pouvait toujours avoir un tel homme. Il était bien nécessaire que,
toujours sur la table de l'Inquisition, il y eût un bon guide-âne qui
révélât au juge, simple et peu expérimenté, les ruses du vieil Ennemi,
les moyens de les déjouer, la tactique habile et profonde dont le
grand Sprenger avait si heureusement fait usage dans ses campagnes du
Rhin. Dans cette vue, le _Malleus_, qu'on devait porter dans la poche,
fut imprimé généralement dans un format rare alors, le petit in-18. Il
n'eût pas été séant qu'à l'audience, embarrassé, le juge ouvrît sur la
table un in-folio. Il pouvait, sans affectation, regarder du coin de
l'oeil, et, sous la table, fouiller son manuel de sottise.
Le _Malleus_, comme tous les livres de ce genre, contient un singulier
aveu, c'est que le Diable gagne du terrain, c'est-à-dire que Dieu en
perd; que le genre humain, sauvé par Jésus, devient la conquête du
Diable. Celui-ci, trop visiblement, avance de légende en légende.
Que de chemin il a fait depuis les temps de l'Évangile, où il était
trop heureux de se loger dans des pourceaux, jusqu'à l'époque de
Dante, où, théologien et juriste, il argumente avec les saints,
plaide, et, pour conclusion d'un syllogisme vainqueur, emportant l'âme
disputée, dit avec un rire triomphant: «Tu ne savais pas que j'étais
logicien!»
Aux premiers temps du Moyen âge, il attend encore l'agonie pour
prendre l'âme et l'emporter. Sainte Hildegarde (vers 1100) croit
«_qu'il ne peut pas entrer dans le corps d'un homme vivant_, autrement
les membres se disperseraient; c'est l'ombre et la fumée du Diable qui
y entrent seulement.» Cette dernière lueur du bon sens disparaît au
XIIe siècle. Au XIIIe, nous voyons un prieur qui craint tellement
d'être pris vivant, qu'il se fait garder jour et nuit par deux cents
hommes armés.
Là commence une époque de terreurs croissantes, où l'homme se fie de
moins en moins à la protection divine. Le Démon n'est plus un esprit
furtif, un voleur de nuit qui se glisse dans les ténèbres; c'est
l'intrépide adversaire, l'audacieux singe de Dieu, qui, sous son
soleil, en plein jour, contrefait sa création. Qui dit cela? La
légende? Non, mais les plus grands docteurs. Le Diable transforme les
êtres, dit Albert le Grand. Saint Thomas va bien plus loin. «Tous les
changements, dit-il, qui peuvent se faire de nature et par les germes,
le diable peut les imiter.» Étonnante concession, qui, dans une bouche
si grave, ne va pas à moins qu'à constituer un Créateur en face du
Créateur! «Mais pour ce qui peut se faire sans germe, ajoute-t-il, une
métamorphose d'homme en bête, la résurrection d'un mort, le Diable ne
peut les faire.» Voilà la part de Dieu petite. En propre, il n'a que
le miracle, l'action rare et singulière. Mais le miracle quotidien, la
vie, elle n'est plus à lui seul: le Démon, son imitateur, partage avec
lui la nature.
Pour l'homme, dont les faibles yeux ne font pas la différence de la
nature créée de Dieu à la nature créée du Diable, voilà le monde
partagé. Une terrible incertitude planera sur toute chose. L'innocence
de la nature est perdue. La source pure, la blanche fleur, le petit
oiseau, sont-ils bien de Dieu, ou de perfides imitations, des piéges
tendus à l'homme?... Arrière! tout devient suspect. Des deux
créations, la bonne, comme l'autre, en suspicion, est obscurcie et
envahie. L'ombre du Diable voile le jour, elle s'étend sur toute vie.
À juger par l'apparence et par les terreurs humaines, il ne partage
pas le monde, il l'a usurpé tout entier.
Les choses en sont là au temps de Sprenger. Son livre est plein des
aveux les plus tristes sur l'impuissance de Dieu. _Il permet_, dit-il,
qu'il en soit ainsi. _Permettre_ une illusion si complète, laisser
croire que le Diable est tout, Dieu rien, c'est plus que _permettre_,
c'est décider la damnation d'un monde d'âmes infortunées que rien ne
défend contre cette erreur. Nulle prière, nulle pénitence, nul
pèlerinage ne suffit; non pas même (il en fait l'aveu) le sacrement de
l'autel. Étrange mortification! Ces nonnes, bien confessées, l'_hostie
dans la bouche_, avouent qu'à ce moment même elles ressentent
l'infernal amant, qui, sans vergogne ni peur, les trouble et ne lâche
pas prise. Et, pressées de questions, elles ajoutent, en pleurant,
qu'il a le corps, _parce qu'il a l'âme_.
Les anciens Manichéens, les modernes Albigeois, furent accusés d'avoir
cru à la puissance du Mal qui luttait à côté du Bien, et fait le
Diable égal de Dieu. Mais ici il est plus qu'égal. Si Dieu, dans
l'hostie, ne fait rien, le Diable paraît supérieur.
Je ne m'étonne pas du spectacle étrange qu'offre alors le monde.
L'Espagne, avec une sombre fureur, l'Allemagne, avec la colère
effrayée et pédantesque dont témoigne le _Malleus_, poursuivent
l'insolent vainqueur dans les misérables où il élit domicile; on
brûle, on détruit les logis vivants où il s'était établi. Le trouvant
trop fort dans l'âme, on veut le chasser des corps. À quoi bon? Brûlez
cette vieille, il s'établit chez la voisine; que dis-je? il se saisit
parfois (si nous en croyons Sprenger) du prêtre qui l'exorcise,
triomphant dans son juge même, chansonnant son jugement et riant de
cette lutte des feux grossiers contre un esprit.
Les dominicains, aux expédients, conseillaient pourtant d'essayer
l'intercession de la Vierge, la répétition continuelle de l'_Ave
Maria_. Toutefois Sprenger avoue que ce remède est éphémère. On peut
être pris entre deux _Ave_. De là l'invention du Rosaire, le chapelet
des _Ave_ par lequel on peut sans attention marmotter indéfiniment
pendant que l'esprit est ailleurs. Des populations entières adoptent
ce premier essai de l'art par lequel Loyola essayera de mener le
monde, et dont ses _Exercitia_ sont l'ingénieux rudiment.
La scolastique avait fini par la machine à penser. La religion
semblait finir par les machines à prier.
§ XIV
Résumé de l'introduction.
Pourquoi la Renaissance arrive-t-elle trois cents ans trop tard?
Pourquoi le Moyen âge vit-il trois siècles après sa mort?
Son terrorisme, sa police, ses bûchers, n'auraient pas suffi. L'esprit
humain eût tout brisé. L'École le sauva, la création d'un grand peuple
de raisonneurs contre la Raison.
Le néant fut fécond, créa.
De la philosophie proscrite naquit l'infinie légion des ergoteurs, la
dispute sérieuse, acharnée, du vide et du rien.
De la religion étouffée naquit le monde béat des mystiques
raisonnables, l'art de délirer sagement.
De la proscription de la nature et des sciences sortirent en foule les
fripons et les dupes, qui lurent aux astres et firent de l'or.
Immense armée des fils d'Éole, nés du vent et gonflés de mots. Ils
soufflèrent. À leur souffle, une Babel de mensonges et de billevesées,
un solide brouillard, magiquement épaissi, où la raison ne mordait
pas, s'éleva dans les airs. L'humanité s'assit au pied, morne,
silencieuse, renonçant à la Vérité.
Si du moins, au défaut du Vrai, on pouvait atteindre le Juste? Le roi
l'oppose au pape. Grand bruit, grand combat de nos dieux. Et tout cela
pour rien. Les deux incarnations s'entendent, et toute liberté est
désespérée. On tombe plus bas qu'auparavant. Les communes ont péri. La
bourgeoisie est née, avec la petite prudence.
Les masses ainsi amorties, que pourront les grandes âmes? Des
apparitions surhumaines, à réveiller les morts, vont venir, et ne
feront rien. Ils voient passer Jeanne d'Arc, et disent: «Quelle est
cette fille?»
Dante a bâti sa cathédrale, et Brunelleschi calcule Santa Maria del
Fiore. Mais on ne goûte que Boccace. L'orfévrerie domine
l'architecture. La vieille église gothique, _in extremis_, s'entoure
de petits ornements, frisures, guipures, etc., elle s'attife et se
fait jolie.
La persévérante culture du faux, continuée tant de siècles,
l'attention soutenue d'aplatir la cervelle humaine, a porté ses
fruits. À la nature proscrite a succédé l'anti-nature, d'où
spontanément naît le monstre, sous deux faces, monstre de fausse
science, monstre de perverse ignorance. Le scolastique et le berger,
l'inquisiteur et la sorcière, offrent deux peuples opposés. Toutefois
les uns et les autres, les sots en hermine, les fous en haillons, ont
au fond la même foi, la foi au Mal, comme maître et prince de ce
monde. Les sots, terrifiés du triomphe du Diable, brûlent les fous
pour protéger Dieu.
C'est bien là le fonds des ténèbres. Et il se passe un demi-siècle
sans que l'imprimerie y ramène un peu de lumière. La grande
encyclopédie juive, publiée dans sa discordance de siècles, d'écoles
et de doctrines, embrouille d'abord et complique les perplexités de
l'esprit humain. La prise de Constantinople, la Grèce réfugiée,
n'aident guère; les manuscrits qui arrivent cherchent des lecteurs
sérieux; les principaux ne seront imprimés qu'au siècle suivant.
Ainsi, grandes découvertes, machines, moyens matériels, secours
fortuits, tout est encore inutile. À la mort de Louis XI et dans les
premières années qui suivent, rien ne permet de prévoir l'approche
d'un jour nouveau.
Tout l'honneur en sera à l'âme, à la volonté héroïque. Un grand
mouvement va se faire, de guerre et d'événements, d'agitations
confuses, de vague inspiration. Ces avertissements obscurs, sortis des
foules, mais peu entendus d'elles, quelqu'un (Colomb, Copernic ou
Luther) les prendra pour lui seul, se lèvera, répondra: «Me voici!»
HISTOIRE
DE FRANCE
AU XVIe SIÈCLE
LIVRE PREMIER
CHAPITRE PREMIER
LA FRANCE, RÉUNIE SOUS CHARLES VIII, ENVAHIT L'ITALIE
1483-1494
Le 31 décembre 1494, à trois heures de l'après-midi, l'armée de
Charles VIII entra dans Rome, et le défilé se prolongea dans la nuit,
aux flambeaux[14]. Les Italiens contemplèrent, non sans terreur, cette
apparition de la France, entrevoyant chez les _barbares_ un art, une
organisation nouvelle de la guerre, qu'ils ne soupçonnaient pas.
[Note 14: Pour prendre le vrai point de départ du siècle, il eût fallu
d'abord parler de la découverte de l'Amérique. La génération des
découvertes fut telle: _celle de Gutenberg éclaira Colomb_, lui mit en
main les textes, surtout la phrase décisive de Roger Racon. _L'opinion
d'un disciple de Brunelleschi, le mathématicien Toscanelli_, ajouta à
ces présomptions historiques l'autorité supérieure du calcul, et, pour
ainsi dire, coupa le câble qui tenait encore Colomb au rivage.--Colomb
ayant prouvé la rotondité de la terre, _on en conclut qu'elle devait
tourner_, comme les phases de deux planètes le faisaient soupçonner,
et comme le prouva Copernik, etc.--La découverte de Colomb est le
grand fait générateur du temps, celui qui influa le plus à la
longue.--Mais les faits initiateurs, ceux qui eurent l'influence la
plus immédiate, furent, d'une part, _l'expulsion des 800,000 juifs
d'Espagne_, et la dispersion dans l'Europe de cette population
industrieuse et civilisée; d'autre part, _les expéditions de Charles
VIII et de Louis XII en Italie_, la France italianisée, etc.--C'est
par ces deux faits que l'histoire générale doit commencer.
Ceci donné à la méthode, il reste à examiner les sources.--Des livres
imprimés, nos chroniques sont extraordinairement ou sèches ou
romanesques; souvent ce sont des panégyriques écrits par les
domestiques des grandes familles. Il n'y a rien à comparer à Machiavel
et à Guichardin. Commines, admirable et exquis, doit toutefois être
examiné de près et discuté. C'est un vieillard frondeur, qui _a tâté
de la cage de fer_, un conseiller de Louis XI, qui néanmoins s'associe
à la réaction féodale contre sa fille.--Ses belles pages démocratiques
n'ont pas d'autre sens.--Son procès avec les Thouars est aux
_Archives_ (_section judiciaire_).
Les sources manuscrites sont fort pauvres pour ces trente années
(1483-1514).--Les collections de la Bibliothèque, riches pour Louis
XI, abondantes pour François Ier, surabondantes et débordantes pour
les derniers Valois, sont indigentes pour les règnes de Charles VIII
et de Louis XII.--Gaignières ne donne rien ou presque rien. Cela
étonne surtout pour Louis XII, qui, dans sa guerre au pape, fut obligé
de faire un appel continuel à l'opinion.--Il est infiniment probable
que le roi, fort timide, et la reine Anne, fort dévote, ont détruit,
autant qu'ils pouvaient, la trace de leurs témérités.--Les _Registres
du Parlement_ et ce qui reste des archives de la _Chambre des Comptes_
sont encore la principale source.--Dans les actes judiciaires, on a
généralement détruit les papiers des Commissions auxquelles on
renvoyait la plupart des procès politiques.]
Les bandes provençales de la maison d'Anjou, qu'ils avaient vues de
temps à autre, ne leur avaient rien révélé de tel. Les armées de
Charles le Téméraire, où servaient nombre d'Italiens, ne donnaient pas
non plus l'idée de celle-ci. Sauf l'avant-garde suisse, elle était
toute française. La diversité d'armes et de provinces y concourait à
l'unité. Sa force principale, unique alors, était l'artillerie, arme
nationale, organisée sous Charles VII et devenue mobile, qui devait à
cette mobilité une action décisive et terrible[15]. Il y avait bientôt
un demi-siècle que cette révolution dans la guerre avait eu lieu en
France. Les Italiens n'en savaient rien encore ou dédaignaient de
l'imiter.
[Note 15: Comparez les Italiens Paul Jove et Guichardin, les Français
la Trémouille, etc., et les deux pièces rarement citées du _Voyage
littéraire de deux Bénédictins_, t. II, p. 184 et p. 379. La diversité
d'évaluation peut tenir à ce que les uns comptent l'armée avant le
passage des Alpes, les autres à Florence ou à Rome. Même incertitude
sur la force réelle de l'armée de Bonaparte en 1796. Selon sa
Correspondance, il avait 45,000 hommes contre 76,000; selon ses
Mémoires, 30,000 contre 80,000; selon Jomini 42,000 contre 52,000.]
L'armée, forte de soixante mille hommes au passage des Alpes, ayant
laissé des corps détachés sur tout son chemin, n'en comptait guère, à
Rome, plus de trente mille. Mais c'était le nerf même, les plus lestes
et les mieux armés; pour être dégagée des faibles et des traînards,
elle n'était que plus redoutable.
En tête marchait, au bruit du tambour, en mesure, le bataillon
barbare des Suisses et Allemands, bariolés de cent couleurs, en courts
jupons et pantalons serrés. Beaucoup étaient de taille énorme, et pour
se rehausser encore, ils se mettaient au casque de grands panaches.
Ils avaient généralement, avec l'épée, des lances aiguës de frêne; un
quart d'entre eux portait une hallebarde (le fer en hache, surmontée
d'une pointe à quatre angles), arme meurtrière dans leurs mains, qui
frappait de pointe et de taille; chaque millier de soldats avait cent
fusiliers. Ces Suisses méprisaient la cuirasse; le premier rang
seulement avait des corselets de fer.
Derrière ces géants suisses venaient cinq ou six mille petits hommes
noirs et brûlés, à méchantes mines, les Gascons, les meilleurs
marcheurs de l'Europe, pleins de feu, d'esprit, de ressources, d'une
main leste et vive, qui tiraient dix coups pour un seul.
Les gens d'armes suivaient à cheval, deux mille cinq cents, couverts
de fer, ayant chacun, derrière, son page et deux varlets; plus, six
mille hommes de cavalerie légère. Troupes féodales en apparence, mais
tout autres en réalité. Généralement les capitaines n'étaient plus des
seigneurs conduisant leurs vassaux, mais des hommes du roi commandant
souvent de plus nobles qu'eux.
«En France, dit Guichardin, tous peuvent arriver au commandement.»
Les gros chevaux de cette cavalerie, taillés à la mode française, sans
queue et sans oreilles, étonnaient fort les Italiens et leur
semblaient des monstres.
Les chevau-légers portaient le grand arc anglais d'Azincourt et de
Poitiers, qui, bandé au rouet, dardait de fortes flèches. Les Français
avaient ainsi adopté les moyens de leurs ennemis.
Autour du roi marchaient à pied, avec la garde écossaise, trois cents
archers et deux cents chevaliers tout or et pourpre; sur l'épaule, des
masses de fer.
Trente-six canons de bronze, pesant chacun six mille, puis de longues
couleuvrines, une centaine de fauconneaux venaient ensuite lestement,
non traînés par des boeufs à l'italienne, mais chaque pièce tirée par
un rapide attelage de six chevaux, avec affûts mobiles, qui, pour le
combat laissaient leur avant-train, et sur-le-champ étaient en
batterie.
Tout cela se dessinait aux flambeaux, sur les palais de Rome et dans
la profondeur des longues rues, avec des ombres fantastiques, plus
grandes que la réalité, d'un effet sinistre et lugubre. Tout le monde
comprenait que c'était là une grande révolution et plus que le passage
d'une armée; qu'il en adviendrait non-seulement les tragédies
ordinaires de la guerre, mais un changement général, décisif dans les
moeurs et les idées même. Les Alpes s'étaient abaissées pour toujours.
Ce qu'il y avait de moins imposant dans l'armée, c'était sans
contredit le roi Charles VIII, jeune homme faible et relevé naguère de
maladie, petit, la tête grosse, visiblement crédule et sans
méchanceté; il était tout entouré de cardinaux, généraux, grands
seigneurs. Mais les vrais rois, ses conseillers intimes, étaient son
valet de chambre, de Vesc, et un ancien marchand, Briçonnet; l'un
déguisé en sénéchal, l'autre en prélat. C'étaient eux qui, depuis dix
ans, animaient le jeune homme, le préparaient à cette expédition,
malgré sa soeur Anne de France et tous les vieux conseillers de Louis
XI. À quatorze ans, il demandait qu'on lui fît venir un _portrait de
Rome_.
Rien n'indique que ces deux favoris aient été aussi malhabiles qu'on
l'a dit. Mais ils n'en furent pas moins funestes par leur avidité,
leur bassesse de coeur, dans les affaires de l'Italie et de l'Église.
On voit qu'une grande flotte avait été armée pour seconder
l'expédition; que trois mille tentes et pavillons suivirent pour la
campagne d'hiver; que les alliances italiennes avaient été prévues et
ménagées: le duc de Milan devait avoir Otrante, Venise, quelque port à
l'entrée de l'Adriatique. Si l'on ne prit ni vivres ni argent, c'est
qu'on crut que, faisant la guerre dans le plus riche pays de l'Europe,
on trouverait des ressources chez ceux qui imploraient l'invasion, que
cinquante mille Français armés sauraient se faire nourrir partout.
Tous savaient et prévoyaient dès longtemps l'événement; tous en furent
terrifiés. Une chose était visible: c'est que la France était
très-forte, et que seule elle l'était. L'Espagne, quoique réunie sous
Ferdinand et Isabelle qui venaient de prendre Grenade, n'était pas
préparée encore. Cette France qu'on croyait épuisée, qui avait diminué
l'impôt, réduit la gendarmerie, elle apparut tout à coup regorgeant de
moyens et d'armes de tous genres, d'armes spéciales, arquebusiers,
artillerie, que n'avait nulle autre puissance.
On avait cru, à la mort de Louis XI, que son ouvrage, oeuvre d'art
très-pénible, retomberait en poudre. Cette oeuvre, l'unité de la
France, avait pourtant sa légitimité naturelle qui devait la
perpétuer. L'unité qui naissait dans la décomposition de la tyrannie
féodale au XIIIe siècle avait été, il est vrai, brisée de nouveau par
la maladresse des rois, qui refirent une seconde féodalité. Louis XI
avait expié cette faute, et, par un miracle de patience et de ruse,
écrasé celle-ci à la sueur de son front. Mais était-elle vraiment
anéantie, et n'allait-elle pas reparaître?
Il y avait apparence. Lui mort, l'impôt cessa; plus d'argent, plus de
Suisses; ils partirent tous. La royauté désarmée, avec un roi de
treize ans sous une soeur de vingt, gisait à terre: princes et grands,
nobles, clergé, tous accourent, crient, pendent ses domestiques, mais
ils ne peuvent ramasser le pouvoir[16]. Le plus vivant encore, après
tout, c'était le mort. Et le plus terrible. Il n'y en avait pas un
qui ne pâlit et ne claquât des dents, s'il eût reçu à l'improviste un
parchemin signé: Loys.
[Note 16: Nos archives possèdent cent trente actes sur le procès
d'Olivier le Daim, Coctier et Doyac. Le Parlement procéda contre
Olivier avec une violence, disons-le, avec une fureur extraordinaire.
Le pauvre diable ne pouvait échapper, ayant contre lui l'évêque de
Paris, l'Université, enfin tous ceux qui en voulaient à Louis XI. Son
grand crime était d'avoir, par ordre de son maître, emprisonné un
greffier et même un conseiller du Parlement. Il ne pouvait se
justifier par aucun ordre écrit. Il fut traité avec une extrême
barbarie. On lui fit porter un carcan dans son cachot, et un
chirurgien fit rapport qu'il était blessé par ses fers. L'arrêt rendu:
«Fust mis en délibération si on avertiroit le Roy. Conclu a esté par
la cour que le dict arrest sera exécuté _sans aucunement en avertir le
Roy_, veues ses lettres,» etc. Le greffier rapporte qu'il mourut avec
fermeté, en montrant la plus grande attention pour faire payer ses
moindres dettes. _Registres du Parlement, Criminel, reg. 46, 49._]
Ces pauvres gens, princes et seigneurs, le duc d'Orléans en tête,
n'ayant aucune force en eux, en demandent à une ombre, à cette
cérémonie qu'on appelait les _États généraux_. Je suis fâché de voir
que tous les historiens se soient trompés sur ces États de 1484, qui
ne sont autre chose qu'une réaction de l'aristocratie. Rien qui
ressemble moins aux vrais et sérieux États de 1357, qui furent la
nation même, autant qu'on pouvait la représenter alors. Ceux de 1484
furent une comédie. De grandes provinces, comme la Guienne, la
Provence, daignèrent à peine y prendre part. Paris, qui avait fait
1357 et 1409, sous Marcel et les Cabochiens, sentit parfaitement qu'il
n'y avait rien à faire.
L'ouverture est fort théâtrale. Tous accusent le dernier règne. On
montre le frère d'Armagnac, on montre les enfants de Nemours, il faut
leur rendre au moins leurs biens; les légendes lugubres sont forgées
par les avocats à l'appui des demandes. Il faut rendre aux Saint-Pol,
rendre aux Croy, rendre à René, à la maison d'Anjou. Et tout à l'heure
les étrangers vont venir à leur tour. Aux princes, aux seigneurs, aux
voisins, par pitié pour les uns, justice pour les autres, il eût fallu
rendre la France.
Le tout pour la France elle-même et dans son intérêt. Le peuple! la
nation! le droit! c'est le cri général. Revenir aux armées, aux impôts
du bon roi Charles VII, remonter de vingt ou trente ans, pour les
ventes surtout, pouvoir racheter les biens aliénés alors avec
condition de rachat. Les prix de rachat stipulés si anciennement
étaient minimes. Les nobles eussent tout repris pour rien, ruiné les
acheteurs, qui étaient les bourgeois.
Les deux provinces où les rois de clocher se trouvaient le plus forts
étaient la Normandie et la Bourgogne. Et ce furent elles aussi qui
parlèrent le plus _pour le peuple_.
Un député surtout étonna l'assemblée, le Bourguignon Philippe Pot,
docile courtisan de Charles le Téméraire, puis de Louis XI. Ce
spirituel parleur (l'un des brillants conteurs des _Cent Nouvelles_)
fit taire tous ces amis du peuple, en passant de cent lieues tout ce
qu'ils avaient dit. «Tout pouvoir vient du peuple, dit-il, tout
pouvoir lui retourne. Et par le peuple, j'entends tout le monde; je
n'en excepte aucun _habitant_ du royaume.
«Le peuple a fait les rois, et c'est pour lui qu'ils règnent... Le roi
manquant, la puissance appartient aux États.»
Cela finit toute déclamation qui eut popularisé les princes. Ce
discours, d'excellent effet, fut probablement concerté avec la soeur
du roi; car je vois Philippe Pot attaché à l'éducation de Charles
VIII.
Il était difficile, au reste, de se méprendre sur le sens des plaintes
que les nobles portaient au nom du peuple. Ils demandaient justement
les deux choses que le peuple redoutait; qu'on leur rendit les places
frontières, qui, dans leurs mains, avaient tant de fois ouvert la
France aux ravages de l'ennemi, et que l'on respectât leur droit de
chasse, c'est-à-dire le ravage permanent des terres, l'impossibilité
de l'agriculture.
Tout avorta. La langue d'oil et la langue d'oc ne purent jamais
s'entendre. Les hommes du parti d'Orléans ne tirèrent rien des États
pour leur prince qu'un peu d'argent; du parlement, que la mort du
barbier de Louis XI; de Paris, qu'ils régalèrent fort de fêtes et de
caresses princières, rien que des mots timides[17].
[Note 17: Il faut lire avec plus de critique qu'on ne l'a fait
jusqu'ici le procès-verbal de Masselin, surtout le fameux discours
tant cité de Philippe Pot. Le manuscrit le plus ancien qu'ait eu
l'éditeur, M. Bernier, est une copie de la fin du XVIe ou du
commencement du XVIIe siècle. Si elle a été faite après les États de
la Ligue, il y a à parier que cette copie et les suivantes auront été
interpolées.]