obstacle, un second Louis XI, dans sa très-ferme et politique fille,
Anne de France, et dans Pierre de Beaujeu, son mari, cadet de Bourbon,
qui, sans titre ni pouvoir légal, régnèrent sous Charles VIII. La
France était pour Anne en réalité, et elle put sauver l'oeuvre du
dernier règne, conservant au royaume ses barrières récemment
conquises, cette belle ceinture de provinces nouvelles. Elle la ferma
par la Bretagne, dont Charles VIII épousa l'héritière.
Il reste fort peu d'actes d'Anne de Beaujeu. Il semble qu'elle ait mis
autant de soin à cacher le pouvoir que d'autres en mettent à le
montrer. Le peu d'écriture qu'on a de sa main est d'un caractère
singulièrement décidé, vif et fort, qui étonne parmi toutes les
écritures gauches et lourdes du XVe siècle.
Le 15 juillet 1830, madame la duchesse d'Angoulême passant en
Bourbonnais et visitant l'abbaye de Souvigny, sépulture des ducs de
Bourbon, se fit ouvrir leurs caveaux et voulut les voir dans leurs
cercueils. Tout était poussière, ossements dispersés. Un de ces morts
avait mieux résisté, il gardait ses cheveux, de longs cheveux
châtains: c'était Anne de Beaujeu.
Le spectacle est curieux de voir cette femme de vingt ans, entourée,
il est vrai, du chancelier et autres conseillers de Louis XI,
reprendre la vie de son père, déjouer comme lui une _ligue du bien
public_, qu'on nomma très-bien la _guerre folle_. Une première
victoire ne fit qu'augmenter le danger. Les ligués appelaient
Maximilien des Pays-Bas, Richard III d'Angleterre, l'horrible Richard
III. Elle lui lança un concurrent, Tudor. Ce Tudor, Henri VII, aidé
par elle, arme contre elle tout d'abord, passe en France, d'accord
avec Maximilien et Ferdinand le Catholique. La France craint un
démembrement, et dans Maximilien elle voit l'Empereur, le souverain
des Pays-Bas, qui, par un mariage, va s'emparer de la Bretagne. Anne y
met trois armées, devance Maximilien, prend l'héritière, la marie à
Charles VIII. Elle peut alors, avec toutes ses forces disponibles,
montrer les dents aux alliés, qui restent impuissants, ne trouvant ici
aucune prise.
Ces miracles semblent inexplicables, quand on voit que de si grandes
choses se firent avec des impôts considérablement réduits. Mais l'état
de la France avait énormément changé, et changeait d'année en année.
On cultivait bien plus; bien plus de gens payaient l'impôt et plus
facilement. C'était moins le fait du gouvernement que le résultat
naturel de la disparition des cruels mangeurs féodaux qu'avait mangés
le dernier roi. La folle et prodigue cour d'Anjou n'existait plus.
L'orgueil sauvage et meurtrier de la maison de Bourgogne n'effrayait
plus le Nord. Les Nemours et les Armagnacs n'étaient plus en mesure
d'ouvrir la Gascogne à l'Espagne. Toute province avait désormais sa
barrière. L'Île-de-France, en profonde paix, travaillait, labourait,
derrière la Picardie; et celle-ci était abritée par l'Artois. La
Champagne et le Bourbonnais étaient gardés par les Bourgognes. Le
Languedoc, garanti par les acquisitions nouvelles, redevenait le grand
et magnifique centre du Midi.
La mémoire d'Anne de Beaujeu serait trop grande si cet habile
continuateur de Louis XI contre la féodalité n'eût précisément relevé
son plus dangereux représentant dans le trop fameux connétable de
Bourbon. Par un fatal orgueil, qui dément tous ses actes et fait
douter de son génie, elle entassa sur cette jeune, audacieuse et
mauvaise créature, une fortune énorme de je ne sais combien de
provinces.
Elle était très-contraire à l'expédition d'Italie, et croyait toujours
retenir son frère. Il lui échappa un matin.
Il avait été nourri dans ces idées. Louis XI, malgré ses embarras
innombrables, n'avait jamais un moment détourné les yeux de l'Italie.
Jeune, encore dans son Dauphiné, il avait visé le Piémont, intrigué
pour se faire demander par Gênes pour seigneur. Vieux, il acquit
soigneusement les droits de la maison d'Anjou.
Il était facile à prévoir que la France serait forcée tôt ou tard
d'envahir l'Italie. Appelée dix fois, vingt fois peut-être, elle avait
fait la sourde oreille, laissant démêler cette affaire entre
l'Aragonais et le Provençal qui, depuis deux cents ans, se disputaient
le royaume de Naples. Mais le temps arrivait où l'Italie allait
infailliblement devenir la proie d'une grande puissance. Deux
paraissaient à l'horizon, l'Espagne et l'empire turc.
Celui-ci était un empire, mais bien plus encore un grand mouvement de
populations musulmanes, qui, chaque année, par un progrès fatal,
gravitait vers l'ouest et venait heurter l'Italie. Au midi, il se
révélait comme force maritime. Il venait de détruire Otrante,
phénomène sinistre qui inaugura pour toutes les côtes les ravages des
barbaresques, l'enlèvement périodique des populations. Au nord, il se
montrait dans l'Istrie, le Frioul et autres États vénitiens, par son
côté tartare, je veux dire par ces courses d'immense cavalerie
irrégulière qui, répétées annuellement, rendaient le pays inhabitable,
incultivable, désert, et préparaient ainsi la conquête définitive.
Les sultans ottomans entraînaient le monde barbare par l'attrait de
ces pillages, par l'idée religieuse et la haine de l'idolâtrie
chrétienne, par le serment de prendre Rome. Leurs guerres, à cette
époque, étaient effroyablement destructrices.
C'était jouer un jeu terrible que de les appeler, comme faisait Venise
contre Naples, et celle-ci contre Venise.
Nous n'hésitons pas toutefois à dire qu'une invasion espagnole était
peut-être plus à craindre que celle du Turc.
L'Espagne, en ce moment, consommait sur elle-même une oeuvre
épouvantable: ayant achevé dans la destruction l'oeuvre de l'épée,
elle organisait celle du feu; on n'avait vu rien de pareil depuis les
Albigeois. Par les bûchers, par la ruine et la faim, par la
catastrophe d'une fuite subite, pleine de misères et de naufrages,
périrent en dix années presque un million de Juifs, autant de Maures.
L'inquisition, refaite sur une base nouvelle et dans une extension
immense, emplit l'Espagne de sa royauté, jusqu'à braver le roi et le
pape; elle ne craignait pas d'envahir les revenus de la couronne; elle
brûlait ceux que le pape innocentait à prix d'argent. Elle dressa aux
portes de Séville son échafaud de pierres, dont chaque coin portait un
prophète, statues de plâtre creux où l'on brûlait des hommes; on
entendait les hurlements, on sentait la graisse brûlée, on voyait la
fumée, la suie de chaire humaine; mais on ne voyait pas la face
horrible et les convulsions du patient. Sur ce seul échafaud d'une
seule ville, en une seule année, 1481, il est constaté qu'on brûla
deux mille créatures humaines, hommes ou femmes, riches ou pauvres,
tout un peuple voué aux flammes. Quatorze tribunaux semblables
fonctionnaient dans le royaume. Pendant ces premières années surtout,
de 1480 à 1498, sous l'inquisiteur général, Torquemada, l'Espagne
entière fuma comme un bûcher.
Exécrable spectacle! et moins encore que celui des délations. Presque
toujours c'était un débiteur qui, bien sûr du secret, comme en
confession, venait de nuit porter contre son créancier l'accusation
qui servait de prétexte. C'est ainsi qu'on payait ses dettes dans le
pays du Cid. Tout le monde y gagnait, l'accusateur, le tribunal, le
fisc. L'appétit leur venant, ils imaginèrent, en 1492, la mesure
inouïe de la spoliation d'un peuple. Huit cent mille juifs apprirent
le 31 mars qu'ils sortiraient d'Espagne le 31 juillet; ils avaient
quatre mois pour vendre leurs biens; opération immense, impossible, et
c'est sur cette impossibilité que l'on comptait; ils donnèrent tout
pour rien, «une maison pour un âne, une vigne pour un morceau de
toile.» Le peu d'or qu'ils purent emporter, on le leur arrachait sur
le chemin; ils l'avaient alors; mais, dans plusieurs pays où ils
cherchèrent asile, on les égorgeait, les femmes surtout, pour trouver
l'or dans leurs entrailles.
Ils s'enfuirent en Afrique, en Portugal, en Italie, la plupart sans
ressources, mourant de faim, laissant partout des filles, des enfants
à qui les voulait. Des maladies effroyables éclatèrent dans cette
tourbe infortunée et gagnèrent l'Europe. L'Italie vit avec horreur
vingt mille juifs mourir devant Gênes, elle fut tout entière envahie
de ces spectres, avant l'invasion de Charles VIII.
Si l'Espagne n'eût pas eu la rivalité de la France dans la conquête
d'Italie, son invasion, à cette époque, aurait été celle de
l'inquisition; l'Italie serait devenue, elle aussi, un bûcher. Ce
malheur n'eut pas lieu. L'invasion, retardée, ménagée, fut toute
politique. L'Italie résista généralement; Milan et Naples luttèrent,
non sans succès.
L'inquisition romaine, corrompue et vénale, brûla des victimes
individuelles, mais non pas des peuples entiers.
À cela tint aussi que, dans la servitude, le caractère italien ne
reçut pas l'atteinte mortelle que lui aurait donnée la police de
l'inquisition.
La destruction que celle-ci opéra fut surtout celle des âmes. Tout
homme fut tenu constamment dans l'asphyxie d'une peur continuelle,
sentant toujours l'espion derrière lui, que dis-je? ne se rassurant
qu'en se faisant espion.
Une aridité effroyable s'empara du pays, dans tous les sens. En
chassant les Maures et les juifs, l'Espagne avait tué l'agriculture,
le commerce, la plupart des arts.
Eux partis, elle continua l'oeuvre de mort sur elle-même, tuant en soi
la vie morale, l'activité d'esprit. Cette stérilité terrible eût gagné
l'Italie, si l'Espagne, sans concurrent, en eût pris possession au
tragique moment où l'inquisition régna seule.
L'Espagne, dans son génie farouche, n'était nullement le disciple aimé
de l'Italie, nullement l'interprète qui devait la traduire au monde.
La France, au contraire, arrivait dans des conditions favorables à
cette grande initiation, peu arrêtée, flottante et d'autant plus
docile.
Dans son ardente avidité de boire à cette coupe, elle aurait voulu
absorber l'Italie tout entière; elle prit et le mal et le bien. Même
souvent elle préféra le mal.
N'importe, elle s'imbiba au total, se pénétra, se transforma, de ce
fécond esprit. Et elle n'en fut pas absorbée.
Tout au contraire, elle trouva sa propre original contact, elle devint
elle-même pour le salut de l'Europe et de l'esprit humain; elle-même,
je veux dire le vivant organe de la Renaissance.
Ni les Espagnols, ni les Allemands, ne comprirent rien à l'Italie.
L'invasion était infaillible, commencée dès longtemps; l'Italie la
voulait et y travaillait.
L'invasion des deux fanatismes, musulman, espagnol, aurait été un fait
horrible, sans le contre-poids de la France.
Là était son vrai rôle, sa mission. Nous ne reprochons nullement aux
ministres de Charles VIII d'avoir présenté leur maître comme chef de
l'Europe contre les Turcs, et d'avoir cherché en Italie l'avant-poste
de la défense générale. Nous les blâmons seulement de n'avoir pas
persévéré.
Une mesure étonnante pour les contemporains de Commines, de Machiavel,
ce fut celle qu'on avait louée dans saint Louis, et qu'on blâma dans
Charles VIII, celle d'ouvrir son règne par une restitution. À ses
voisins Maximilien et Ferdinand, il rendit les conquêtes de Louis XI,
le Roussillon, la Franche-Comté et l'Artois, ne leur demandant rien
que de lui permettre de les couvrir des Turcs et de respecter en lui
le défenseur de la chrétienté.
Cela pouvait être hasardeux; mais sans nul doute on achetait ainsi les
sympathies de l'Europe, on partait avec tous ses voeux. Cette faute,
si c'en était une, n'eut pas fait tort à Huniade. Il fallait seulement
la soutenir, cette belle faute, se montrer grand et rester digne des
voix prophétiques qui proclamaient la France au delà des Alpes, et qui
l'appelaient l'envoyée de Dieu.
CHAPITRE II
DÉCOUVERTE DE L'ITALIE
1494-1495
«Ô Italie! ô Rome! je vais vous livrer aux mains d'un peuple qui vous
effacera d'entre les peuples. Je les vois qui descendent affamés comme
des lions. La peste vient avec la guerre. Et la mortalité sera si
grande, que les fossoyeurs iront par les rues, criant: Qui a des
morts? Et alors l'un apportera son père et l'autre son fils... Ô Rome!
je te le répète, fais pénitence! Faites pénitence, ô Venise! ô
Milan!...
«Ils écrivent à Rome que j'attire le mal sur l'Italie. Hélas!
l'attirer et le prédire, est-ce la même chose?
«Florence, qu'as-tu fait? Veux-tu que je te le dise? Ton iniquité est
comblée; prépare-toi à quelque grand fléau. Seigneur, tu m'es témoin
qu'avec mes frères je me suis efforcé de soutenir par la parole cette
ruine croulante; mais je n'en puis plus, les forces me manquent. Ne
t'endors pas, ô Seigneur! sur cette croix. Ne vois-tu pas que nous
devenons l'opprobre du monde? Que de fois nous t'avons appelé! que de
larmes! que de prières! Où est ta providence? où est ta bonté? où est
ta fidélité? Étends donc ta main, ta puissance sur nous! Pour moi, je
n'en puis plus; je ne sais plus que dire. Il ne me reste qu'à pleurer
et qu'à me fondre en larmes dans cette chaire. Pitié, pitié,
Seigneur!» (Trad. de Quinet, _Révolutions d'Italie_.)
Ces paroles heurtées, brisées à chaque instant, mêlées de cris, de
larmes, de sanglots, des douloureux silences d'une douleur trop pleine
qui ne se fait plus jour, étaient recueillies, prises au vol, pour
ainsi dire, dans les églises de Florence par les nombreux croyants.
Ils les ont écrites et transmises. Nous entendons encore, dans son
incohérence naïve et pathétique, Jérôme Savonarole. Cette voix d'un
monde fini, à travers le bûcher, à travers les flammes et les siècles,
est venue jusqu'à nous.
Des hommes de génie bien divers ont écouté Savonarole, et lui portent
témoignage, Michel-Ange, Commines et Machiavel.
Le premier a été son verbe dans les arts, il a reproduit son effort,
écrit sa parole tonnante, son immense douleur, dans les peintures de
la Sixtine.
Machiavel, non moins frappé peut-être, s'est, pour cette raison même,
jeté dans l'extrême opposé. Dieu ne faisant plus rien pour l'Italie,
l'apôtre et le martyr n'ayant été d'aucun secours, Machiavel invoqua,
pour le salut de la patrie, une politique sans Dieu; le ciel manquant,
il appela l'enfer.
Sur l'homme même, tous sont d'accord. Ils le jugent, comme le juge
l'avenir, un vrai voyant, un prophète, un martyr, en qui l'Italie se
crucifia elle-même.
«La grandeur de Savonarole, a dit très-bien Edgar Quinet, est d'avoir
senti que, pour sauver la nationalité italienne, il fallait porter la
révolution dans la religion même.» (_Révol. d'Italie_).
À quoi nous ajoutons: «L'impuissance de Savonarole et de l'Italie,
dont il fut la voix, fut de croire que cette révolution se ferait dans
l'enceinte de l'idée chrétienne, de la contenir dans la mesure du
Christ, qu'elle dépassait de toutes parts, comme l'avaient senti
Joachim de Florès et les voyants du XIIIe siècle.»
Son principal ouvrage, le _Triomphe de la croix_, est un effort pour
démontrer logiquement, scolastiquement, à un peuple raisonneur, que le
christianisme est raisonnable, qu'il répond à tous les besoins de la
raison.
Le retour à la foi, la réforme des moeurs, amenés par la terreur
salutaire de l'invasion, c'est toute la portée de sa tentative. Il se
défend, dans ses interrogatoires, d'avoir lu ou goûté les prophéties
d'Évangile éternel qui essayaient d'agrandir et de renouveler le
dogme. L'extrême tendresse de coeur qui éclate dans ses sermons ne lui
permettait pas sans doute de toucher à l'Église malade. Il respecta
tellement la vieille mère qu'il ne fit rien pour la sauver. Il la
respecte en la papauté même, souillée et écroulée. Il la respecte
dans Alexandre VI. Il est mort sans que tant d'ennemis eussent pu
surprendre en lui la moindre nouveauté.
Que fut-il donc? une idée? Non. Il ne fut rien qu'une voix de douleur,
la voix de la mort du pays.
Voix sainte? Oui. Mais fut-elle innocente politiquement? On a pu en
douter. Celui qui proclame la mort, c'est celui qui l'achève. En
attendrissant tellement le mourant sur lui-même, il peut finir son
dernier souffle. Il révèle du moins le secret de son agonie.
L'Europe, tellement ignorante, aveugle et relativement barbare, en
était à savoir que l'Italie n'existait plus. Elle ne le crut bien
qu'en le lui entendant proclamer elle-même.
Ce prophète de mort, docteur en l'art de bien mourir, eût-il un secret
pour la vie? un moyen de résurrection? Ni pour l'État, ni pour
l'Église. Au premier, il n'apporte que la résignation, qui confirme la
mort en l'acceptant. Et à l'Église, il n'offre que le conseil (inutile
pour les religions autant que pour l'individu) de retourner à sa
jeunesse, d'être ce qu'elle fut, et de se réformer dans son idée
originelle, tellement dépassée par le temps.
Il fut un vrai voyant pour la mort et le désespoir. Son erreur fut le
songe de la restauration du droit par l'étranger. En son coeur pur, le
vieux péché héréditaire de l'Italie eut pourtant une place, la foi à
la justice étrangère, l'appel au podestat barbare. Ce podestat, pour
Dante, est l'Allemand, masqué du faux nom de César; pour Savonarole,
le Français, sous son faux nom de très-chrétien.
«Il voyait l'avenir, dit son disciple Pic de la Mirandole, aussi
clairement qu'on voit _que le tout est plus grand que la partie_.» Je
le crois. Mais le présent, le voyait-il? le connut-il? Eut-il l'idée
du problème insoluble au jugement duquel il appelait Charles VIII?
Connaissait-il ce juge qu'il appelait, cette France barbare, mais
point du tout naïve, et qui n'apportait à un tel jugement ni la
lumière de l'âge mûr, ni la rectitude des instincts d'enfance, mais
une avidité aveugle de plaisir, une fougue meurtrière de plaisir, de
destruction?
Telle était cette France: jouir ou tuer. Elle n'était pas féroce par
ivresse, comme les Allemands; ni âprement cruelle par avarice ou
fanatisme, comme les Espagnols; mais plutôt outrageuse par légèreté ou
sensualité, quelquefois capricieusement sanguinaire, par accès de
chaleur du sang.
Les Français eurent aussi de très-mauvais initiateurs en Italie, les
Suisses et Allemands de leur avant-garde, qui, quoique souvent venus
dans le pays, n'y comprenaient rien et le détestaient, qui s'y
rendaient malades en s'engloutissant dans les caves, et se figuraient
toujours qu'on les empoisonnait. Ces brutes tiraient aussi vanité de
leur barbarie. À la première rencontre, à Rapallo, près Gênes, les
Suisses, pour faire les braves devant les Français, non-seulement
tuèrent les hommes armés et combattant, mais des prisonniers qui se
rendaient, et enfin des malades dans leurs lits. Les nôtres ne
voulurent pas rester au-dessous, ils imitèrent ce bel exemple, à la
première bourgade qu'ils trouvèrent et emportèrent d'assaut. C'était
aussi le sot orgueil de ne pas vouloir qu'on tînt un seul jour devant
l'armée royale, où était le Roi en personne.
Telle armée et tel roi, sensuel, emporté. Il s'était révélé dès Lyon,
où il s'amusa si bien qu'on crut qu'il ne passerait pas les Alpes. Et
quand il les eut passées, quand le duc de Milan fut venu à sa
rencontre avec un cortége de dames, il s'amusa si bien qu'on crut
encore qu'il n'irait pas plus loin. Il n'en pouvait plus à Asti et y
tomba malade; les uns disent de la petite vérole, d'autres de la
maladie nouvelle qui éclata cette année même, qui envahit l'Europe et
qu'on appela le mal français.
La découverte de l'Italie avait tourné la tête aux nôtres; ils
n'étaient pas assez forts pour résister au charme.
Le mot propre est découverte. Les compagnons de Charles VIII ne furent
pas moins étonnés que ceux de Christophe Colomb.
Excepté les Provençaux, que le commerce et la guerre y avaient souvent
menés, les Français ne soupçonnaient pas cette terre ni ce peuple, ce
pays de beauté, où l'art, ajoutant tant de siècles à une si heureuse
nature, semblait avoir réalisé le paradis de la terre.
Le contraste était si fort avec la barbarie du Nord que les
conquérants étaient éblouis, presque intimidés, de la nouveauté des
objets. Devant ces tableaux, ces églises de marbre, ces vignes
délicieuses peuplées de statues, devant ces vivantes statues, ces
belles filles couronnées de fleurs qui venaient, les palmes en main,
leur apporter les clefs des villes, ils restaient muets de stupeur.
Puis leur joie éclatait dans une vivacité bruyante.
Les Provençaux qui avaient fait les expéditions de Naples avaient été
ou par mer ou par le détour de la Romagne et des Abbruzes. Aucune
armée n'avait, comme celle de Charles VIII, suivi la voie sacrée,
l'initiation progressive qui, de Gênes ou de Milan, par Lucques,
Florence et Sienne, conduit le voyageur à Rome. La haute et suprême
beauté de l'Italie est dans cette forme générale et ce _crescendo_ de
merveilles, des Alpes à l'Etna. Entré, non sans saisissement, par la
porte des neiges éternelles, vous trouvez un premier repos, plein de
grandeur, dans la gracieuse majesté de la plaine lombarde, cette
splendide corbeille de moissons, de fruits et de fleurs. Puis la
Toscane, les collines si bien dessinées de Florence, donnent un
sentiment exquis d'élégance, que la solennité tragique de Rome change
en horreur sacrée... Est-ce tout? Un paradis plus doux vous attend à
Naples, une émotion nouvelle, où l'âme se relève à la hauteur des
Alpes devant le colosse fumant de Sicile.
Tout se résume dans la femme, qui est toute la nature. Les yeux noirs
d'Italie, généralement plus forts que doux, tragiques et sans enfance
(même dans le plus jeune âge), exercèrent sur les hommes du Nord une
fascination invincible. Cette rencontre première de deux races se
précipitant l'une vers l'autre fut tout aussi aveugle que le contact
avide de deux éléments chimiques qui se combinent fatalement. Mais,
passé la violence première, la supériorité du Midi éclata: partout où
les Français firent un peu de séjour, ils tombèrent inévitablement
sous le joug des Italiennes, qui en firent ce qu'elles voulaient.
Charles VIII faillit en mourir, et y céda partout, souvent par
sensualité, souvent par sensibilité. Et cela le jeta dans des
difficultés imprévues qui compliquèrent fort sa situation d'arbitre de
l'Italie.
Elles apparurent dès la descente des Alpes; le roi, dès le premier
pas, ne se souvint plus de la politique et suivit la nature.
Dans la misérable situation où était l'Italie, les intérêts de famille
dominaient tout. La brouillerie de trois familles et de trois femmes
avait été l'occasion décisive qui entraîna l'invasion. Les trois
femmes étaient Béatrix d'Este, Isabelle d'Aragon, Alfonsine Orsini.
Béatrix, la jeune et brillante fille du duc d'Este, sortie de cette
cour qu'ont illustrée l'Arioste et le Tasse, avait besoin d'un trône
et siégeait sur celui de Milan. Son mari, noir et vieux, n'était pas
duc de Milan, mais simplement régent pour son jeune neveu, Jean-Galéas
Sforza, maladif, incapable, qu'il tenait enfermé. Ce régent, Ludovic
le More, habile homme et faible mari, ne pouvait quitter le pouvoir
pour le céder à un idiot; Béatrix ne l'eût pas permis.
Le jeune duc cependant, dans sa réclusion, n'en avait pas moins épousé
la fille du roi de Naples, Isabelle d'Aragon. C'était une princesse
ardente et fière, jalouse surtout de Béatrix, qui trônait dans la plus
belle cour de l'Europe, pendant qu'Isabelle se consumait près d'un
malade dans une prison. Elle se plaignait à son père, qui menaçait
Ludovic et le sommait de rendre le trône à son neveu.
Ludovic jusque-là avait été couvert par l'alliance de Florence. Il
n'avait pas à craindre qu'elle ouvrît le passage au roi de Naples,
tant qu'elle fut gouvernée par Laurent le Magnifique, prudent arbitre
de l'équilibre italien. Tout changea à la mort de Laurent. Son fils
Pierre, qu'il avait eu d'une Romaine, Clarisse Orsini, avait lui-même
épousé Alfonsine Orsini, fille du connétable de Naples. Romain,
Napolitain de coeur, élevé par sa mère, entretenu par sa femme dans un
orgueil de prince, Pierre prit hautement parti pour la légitimité
princière, rompit la vieille alliance milanaise, menaça Ludovic, le
força d'appeler les Français.