hymnes. Lui, si bien

accueilli, il entre en appareil de guerre, les armes hautes, la lance

à la cuisse. Établi au palais des Médicis, il répond aux hommages des

magistrats qu'il a conquis Florence, qu'il est chez lui.

Gouvernerait-il par lui-même ou par les Médicis? C'était la seule

question. Les Florentins protestèrent, et, des deux côtés, l'attitude

devint très-menaçante.

Cependant les conseillers de Charles VIII, regardant bien Florence,

cette grande population, ces hautes et massives maisons de pierre, ces

rues étroites où une armée peut, sans combattre, être écrasée des

toits, commencèrent à songer. Le valet de chambre de Vesc, l'évêque

Briçonnet, n'étaient pas gens à affronter une telle entreprise.

Et d'ailleurs que voulait le roi? Hâter sa marche vers Naples. Ils

s'en souvinrent alors. Aplatis tout à coup, ils tombèrent honteusement

à demander une somme d'argent, se contentant de rançonner la ville

amie et alliée qu'ils désespéraient de prendre.

Mais cette somme, ils la voulaient énorme. Les Italiens, qui

reprenaient courage, refusèrent net. L'un d'eux, arrachant le papier,

dit: «Sonnez vos trompettes, nous sonnerons nos cloches.» Enfin, pour

cent vingt mille florins, le roi les tint quittes et partit. Pour

cette somme, il faisait une triste concession; il abandonnait Pise, ne

stipulant pour elle que le _pardon de ses offenses_.

Il tuait Pise, mais n'avait pas moins tué Florence. Son passage devait

y porter des fruits de mort. La république et le parti français

devaient bientôt périr. On put savoir alors combien Savonarole était

un vrai prophète, voyant profondément le vieux péché du peuple et sa

fatalité. Il avait toujours dit que le roi de France viendrait à Pise,

et que ce jour-là mourrait l'État de Florence.

CHAPITRE III

LA DÉCOUVERTE DE ROME--FORNOUE

1495

Quand Charles VIII entra dans Rome, le 31 décembre 1494, le pape

Roderic Borgia, le fameux Alexandre VI, monté récemment au pontificat,

n'était pas encore le personnage illustre qui a laissé une telle trace

dans l'histoire. C'était un homme de soixante ans, fort riche, qui

maniait depuis quarante ans les finances de l'Église et percevait les

droits du sceau. Il était à son avénement le plus grand capitaliste du

sacré collége. C'est pour cela qu'il fut nommé. Il ne marchanda pas

sa place, paya généreusement chaque vote et sans mystère, envoyant en

plein jour à l'un quatre mules chargées d'argent, à l'autre cinq mille

couronnes d'or, pratiquant à la lettre le mot de l'Évangile: «Donne

ton bien aux pauvres.»

Il avait de sa maîtresse Vanozza quatre enfants, qu'il avait élevés

publiquement et reconnus. Ses moeurs n'étaient pas plus mauvaises que

celles des autres cardinaux, et il était beaucoup plus laborieux, plus

appliqué aux affaires. On lui reprochait une chose, d'être toujours

gouverné par une femme. Il l'avait été longtemps par deux Romaines, la

Vanozza et la mère de Vanozza; depuis il l'était par sa fille, la

belle Lucrezia, qui a été chantée par les poètes de l'époque; il était

très-faible pour elle et l'aimait trop pour son honneur.

Ce qui étonnait fort aussi dans cette cour du pape, c'est que Borgia,

né au pays des Maures, à Valence en Espagne, avait attiré à Rome

nombre de trafiquants de ce pays, des Maures, des juifs. Il était en

correspondance intime avec le Turc, et recevait pension de lui pour

garder prisonnier, son frère, le sultan Gem.

Cette étrange amitié alla si loin, dit-on, qu'il fit évêques et

cardinaux des protégés de Bajazet.

Ce pontificat mémorable arrivait pour couronner une étonnante série de

mauvais papes. Un seul, en soixante ans, Pie II, avait fait exception.

Le caractère des autres fut d'allier trois choses, d'être d'impudents

débauchés, et en même temps si bons pères de famille, tellement

avides, avares, ambitieux pour les leurs, qu'ils auraient mis le monde

en cendres pour faire de leurs bâtards des princes. Avec cela, prêtres

féroces, Paul II tortura lui-même les académiciens de Rome suspects

d'être platoniciens; l'un d'eux lui mourut dans les mains. Ce Paul eut

tellement soif du sang des Bohémiens que, pour les exterminer, il

poussa Mathias Corvin, l'unique défenseur de l'Europe, à laisser là

les Turcs pour se faire le bourreau de la Bohême. Il avait trouvé un

moyen nouveau et singulier d'amasser un trésor; c'était de ne plus

nommer à aucun évêché, de laisser tout vacant, et de percevoir seul

les fruits. S'il eût vécu, il aurait été le dernier évêque de la

chrétienté.

Sixte IV fut bien pire. Son pontificat colérique, impudent, effréné,

passe tous les récits de Suétone. Rome, du temps des papes comme du

temps des empereurs, a fait souvent des fous. L'infaillibilité leur

montait à la tête, et tel homme sensé devenait un maniaque furieux.

Sixte, devenu pape, donne un nouvel exemple: il chasse les femmes, vit

à la turque, ne veut plus que des pages. Ces mignons, grandissant,

deviennent les pasteurs des âmes, évêques ou cardinaux. Avec ces

moeurs dénaturées, il n'en suit pas moins la nature, ruine l'Église

pour ses bâtards, pour deux surtout qu'il avait de sa soeur, brouille

toute l'Italie; le fer et le feu à la main, il leur cherche des

principautés. Il crée un nouveau droit des gens, mettant, chose

inouïe! des prisonniers de guerre à la torture, et menaçant les

évêques qui ne se joindraient pas à lui de les vendre comme esclaves

aux Turcs.

Ce pape épouvantable mourut; on rendit grâce à Dieu. Qui aurait cru

que le pontificat suivant pût être pire encore? Cela se vit. Innocent

VIII, non moins avide pour les siens et non moins corrompu, eut cela,

par-dessus ses crimes, qu'il tolérait tous ceux des autres. Il n'y eut

plus de sûreté. Vol et viol, tout devint permis dans Rome. Des dames

nobles étaient enlevées le soir, rendues le matin: le pape riait.

Quand on le vit si bon, on commença à tuer: il ne s'émut pas

davantage. Un homme avait tué deux filles. À ceux qui dénonçaient le

fait, le camérier du pape dit gaiement: «Dieu ne veut pas la mort du

pécheur, mais qu'il paye et qu'il vive.»

À la mort d'Innocent, il y avait à Rome deux cents assassinats par

quinzaine. Alexandre VI eut le mérite de remettre un peu d'ordre.

Les cardinaux comptaient avoir nommé en lui un administrateur. Il

était originairement avocat à Valence. On le croyait avare, mais point

ambitieux. Neveu de Calixte III, au lieu d'un établissement de prince,

il n'avait voulu qu'un bon poste pour faire de l'argent. Un des

Rovère, neveu de Sixte IV, eut trois archevêchés. Borgia, visant au

solide, eut seulement les revenus de trois archevêchés. Homme

d'affaires avant tout, parleur facile, aimable, donneur, prodigue de

promesses, intarissable de mensonges, ce Figaro ecclésiastique

réussissait singulièrement dans les missions; c'est ce qui l'avait

maintenu si longtemps au poste de _factotum_ des papes, qui ne

pouvaient se passer de lui ni pour l'intrigue politique, ni pour le

grand négoce spirituel, le comptoir des grâces et justices, la banque

des bénéfices, des péchés, des procès.[18]

[Note 18: Les archives du Vatican ne sont pas venues à Paris

inutilement; un bureau, créé exprès, en a tiré en peu d'années

vingt-cinq cartons d'extraits, grand catalogue détaillé qui donne

parfois des pièces entières, souvent de simples titres, souvent aussi

des notices bien faites. L'étude très-attentive que nous fîmes de ces

cartons aux Archives en 1851, nous a montré qu'ils contenaient la

substance d'une curieuse _Histoire financière de l'Église_. Les pièces

d'intérêt politique sont infiniment moins nombreuses, un dixième tout

au plus. Mais bien moins nombreuses encore sont les pièces d'intérêt

spirituel et ecclésiastique. J'ose dire que celles-ci ne sont pas la

dixième partie du dixième. Les finances remplissent tout. Elles sont

l'alpha et l'oméga de l'administration romaine. Au total, c'est

l'histoire, moins du pontificat ou de la souveraineté que d'une maison

de commerce.

Il y a une infinité de curieux détails de moeurs, de piquantes

anecdotes. J'y vois que les exactions de Jean XXII avaient réduit

l'archevêque de Lyon à la mendicité; il dit qu'il est prêt à

abandonner tout revenu pour avoir au moins _la vie et l'habit_, comme

le moindre des moines. Une pièce de 1501 contient force recettes

médicales, des discours de médecins, des notices sur les vertus des

plantes et des minéraux: s'agit-il de guérir ou d'empoisonner? On se

le demande, en songeant que cette pièce est du pontificat d'Alexandre

VI, etc., etc. _Extraits des Archives du Vatican_, cartons 376-378.]

Dans cette banque d'échange entre l'or de ce monde et les biens du

monde à venir, deux choses montrent que Borgia n'était pas un

financier vulgaire, mais inventif, un esprit créateur.

Le premier des papes, il déclara officiellement qu'il pouvait d'un mot

laver les péchés des morts mêmes, délivrer les âmes souffrantes en

purgatoire. C'était bien comprendre son temps. Il devinait

parfaitement que, si la foi diminuait, la nature prenait force, que,

si l'on était moins chrétien, on devenait plus homme, plus tendre,

plus sensible. Quel fils eut eu le coeur de laisser sa mère dans les

flammes dévorantes? Quelle mère n'eût payé pour son fils?

Mais si les feux spirituels du purgatoire étaient d'un bon rapport,

combien les flammes visibles et temporelles étaient plus sûres encore

de faire impression et de tirer l'argent des poches! Qui peut dire ce

que rapporta au Saint-Siége la terreur de l'Inquisition? En Allemagne,

deux moines envoyés par Innocent VIII dans un petit pays, le diocèse

de Trêves, brûlèrent six mille hommes comme sorciers. Nous avons parlé

de l'Espagne. Quiconque se sentait en péril courait à Rome, mettait

ses biens aux pieds du pape. Que faisait celui-ci? L'avide Sixte IV,

si sanguinaire en Italie, se fit doux et bon en Espagne, rappelant à

l'Inquisition l'histoire du bon pasteur. Alexandre VI, au contraire,

bien plus intelligent, comprit que plus elle brûlerait d'hommes, plus

on aurait besoin du pape. Il loua les inquisiteurs, fut cruel en

Espagne, clément en Italie; les juifs et Maures, contre lesquels il

jetait feu et flammes, le trouvaient chez lui le meilleur des hommes,

s'établissaient sous sa protection et apportaient leurs capitaux.

Un pape si bien avec les juifs, ami de Bajazet, avait beaucoup à

craindre devant l'armée de la croisade. Il y voyait son mortel ennemi,

le cardinal Saint-Pierre, Rovère, neveu de Sixte IV, et qui devint

Jules II. Rovère ne l'appelait pas autrement que le _Marane_ (le

Maure, le mécréant). Il était pendu à l'oreille du roi, et ne perdait

pas un moment pour lui dire et redire qu'il fallait en purger l'Église

et déposer ce misérable.

Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19) · 第 9 / 24 段