Voilà donc l'éducateur actuel du peuple. Entre l'office en latin et le

catéchisme moins compris encore, il écoute le _serpent_. Son oreille

est occupée par ces barbares mélodies. Il écoute, bouche béante, muet,

distrait. De son corps, il est ici, il doit y être. Est-il sûr que son

esprit ne s'envole pas hors de ces murs? Je n'en voudrais pas

répondre. Je gagerais bien plutôt que cet esprit, captif et serf, n'en

voltige pas moins aux champs, aux forêts. Croyez-vous donc, idiots,

qu'on retienne lié dans un sac l'insaisissable lutin, l'éther de la

pensée humaine?

Si vous voulez que je le dise, eh bien, non, l'homme que voici est

loin, très-loin, partout ailleurs. Où est-il? Au chêne des fées, à la

source où, depuis mille ans, on se réunit la nuit. Le croiriez-vous

bien? Ce simple, dont la naïveté vous fait rire, il garde contre vous,

mes maîtres, l'indépendante tradition des cultes que vous croyez

éteints. La belle Diane des forêts, les libertés du clair de lune

(puisque le jour est aux tyrans), sont chantées et fêtées le soir.

Immuable au fond des sources, au crépuscule éternel des grandes

forêts, réside l'Esprit des anciens jours, l'âme vivace de la contrée.

Muet, mais indestructible, il voit en paix passer les dieux, ceux de

Rome et d'autres qui passent. Il ne s'émeut, sachant trop bien que

l'homme, dans ses inventions, n'a trouvé rien de plus pur que le

cristal des sources vives, de plus ferme et de plus loyal que le coeur

inviolé des chênes.

Innocente rébellion qui dure dans tout le Moyen âge. (Voir la _Myth.

de Grimm_.) Innocente, je le répète, dans l'instinct d'un coeur simple

et pur. Eh! qui ne sait que la meilleure âme de France, celle en qui

renaquit la France, la sainte vierge Jeanne d'Arc, prit sa première

inspiration aux marches lorraines, dans la mystérieuse clairière où se

dressait, vieux de mille ans, l'arbre des fées, arbre éloquent qui lui

parla de la Patrie?

Tels devaient être les effets du tout puissant retour du coeur vers

la consolante mère, la Nature. Malheureusement ceux-ci ne sont point

les vrais simples. Faussés, dévoyés si longtemps par l'effort bizarre

d'un art insensé qui veut des enfants scolastiques, des paysans

théologiens, ils n'évitent d'être idiots qu'en devenant fous. Un accès

de sombre folie éclate en ce siècle; elle va gagnant par l'ennui et le

désespoir. Sur la prairie des sorcières revient moins la blanche Diane

que le détestable Arimane, l'aîné, le dernier des faux dieux.

§ XIII

La sorcellerie[13].--Résumé.

[Note 13: La sorcellerie a peu d'importance dans les classes élevées,

oisives, de moeurs libertines, qui, en tout temps, ont eu de mauvaises

curiosités, cherché les mystères obscènes, cru sottement trouver des

plaisirs au delà de la nature. Mais elle a beaucoup d'importance, la

plus sombre et la plus triste, dans les folies épidémiques du peuple,

surtout des campagnes, dans les accès d'ennui et de désespoir qui

saisissaient des foules d'hommes, et les menaient, troupeau crédule, à

la suite des vieilles hystériques en qui véritablement résidait le

mauvais esprit.

Les sabbats des sorciers des villes furent souvent nommés ainsi par

l'autorité ecclésiastique, lorsqu'ils n'étaient que des cercles de

libres-penseurs, de critiques, de hardis moqueurs du clergé. C'est, je

crois, le mot réel de la Vaudoiserie d'Arras.

Dans mes extraits du _Malleus maleficarum_, j'ai eu constamment sous

les yeux trois éditions: la première, sans date, qui doit être du XVe

siècle, de Paris (_venumdatur vico divi Jacobi_); la seconde, de

Cologne, 1520; et la troisième, de Venise, 1576.]

Le bon moine allemand Sprenger, qui a écrit le _Marteau des

sorcières_, manuel fameux de l'inquisition, se demande pourquoi il y a

si peu de sorciers et tant de sorcières, pourquoi le Diable s'entend

mieux avec les femmes. À cette question il trouve vingt réponses

savamment sottes; c'est que la femme a perdu l'homme, c'est qu'elle a

la tête légère, qu'elle a en elle (Salomon l'assure) un abîme de

sensualité, etc., etc. Il y a d'autres raisons, plus simples et plus

vraies peut-être.

La femme, en ce temps bizarre, idéalement adorée en remplaçant Dieu

sur l'autel, est dans la réalité la victime de ce monde sur laquelle

tous les maux retombent, et elle a l'enfer ici-bas. Boccace, dans sa

_Griselidis_, ne dit qu'une histoire trop commune, la dureté

insouciante de l'homme pour le pauvre coeur maternel. L'homme se

résignant pieusement aux maux qui frappent la femme, il résulte de son

imprévoyance une fécondité immense, balancée par une immense mortalité

d'enfants. La femme, jouet misérable, toujours mère, toujours en

deuil, ne concevait qu'en disant (dit Sprenger): «Le fruit soit au

Diable!» Vieille à trente ou quarante ans, survivant à ses enfants,

elle restait sans famille, négligée, abandonnée. Et dans sa famille

même, au dur foyer du paysan, quelle place a la _vieille_? Le dernier

des serviteurs, le petit berger, est placé plus haut. On lui envie les

morceaux, on lui reproche de vivre. En tel canton de la Suisse, il

faut une loi écrite pour que la mère, chez son fils, conserve sa

place au feu.

Elle s'éloigne en grondant, elle rôde sur la prairie déserte, elle

erre dans les froides nuits, le fiel au coeur et maudissante. Elle

invoque les mauvais esprits. Et, s'ils n'existent, elle en créera. Le

diable, qui est en elle, n'a pas long chemin pour venir. Elle est sa

mère, sa fiancée, ne veut plus adorer que lui.

Qui eût retenu cette femme? Dieu ne lui parlait qu'en latin, en

symboles incompréhensibles. Le Diable parlait par la nature, par le

Monde dont il est roi; les biens et les maux d'ici-bas proclamaient

assez sa puissance. Le monde! croyez-vous que celle-ci y ait renoncé?

Fanée, pauvre, déguenillée, huée des enfants, elle garde une volonté

violente, un infini de haines, de désirs bizarres. (Où s'arrête-t-on

une fois sorti du possible et lancé dans le désir?) Mais ce qu'elle

acquiert surtout, c'est une diabolique puissance d'enfanter tout ce

qu'elle veut. Elle enfante la maladie dont le voisin est frappé. Elle

opère l'avortement que subit la dédaigneuse qui la regarde avec

dégoût. Une royauté de terreur lui revient. On ne rit plus, on n'ose

plus dire la _vieille_. C'est _Madame_, on la salue. La mère lui

viendra les mains pleines, tremblante pour ses enfants. Le beau jeune

homme y viendra, pour que son mariage ne manque, donnera tout ce

qu'elle voudra, fera ce qui lui plaira. «La sorcière, en son grenier,

a montré à sa camarade quinze beaux fils en habit vert, et dit:

«Choisis, ils sont à toi.»

Sprenger raconte avec effroi qu'il vit, par un temps de neige, toutes

les routes étant enfoncées, une misérable population, éperdue de peur,

et maléficiée de maux trop réels, qui couvraient tous les abords d'une

petite ville d'Allemagne. Jamais, dit-il, vous ne vîtes d'aussi

nombreux pèlerinages à Notre-Dame-de-Grâce ou à

Notre-Dame-des-Ermites. Tous ces gens, par les fondrières, clochant,

se traînant, tombant, s'en allaient à la sorcière, implorer leur grâce

du Diable. Quels devaient être l'orgueil et l'emportement de la

vieille de voir tout ce peuple à ses pieds! Elle avait alors des

envies fantasques, étant si puissante, d'être belle, aimée du moins.

Elle s'amusait à rendre fous les plus graves personnages. Des moines

d'un couvent disaient à Sprenger: «Nous l'avons vue ensorceler trois

de nos abbés tour à tour, tuer le quatrième, disant avec effronterie:

Je l'ai fait et le ferai, et ils ne pourront se tirer de là, parce

qu'ils ont mangé...» désignant le moins appétissant des philtres.

Les sorcières, comme on le voit, prenaient peu de peine pour cacher

leur jeu. Elles s'en vantaient plutôt, et c'est de leur bouche même

que Sprenger a recueilli une grande partie des histoires qui ornent

son manuel. C'est un livre pédantesque, calqué ridiculement sur les

divisions et subdivisions usitées par les Thomistes, mais naïf,

très-convaincu, d'un homme vraiment effrayé, qui, dans ce duel

terrible entre Dieu et le Diable, où _Dieu permet_ généralement que le

Diable ait l'avantage, ne voit de remède qu'à poursuivre celui-ci la

flamme en main, brûlant au plus vite les corps où il élit domicile.

Sprenger n'a eu que le mérite de faire un livre plus complet, qui

couronne un vaste système, toute une littérature. Aux anciens

_pénitentiaires_, aux manuels des confesseurs pour l'inquisition des

péchés, succédèrent les _directoria_ pour l'inquisition de l'hérésie,

qui est le plus grand péché. Mais pour la plus grande hérésie, qui est

la sorcellerie, on fit des _directoria_ ou manuels spéciaux, des

Marteaux pour les sorcières. Ces manuels, constamment enrichis par le

zèle des dominicains, ont atteint leur perfection dans le _Malleus_ de

Sprenger, livre qui le guida lui-même dans sa grande mission

d'Allemagne, et resta pour un siècle au moins le guide et la lumière

des tribunaux d'inquisition.

Comment Sprenger fut-il conduit à étudier ces matières? Il raconte

qu'étant à Rome, au réfectoire où les moines hébergeaient des

pèlerins, il en vit deux de Bohême; l'un jeune prêtre, l'autre son

père. Le père soupirait et priait pour le succès de son voyage.

Sprenger, ému de charité, lui demande d'où vient son chagrin. C'est

que son fils est possédé; avec grande peine et dépense, il l'amène à

Rome, au tombeau des saints. «Ce fils, où est-il? dit le moine.--À

côté de vous. À cette réponse, j'eus peur, et je me reculai.

J'envisageai le jeune prêtre et je fus étonné de le voir manger d'un

air si modeste et répondre avec douceur. Il m'apprit qu'ayant parlé un

peu durement à une vieille, elle lui avait jeté un sort; ce sort était

sous un arbre. Sous lequel? La sorcière s'obstinait à ne pas le dire.»

Sprenger, toujours par charité, se mit à mener le possédé d'église en

église et de relique en relique. À chaque station, exorcisme, fureur,

cris, contorsions, baragouinage en toute langue et force gambades.

Tout cela devant le peuple, qui les suivait, admirait, frissonnait.

Les diables, si communs en Allemagne, étaient rares en Italie, une

vraie curiosité. En quelques jours, Rome ne parlait d'autre chose.

Cette affaire, qui fit grand bruit, recommanda sans nul doute le

dominicain à l'attention. Il étudia, compila tous les _Malleï_ et

autres manuels manuscrits, et devint de première force en procédure

démoniaque. Son _Malleus_ dut être fait dans les vingt ans qui

séparent cette aventure de la grande mission donnée à Sprenger par le

pape Innocent VIII, en 1484.

Il était bien nécessaire de choisir un homme adroit pour cette mission

d'Allemagne, un homme d'esprit, d'habileté, qui vainquît la répugnance

des loyautés germaniques au ténébreux système qu'il s'agissait

d'introduire. Rome avait eu aux Pays-Bas un rude échec qui y mit

l'Inquisition en horreur et, par suite, lui ferma la France (Toulouse

seule, comme ancien pays albigeois, y subit l'Inquisition). Vers

l'année 1460, un pénitencier de Rome, devenu doyen d'Arras, imagina de

frapper un coup de terreur sur les _chambres de rhétorique_ (ou

réunions littéraires), qui commençaient à discuter des matières

religieuses. Il brûla comme sorcier un de ces _rhétoriciens_ et, avec

lui, des bourgeois riches, des chevaliers même. La noblesse, ainsi

touchée, s'irrita; la voix publique s'éleva avec violence.

L'Inquisition fut conspuée, maudite, surtout en France. Le Parlement

de Paris lui ferma rudement la porte, et Rome, par sa maladresse,

perdit cette occasion d'introduire dans tout le Nord cette domination

de terreur.

Le moment semblait mieux choisi vers 1484. L'Inquisition, qui avait

pris en Espagne des proportions si terribles et dominait la royauté,

semblait alors devenue une institution conquérante, qui dût marcher

d'elle-même, pénétrer partout et envahir tout. Elle trouvait, il est

vrai, un obstacle en Allemagne, la jalouse opposition des princes

ecclésiastiques, qui, ayant leurs tribunaux, leur inquisition

personnelle, ne s'étaient jamais prêtés à recevoir celle de Rome. Mais

la situation de ces princes, les très-grandes inquiétudes que leur

donnaient les mouvements populaires, les rendaient plus maniables.

Tout le Rhin et la Souabe, l'Orient même vers Saltzbourg, semblaient

minés en dessous. De moment en moment éclataient des révoltes de

paysans. On aurait dit un immense volcan souterrain, un invisible lac

de feu, qui, de place en place, se fût révélé par des jets de flamme.

L'Inquisition étrangère, plus redoutée que l'allemande, arrivait ici à

merveille pour terroriser le pays, briser les esprits rebelles,

brûlant comme sorciers aujourd'hui ceux qui, peut-être demain,

auraient été insurgés. Excellente arme populaire pour dompter le

peuple, admirable dérivatif. On allait détourner l'orage cette fois

sur les sorciers, comme, en 1349 et dans tant d'autres occasions, on

l'avait lancé sur les juifs.

Seulement il fallait un homme. L'inquisiteur qui, le premier, devant

les cours jalouses de Mayence et de Cologne, devant le peuple moqueur

de Francfort ou de Strasbourg, allait dresser son tribunal, devait

être un homme d'esprit. Il fallait que sa dextérité personnelle

balançât, fît quelquefois oublier l'odieux de son ministère. Rome, du

reste, s'est piquée toujours de choisir très-bien les hommes. Peu

soucieuse des questions, beaucoup des personnes, elle a cru, non sans

raison, que le succès des affaires dépendait du caractère tout spécial

des agents envoyés dans chaque pays. Sprenger était-il bien l'homme?

D'abord, il était Allemand, dominicain, soutenu d'avance par cet ordre

redouté, par tous ses couvents, ses écoles. Un digne fils des écoles

était nécessaire, un bon scolastique, un homme ferré sur la Somme,

ferme sur son saint Thomas, pouvant toujours donner des textes.

Sprenger était tout cela. Mais, de plus, c'était un sot.

«On dit, on écrit souvent que _dia-bolus_ vient de _dia_, deux, et

_bolus_, bol ou pilule, parce qu'avalant à la fois et l'âme et le

corps, des deux choses il ne fait qu'une pilule, un même morceau. Mais

(dit-il, continuant avec la gravité de Sganarelle), selon l'étymologie

grecque, _diabolis_ signifie _clausus ergastulo_; ou bien, _defluens_

(Teufel?), c'est-à-dire tombant, parce qu'il est tombé du ciel.»

D'où vient maléfice? «De _maleficiendo_, qui signifie _malè de fide

sentiendo_.» Étrange étymologie, mais d'une portée très-grande. Si le

_maléfice_ est assimilé aux _mauvaises opinions_, tout sorcier est un

hérétique, et tout douteur est un sorcier. On peut brûler comme

sorciers tous ceux qui penseraient mal. C'est ce qu'on avait fait à

Arras; et ce qu'on voulait peu à peu établir partout.

Voilà l'incontestable et solide mérite de Sprenger. Il est sot, mais

intrépide; il pose hardiment les thèses les moins acceptables. Un

autre essayerait d'éluder, d'atténuer, d'amoindrir les objections.

Lui, non. Dès la première page, il montre de face, expose une à une

les raisons naturelles, évidentes, qu'on a de ne pas croire aux

miracles diaboliques. Puis il ajoute froidement: _Autant d'erreurs

hérétiques_. Et sans réfuter les raisons, il copie les textes

contraires, saint Thomas, Bible, légendes, canonistes et glossateurs.

Il vous montre d'abord le bon sens, puis le pulvérise par l'autorité.

Satisfait, il se rasseoit, serein, vainqueur; il semble dire: Eh bien!

maintenant, qu'en dites-vous? Seriez-vous bien assez osé pour user de

votre raison?... Allez donc douter, par exemple, que le Diable ne

s'amuse à se mettre entre les époux, lorsque tous les jours l'Église

et les canonistes admettent ce motif de séparation!

Cela, certes, est sans réplique. Personne ne soufflera. Sprenger, en

tête de ce manuel des juges, déclarant le moindre doute _hérétique_,

le juge est lié; il sent qu'il ne doit pas broncher, que si

malheureusement il avait quelque tentation de doute ou d'humanité, il

lui faudrait commencer par se condamner et se brûler lui-même.

C'est partout la même méthode. Le bon sens d'abord; puis de front, de

face et sans précaution, la négation du bon sens. Quelqu'un, par

exemple, serait tenté de dire que, puisque l'amour est dans l'âme, il

n'est pas bien nécessaire de supposer qu'il y faut l'action

mystérieuse du Diable. Cela n'est-il pas spécieux? Non pas, dit

Sprenger, _distinguo_. Celui qui fend le bois n'est pas cause de la

combustion; il est seulement cause indirecte. Le fendeur de bois,

c'est l'amour (voir Denis l'Aréopagite, Origène, Jean Damascène). Donc

l'amour n'est que la cause indirecte de l'amour.

Voilà ce que c'est que d'étudier. Ce n'est pas une faible école qui

eût fabriqué un tel homme. Cologne seule, Louvain, Paris, avaient les

machines propres à mouler ainsi le cerveau humain. L'école de Paris

était forte; pour le latin de cuisine, qu'opposer au _Janotus_ de

Gargantua? Mais plus forte était Cologne, glorieuse reine des ténèbres

qui a donné à Hutten le type des _Obscuri viri_, des obscurantins et

ignorantins, race si prospère et si féconde.

Ce solide scolastique, plein de mots, vide de sens, ennemi juré de la

nature autant que de la raison, siége avec une foi superbe dans ses

livres et dans sa robe, dans sa crasse et sa poussière. Sur la table

de son tribunal, il a la _Somme_ d'un côté, de l'autre le

_Directorium_. Il n'en sort pas. À tout le reste il sourit. Ce n'est

pas à un homme comme lui qu'on en fait accroire, ce n'est pas lui qui

donnera dans l'astrologie ou dans l'alchimie, sottises pas encore

assez sottes, qui mèneraient à l'observation. Que dis-je? Sprenger est

esprit fort, il doute des vieilles recettes. Quoique Albert le Grand

assure que la sauge dans une fontaine suffit pour faire un grand

orage, il secoue la tête. La sauge? à d'autres! je vous prie. Pour peu

qu'on ait d'expérience, on reconnaît ici la ruse de celui qui voudrait

faire perdre sa piste et donner le change, l'astucieux Prince de

l'air; mais il y aura du mal, il a affaire à un docteur plus malin que

le Malin.

J'aurais voulu voir en face ce type admirable du juge et les gens

qu'on lui amenait. Des créatures que Dieu prendrait dans deux globes

différents ne seraient pas plus opposées, plus étrangères l'une à

l'autre, plus dépourvues de langue commune. La vieille, squelette

déguenillé à l'oeil flamboyant de malice, trois fois recuite au feu

d'enfer; le sinistre solitaire, berger de la forêt Noire ou des hauts

déserts des Alpes: voilà les sauvages qu'on présente à l'oeil terne du

savantasse, au jugement du scolastique.

Ils ne le feront pas, du reste, suer longtemps en son lit de justice.

Sans torture, ils diront tout. La torture viendra, mais après, pour

complément et ornement du procès-verbal. Ils expliquent et content par

ordre tout ce qu'ils ont fait. Le Diable est l'intime ami du berger et

il couche avec la sorcière. Elle en sourit, elle en triomphe. Elle

jouit visiblement de la terreur de l'assemblée. C'est son maître,

c'est son amant. Seulement, c'est un rude maître qui la mène à force

de coups. Une fois pleine et gonflée de lui, elle voudrait en vain

jeter hors l'hôte terrible, en vain courir; où elle court, elle

l'emporte. Comme le malade travaillé du ver solitaire, qui le sent

montant, descendant, vivant en lui et malgré lui, elle s'agite parfois

furieuse; lui s'en amuse d'autant plus; c'est son jouet, c'est sa

toupie; et si elle flagelle le monde, c'est qu'elle est durement

flagellée.

Voilà une vieille bien folle, et l'autre ne l'est pas moins. Sots? Ni

l'un ni l'autre. Loin de là, ils sont affinés, subtils, entendent

pousser l'herbe et voient à travers les murs. Ce qu'ils voient le

mieux encore, ce sont les monumentales oreilles d'âne qui ombragent le

bonnet du docteur. C'est surtout la peur qu'il a d'eux. Car il a beau

faire le brave, il tremble. Lui-même avoue que le prêtre, s'il n'y

prend garde, en conjurant le démon, le décide parfois à changer de

gîte, à passer dans le prêtre même, trouvant plus flatteur de loger

dans un corps consacré à Dieu. Qui sait si ces simples diables de

bergers et de sorcières n'auraient pas l'ambition d'habiter un

inquisiteur? Il n'est nullement rassuré lorsque, de sa plus grosse

voix, il dit à la vieille; «S'il est si puissant, ton maître, comment

ne sens-je point ses atteintes?»--«Et je ne les sentais que trop, dit

le pauvre homme dans son livre. Quand j'étais à Ratisbonne, que de

fois il venait frapper aux carreaux de ma fenêtre! Que de fois il

enfonçait des épingles à mon bonnet! Puis c'étaient cent visions, des

chiens, des singes,» etc.

La plus grande joie du Diable, ce grand logicien, c'est de pousser au

docteur, par la voix de la fausse vieille, des arguments

embarrassants, d'insidieuses questions, auxquels il n'échappe guère

qu'en faisant comme ce poisson qui s'enfuit en troublant l'eau et la

noircissant comme l'encre. Par exemple: «Le Diable n'agit qu'autant

que Dieu le permet. Pourquoi punir ses instruments?»--Ou bien: «Nous

ne sommes pas libres. Dieu permet, comme pour Job, que le Diable nous

tente et nous pousse, nous violente avec des coups... Doit-on punir

qui n'est pas libre?»

Sprenger s'en tire en disant: «Vous êtes des êtres libres (ici force

textes). Vous n'êtes serfs que de votre pacte avec le Malin.»--À quoi

la réponse serait trop facile: «Si Dieu permet au Malin de nous tenter

de faire un pacte, il rend ce pacte possible; il en est cause,» etc.

«Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là! Sot qui dispute avec

le Diable.»--Tout le peuple dit comme lui. Tous applaudissent au

procès; tous sont émus, frémissants, impatients de l'exécution. De

pendus, on en voit assez. Mais le sorcier et la sorcière, ce sera une

curieuse fête de voir comment ces deux fagots pétilleront dans la

flamme.

Le juge a le peuple pour lui. Il n'est pas embarrassé. Avec son

_Directorium_, il suffirait de trois témoins. Comment n'a-t-on pas

trois témoins, surtout pour témoigner le faux? Dans toute ville

médisante, dans tout village envieux, plein de haines de voisins, les

témoins abondent. Au reste, le _Directorium_ est un livre suranné,

vieux d'un siècle. Au XVe siècle de lumière, tout est perfectionné. Si

l'on n'a pas de témoins, il suffit de la _voix publique_, du cri

général.

Cri sincère, cri de la peur, cri lamentable des victimes, des pauvres

ensorcelés. Sprenger en est fort touché. Ne croyez pas que ce soit un

de ces scolastiques insensibles, homme de sèche abstraction. Il a un

coeur. C'est justement pour cela qu'il tue si facilement. Il est

pitoyable, plein de charité. Il a pitié de cette femme éplorée,

naguère enceinte, dont la sorcière étouffa l'enfant d'un regard. Il a

pitié du pauvre homme dont elle a fait grêler le champ. Il a pitié du

mari qui, n'étant nullement sorcier, voit bien que sa femme est

sorcière, et la traîne, la corde au cou, à Sprenger, qui la fait

brûler.

Avec un homme cruel, on s'en tirerait peut-être; mais, avec ce bon

Sprenger, il n'y a rien à espérer, trop forte est son humanité; on est

brûlé sans remède, ou bien il faut bien de l'adresse, une grande

présence d'esprit. Un jour, on lui porte plainte de la part de trois

bonnes dames de Strasbourg qui, au même jour, à la même heure, ont été

frappées de coups invisibles. Comment? Elles ne peuvent accuser qu'un

homme de mauvaise mine qui leur aura jeté un sort. Mandé devant

l'inquisiteur, l'homme proteste, jure par tous les saints qu'il ne

connaît point ces dames, qu'il ne les a jamais vues. Le juge ne veut

point le croire. Pleurs, serments, rien ne servait. Sa grande pitié

pour les dames le rendait inexorable, indigné des dénégations. Et déjà

il se levait. L'homme allait être torturé, et là il eût avoué, comme

faisaient les plus innocents. Il obtient de parler encore, et dit:

«J'ai mémoire, en effet, qu'hier, à cette heure, j'ai battu... mais

qui? non des créatures baptisées, mais trois chattes qui furieusement

sont venues pour me mordre aux jambes...»--Le juge, en homme

pénétrant, vit alors toute l'affaire; le pauvre homme était innocent;

les dames étaient certainement à tels jours transformées en chattes,

et le Malin s'amusait à les jeter aux jambes des chrétiens pour perdre

ceux-ci et les faire passer pour sorciers.

Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19) · 第 6 / 24 段