contenter de la forme. Il fit la plus profonde étude du genre des
matériaux, de la qualité des ciments, du poids des différentes
pierres, de l'art qui les liait entre elles. Il apprit des Romains
tous leurs secrets, et, de plus, celui de les surpasser. Ce sont gens
timides encore qui donnent (voyez au pont du Gard, au cirque d'Arles)
des bases énormément larges, et par delà le besoin, à leurs monuments.
L'ambition titanique de Brunelleschi, sa foi au calcul, lui firent
croire que, sur des assises moins larges, il mettrait premièrement les
voûtes énormes des Tarquins, et, par-dessus, enlèverait le Panthéon à
trois cents pieds dans les airs.
Il revint et demanda à achever la cathédrale de Florence, dont
l'architecte était mort après avoir seulement jeté les fondations en
terre. Fondations octogones et d'un plan particulier qui compliquait
la question. Dans cette affaire difficile, le génie n'était pas tout.
Il fallait encore infiniment d'adresse et d'industrie pour s'emparer
de ces bourgeois de Florence, banquiers, marchands, qui ne savaient
rien, croyaient tout comprendre, ne manquaient pas d'écouter les
ignorants, les envieux. Brunelleschi eut besoin d'une plus fine
diplomatie qu'il n'eût fallu pour régler toutes les affaires de
l'Europe.
Son coup de maître fut de dire qu'il fallait préalablement qu'on fît
venir de partout les grands architectes, surtout les maîtres
allemands, qu'on n'eût pas manqué de lui opposer, s'il ne les eût
appelés lui-même. Il voulait les voir tous ensemble et les vaincre en
une fois. Convoqués, il leur fallut bien avouer l'insuffisance de
leurs moyens, l'incertitude de leur art. Ils avaient le génie des
formes, des effets et du pittoresque de l'architecture, point du tout
la connaissance des moyens scientifiques de construction. Ils avaient
opéré jusque-là par tâtonnements, fortifiant les appuis extérieurs,
selon la poussée des murs. L'enfant se tenait debout, mais à condition
d'être soutenu par la lisière paternelle. C'est fort tard qu'ils ont
calculé, seulement au XVe siècle. Nul calcul ne subsiste d'eux qui
soit antérieur à ce congrès architectural de Florence, réuni en 1420.
Là, placés au pied du mur et sommés de se passer de leurs soutiens
extérieurs, ils ne surent rien proposer qu'un moyen grossier, l'appui
ultérieur d'un gigantesque pilier sur lequel porterait le dôme. Tel
était cet art sans art dont on faisait tant de bruit.
Non-seulement ils employaient toute sorte d'étais visibles; mais,
comme me l'a montré l'architecte actuel d'une de nos cathédrales, dans
l'ornementation même, les parties les plus hasardées étaient soutenues
par des crampons de fer qu'on cachait soigneusement. Inutile de dire
que ce fer s'oxydait bientôt, et qu'il fallait une réparation
continuelle, un va-et-vient de pierres qui se succédaient, sans être
jamais plus solides.
Il s'agissait de faire pour la première fois une construction durable
qui se soutînt elle-même et sans secours étrangers.
Le grand artiste dit son plan. Mais personne ne voulut comprendre. Les
juges se mirent tout d'abord du côté des impuissants. Tous rirent. Il
fut convenu qu'il était fou. On le dit; le peuple le crut, et on
disait en le voyant passer: «C'est ce fou de Brunelleschi.»
Cependant, les autres ne proposant rien, on daigna le faire revenir:
«Eh bien, montre-nous ton modèle.» Ils l'auraient copié sans doute. À
ces malicieux ignorants, Brunelleschi répliqua par un argument digne
d'eux, il tira un oeuf de sa poche: «Voilà le modèle, dit-il,
dressez-le...» Et, personne n'y réussissant, il le casse et le fait
tenir. Tous crient: «Rien n'était plus simple!--Eh! que ne vous en
avisiez-vous?»
Je voudrais pouvoir tout conter. C'est tout à la fois l'héroïsme et
l'art, l'oeuvre et le martyre du génie. Il vainquit, à condition qu'il
subirait comme adjoint un sculpteur qui entravait tout. Mille autres
difficultés lui vinrent. Ses ouvriers le quittèrent. Il en fit. Il
apprit à tous leur métier, aux maçons à maçonner, aux serruriers à
forger, etc. Il eût échoué cent fois, s'il n'eût été soutenu dans le
détail par cette étonnante universalité qu'il avait de bonne heure
acquise et subordonnée au grand but.
Sans charpente, ni contre-fort, ni arc-boutant, sans secours d'appui
extérieur, se dressa la colossale église, simplement, naturellement,
comme un homme fort se lève le matin de son lit, sans chercher bâton
ni béquille. Et, au grand effroi de tous, le puissant calculateur lui
mit hardiment sur la tête son pesant chapeau de marbre, la lanterne,
riant de leurs craintes, et disant: «Cette masse elle-même ajoute à la
solidité.»
Voilà donc la forte pierre de la Renaissance fondée, la permanente
objection à l'art boiteux du moyen âge, premier essai, mais
triomphant, d'une construction sérieuse qui s'appuie sur elle-même,
sur le calcul et l'autorité de la raison.
L'art et la raison réconciliés, voilà la Renaissance, le mariage du
beau et du vrai.
Profondes religions de l'âme!
«Où voulez-vous être enterré?» demandait-on à Michel-Ange, qui venait
de bâtir Saint-Pierre. «À la place d'où je pourrai contempler
éternellement l'oeuvre de Brunelleschi.»
§ XI
Élans et rechute.--Vinci.--L'imprimerie.--La Bible.
L'héroïsme encyclopédique qui veut embrasser toute chose semble le
génie de Florence sous Brunelleschi. Avant, tout était divisé; il y
avait des peintres, des orfèvres, des sculpteurs, des architectes.
L'art est quelque temps général, mêlé et marié de tous les arts. Cela
dure un demi-siècle, jusqu'à Vinci, génie vraiment universel de tout
art et de toute science. Michel-Ange, qui n'est plus un savant, unira
du moins les arts du dessin, sera sculpteur, peintre, architecte; mais
Raphaël et les autres grands maîtres du XVIe siècle se concentreront
dans un art.
Ce qui étonne le plus dans le mouvement du XVe, c'est que l'oeuvre qui
fait l'admiration, la stupeur universelle, celle de Brunelleschi, a
peu d'influence, est peu imitée. En présence de cette victoire de la
Renaissance, le gothique mourant se survit; il fait son dernier
effort; il apprend à calculer et dresse la flèche de Strasbourg.
Fatigué dès ce moment, il s'enfonce dans l'impénitence; loin de songer
à s'amender, il devient plus fragile encore, s'entourant de plus en
plus de tous les petits arts d'ornement, des mignardises du ciseleur,
du brodeur, frisures, guipures. La coquette église de Brou,
défaillante à sa naissance, demande tout d'abord des réparations;
Saint-Pierre même, oeuvre sublime du plus grand disciple de
Brunelleschi, rappellera les formes du maître, mais non son robuste
génie. Ce dôme admirable sera contrebandé, appuyé du dehors; il ne se
tient pas de lui-même.
La peinture a ses rechutes. Au grand Van Eyck, à l'énergique créateur
et générateur, à l'homme succède une femme, Hemling, qui peint au
clair de lune, et qui s'est si bien exprimé à l'hospice de Bruges, où
on le voit en bonnet de malade.
Ainsi la Flandre retomba. L'Italie retomberait-elle? Si jamais on dut
supposer que l'élan de la Renaissance était décidément donné, c'est
lorsqu'au milieu du siècle apparut le grand Italien, l'homme complet,
équilibré, tout-puissant en toute chose, qui résumait tout le passé
anticipait l'avenir, qui, par delà l'universalité florentine, eut
celle du Nord, unissant les arts chimiques, mécaniques, à ceux du
dessin. On entend bien que je parle de Léonard de Vinci.
«Anatomiste, chimiste, musicien, géologue, mathématicien,
improvisateur, poète, ingénieur, physicien, quand il a découvert la
machine à vapeur, le mortier à bombe, le thermomètre, le baromètre,
précédé Cuvier dans la science des fossiles, Geoffroy Saint-Hilaire
dans la théorie de l'unité, il se souvient qu'il est peintre, et il
veut appliquer à l'art humain le dessin du créateur dans l'unité des
organisations.» (Quinet, _Rév. d'Italie_.)
Le Moyen âge s'était tenu dans une timidité tremblante en présence de
la nature. Il n'avait su que maudire, exorciser la grande fée. Ce
Vinci, fils de l'amour et lui-même le plus beau des hommes, sent qu'il
est aussi la nature; il n'en a pas peur. Toute nature est comme
sienne, aimée de lui. Son point de départ effraya. Des gens de la
campagne lui apportant une espèce d'écusson de bois pour y mettre des
ornements, il le leur rend paré d'un monde d'animaux repoussants,
terribles, combiné en un monstre sublime qui attirait et faisait peur.
Même audace dans ses Lédas, où l'hymen des deux natures est marqué
intrépidement, tel que la science moderne l'a découvert de nos jours,
et toute la création retrouvée parente de l'homme.
Entrez au Musée du Louvre, dans la grande galerie, à gauche vous avez
l'ancien monde, le nouveau à droite. D'un côté, les défaillantes
figures du frère Angelico de Fiesole, restées aux pieds de la Vierge
du Moyen âge; leurs regards malades et mourants semblent pourtant
chercher, vouloir. En face de ce vieux mysticisme, brille dans les
peintures de Vinci le génie de la Renaissance, en sa plus âpre
inquiétude, en son plus perçant aiguillon. Entre ces choses
contemporaines, il y a plus d'un millier d'années.
Bacchus, saint Jean et la Joconde, dirigent leurs regards vers vous;
vous êtes fascinés et troublés, un infini agit sur vous par un étrange
magnétisme. Art, nature, avenir, génie de mystère et de découverte,
maître des profondeurs du monde, de l'abîme inconnu des âges, parlez,
que voulez-vous de moi? Cette toile m'attire, m'appelle, m'envahit,
m'absorbe; je vais à elle malgré moi, comme l'oiseau va au serpent.
Bacchus ou saint Jean, n'importe, c'est le même personnage à deux
moments différents. «Regardez le jeune Bacchus au milieu de ce paysage
des premiers jours. Quel silence! quelle curiosité! il épie dans la
solitude le premier germe des choses, le bruissement de la nature
naissante: il écoute sous l'antre des cyclopes le murmure enivrant des
dieux.
«Même curiosité du bien et du mal dans son saint Jean précurseur: un
regard éblouissant qui porte lui-même la lumière et se rit de
l'obscurité des temps et des choses; l'avidité infinie de l'esprit
nouveau qui cherche la science et s'écrie: _Je l'ai trouvée!_»
(Quinet). C'est le moment de la révélation du vrai dans une
intelligence épanouie, le ravissement de la découverte, avec une
ironie légère sur le vieil âge, enfant caduc. Ironie si légitime, que
vous reverrez victorieuse, décidément reine du monde, dans les
dialogues voltairiens de Galilée.
Il n'y a à dire qu'une chose; ceux-ci sont des dieux, mais malades.
Nous n'en sommes pas à la victoire. Galilée est loin encore. Le
Bacchus et le saint Jean, ces âpres prophètes de l'esprit nouveau, en
souffrent, en sont consumés. Vous le voyez à leurs regards. Un désert
les en sépare, avec cent mirages incertains. Une étrange île d'Alcine
est dans les yeux de Joconde, gracieux et souriant fantôme. Vous la
croyiez attentive aux récits légers de Boccace. Prenez garde. Vinci
lui-même, le grand maître de l'illusion, fut pris à son piége; longues
années il resta là sans pouvoir sortir jamais de ce labyrinthe mobile,
fluide et changeant, qu'il a peint au fond du dangereux tableau.
Personne ne fut plus admiré que Léonard de Vinci. Personne ne fut
moins suivi. Ce surprenant magicien, le frère italien de Faust, étonna
et effraya. Il ne fut encouragé ni de Florence ni de Rome. Milan imita
ses peintures, faiblement, de loin. Ce fut tout. Il resta seul, comme
prophète des sciences, comme le créateur hardi, qui, en face de la
nature, enfante et combine comme elle, lui rend vie pour vie, monde
pour monde, la défie. Prenez-moi les agréables arabesques du Vatican,
faibles représentations de la nature animale, et placez-les à côté du
combat où Vinci a mis aux prises ses ardents coursiers qui se mordent,
ces guerriers barbares vêtus d'armures monstres, d'écailles de
serpents, de scorpions, vous verrez où est la science. Raphaël copie
toujours le cheval de Marc-Aurèle, lorsque, depuis tant d'années,
Vinci avait peint le cheval avec la savante énergie de Rubens et la
spécialité de Géricault.
Revenons au XVe siècle. Ces élans suivis de chutes, ces efforts de
Brunelleschi, de Van Eyck, après lesquels on retombe, ne révèlent que
trop une chose, c'est leur grande sollicitude. Les mille artistes de
Florence, les trois cents peintres de Bruges, n'empêchent pas que les
grands novateurs en peinture, en architecture, ne meurent sans enfants
légitimes, et n'attendent longtemps leur postérité. Guttenberg et
Colomb même (comme on le verra), après une odyssée pénible d'efforts,
de recherches, d'essais avortés, ne trouvent nullement, le but
atteint, les résultats immédiats que devaient faire espérer leurs
étonnantes découvertes. Un abîme reste évidemment entre ces cinq ou
six hommes, les héros de la volonté, et la foule, misérablement
entravée et arriérée, qui ne peut se soulever du Moyen âge gothique et
de l'aplatissement du XVe siècle.
L'imprimerie, bienfait immense qui va centupler pour l'homme les
moyens de la liberté, sert d'abord, il faut le dire, à propager les
ouvrages qui, depuis trois cents ans, ont le plus efficacement entravé
la Renaissance. Elle multiplie à l'infini les scolastiques et les
mystiques. Si elle imprime Tacite, elle inonde les bibliothèques de
Duns Scot et de saint Thomas; elle publie, elle éternise les cent
glossateurs dit Lombard qu'on délaissait dans la poussière. Submergées
des livres barbares du Moyen âge qu'on exhume à la fois, les écoles
subissent une déplorable recrudescence d'absurdités théologiques.
Peu ou rien en langue vulgaire. Les livres anciens se publient avec
une extrême lenteur. C'est quarante ou cinquante ans après la
découverte qu'on s'avise d'imprimer Homère, Tacite, Aristote. Platon
est pour l'autre siècle. Si l'on publie l'antiquité, on publie et
republie bien autrement le Moyen âge, surtout ses livres de classes,
les sommes, les abrégés, tout l'enseignement de sottise, des manuels
de confesseurs et de cas de conscience; dix Nyder contre une Iliade;
pour un Virgile, vingt Fichet.
L'imprimerie avait, il est vrai, rendu à l'humanité le service immense
de lui mettre entre les mains le livre auquel depuis si longtemps elle
obéissait sans le connaître. Aux Bibles latines innombrables
succédèrent les traductions, dix-sept rien qu'en allemand! L'embarras
était pourtant dans l'énormité de ce livre, dans la variété des
ouvrages qu'il réunit. L'humanité était ravie de tenir son Dieu écrit,
étonnée et effrayée de lui trouver cent visages. Le premier attribut
de Dieu, l'unité, l'immutabilité, semblait en contradiction avec cette
diversité infinie, changeante. _On aurait voulu un symbole_, on eut
une encyclopédie. _On aurait voulu un type_, simple, applicable, qu'on
pût imiter. L'esprit du temps était inquiet, mais non pas
révolutionnaire. Les audacieux du Moyen âge qui prièrent le Christ
d'abdiquer étaient extrêmement loin. Le XVe siècle, en inventant,
n'aurait voulu qu'imiter. Mais les types bibliques, peu en rapport
avec ceux de l'Évangile, compliquèrent la question. David tentait plus
que Jésus.
De ce pêle-mêle immense de la Bible, de tant de doctrines contraires
(par exemple, pour et contre le péché originel), sortirait-il un
principe vainqueur qui fît oublier les autres, les dominât pour
quelque temps? Il y avait bien peu d'apparence. Jean Wessel, grand et
savant prédicateur qui lisait la Bible en hébreu, prêcha partout sur
le Rhin la doctrine que Luther devait répandre plus tard avec ce
merveilleux succès. Le temps n'était pas venu. On y fit peu
d'attention. Devant un objet trop multiple, le premier effet était de
vertige. L'esprit humain, étourdi, ahuri, au lieu de choisir, restait
immobile et ne prenait rien.
§ XII
La farce de Patelin.--La bourgeoisie.--L'ennemi.
L'oeuvre saillante du XVe siècle, la forte et vive formule qui le
révèle tout entier, le perce de part en part, c'est la farce de
_Patelin_, publiée tout récemment par le très-habile éditeur qui déjà
nous avait donné le _Chant de Roland_.
Le critique, d'une main sûre, a touché le premier et le dernier
monument du Moyen âge; celui-ci, non moins important, non moins
expressif. Fait pour un âge de fripons, _Patelin_ en est le _Roland_,
la _Marseillaise_ du vol.
L'avocat dupe le marchand, le renvoie payé de grimaces, de la farce
sacrilége d'une agonie bien jouée. Mais lui-même, le fin et l'habile,
il est dupé par le simple des simples, le bon, l'ignorant Agnelet,
pauvre berger qui le paye d'une monnaie analogue, parlant comme ses
moutons, bêlant dès qu'il s'agit d'argent, et ne sachant dire que
_Bè_!
Noble enseignement mutuel de la bourgeoisie au peuple. Celui-ci n'est
pas si grossier que, sur ces modèles honorables de l'avocat, du
marchand, il ne puisse devenir escroc.
L'éditeur veut que _Patelin_ ait pour auteur l'écrivain auquel nous
devons le roman le plus répandu du siècle, le _Petit Jehan de
Saintré_. Peu importe. Ce qui est sûr, c'est que ce roman éclaire
l'abaissement de la noblesse aussi bien que _Patelin_ a exprimé la
bassesse du peuple et de la bourgeoisie.
C'est un pesant Télémaque du XVe siècle, écrit pour l'éducation d'un
prince, oeuvre ennuyeuse et pédantesque visiblement copiée et mêlée
de plusieurs romans. Les changements ne sont pas heureux. La donnée
seule est jolie, c'est l'histoire, commune au Moyen âge, du page
favorisé par une grande dame, qui l'élève, le dirige, l'avance, et le
rend accompli. Mais comment? par quel lourd et sot enseignement? Il
faudra que Saintré ait une nature bien heureuse pour y résister. Entre
autres choses, elle lui apprend la morale en vers techniques, dans le
goût des _Racines grecques_. «Malle mori fame quàm nomen perdere famæ.
Tristiniam mentis caveos plusquàm mala dentis.» (De l'âme crains
l'abattement encore plus que le mal de dent, etc.) La reine Genièvre
aurait donné à son favori Lancelot un coursier ou une épée; la
princesse de Saintré lui met de l'argent dans la poche. La fin est
ignoble. Saintré, revenu de la croisade, trouve sa place occupée par
un gaillard de première force, un abbé de taille athlétique, qui le
défie à la lutte. Le chevalier n'a garde d'accepter; il trouve plus
simple de se servir de ses armes contre un homme désarmé. Tout cela
devant la princesse éperdue et avilie. Voilà la reconnaissance du
chevalier accompli pour sa protectrice, pour cette mère et nourrice,
cette maîtresse adorée.
C'est le caractère de ce siècle, que les meilleures choses y nuisent.
De même qu'en philosophie, la victoire du bon sens sur la scolastique
n'a rien produit qu'un grand vide; ainsi, dans l'ordre politique,
l'avénement de la justice, l'ascension des classes inférieures, ne
crée rien de vraiment vital, rien qu'une classe amphibie, bâtarde,
servilement imitatrice, qui ne veut que faire fortune et devenir une
noblesse.
Mettons les deux classes en face. Pour l'âpreté intéressée,
l'activité, la vigueur, le bourgeois éclipse le noble. Il est vert et
plein d'avenir.
Le hardi bourgeois, Jacques Coeur, marchand d'esclaves, commerçant aux
pays sarrasins, écrit sur sa maison de Bourges: «À vaillant _coeur_
rien d'impossible.»
Le noble Jean de Ligny, de la maison impériale, met dans son blason un
chameau pliant sous le faix: «Nul n'est tenu à l'impossible.» Il fut
fidèle à sa devise. C'est lui qui livra la Pucelle.
Voilà la bourgeoisie bien haut dans cette chute de la noblesse. Eh
bien, regardez à Versailles le portrait, non d'une bourgeoise, mais de
la bourgeoisie même. Vous aurez l'idée précise de ce nouveau monde qui
vient. Cette bonne et naïve statue est la femme d'un conseiller de
Louis XI, la fille de Jean Bureau, homme de plume et de finances, qui
fit une révolution dans les choses de la guerre, organisa
l'artillerie. La fille de cet habile homme est elle-même une femme
évidemment énergique, d'esprit et de sens. Point belle, il s'en faut
de beaucoup, avouons-le, elle est plutôt d'une vigoureuse laideur,
avec de déplaisants contrastes, jeune et vieille, doucereuse et dure,
équilibrée cependant, robuste de corps et d'esprit, mais avec une
complète absence de grâce et d'élévation. Une telle bassesse de visage
implique presque infailliblement celle de l'âme.
Soyez sûrs, avec cette classe maintenant dominante en Europe, dans la
France de Louis XI, dans les villes impériales d'Allemagne, même en
Italie sous les Médicis, que la Renaissance ne se fera point par
révolution populaire. Partout, au contraire, la bourgeoisie, qui fut
l'ascension du peuple, sera un obstacle au peuple, l'arrêtera au
besoin et pèsera lourdement sur lui.
Deux choses semblent faire la misère irrémédiable du temps.
C'est un temps soucieux, envieux, à l'image de la classe qui monte et
influe, de la bourgeoisie. Plus libre, le paysan est plus inquiet
qu'autrefois. Plus riche, le bourgeois a plus de soucis en tête.
L'avocat et le marchand, le drapier ou Patelin, ont toujours peur
qu'Agnelet ne leur mange leurs moutons et ne paye point la rente.
L'autre sujet de tristesse, c'est que la satire est usée. Les redites
l'ont tuée.
Trois cents ans de plaisanteries sur le pape, les moeurs des moines,
la gouvernante du curé, c'est de quoi lasser à la fin. Notez que les
premières satires ont peut-être été les meilleures. Cette critique,
extérieure et légère, bien loin de remédier au mal, l'avait corroboré
plutôt, faisant diversion constante aux questions fondamentales. On
discutait sur l'abus, sur le principe jamais. Telle avait été la
France, d'autant moins révolutionnaire qu'elle était badine et rieuse.
De tant de rires que restait-il? Rien que l'aggravation des maux, le
découragement, le désespoir du bien, l'ennui et le mal de coeur. Il
semble que le jour ait baissé; le temps n'est pas noir, mais gris. Un
monotone brouillard décolore la création. Que l'infatigable cloche
sonne aux heures accoutumées, l'on bâille; qu'un chant nasillard
continue dans le vieux latin, l'on bâille. Tout est prévu; on n'espère
rien de ce monde. Les choses reviendront les mêmes. L'ennui certain de
demain fait bâiller dès aujourd'hui, et la perspective des jours, des
années d'ennui qui suivront, pèse d'avance, dégoûte de vivre. Du
cerveau à l'estomac, de l'estomac à la bouche, l'automatique et fatale
convulsion va distendant les mâchoires sans fin ni remède. Véritable
maladie que la dévote Bretagne avoue, en la mettant toutefois sur le
compte des malices du diable. Il se tient tapi dans les bois, disent
les paysans bretons; à celui qui passe et garde les bêtes, il chante
vêpres et tous les offices, et fait bâiller à mort.
Les efforts de fausse gaieté qu'on fait au XVe siècle, ces entreprises
travaillées et préméditées pour faire rire, assombrissent encore le
temps. Quoi de moins gai que ces moralités de Brandt et son _Vaisseau
des fous_? J'aime autant les _Danses des morts_ qu'on imprime sous
toutes les formes. Faibles et plates allégories qui rappellent
ennuyeusement le vertige frénétique d'un temps plus vivant du moins:
les grandes danses de saint Gui, les rondes de Charles VI.
De ces belles inventions, celle qui est vraiment du temps et doit
emporter le prix, c'est le baroque instrument qui simule un choeur du
mauvaises basses, stupide caricature de la voix profonde des foules.
Le _serpent_, dans une église chaque jour moins fréquentée, remplacera
désormais le peuple, ou du moins diminuera le choeur trop coûteux des
chantres. Douze chantres ivres ne produiraient pas un pareil
mugissement. C'est la voix humaine déshumanisée et retombée à la bête,
aux brutales harmonies d'un choeur d'ânes et de taureaux.