du genre humain, ce mortel effort de science et de passion concentrée,
la _Divine Comédie_, passe et n'a nulle action. Florence, qui à ce
moment succède partout aux Juifs, dans la banque et dans l'usure, a
bien autre chose à faire. L'Italie, antidantesque, ne lit que le
_Décaméron_. Le grand poème théologique est renvoyé à saint Thomas, à
l'École et à l'Église, aux prédications du dimanche.
Pétrarque, bien plus populaire, échoue dans son pieux effort d'exhumer
l'antiquité. Il attire les maîtres grecs, mais ils n'ont point
d'écoliers. Ombre errante d'un monde détruit, lui-même va rejoindre
ses morts, sans pouvoir relever leur culte. On le trouva sur un Homère
qu'il baisait et ne pouvait lire.
Les vrais restaurateurs de Rome, zélateurs de l'ancien Empire,
c'étaient nos légistes, ce semble, ce Guillaume Nogaret, qui porta à
Boniface VIII le soufflet de Philippe le Bel. Le droit du _salus
populi_, attesté contre les papes, l'est bientôt contre les rois. Les
Marcel et les Artevelde croient fonder la République sur la base de la
bourgeoisie. Celle-ci se dérobe et s'efface, s'aplatit, et tout
s'écroule.
Née hier à peine du peuple, elle le voit avec épouvante dans sa
première apparition. La révolution de Paris ne veut avoir rien de
commun avec la Jacquerie des campagnes. Elle en frémit, en a horreur.
Ce Lazare ressuscité est tellement défiguré, que tout fuit à son
approche; est-ce un homme encore? on en doute, on se dispense d'en
avoir compassion.
Et pourtant, à ce moment, une révolution commençait, obscure, mais
grande et sainte, prélude d'unité fraternelle. Le génie de chaque
nation, qui est surtout dans sa langue, révélait, par de timides
tentatives, par un premier bégayement, ce mystère d'unité: _Patrie!_
L'Italie commençait à parler le même idiome; aux dialectes effacés
succédait la langue du _si_. La France dénouait la sienne dans
Froissard, son charmant conteur. En attendant que Luther rendît son
Verbe à l'Allemagne, un simple, un héros, un prophète, Jean Huss,
avait formulé celui de la Bohême, évoqué le génie slave, créé sa
patrie et sa langue.
Patrie! mot saint! pourquoi faut-il qu'en t'écrivant la vue se trouble
et s'obscurcissent les yeux? Est-ce ta longue et tragique histoire,
l'accablant souvenir de tant de gloire, de tant de chutes, qui pèse
trop sur notre coeur? Ou bien ton point de départ, la Passion
douloureuse qui commence ton Incarnation, l'histoire de cette femme en
qui tu apparus, et qui, contée cent fois, cent fois renouvelle les
larmes?
Le monde, abreuvé de légendes et de faux miracles, vit le vrai et le
réel, un miracle sûr, ne le sentit pas.
Quelle légende pourtant, quelle fable se soutient devant cette
histoire? Des trente mille incarnations de l'Orient, des dieux mortels
de l'Occident, héros, sages ou martyrs, qui osera lutter ici?
Songez-y bien. Ici, ce n'est pas un docteur, un sage éprouvé par la
vie et fort de ses doctrines. Ce n'est point un martyre passif,
repoussé, accepté. C'est un martyre actif, voulu, prémédité, une mort
persévérante de blessure en blessure, sans que le fer décourage
jamais, jusqu'à l'affreux bûcher.
L'Évangile monastique, renouvelé alors par le livre de l'_Imitation_,
nous dit: «Fuyez ce méchant monde.» L'Évangile héroïque (un livre?
non, une âme) nous dit: «Sauvez ce monde, combattez et mourez pour
lui.»
Et quel est ce révélateur, cet étonnant martyr qui prêche de son sang
à travers les épées? C'est cette fille qui filait hier près de sa
mère, une fille des champs, ignorante, une enfant. Mais sa force est
son coeur, et dans son coeur est sa lumière[11].
[Note 11: J'ai conté deux fois la légende de Jeanne d'Arc dans mon
_Histoire de France_ et dans un des volumes de la Bibliothèque des
chemins de fer. Voir les _Pièces du Procès_ dans l'excellente
publication de M. Jules Quicherat.--M. Bonnechose a rendu le service
essentiel de traduire les _lettres de Jean Huss_, M. Alfred Dumesnil
de les dater et de les interpréter, de replacer dans la lumière un si
grand événement. Ce saint, ce simple, ce martyr, si peu théologien, et
tellement le héros du peuple! est un des précurseurs directs de la
Révolution, autant et plus que de la Réformation. Âme sainte et tendre
coeur, il n'a rien enseigné au monde, rien que ce qui est tout, le
grand mystère moderne, le banquet de la Révolution: _La coupe au
peuple!_ (C'est le cri des Hussites.) Communion circulaire des égaux
de la table ronde, sans prêtre, et la table est l'autel. À la sombre
ivresse du jeûne, au mysticisme sanguinaire qui prodigua les victimes
humaines, succède la joie vraie de tous unis en l'Un, la communion
fraternelle au libre sein de Dieu, dans l'éternelle Raison et la bonté
de la Nature.]
Elle couvre la patrie de son sein de femme et de sa charmante pitié.
Il y aura une patrie. Elle seule dit et sentit ce mot: «Le sang de
France!» La France naîtra de cette larme.
Et, la patrie fondée, elle fonde sur le bûcher, dans son ignorance
sublime qui confond les docteurs, l'autorité de la voix intérieure, le
droit de la conscience.
Le monde va tomber à genoux? Vous le croyez; lui dresser un autel?
Détrompez-vous. Quand le bûcher s'allume, quand l'antique légende, que
tous ont à la bouche, reparaît, réelle, agrandie, personne ne la
reconnaît, personne n'y prend garde. Et c'est nous, critiques
modernes, qui trouvons si tard la sainte relique, pour l'associer aux
nôtres, aux grands morts de la liberté.
Ô génération malheureuse! Âge désespéré qui vit sans voir! Est-ce donc
l'excès des maux, la torpeur des misères, la faim, la voix du ventre,
qui ferma votre oreille, boucha vos yeux et votre esprit? Non, même
avant ces maux, un pesant prosaïsme, une léthargie de plomb, avaient
envahi le siècle, disons mieux, un néant! Maîtres jaloux du peuple,
ses prétendus éducateurs n'avaient formé qu'un peuple d'ombres. La
stérilité, tant prêchée, avait trop réussi. Le Moyen âge, en s'en
allant, laissait derrière lui un désert.
Qui restait pour entendre Dante? Personne. Et pour comprendre Ockam,
quand il brisa la scolastique? Personne. Tout fut anéanti. Combien
moins restait-il des hommes pour entendre Jeanne d'Arc, l'Évangile
héroïque du peuple, la prophétie vivante de la Révolution?
Il s'était fait plus que le vide, plus que le désert et la mort. Car
une chose vivait, la discorde, le germe du fatal divorce, dont nous
goûtons toujours les fruits, et qui est le malheur durable de ce
peuple: _deux Frances en une_, deux peuples, peu amis, de culture
diverse et contraire. Aux pires siècles du Moyen âge, quand tous,
peuple et barons, chantaient les mêmes chants, et le _Dies iræ_, et le
chant de Roland, il y avait, certes, de dures différences sociales,
pourtant quelque unité d'esprit. Vers le XIIe siècle, les hautes
classes voulant des chants à elles, une littérature raffinée, le
clergé a gardé le peuple et s'est couché dessus, se chargeant seul de
lui. Malheur à qui y eût touché! Ce nourricier, comment l'a-t-il
nourri? De latin qu'il ne comprend plus, d'abstractions byzantines
qu'Aristote n'aurait pas comprises. Cependant, par en haut, les
grands, nobles ou riches, allaient, de plus en plus subtils; par en
bas, morne, abandonné, restait le peuple. La distance a grandi
toujours, la malveillance aussi. Pas un mot de langue commune, pas un
chant vraiment populaire. La musique, qui relie tout en Allemagne, est
nulle ici. Le XVIe siècle n'a point rapproché les deux peuples, et le
fastueux XVIIe les a encore plus séparés. Quel paysan connaît Molière?
Et que connaît-il? Rien du tout.
§ X
L'architecture rationnelle et mathématique.--La déroute du
gothique[12].
[Note 12: On écrira un jour l'histoire d'une curieuse maladie de notre
temps, la manie du gothique. On en sait le premier et ridicule
commencement. M. de Chateaubriand, au Val aux Loups, près Sceaux,
hasarda de bonne heure une très-grotesque imitation. La chose resta là
vingt-cinq ans. En 1830, Victor Hugo la reprit avec la vigueur du
génie, et lui donna l'essor, partant toutefois du fantastique, de
l'étrange et du monstrueux, c'est-à-dire de l'accidentel. En 1833,
dans mon second volume, j'essayai de donner la loi vivante de cette
_végétation_; Goethe avait dit _cristallisation_. Mon trop aveugle
enthousiasme s'explique par un mot: nous devinions, et nous avions la
fièvre de la divination. Les textes qui ont éclairci le sujet
n'étaient pas publiés.--Le clergé, dans ces premiers temps, était fort
éloigné de tout cela, indifférent, peu bienveillant, comme à toute
nouveauté; l'abbé Pascal protestait encore contre le gothique.
Peut-être n'eût-il pas été amnistié si les jeunes architectes, bien
plus intelligents, n'eussent entrepris de faire entendre aux prêtres
qu'on pouvait faire de cela _une affaire_. La presse, qui va vite,
avait beau oublier la chose, les architectes ne l'oubliaient pas. Ils
couraient chez Hugo, venaient aussi chez moi, cultivaient tous les
gens de lettres. Nous étions un peu étonnés de leur fanatisme pour
_nos doctrines_; nous ne comprenions pas. Voici en réalité ce qui se
passait. Les hommes de gouvernement, se sentant si isolés dans la
nation, tendaient la main au clergé et voulaient s'entendre avec lui.
(Voy. les articles de M. Guizot dans la _Revue française_.) Mais
s'entendre sur quoi? Que voulait le clergé? Nos enfants, notre avenir,
l'enseignement. Le gouvernement eût voulu le contenter à moindre prix,
lui livrer l'art, les monuments. Voilà ce que saisirent
merveilleusement les architectes hommes de lettres. Ils coururent des
uns aux autres. Le côté facile était le gouvernement, le difficile
était le clergé. Il ne se soucie guère, au fond, de ces vieilles
masures; à toutes les avances gouvernementales, il disait sèchement:
«Gardez vos pierres, donnez-nous les écoles.» Les artistes, pourtant,
lui firent comprendre l'importance de la clientèle populaire
d'ouvriers qu'il allait acquérir dans toutes les villes. Ce qu'on lui
proposait, c'était tout bonnement une clef du Trésor, une plume pour
écrire lui-même au budget ce qu'il daignerait recevoir. Dix millions
pour Sainte-Clotilde, vingt sans doute pour Notre-Dame, trois ou
quatre pour Saint-Denis; combien pour Saint-Germain-des-Prés! et pour
cent autres églises! Le gouvernement lâcha tout. Les villes lâchèrent
tout. Les plus obérées votèrent des sommes énormes pour ajouter aux
dons de l'État. Rouen (d'un si terrible octroi, avec ses tisserands à
dix sous par jour, dans une telle cherté des denrées) vota trois
millions pour gâter Saint-Ouen!--Pendant que l'alliance du
gouvernement des bourgeois avec le prêtre et le maçon se consommait,
portait ses fruits, nous autres, gens de lettres, nous regardions plus
attentivement l'objet de notre enthousiasme. De savantes études se
publiaient. M. Vitet établissait, dans sa _Cathédrale de Noyon_, que
les oeuvres gothiques, que nous avions crues anonymes, furent bâties
par des gens connus, par des francs-maçons, _laïques et mariés_.--M.
Vinet, dans ses très-beaux articles du _Semeur_, manifestait la
crainte que l'âme religieuse ne se prît à ces pierres, et que, tout
occupée du matériel, elle n'oubliât trop le moral; il citait le mot de
Jésus aux disciples qui admirent le peuple: «Est-ce là ce que vous
regardez?»--Les années 1843-1845, la lutte du Collége de France contre
les jésuites, furent un réveil de la critique. Le _Journal des Débats_
fut contre le clergé, et le gouvernement n'osa trop le soutenir. En
1846, l'Académie des beaux-arts, par l'organe de M. Raoul-Rochette,
lança un manifeste contre le gothique. Grand trouble chez les
architectes alors en plein cours de travaux; leur fortune périclitait.
M. Violet-Leduc, homme d'esprit autant qu'artiste distingué, trouva
vite le mot sauveur de la situation, le mot _national_. «C'est
l'architecture _nationale_ qu'on attaque,» dit-il.
Un nouveau champion entra alors en lutte, intrépide jeune homme qui se
jeta entre les Grecs et les Gothiques, et leur dit: «Assez
d'imitations! _Essayez d'inventer._ Finissons cette mascarade
d'édifices d'autres pays et d'autre âge, ce carnaval de pierres!» Ce
jeune homme était Laviron. Ses deux brochures (_Revue nouvelle_,
1846-7) mériteraient bien d'être réimprimées. Pleines de force et de
sens, elles tranchaient la question et ne laissaient point de
réplique. On se garda d'en faire. On alla son chemin. Chacun le sien,
les uns vers la fortune, et Laviron vers Rome, où il devait mourir (on
sait comment).--Huit ans se sont passés (1847-1855) sans polémique;
les Gothiques, complétement rassurés et maîtres du terrain, vont de la
truelle, de la plume, vont hardiment. N'ont-ils pas imprimé ces
jours-ci que le gothique _est l'art calculateur_? Insigne maladresse
de fixer l'attention sur le point faible! Le plus simple bon sens
indique _que le calcul était de luxe dans un art qui, soutenant ses
constructions sur des appuis extérieurs, était toujours maître de
fortifier_ ces contre-forts, ces arcs-boutants, ces béquilles
architecturales, pouvant y ajouter à volonté, selon qu'il découvrait
ses fautes et ses faiblesses. Cet art calculait peu d'avance, par la
raison très-simple qu'il pouvait toujours réparer. Nos Gothiques ne
diraient point ces choses imprudentes s'ils savaient à quel point leur
théorie est minée, porte en l'air. Pendant qu'ils triomphent de dire
et font la roue, la modeste _École des chartes_ a ruiné de fond en
comble, par des textes irrécusables, ce système tout littéraire. Le
jour où ces textes seront imprimés, les Gothiques chercheront en vain
un contre-fort pour l'étayer; tout tombera. M. Jules Quicherat leur
prouvera, par les archives du Rhin et de Paris, par le témoignage même
de ces maîtres anciens dont ils se disent les disciples: 1º que l'art
gothique n'a calculé que tard, _in extremis_, au XVe siècle; des
pièces officielles, authentiques, établissent qu'alors seulement,
trente ans après Brunelleschi, ils élevèrent la flèche de Strasbourg
(1439), faussement attribuée à Erwin;--2º par d'autres preuves non
moins sûres, M. Quicherat démontre que, si les églises gothiques
subsistent encore, c'est qu'elles ont été l'objet d'un continuel
raccommodage. Ce sont d'immenses décorations qu'on ne soutient debout
que par des efforts constamment renouvelés. Elles durent, parce
qu'elles changent pièce à pièce; c'est le vaisseau de Thésée.
Notre-Dame a subi en 1730 une restauration presque aussi forte que
celle d'aujourd'hui. Sa grande rose, qu'on croyait du XIIIe siècle,
descendue dans l'église, a laissé lire sur sa membrure aux antiquaires
déconcertés quatre chiffres _arabes_, donc très-modernes. M. Quicherat
y a lu de ses yeux: 1730.--La restauration actuelle sera-t-elle la
dernière? Nullement. D'autres viendront, amis plus réels du gothique
et qui tiennent au style, au caractère, à la date du monument; ils
effaceront les mélanges qu'on se permet en ce moment; ils ne
laisseront pas les coquetteries de Reims sur Notre-Dame de Paris, ils
en ôteront des clochetons surajoutés et rétabliront cette église dans
l'austérité de Philippe-Auguste. Combien de millions faudra-t-il
alors? Je ne puis le dire. Je crois seulement qu'avec le prix de deux
restaurations de Notre-Dame on eût fondé une autre église plus vivante
et plus selon Dieu: renseignement primaire, l'éducation universelle du
pauvre.]
Le premier coup senti, populaire, de la Renaissance devait avoir lieu
dans l'art, et cela pour deux raisons.
_La voie théologique semblait décidément fermée._ Les réformateurs de
l'Église, les Pères du concile de Constance, un Gerson! brûlèrent
vivant le fervent chrétien dont la foi différait si peu de la leur!
Pour une dissidence extérieure, les partisans de Jean Huss furent
voués à l'anathème, comme l'avaient été ceux qui renversaient
l'édifice entier du christianisme. Un peuple fut livré à l'épée et
toute la terre appelée à son extermination. Exemple inouï, terrible,
des férocités de la peur. Gerson, à qui l'on attribuait l'_Imitation
de Jésus_, n'aurait pas trempé ses mains dans le sang du juste s'il
n'eût cru en faire un ciment pour réparer cette ruine croulante de
l'Église, cette voûte lézardée qu'il suait à soutenir et qui
s'affaissait sur lui.
_C'était par des voies indirectes qu'on pouvait accélérer la fin du
Moyen âge_, de ce terrible mourant qui ne pouvait mourir ni vivre, et
devenait plus cruel en touchant à sa dernière heure. La voie de la
science était fermée depuis la persécution de Roger Bacon et d'Arnauld
de Villeneuve. Mais l'art était moins surveillé. Les tyrans sentaient
peu les liens profonds, intimes, qu'ont entre elles les libertés
diverses de l'esprit humain, la chance que l'art affranchi pouvait
donner à l'affranchissement littéraire et philosophique.
Notez que, si le vieux système faisait encore grande figure, c'était
dans l'art: il le revendiquait comme sien, comme son oeuvre et son
fruit. Quand un système religieux s'est emparé de toute chose, chaque
énergie productrice des activités de l'homme semble inspirée de ce
système, et on lui en fait honneur. Déjà cependant Giotto, le grand
peintre, tout en restant dans le cercle des sujets sacrés, avait
montré, par un coup inattendu d'audace, combien en réalité il était
libre de la vieille inspiration. Il avait laissé les types consacrés,
les insipides et muettes figures du Moyen âge, pour peindre ce qu'il
voyait, d'ardentes têtes italiennes, de belles et vivantes madones,
qu'il entoura de l'auréole et mit hardiment sur l'autel. Changement
immense qui doit renouveler la tradition, surtout quand, du fond du
Nord, le puissant Van Eyck, laissant la fade couleur à l'oeuf, fait
flamboyer la vie dans cette brûlante peinture qui pâlit l'autre et
l'envoya, ombre ennuyeuse, dormir près de la scolastique.
Là pourtant n'était pas vraiment le combat décisif de l'art. Le coeur
de l'art chrétien, sa poésie, sa prétention d'effacer les âges passés,
était dans l'architecture. L'ogive arabe et persane (des VIIIe et IXe
siècles) avait été adoptée au XIIe par les francs-maçons, combinée
avec génie dans des monuments sublimes. Cette révolution laïque, qui
enleva l'architecture aux mains des prêtres, n'en faisait pas moins
leur orgueil. L'Église s'y croyait invincible. À qui contestait sa
logique ou mettait sa légende en doute, elle répondait en montrant
cette légende de pierre, le miracle subsistant de ces voûtes
improbables. Elle disait: «Voyez, et croyez.»
La tradition mystérieuse des maçons gothiques semblait au XIVe siècle
exister surtout sur le Rhin. Elle y était venue tard, mais elle y
avait fait école. Elle y dressait le monument d'ambition infinie où
plusieurs ont voulu voir le type définitif de l'art, l'inachevable
cathédrale de Cologne. L'Italie même ne semblait pas contester la
primatie des loges maçonniques de Cologne et de Strasbourg. Elle leur
rendait hommage, et le duc Jean Galéas ne crut, dit-on, pouvoir, sans
leur secours, fermer les voûtes de Milan.
Cette papauté des francs-maçons, cette infaillibilité qui les
constituait en une espèce d'Église d'art, cliente de l'Église
théologique, trouva son douteur, son sceptique, dans un ferme esprit
italien. Le florentin Brunelleschi, calculateur impitoyable, regarda
d'un oeil sévère ces fantasques constructions, contesta leur solidité,
et contre leur orthodoxie fragile bâtit la durable hérésie qui
maintenant est la foi de l'art.
Le gothique faisait bruit, ostentation de calcul et de nombres. Le
sacro-saint nombre trois, le mystérieux nombre sept, étaient
soigneusement reproduits, en eux-mêmes ou dans leurs multiples, pour
chaque partie de ces églises. «Remarquez-bien, disait-on, ces 7
portes et ces 7 arcades, cette longueur de 16 fois 9 (9 lui-même est 3
fois 3); ces tours ont 204 pieds, c'est-à-dire 18 fois 12, encore un
multiple de 3, etc. Bâtie sur 3 et sur 7, cette église est
très-solide.» Pourquoi donc alors tout autour cette armée
d'arcs-boutants, ces énormes contre-forts, cet éternel échafaudage qui
semble oublié du maçon? Retirez-les; laissez les voûtes se soutenir
d'elles-mêmes. Tout ce bâtiment, vu de près, communique au spectateur
un sentiment de fatigue. Il avoue, tout neuf encore, sa caducité
précoce. On s'inquiète, on est tenté, le voyant chercher tant
d'appuis, d'y porter la main pour le soutenir.
Que laisse-t-il au dehors, sous l'action destructive des pluies, des
hivers? Les appuis qui font sa solidité. Vous diriez d'un faible
insecte montrant, traînant après lui un cortége de membres grêles,
qui, blessés, le feront choir. Une construction robuste abriterait,
envelopperait ses soutiens, garants de sa durée. Celle-ci, qui laisse
aux hasards ces organes essentiels, est naturellement maladive. Elle
exige qu'on entretienne autour d'elle un peuple de médecins; je
n'appelle pas autrement les villages de maçons que je vois établis au
pied de ces édifices, vivant, engraissant là-dessus, eux et leurs
nombreux enfants, réparateurs héréditaires de cette existence fragile
qu'on refait si bien pièce à pièce, qu'au bout de deux ou trois cents
ans pas une pierre peut-être ne subsiste de la construction
primitive.
S'il y a un monument romain à côté, le contraste est grand. Dans son
altière solitude, il regarde dédaigneusement l'éternel raccommodage de
son fragile voisin, et cette fourmilière d'hommes qui le fait vivre et
qui en vit. Lui, bâti depuis deux mille ans par la main des légions,
il reste invincible aux hivers, n'ayant pas plus besoin de l'homme que
les Alpes ou les Pyrénées.
Ce contraste fut senti du calculateur italien. C'était, dit son
biographe, un homme d'une volonté terrible, qui avait commencé par
apprendre tous les arts au profit de l'art central qui trouve dans les
mathématiques son harmonie et sa durée. Il avait l'âme de Dante, son
universalité d'esprit, mais dominée et guidée par une autre Béatrix,
la divine mélodie du nombre et du rhythme visible.
Par elle, il échappa vainqueur à toutes les tentations, spécialement à
la sculpture, dont l'attrait viril le retint d'abord. Perspective,
mécanique, arts divers de l'ingénieur, voilà la route par laquelle il
alla serrant toujours la poursuite de cette Uranie qui imite sur la
terre la régularité du ciel et l'éternité des constructions de Dieu.
Jamais il n'y eut un temps moins favorable à ces hautes tendances.
L'Italie entrait dans une profonde prose, la matérialité vivante des
tyrans, des bandes mercenaires, la platitude bourgeoise des hommes de
finance et d'argent. Une religion commençait dans la banque de
Florence, ayant dans l'or sa présence réelle, et dans la lettre de
change son eucharistie. L'avénement des Médicis s'inaugurait par ce
mot: «Quatre aunes de drap suffisent pour faire un homme de bien.»
Brunelleschi vend un petit champ qu'il avait, et s'en va à Rome avec
son ami, le sculpteur Donatello. Voyage périlleux alors. La campagne
romaine était déjà horriblement sauvage, courue des bandits, des
soldats des Colonna, des Orsini. Chaque jour, en ce désert, l'homme se
perdait, le buffle sauvage devenait le roi de la solitude. Elle
continuait dans Rome. Les rues étaient pleines d'herbe, entre les
vieux monuments devenus des forteresses, défigurés et crénelés. Ce
n'était pas la Rome des papes, mais celle de Piranesi, ces ruines
grandioses et bizarres que le temps, «ce maître en beauté,» a
savamment accumulées dans sa négligence apparente, les noyant d'ombres
et de plantes, qui les parent et qui les détruisent. De statues, on
n'en voyait guère; elles dormaient encore sous le sol; mais des bains
immenses restaient, onze temples, presque tous disparus maintenant,
des substructions profondes, des égouts monumentaux où auraient pu
passer les triomphes des Césars, toutes les sombres merveilles de
_Roma sotteranea_.
Pétrarque avait désigné Rome oubliée à la religion du monde,
Brunelleschi la retrouva, la recomposa en esprit. Que n'a-t-il laissé
écrit ce courageux pélerinage! Presque tout était enfoui. En creusant
bien loin dans la terre, on trouvait le faîte d'un temple debout. Pour
atteindre cette étrange Rome, il fallait y suivre les chèvres aux plus
hasardeuses corniches, ou, le flambeau à la main, se plonger aux
détours obscurs des abîmes inconnus.