Le Christophe Colomb de ce monde n'était pas un dessinateur pour se

contenter de la forme. Il fit la plus profonde étude du genre des

matériaux, de la qualité des ciments, du poids des différentes

pierres, de l'art qui les liait entre elles. Il apprit des Romains

tous leurs secrets, et, de plus, celui de les surpasser. Ce sont gens

timides encore qui donnent (voyez au pont du Gard, au cirque d'Arles)

des bases énormément larges, et par delà le besoin, à leurs monuments.

L'ambition titanique de Brunelleschi, sa foi au calcul, lui firent

croire que, sur des assises moins larges, il mettrait premièrement les

voûtes énormes des Tarquins, et, par-dessus, enlèverait le Panthéon à

trois cents pieds dans les airs.

Il revint et demanda à achever la cathédrale de Florence, dont

l'architecte était mort après avoir seulement jeté les fondations en

terre. Fondations octogones et d'un plan particulier qui compliquait

la question. Dans cette affaire difficile, le génie n'était pas tout.

Il fallait encore infiniment d'adresse et d'industrie pour s'emparer

de ces bourgeois de Florence, banquiers, marchands, qui ne savaient

rien, croyaient tout comprendre, ne manquaient pas d'écouter les

ignorants, les envieux. Brunelleschi eut besoin d'une plus fine

diplomatie qu'il n'eût fallu pour régler toutes les affaires de

l'Europe.

Son coup de maître fut de dire qu'il fallait préalablement qu'on fît

venir de partout les grands architectes, surtout les maîtres

allemands, qu'on n'eût pas manqué de lui opposer, s'il ne les eût

appelés lui-même. Il voulait les voir tous ensemble et les vaincre en

une fois. Convoqués, il leur fallut bien avouer l'insuffisance de

leurs moyens, l'incertitude de leur art. Ils avaient le génie des

formes, des effets et du pittoresque de l'architecture, point du tout

la connaissance des moyens scientifiques de construction. Ils avaient

opéré jusque-là par tâtonnements, fortifiant les appuis extérieurs,

selon la poussée des murs. L'enfant se tenait debout, mais à condition

d'être soutenu par la lisière paternelle. C'est fort tard qu'ils ont

calculé, seulement au XVe siècle. Nul calcul ne subsiste d'eux qui

soit antérieur à ce congrès architectural de Florence, réuni en 1420.

Là, placés au pied du mur et sommés de se passer de leurs soutiens

extérieurs, ils ne surent rien proposer qu'un moyen grossier, l'appui

ultérieur d'un gigantesque pilier sur lequel porterait le dôme. Tel

était cet art sans art dont on faisait tant de bruit.

Non-seulement ils employaient toute sorte d'étais visibles; mais,

comme me l'a montré l'architecte actuel d'une de nos cathédrales, dans

l'ornementation même, les parties les plus hasardées étaient soutenues

par des crampons de fer qu'on cachait soigneusement. Inutile de dire

que ce fer s'oxydait bientôt, et qu'il fallait une réparation

continuelle, un va-et-vient de pierres qui se succédaient, sans être

jamais plus solides.

Il s'agissait de faire pour la première fois une construction durable

qui se soutînt elle-même et sans secours étrangers.

Le grand artiste dit son plan. Mais personne ne voulut comprendre. Les

juges se mirent tout d'abord du côté des impuissants. Tous rirent. Il

fut convenu qu'il était fou. On le dit; le peuple le crut, et on

disait en le voyant passer: «C'est ce fou de Brunelleschi.»

Cependant, les autres ne proposant rien, on daigna le faire revenir:

«Eh bien, montre-nous ton modèle.» Ils l'auraient copié sans doute. À

ces malicieux ignorants, Brunelleschi répliqua par un argument digne

d'eux, il tira un oeuf de sa poche: «Voilà le modèle, dit-il,

dressez-le...» Et, personne n'y réussissant, il le casse et le fait

tenir. Tous crient: «Rien n'était plus simple!--Eh! que ne vous en

avisiez-vous?»

Je voudrais pouvoir tout conter. C'est tout à la fois l'héroïsme et

l'art, l'oeuvre et le martyre du génie. Il vainquit, à condition qu'il

subirait comme adjoint un sculpteur qui entravait tout. Mille autres

difficultés lui vinrent. Ses ouvriers le quittèrent. Il en fit. Il

apprit à tous leur métier, aux maçons à maçonner, aux serruriers à

forger, etc. Il eût échoué cent fois, s'il n'eût été soutenu dans le

détail par cette étonnante universalité qu'il avait de bonne heure

acquise et subordonnée au grand but.

Sans charpente, ni contre-fort, ni arc-boutant, sans secours d'appui

extérieur, se dressa la colossale église, simplement, naturellement,

comme un homme fort se lève le matin de son lit, sans chercher bâton

ni béquille. Et, au grand effroi de tous, le puissant calculateur lui

mit hardiment sur la tête son pesant chapeau de marbre, la lanterne,

riant de leurs craintes, et disant: «Cette masse elle-même ajoute à la

solidité.»

Voilà donc la forte pierre de la Renaissance fondée, la permanente

objection à l'art boiteux du moyen âge, premier essai, mais

triomphant, d'une construction sérieuse qui s'appuie sur elle-même,

sur le calcul et l'autorité de la raison.

L'art et la raison réconciliés, voilà la Renaissance, le mariage du

beau et du vrai.

Profondes religions de l'âme!

«Où voulez-vous être enterré?» demandait-on à Michel-Ange, qui venait

de bâtir Saint-Pierre. «À la place d'où je pourrai contempler

éternellement l'oeuvre de Brunelleschi.»

§ XI

Élans et rechute.--Vinci.--L'imprimerie.--La Bible.

L'héroïsme encyclopédique qui veut embrasser toute chose semble le

génie de Florence sous Brunelleschi. Avant, tout était divisé; il y

avait des peintres, des orfèvres, des sculpteurs, des architectes.

L'art est quelque temps général, mêlé et marié de tous les arts. Cela

dure un demi-siècle, jusqu'à Vinci, génie vraiment universel de tout

art et de toute science. Michel-Ange, qui n'est plus un savant, unira

du moins les arts du dessin, sera sculpteur, peintre, architecte; mais

Raphaël et les autres grands maîtres du XVIe siècle se concentreront

dans un art.

Ce qui étonne le plus dans le mouvement du XVe, c'est que l'oeuvre qui

fait l'admiration, la stupeur universelle, celle de Brunelleschi, a

peu d'influence, est peu imitée. En présence de cette victoire de la

Renaissance, le gothique mourant se survit; il fait son dernier

effort; il apprend à calculer et dresse la flèche de Strasbourg.

Fatigué dès ce moment, il s'enfonce dans l'impénitence; loin de songer

à s'amender, il devient plus fragile encore, s'entourant de plus en

plus de tous les petits arts d'ornement, des mignardises du ciseleur,

du brodeur, frisures, guipures. La coquette église de Brou,

défaillante à sa naissance, demande tout d'abord des réparations;

Saint-Pierre même, oeuvre sublime du plus grand disciple de

Brunelleschi, rappellera les formes du maître, mais non son robuste

génie. Ce dôme admirable sera contrebandé, appuyé du dehors; il ne se

tient pas de lui-même.

La peinture a ses rechutes. Au grand Van Eyck, à l'énergique créateur

et générateur, à l'homme succède une femme, Hemling, qui peint au

clair de lune, et qui s'est si bien exprimé à l'hospice de Bruges, où

on le voit en bonnet de malade.

Ainsi la Flandre retomba. L'Italie retomberait-elle? Si jamais on dut

supposer que l'élan de la Renaissance était décidément donné, c'est

lorsqu'au milieu du siècle apparut le grand Italien, l'homme complet,

équilibré, tout-puissant en toute chose, qui résumait tout le passé

anticipait l'avenir, qui, par delà l'universalité florentine, eut

celle du Nord, unissant les arts chimiques, mécaniques, à ceux du

dessin. On entend bien que je parle de Léonard de Vinci.

«Anatomiste, chimiste, musicien, géologue, mathématicien,

improvisateur, poète, ingénieur, physicien, quand il a découvert la

machine à vapeur, le mortier à bombe, le thermomètre, le baromètre,

précédé Cuvier dans la science des fossiles, Geoffroy Saint-Hilaire

dans la théorie de l'unité, il se souvient qu'il est peintre, et il

veut appliquer à l'art humain le dessin du créateur dans l'unité des

organisations.» (Quinet, _Rév. d'Italie_.)

Le Moyen âge s'était tenu dans une timidité tremblante en présence de

la nature. Il n'avait su que maudire, exorciser la grande fée. Ce

Vinci, fils de l'amour et lui-même le plus beau des hommes, sent qu'il

est aussi la nature; il n'en a pas peur. Toute nature est comme

sienne, aimée de lui. Son point de départ effraya. Des gens de la

campagne lui apportant une espèce d'écusson de bois pour y mettre des

ornements, il le leur rend paré d'un monde d'animaux repoussants,

terribles, combiné en un monstre sublime qui attirait et faisait peur.

Même audace dans ses Lédas, où l'hymen des deux natures est marqué

intrépidement, tel que la science moderne l'a découvert de nos jours,

et toute la création retrouvée parente de l'homme.

Entrez au Musée du Louvre, dans la grande galerie, à gauche vous avez

l'ancien monde, le nouveau à droite. D'un côté, les défaillantes

figures du frère Angelico de Fiesole, restées aux pieds de la Vierge

du Moyen âge; leurs regards malades et mourants semblent pourtant

chercher, vouloir. En face de ce vieux mysticisme, brille dans les

peintures de Vinci le génie de la Renaissance, en sa plus âpre

inquiétude, en son plus perçant aiguillon. Entre ces choses

contemporaines, il y a plus d'un millier d'années.

Bacchus, saint Jean et la Joconde, dirigent leurs regards vers vous;

vous êtes fascinés et troublés, un infini agit sur vous par un étrange

magnétisme. Art, nature, avenir, génie de mystère et de découverte,

maître des profondeurs du monde, de l'abîme inconnu des âges, parlez,

que voulez-vous de moi? Cette toile m'attire, m'appelle, m'envahit,

m'absorbe; je vais à elle malgré moi, comme l'oiseau va au serpent.

Bacchus ou saint Jean, n'importe, c'est le même personnage à deux

moments différents. «Regardez le jeune Bacchus au milieu de ce paysage

des premiers jours. Quel silence! quelle curiosité! il épie dans la

solitude le premier germe des choses, le bruissement de la nature

naissante: il écoute sous l'antre des cyclopes le murmure enivrant des

dieux.

«Même curiosité du bien et du mal dans son saint Jean précurseur: un

regard éblouissant qui porte lui-même la lumière et se rit de

l'obscurité des temps et des choses; l'avidité infinie de l'esprit

nouveau qui cherche la science et s'écrie: _Je l'ai trouvée!_»

(Quinet). C'est le moment de la révélation du vrai dans une

intelligence épanouie, le ravissement de la découverte, avec une

ironie légère sur le vieil âge, enfant caduc. Ironie si légitime, que

vous reverrez victorieuse, décidément reine du monde, dans les

dialogues voltairiens de Galilée.

Il n'y a à dire qu'une chose; ceux-ci sont des dieux, mais malades.

Nous n'en sommes pas à la victoire. Galilée est loin encore. Le

Bacchus et le saint Jean, ces âpres prophètes de l'esprit nouveau, en

souffrent, en sont consumés. Vous le voyez à leurs regards. Un désert

les en sépare, avec cent mirages incertains. Une étrange île d'Alcine

est dans les yeux de Joconde, gracieux et souriant fantôme. Vous la

croyiez attentive aux récits légers de Boccace. Prenez garde. Vinci

lui-même, le grand maître de l'illusion, fut pris à son piége; longues

années il resta là sans pouvoir sortir jamais de ce labyrinthe mobile,

fluide et changeant, qu'il a peint au fond du dangereux tableau.

Personne ne fut plus admiré que Léonard de Vinci. Personne ne fut

moins suivi. Ce surprenant magicien, le frère italien de Faust, étonna

et effraya. Il ne fut encouragé ni de Florence ni de Rome. Milan imita

ses peintures, faiblement, de loin. Ce fut tout. Il resta seul, comme

prophète des sciences, comme le créateur hardi, qui, en face de la

nature, enfante et combine comme elle, lui rend vie pour vie, monde

pour monde, la défie. Prenez-moi les agréables arabesques du Vatican,

faibles représentations de la nature animale, et placez-les à côté du

combat où Vinci a mis aux prises ses ardents coursiers qui se mordent,

ces guerriers barbares vêtus d'armures monstres, d'écailles de

serpents, de scorpions, vous verrez où est la science. Raphaël copie

toujours le cheval de Marc-Aurèle, lorsque, depuis tant d'années,

Vinci avait peint le cheval avec la savante énergie de Rubens et la

spécialité de Géricault.

Revenons au XVe siècle. Ces élans suivis de chutes, ces efforts de

Brunelleschi, de Van Eyck, après lesquels on retombe, ne révèlent que

trop une chose, c'est leur grande sollicitude. Les mille artistes de

Florence, les trois cents peintres de Bruges, n'empêchent pas que les

grands novateurs en peinture, en architecture, ne meurent sans enfants

légitimes, et n'attendent longtemps leur postérité. Guttenberg et

Colomb même (comme on le verra), après une odyssée pénible d'efforts,

de recherches, d'essais avortés, ne trouvent nullement, le but

atteint, les résultats immédiats que devaient faire espérer leurs

étonnantes découvertes. Un abîme reste évidemment entre ces cinq ou

six hommes, les héros de la volonté, et la foule, misérablement

entravée et arriérée, qui ne peut se soulever du Moyen âge gothique et

de l'aplatissement du XVe siècle.

L'imprimerie, bienfait immense qui va centupler pour l'homme les

moyens de la liberté, sert d'abord, il faut le dire, à propager les

ouvrages qui, depuis trois cents ans, ont le plus efficacement entravé

la Renaissance. Elle multiplie à l'infini les scolastiques et les

mystiques. Si elle imprime Tacite, elle inonde les bibliothèques de

Duns Scot et de saint Thomas; elle publie, elle éternise les cent

glossateurs dit Lombard qu'on délaissait dans la poussière. Submergées

des livres barbares du Moyen âge qu'on exhume à la fois, les écoles

subissent une déplorable recrudescence d'absurdités théologiques.

Peu ou rien en langue vulgaire. Les livres anciens se publient avec

une extrême lenteur. C'est quarante ou cinquante ans après la

découverte qu'on s'avise d'imprimer Homère, Tacite, Aristote. Platon

est pour l'autre siècle. Si l'on publie l'antiquité, on publie et

republie bien autrement le Moyen âge, surtout ses livres de classes,

les sommes, les abrégés, tout l'enseignement de sottise, des manuels

de confesseurs et de cas de conscience; dix Nyder contre une Iliade;

pour un Virgile, vingt Fichet.

L'imprimerie avait, il est vrai, rendu à l'humanité le service immense

de lui mettre entre les mains le livre auquel depuis si longtemps elle

obéissait sans le connaître. Aux Bibles latines innombrables

succédèrent les traductions, dix-sept rien qu'en allemand! L'embarras

était pourtant dans l'énormité de ce livre, dans la variété des

ouvrages qu'il réunit. L'humanité était ravie de tenir son Dieu écrit,

étonnée et effrayée de lui trouver cent visages. Le premier attribut

de Dieu, l'unité, l'immutabilité, semblait en contradiction avec cette

diversité infinie, changeante. _On aurait voulu un symbole_, on eut

une encyclopédie. _On aurait voulu un type_, simple, applicable, qu'on

pût imiter. L'esprit du temps était inquiet, mais non pas

révolutionnaire. Les audacieux du Moyen âge qui prièrent le Christ

d'abdiquer étaient extrêmement loin. Le XVe siècle, en inventant,

n'aurait voulu qu'imiter. Mais les types bibliques, peu en rapport

avec ceux de l'Évangile, compliquèrent la question. David tentait plus

que Jésus.

De ce pêle-mêle immense de la Bible, de tant de doctrines contraires

(par exemple, pour et contre le péché originel), sortirait-il un

principe vainqueur qui fît oublier les autres, les dominât pour

quelque temps? Il y avait bien peu d'apparence. Jean Wessel, grand et

savant prédicateur qui lisait la Bible en hébreu, prêcha partout sur

le Rhin la doctrine que Luther devait répandre plus tard avec ce

merveilleux succès. Le temps n'était pas venu. On y fit peu

d'attention. Devant un objet trop multiple, le premier effet était de

vertige. L'esprit humain, étourdi, ahuri, au lieu de choisir, restait

immobile et ne prenait rien.

§ XII

La farce de Patelin.--La bourgeoisie.--L'ennemi.

L'oeuvre saillante du XVe siècle, la forte et vive formule qui le

révèle tout entier, le perce de part en part, c'est la farce de

_Patelin_, publiée tout récemment par le très-habile éditeur qui déjà

nous avait donné le _Chant de Roland_.

Le critique, d'une main sûre, a touché le premier et le dernier

monument du Moyen âge; celui-ci, non moins important, non moins

expressif. Fait pour un âge de fripons, _Patelin_ en est le _Roland_,

la _Marseillaise_ du vol.

L'avocat dupe le marchand, le renvoie payé de grimaces, de la farce

sacrilége d'une agonie bien jouée. Mais lui-même, le fin et l'habile,

il est dupé par le simple des simples, le bon, l'ignorant Agnelet,

pauvre berger qui le paye d'une monnaie analogue, parlant comme ses

moutons, bêlant dès qu'il s'agit d'argent, et ne sachant dire que

_Bè_!

Noble enseignement mutuel de la bourgeoisie au peuple. Celui-ci n'est

pas si grossier que, sur ces modèles honorables de l'avocat, du

marchand, il ne puisse devenir escroc.

L'éditeur veut que _Patelin_ ait pour auteur l'écrivain auquel nous

devons le roman le plus répandu du siècle, le _Petit Jehan de

Saintré_. Peu importe. Ce qui est sûr, c'est que ce roman éclaire

l'abaissement de la noblesse aussi bien que _Patelin_ a exprimé la

bassesse du peuple et de la bourgeoisie.

C'est un pesant Télémaque du XVe siècle, écrit pour l'éducation d'un

prince, oeuvre ennuyeuse et pédantesque visiblement copiée et mêlée

de plusieurs romans. Les changements ne sont pas heureux. La donnée

seule est jolie, c'est l'histoire, commune au Moyen âge, du page

favorisé par une grande dame, qui l'élève, le dirige, l'avance, et le

rend accompli. Mais comment? par quel lourd et sot enseignement? Il

faudra que Saintré ait une nature bien heureuse pour y résister. Entre

autres choses, elle lui apprend la morale en vers techniques, dans le

goût des _Racines grecques_. «Malle mori fame quàm nomen perdere famæ.

Tristiniam mentis caveos plusquàm mala dentis.» (De l'âme crains

l'abattement encore plus que le mal de dent, etc.) La reine Genièvre

aurait donné à son favori Lancelot un coursier ou une épée; la

princesse de Saintré lui met de l'argent dans la poche. La fin est

ignoble. Saintré, revenu de la croisade, trouve sa place occupée par

un gaillard de première force, un abbé de taille athlétique, qui le

défie à la lutte. Le chevalier n'a garde d'accepter; il trouve plus

simple de se servir de ses armes contre un homme désarmé. Tout cela

devant la princesse éperdue et avilie. Voilà la reconnaissance du

chevalier accompli pour sa protectrice, pour cette mère et nourrice,

cette maîtresse adorée.

C'est le caractère de ce siècle, que les meilleures choses y nuisent.

De même qu'en philosophie, la victoire du bon sens sur la scolastique

n'a rien produit qu'un grand vide; ainsi, dans l'ordre politique,

l'avénement de la justice, l'ascension des classes inférieures, ne

crée rien de vraiment vital, rien qu'une classe amphibie, bâtarde,

servilement imitatrice, qui ne veut que faire fortune et devenir une

noblesse.

Mettons les deux classes en face. Pour l'âpreté intéressée,

l'activité, la vigueur, le bourgeois éclipse le noble. Il est vert et

plein d'avenir.

Le hardi bourgeois, Jacques Coeur, marchand d'esclaves, commerçant aux

pays sarrasins, écrit sur sa maison de Bourges: «À vaillant _coeur_

rien d'impossible.»

Le noble Jean de Ligny, de la maison impériale, met dans son blason un

chameau pliant sous le faix: «Nul n'est tenu à l'impossible.» Il fut

fidèle à sa devise. C'est lui qui livra la Pucelle.

Voilà la bourgeoisie bien haut dans cette chute de la noblesse. Eh

bien, regardez à Versailles le portrait, non d'une bourgeoise, mais de

la bourgeoisie même. Vous aurez l'idée précise de ce nouveau monde qui

vient. Cette bonne et naïve statue est la femme d'un conseiller de

Louis XI, la fille de Jean Bureau, homme de plume et de finances, qui

fit une révolution dans les choses de la guerre, organisa

l'artillerie. La fille de cet habile homme est elle-même une femme

évidemment énergique, d'esprit et de sens. Point belle, il s'en faut

de beaucoup, avouons-le, elle est plutôt d'une vigoureuse laideur,

avec de déplaisants contrastes, jeune et vieille, doucereuse et dure,

équilibrée cependant, robuste de corps et d'esprit, mais avec une

complète absence de grâce et d'élévation. Une telle bassesse de visage

implique presque infailliblement celle de l'âme.

Soyez sûrs, avec cette classe maintenant dominante en Europe, dans la

France de Louis XI, dans les villes impériales d'Allemagne, même en

Italie sous les Médicis, que la Renaissance ne se fera point par

révolution populaire. Partout, au contraire, la bourgeoisie, qui fut

l'ascension du peuple, sera un obstacle au peuple, l'arrêtera au

besoin et pèsera lourdement sur lui.

Deux choses semblent faire la misère irrémédiable du temps.

C'est un temps soucieux, envieux, à l'image de la classe qui monte et

influe, de la bourgeoisie. Plus libre, le paysan est plus inquiet

qu'autrefois. Plus riche, le bourgeois a plus de soucis en tête.

L'avocat et le marchand, le drapier ou Patelin, ont toujours peur

qu'Agnelet ne leur mange leurs moutons et ne paye point la rente.

L'autre sujet de tristesse, c'est que la satire est usée. Les redites

l'ont tuée.

Trois cents ans de plaisanteries sur le pape, les moeurs des moines,

la gouvernante du curé, c'est de quoi lasser à la fin. Notez que les

premières satires ont peut-être été les meilleures. Cette critique,

extérieure et légère, bien loin de remédier au mal, l'avait corroboré

plutôt, faisant diversion constante aux questions fondamentales. On

discutait sur l'abus, sur le principe jamais. Telle avait été la

France, d'autant moins révolutionnaire qu'elle était badine et rieuse.

De tant de rires que restait-il? Rien que l'aggravation des maux, le

découragement, le désespoir du bien, l'ennui et le mal de coeur. Il

semble que le jour ait baissé; le temps n'est pas noir, mais gris. Un

monotone brouillard décolore la création. Que l'infatigable cloche

sonne aux heures accoutumées, l'on bâille; qu'un chant nasillard

continue dans le vieux latin, l'on bâille. Tout est prévu; on n'espère

rien de ce monde. Les choses reviendront les mêmes. L'ennui certain de

demain fait bâiller dès aujourd'hui, et la perspective des jours, des

années d'ennui qui suivront, pèse d'avance, dégoûte de vivre. Du

cerveau à l'estomac, de l'estomac à la bouche, l'automatique et fatale

convulsion va distendant les mâchoires sans fin ni remède. Véritable

maladie que la dévote Bretagne avoue, en la mettant toutefois sur le

compte des malices du diable. Il se tient tapi dans les bois, disent

les paysans bretons; à celui qui passe et garde les bêtes, il chante

vêpres et tous les offices, et fait bâiller à mort.

Les efforts de fausse gaieté qu'on fait au XVe siècle, ces entreprises

travaillées et préméditées pour faire rire, assombrissent encore le

temps. Quoi de moins gai que ces moralités de Brandt et son _Vaisseau

des fous_? J'aime autant les _Danses des morts_ qu'on imprime sous

toutes les formes. Faibles et plates allégories qui rappellent

ennuyeusement le vertige frénétique d'un temps plus vivant du moins:

les grandes danses de saint Gui, les rondes de Charles VI.

De ces belles inventions, celle qui est vraiment du temps et doit

emporter le prix, c'est le baroque instrument qui simule un choeur du

mauvaises basses, stupide caricature de la voix profonde des foules.

Le _serpent_, dans une église chaque jour moins fréquentée, remplacera

désormais le peuple, ou du moins diminuera le choeur trop coûteux des

chantres. Douze chantres ivres ne produiraient pas un pareil

mugissement. C'est la voix humaine déshumanisée et retombée à la bête,

aux brutales harmonies d'un choeur d'ânes et de taureaux.

Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19) · 第 5 / 24 段