Et combien d'autres choses utiles! la distillation, les sirops, les

onguents, les premiers instruments de chirurgie, l'idée de la

lithotritie, etc., etc. (Voy. Sacy, Sédillot, Rainaud, Viardot, Libri,

Renan, Amari, pour la Sicile et les rapports de Frédéric II et des

Arabes.) Certes, le peuple qui, aux VIIIe et IXe siècles, donna les

modèles admirables de l'architecture ogivale, fut un peuple

d'artistes. Le contraste apparaît frappant entre eux et leurs sauvages

voisins du Nord, dans le poème du _Cid_. La chevalerie alors est au

Midi, la douceur, la délicatesse, la religion de la femme et la bonté

pour les enfants. C'est ce qu'avouent les chrétiens mêmes (Ferreras,

ann. 1139.) Je n'en citerai qu'un trait, mais charmant, et bien propre

à toucher le coeur. Dans cette guerre exterminatrice qui déjà avait

fait du paradis de Cordoue un désert, la croisade était parvenue au

royaume de Grenade, et les _gastadores_, brûlant tout, coupant tout,

plantes, arbres, vignes, faisaient consciencieusement leur oeuvre de

faim. Un vaillant chef arabe sortit de la ville sans doute pour

ramasser des vivres. Dans une prairie, hors du camp des chrétiens, il

trouva une troupe d'enfants, fils des grands seigneurs espagnols, qui

jouaient en sécurité. Il les caressa du bois de sa lance, et dit:

«Allez, petits, allez trouver vos mères.» On s'étonnait. «Que

voulez-vous? dit-il, je n'ai pas vu de barbes.» (Circourt, _Histoire

des Mores Mudejares_, I, 312; Viardot, _Mores d'Espagne_, I, 351.) Je

parlerai des Juifs à la fin du volume.]

Comprenez donc ce monde-ci, comprenez le Moyen âge. Remarquez que

pendant quinze siècles, Dieu le Père, Dieu le Créateur, n'a pas eu un

temple et pas un autel. Son image, jusqu'au XIIe siècle, est

absolument absente (Didron, _Histoire de Dieu, approuvée par

l'archevêque de Paris_). Au XIIIe siècle, il se hasarde de paraître à

côté du Fils. Mais il reste toujours inférieur. Qui s'est avisé de lui

faire faire la moindre offrande, de lui faire dire une messe? Il reste

avec sa longue barbe, négligé et solitaire. La foule est ailleurs. On

le souffre; le Fils et la Vierge, maître de céans, ne l'expulsent pas

de l'Église. C'est beaucoup. Qu'il se tienne heureux qu'on ne lui

garde pas rancune. Car enfin il a été juif. Et qui sait si ce Jéhovah

est autre que l'Allah de la Mecque? Arabes et Juifs soutiennent qu'ils

sont croyants de Dieu le Père, et qu'en récompense il leur verse les

dons de sa création.

Création, production, industrie de Dieu, industrie de l'homme, tous

mots de sens peu favorables et mal sonnants au Moyen âge. La force

génératrice, naïvement mise sur l'autel dans les anciennes religions,

fait scandale dans celle-ci, pâle et blême religieuse devant qui on

ose à peine parler de maternité. Si la mère est sur l'autel, c'est

comme vierge. La mère n'est pas mère; le fils n'est pas fils. «Quoi de

commun entre vous et moi?» Le père est-il père? non pas; nourricier et

rien de plus. Les noëls du Moyen âge, implacable pour la modeste et

souffrante image de Joseph, en font leur risée[9].

[Note 9: On se trompe entièrement sur le caractère qu'a la famille du

Moyen âge dans l'idéal et dans le réel.

_La mère est-elle mère? le fils est-il fils?_ ni l'un ni l'autre. Elle

ne l'élève pas; il est au-dessus d'elle. L'enfant idéal est docteur et

prêche en naissant. L'enfant réel, qui naît damné par le péché

originel, est élevé comme damné, à force de coups. (Luther avait le

fouet cinq fois par jour.)

La femme, n'ayant point le caractère de mère qui fait son équilibre,

devient une vision (la Béatrix du Dante) ou la triste réalité de

Boccace, la pauvre Griselidis. Griselidis aime et regarde en haut, et

elle épouse un chevalier qui s'amuse à briser son coeur, si bien brisé

qu'elle ne défend pas même son enfant, qu'elle est dénaturée, n'est

plus mère, n'est plus femme.--Béatrix n'est pas moins contre nature.

Elle regarde en bas, élève l'homme inférieur, l'initie; mais à quoi? à

la lumière stérile, sans fécondité, sans chaleur. Il en reste aux

pleurs, aux regrets.--Dans le réel, c'est la dame féodale qui élève

son page. L'élève-t-elle, tombe-t-elle avec lui? Voir le Petit Jehan

de Saintré. Le mariage est condamné dans toute la Société féodale

comme lien inférieur. Là, comme dans l'idéal religieux de la famille,

il n'y a pas de famille, parce que le père et l'époux manque. L'époux

n'est pas l'époux du coeur. Le père n'est pas le père, n'étant pas

l'initiateur. L'initiateur, c'est l'étranger, la pierre d'achoppement

et le brisement du foyer.

Le Moyen âge est impuissant pour la famille et l'éducation autant que

pour la science. Comme il est l'_anti-nature_, il est la

_contre-famille_ et la _contre-éducation_.]

L'Ormuzd créateur de la Perse, le fécond Jéhovah des Juifs, l'héroïque

Jupiter de Grèce, sont tous des dieux à forte barbe, amants ardents de

la nature ou promoteurs énergiques des activités de l'homme. Le doux

et mélancolique Dieu du Moyen âge est imberbe, et reste tel dans les

vrais siècles chrétiens. Les monuments presque jamais ne lui ont prêté

la barbe jusqu'au rude âge féodal. La barbe génératrice! à quoi bon,

pour annoncer la fin prochaine du monde? Que sert d'engendrer pour

mourir demain? Toute activité productive doit cesser. «Voyez les lis,

ils ne savent pas filer, et ils sont mieux vêtus que vous.» Ainsi

finit le travail. «À César ce qui est à César.» Toute patrie finit

dans l'Empire. «Ni Grec, ni Romain, ni barbare.» L'Empire s'écroule,

le barbare entre. Saint Paul même, démentant hardiment la loi Julia,

tolère à peine le mariage; la famille aussi finit, et de la manière

la plus froide, les époux se séparant d'un commun accord, lui moine,

elle religieuse, bons amis, parfaitement unis dans l'idée de la

séparation.

Voilà la vraie tradition. Si l'ordre de Saint-Benoît cultive un moment

la terre, dans la disette qui suit l'invasion, c'est une dérogation

forcée à l'inertie légitime. Tout bientôt rentre en son repos.

Comment la chaîne des temps allait-elle continuer? La course éternelle

du monde, où, comme aux fêtes d'Athènes, «tous se passent le flambeau

de la vie,» (_et quasi currentes vitaï lampada tradunt_), n'était-elle

pas finie? N'était-ce pas fait de ce sublime choeur? Les dieux de la

beauté, brisés, étaient enfouis dans la terre. Les manuscrits brûlés,

perdus. Constantinople, elle-même, sous l'Isaurien iconoclaste,

faisait aux muses la même guerre que faisait Grégoire le Grand. Le

jour s'était vu où l'humanité ruinée, pauvre veuve, eut son dernier

patrimoine réduit à une phrase de Porphyre dans la traduction de

Boëce! L'occasion était belle pour renoncer à toute science, pour

embrasser une bonne fois l'imbécillité. Pascal n'eût eu que faire de

dire son mot pieux: «Abêtissez-vous.»

Ici vient la grande formule, qu'on ne manque jamais de dire:

«Heureusement les moines étaient là, religieux conservateurs de

l'antiquité, ses sauveurs. Écrivains infatigables, ces bons

bénédictins copiaient, multipliaient les livres.» Et voilà justement

où était le mal. Plût au ciel que les bénédictins n'eussent su ni

lire ni écrire! Mais ils eurent la rage d'écrire et de gratter les

écrits. Sans eux, la fureur des barbares, des dévots, n'eût pas

réussi. La fatale patience des moines fit plus que l'incendie d'Omar,

plus que celui des cent bibliothèques d'Espagne et de tous les bûchers

de l'inquisition. Les couvents où l'on visite avec tant de vénération

les manuscrits palimpsestes (c'est-à-dire grattés et regrattés), ce

sont ceux où s'accomplirent ces idiotes Saint-Barthélemy des

chefs-d'oeuvre de l'antiquité.

«Me trouvant au mont Cassin, je demandai humblement la grâce de

visiter la fameuse bibliothèque. Un moine me dit sèchement: «Montez,

la porte est ouverte.» Il n'y avait ni porte ni clef. L'herbe poussait

sur la fenêtre; les livres dormaient sur les bancs dans une épaisse

poussière. J'ouvris force livres anciens, mais pas un complet; aux

uns, il manquait des cahiers; à d'autres, on avait coupé des feuillets

pour profiter des marges blanches. Je descendis les larmes aux yeux,

et je demandai pourquoi cette mutilation barbare. Un moine me dit que

ses frères, pour gagner quatre ou cinq sous, arrachaient, grattaient

un cahier, et vendaient aux enfants de petits psautiers, aux femmes de

petites lettres (_sans doute des talismans_).» Tel est le récit naïf

de Benvenuto d'Imola.

Près de ces conservateurs admirables des manuscrits, il y avait une

école arabe de médecine, la vieille école de Salerne, obstinément

protégée par les rois qui voulaient vivre et faisaient cas des

sciences qui pouvaient conserver la vie. Un Maure d'Afrique, à en

croire la légende, voyageur hardi aux pays d'Asie, en avait apporté,

traduit Hippocrate et Galien, premier trésor de cette école. Mais les

Arabes ne s'en tenaient pas à cette impiété de lire l'ancienne

médecine païenne. Hardis des encouragements du prince des impies,

l'empereur Frédéric II, ils firent cette chose intrépide, ce sacrilége

sublime, d'ouvrir la mort pour lire la vie; ils assassinèrent, chose

horrible, un cadavre qui n'y sentait rien, tuèrent une chose pour

sauver des hommes. Leur protecteur, penseur hardi, charmant poète et

mauvais croyant, passait pour un tel scélérat qu'on crut pouvoir lui

attribuer le livre des _Trois Imposteurs_, qui n'a jamais été écrit.

Ce qui est sûr, c'est que ce grand prince, l'une des voix de

l'humanité par qui l'Europe reprit son dialogue fraternel avec l'Asie,

interrogea les docteurs musulmans, et posa cette question qui eût pu

briser l'épée des croisades: «Quelle idée avez-vous de Dieu?»

Par Salerne, par Montpellier, par les Arabes et les Juifs, par les

Italiens, leurs disciples, une glorieuse résurrection s'accomplissait

du Dieu de la nature. Inhumé, non pas trois jours, mais mille ou douze

cents ans, il avait pourtant percé de sa tête la pierre du tombeau.

Il remontait vainqueur, immense, les mains pleines de fruits et de

fleurs, l'Amour consolateur du monde. Les Maures avaient découvert ces

puissants élixirs de vie que la Terre, de son sein profond, par

l'intermédiaire des simples, envoie à l'homme, son enfant, et qui sont

peut-être sa vie maternelle. La tendresse de ce Dieu-mère, qu'on ne

sait comment nommer, éclatait, débordait pour lui. Le voyant faible,

chancelant, qui ne pouvait aller à elle, elle s'élançait, la grande

mère, la puissante nourrice, pour le soutenir dans ses bras.

Que pouvait lui rendre l'homme? Un grand coeur, une sublime et immense

volonté. Un héros parut: c'est Roger Bacon (1214-1294).

Élève d'Oxford et de Paris, ayant épuisé d'abord la creuse théologie

du temps, il apprit l'hébreu, le grec et l'arabe, tranchant les

vieilles questions par cette simplicité hardie: «Il n'y a point de

chrétien que celui qui lit l'Écriture.»

Ayant centralisé à grands frais la science d'alors, tout ce qu'on

pouvait avoir d'écrits arabes et grecs, il suivait la voie des Arabes,

poussait vigoureusement au sein de la nature. Dénoncé, comme de juste,

par les moines ses confrères qui le croyaient magicien, il envoya au

pape pour justification son colossal _Opus majus_, se prouvant

infiniment plus coupable qu'on n'avait cru. «La magie n'est rien,»

disait-il. «Bien, dit l'Église; mais pourquoi?» Il ajoutait: «Parce

que l'_esprit humain peut tout_ en se servant de la nature.»

Effrayante assertion qui supprimait la magie, mais en renversant la

magie sacrée, et laissant pour tout miracle la toute-puissance de

l'homme.

Encore s'il n'eût envoyé qu'un livre! mais il y joignit un livre

vivant, un homme improvisé par lui, se dénonçant ainsi pour le plus

rapide, le plus terrible éducateur qui eût existé. «Voyez bien,

disait-il au pape, ce jeune homme qui porte mon livre; il s'appelle

Jean de Paris; il a appris en une année ce qui m'en a coûté quarante.»

Foudroyante rapidité de l'éducation du bon sens! Puissance étrange de

tirer, avec l'étincelle électrique, la science préexistante au cerveau

de l'homme, et d'en faire jaillir la Minerve armée!

Les moines avaient très-bien dit que ce dangereux Bacon forgeait une

tête d'airain qui devait rendre des oracles.

Le pape, qui reçut ce message, fut stupéfait, n'osa toucher au

magicien. Son successeur l'emprisonna. Combien judicieusement! Son

livre, plein de lueurs terribles, préparait pour un nouveau monde la

force et la vérité.

La force, l'égalité des forces, la poudre et l'artillerie, y sont

enseignées; l'Amérique indiquée, prédite, et c'est sur ce mot qu'est

parti Christophe Colomb. Le télescope, connu des Arabes, est pour la

première fois ici entrevu par un chrétien. La haute loi des sciences

et de l'homme, la perfectibilité indéfinie, se lit dans l'_Opus majus_

cinq cents ans avant Condorcet. Que devient le type immuable de

l'_Imitation_ et le _Consummatum est_?

On l'eût brûlé certainement. Mais il lui advint justement ce qui

arrive plus tard à son confrère Armand de Villeneuve, l'inventeur de

l'eau-de-vie. Le pape le poursuit comme pape, le ménage comme médecin.

Bacon a écrit un livre sur les moyens d'éviter les infirmités de la

vieillesse. Si ce mécréant avait l'art d'éterniser la vie de l'homme?

Pendant que le pape rumine cette question et ce doute, Bacon, qui a

quatre-vingts ans, se tire d'affaire en mourant, et vole à ses ennemis

le bonheur de lui voir faire le désaveu de Galilée.

Voilà la perplexité de l'autorité de ce temps. L'homme de l'esprit est

ébranlé par les craintes du corps, le désir de vivre, de sauver la

chair.

Les papes approuvent la médecine, s'entourent de médecins juifs, mais

défendent l'anatomie, la chimie, les moyens de la médecine.

Les observateurs sont découragés. L'étude des faits est trop

dangereuse. On s'abrite derrière les livres, on se ménage de vieux

textes pour appuyer la science vaine, fantasque, d'imagination. Le

champ de la vérité se stérilise; nulle découverte au XIVe siècle.

En revanche, l'erreur est féconde. Le peuple des hommes d'erreur, des

bavards et des fripons, astrologues et alchimistes, va multipliant.

Les mathématiciens sérieux au XIIe siècle, du temps de Fibonacci et de

l'école de Pise, sont des sorciers au XIVe, des faiseurs de carrés

magiques. Charlemagne avait une horloge qu'il avait reçue du calife;

mais saint Louis, qui revient d'Orient, n'en a pas, et mesure ses

nuits par la durée d'un cierge. La chimie, féconde chez les Arabes

d'Espagne, et prudente encore chez Roger Bacon, devient l'art de

perdre l'or, de l'enterrer au creuset pour en tirer de la fumée. La

reculade que nous notions en philosophie, en littérature, se fait plus

magnifique encore et plus triomphante dans les sciences. Copernic,

Harvey, Galilée, sont ajournés pour trois cents ans. Une nouvelle

porte solide ferme la passage au progrès, porte épaisse, porte

massive, la création d'un monde de bavards qui jasent de la nature

sans s'en occuper jamais.

Bonne légion de renfort pour l'armée immense des sots.

§ VIII

Prophétie de la Renaissance.--Évangile éternel.--Impuissance de Dante.

La Renaissance s'était présentée au XIIe siècle comme la sibylle à cet

ancien roi de Rome, les mains toutes pleines d'avenir, chargées des

livres du destin. Il hésite; de cinq volumes, elle en brûle deux, et

pour trois demande le même prix que pour cinq. Il hésite; deux volumes

disparaissent encore dans les flammes. Il lui arrache ce qui reste, et

il l'achète à tout prix.

C'est ainsi que la Renaissance, en son premier essor, offrit tout

d'abord à l'homme les voies rapides et directes de l'initiation

moderne; si bien que les raisonneurs et les mystiques même de ce

premier âge se font entendre de nous bien mieux que tous leurs

successeurs. Puis, ce moment solennel étant passé et manqué, les voies

de la Renaissance deviennent obliques, incertaines; elle ne s'achemine

au but que par des circuits immenses, bien plus, par des tâtonnements,

des impasses où elle se heurte. L'esprit humain fourvoyé, las de ces

ambages infinis, s'asseoit plus d'une fois aux pierres du chemin, et

là, comme un enfant qui pleure, ne veut plus écouter personne, ni

marcher, ni avancer, sinon peut-être à reculons pour faire en arrière

des pas rétrogrades qui doubleront sa fatigue et l'éloigneront du but.

Rappelons le point de départ, le premier critique, le premier

prophète, l'auteur du _Connais-toi toi-même_, et la révélation de

l'_Évangile éternel_.

Lorsque Abailard, proscrit de l'école de la montagne, proscrit de son

asile même, l'abbaye de Saint-Denis, alla se cacher au désert, il y

dressa l'autel nouveau du Paraclet, du Saint-Esprit, de l'Esprit de

science et d'amour. Une telle lumière ne put se dérober. Les écoles le

suivirent, avec toutes leurs nations, campèrent autour de lui, comme

elles purent, bâtirent des cabanes. Une ville s'éleva au désert, à la

science, à la liberté. Ce monde indigent d'écoliers se trouva riche en

un moment pour bâtir le nouveau temple que devait garder Héloïse. Son

abbaye du Paraclet, fondée de l'aumône du peuple, fut la première et

la dernière église qu'on éleva au Saint-Esprit.

L'Esprit-Saint, misérablement oublié ou pauvrement représenté sous une

figure bestiale, Abailard l'avait rétabli dans son droit par cette

statue célèbre où les trois personnes de la Trinité parurent dans leur

égalité, toutes trois sous visages d'hommes. Étrange trinité

jusque-là, dans laquelle ne paraissaient ni le Père ni le

Saint-Esprit!

Et il enseigna _que l'Esprit était identique à l'amour_, que le Fils

était, non l'amour, comme le disait le Moyen âge, mais l'intelligence

et la parole. Doctrine antique, conforme aux origines platoniciennes

du christianisme. Doctrine de grande portée moderne, qui ouvrait

l'interprétation, voulait sauver l'ancienne foi en lui ménageant le

progrès, de sorte qu'elle allât s'étendant à la mesure du nouveau

monde.

On sait avec quelle fureur sauvage cette voix fut étouffée par ceux

qui voulaient périr. Tous les systèmes, dès lors, d'interprétation

hardie, destructives, paraissent au XIIe siècle.

Les Vaudois, dégageant l'Évangile du lieu et du temps, enseignent

qu'il se renouvelle tous les jours, que l'incarnation de Dieu en

l'homme recommence sans cesse et qu'elle est sa passion. Donc

l'Évangile ne date plus de telle année de Tibère; il est de toutes les

années et de tous les temps, hors du temps; il est l'_Évangile

éternel_.

Redoutable simplification, qui apparut comme la mort du christianisme.

La plupart frémirent et fermèrent les yeux devant cette cuisante

lumière. Mais elle brillait inexorable, et du dedans au dehors, du

fonds même de leur esprit.

Il y avait en Calabre un simple, le portier d'un couvent, nommé

Joachim. Un jour qu'il rêvait au jardin, une figure d'homme

merveilleusement belle lui apparaît, un vase en main, le lui met aux

lèvres. Joachim, discrètement, boit une goutte: «Eh! pauvre homme,

dit l'inconnu, si tu avais bu jusqu'au fond, tu aurais bu tout

l'avenir!»

Mais, n'ayant pris qu'une goutte, moins éclairé que tourmenté,

épouvanté des abîmes qui s'ouvraient au christianisme, Joachim quitta

son pays et chercha au tombeau du Christ l'apaisement de ses

tentations.

Au retour, dit son disciple, il s'arrêta en Sicile dans un couvent au

pied de l'Etna, et il y fut saisi d'une si étrange pensée, qu'il eut

trois jours d'une sorte d'agonie, sans pouls, sans voix et comme mort.

Qu'avait-il rêvé? on n'en sut rien que longtemps après, lorsqu'il se

décida à en faire écrire quelque chose: «J'étais à ses pieds,

j'écrivis, et deux autres avec moi; il dictait nuit et jour: son

visage était pâle comme la feuille sèche des bois.»

Cette unique goutte d'eau, bue dans l'amour et la simplicité à l'urne

de l'avenir, c'est une mer, vous allez le voir.

Chose étonnante! le christianisme naissant semblait s'être compris

lui-même comme un simple âge du monde, une de ses formes historiques.

Tertullien dit au second siècle: «Tout mûrit, et la Justice aussi. En

son berceau, elle ne fut que _nature_ et crainte de Dieu. La loi et

les prophètes ont été son enfance: l'_Évangile_, sa jeunesse: le

_Saint-Esprit_ lui donnera sa maturité.»

L'homme de l'an 1200 en sait plus. Il sait que le Saint-Esprit, c'est

le libre esprit, l'âge de science:

«Il y a ou trois âges, ou trois ordres de personnes parmi les

croyants. Les premiers ont été appelés au travail de l'accomplissement

de la Loi; les seconds, au travail de la Passion; les derniers, qui

procèdent des uns et des autres, ont été élus pour la Liberté de la

contemplation. C'est ce qu'atteste l'Écriture lorsqu'elle dit: «Où est

l'Esprit du Seigneur, là est la Liberté.» Le Père a imposé le travail

de la Loi, qui est la crainte et la servitude; le Fils, le travail de

la Discipline, qui est la sagesse; le Saint-Esprit offre la Liberté,

qui est l'amour. Le second âge, sous l'Évangile, a été, est libre, en

comparaison de celui qui précéda, mais non relativement à l'âge à

venir.

«Au peuple juif a été commise la lettre de l'Ancien Testament; au

peuple romain, la lettre du Nouveau; aux hommes spirituels a été

réservée l'intelligence spirituelle qui procède de l'un et de

l'autre.»

Le mystère du royaume de Dieu apparut d'abord comme dans une nuit

profonde, puis il est venu à poindre comme l'aurore; un jour il

rayonnera dans son plein midi; car, à chaque âge du monde, la science

croît et devient multiple. Il est écrit: «Beaucoup passeront, et la

science ira se multipliant.»

«Le premier âge est un âge d'esclaves; le second, d'hommes libres; le

troisième, d'amis. Le premier âge, de vieillards; le second, d'hommes;

le troisième, d'enfants. Au premier, les orties; au second, les roses;

au dernier, les lis.» (_Concordia_, p. 9, 20, 96, 112.)

Voilà ce que Tertullien n'a point vu, et qui est grand, vraiment

inspiré de l'Esprit, de la _lumière des coeurs_. L'ancien docteur

menait la foi de l'enfance à l'âge mur; et Joachim la montre qui

devient jeune d'âge en âge; pour fruit de la maturité, pour couronne

de la sagesse, il nous promet l'enfance. Oh! sublime parole! La sainte

enfance héroïque du coeur; c'est par elle, en effet, que toute vie

recommence!

Règne du libre esprit, âge de science et d'enfance à la fois! Doctrine

attendrissante qui embarque le genre humain dans ce vaisseau d'amis où

Dante aurait désiré voguer pour toujours, où nous-mêmes demandons à

Dieu de naviguer de monde en monde!

Ce grand enseignement était l'alpha de la Renaissance. Il circula dès

lors comme un Évangile éternel. Plusieurs l'enseignèrent dans les

flammes. Et Jean de Parme, aux Cordeliers, professa hardiment: «_Quod

doctrina Joachimi excellit doctrinam Christi._»

§ IX

L'évangile héroïque.--Jean et Jeanne.--Efforts impuissants.

Le premier mot de la Renaissance était dit, et le plus fort. Toutes

ses tentatives ultérieures, celles même du XVIe siècle, sont

relativement rétrogrades. L'originalité de génie et d'invention, la

grandeur des caractères, ne feront rien à cela, jusqu'au XVIIIe

siècle. La porte a été ouverte et elle a été fermée. Tout ce qu'on

essayera maintenant, pour s'affranchir du Moyen âge, se fait

lentement, à grand'peine, et avec peu de succès. Pourquoi? C'est que

ces efforts se font dans le cadre même du système dont on veut sortir.

On le veut, on ne le veut pas. On en sort, et l'on n'en sort pas.

Joachim de Flore lui-même s'excuse, repousse bien loin l'idée

d'Évangile éternel. À qui offre-t-il son livre? Au pape même qu'il

anéantit. Dante qui, cent ans après, a levé le sceau des trois mondes,

humanisé le Moyen âge par la force de son coeur, il le détruit dans un

sens, mais dans l'autre il le consacre, lui prêtant, par son génie,

un nouvel enchantement[10]. Luther même, au XVIe siècle, dans son élan

héroïque, «dans son mépris magnifique et de Rome et de Satan,» vous

croyez qu'il va démolir le passé de fond en comble. Point du tout. Il

veut un passé plus antique, et par saint Paul il prétend y retourner.

[Note 10: Dans son cours sur Dante, récemment publié par M. Mohl, M.

Fauriel établit fort bien que le grand poète théologien ne fut jamais

populaire en Italie. Les Italiens de ce temps, qui étaient des hommes

d'affaires et succédaient partout aux juifs, ne retinrent du poème que

quelques vers satiriques. Du reste, la parfaite conformité de la

théologie de Dante à celle de saint Thomas leur fit oublier tout à

fait l'audace extraordinaire de la déification de la femme, d'une dame

morte récemment et que tout le monde connaissait. On sentit si peu la

portée d'une telle nouveauté, qu'on fit des leçons dans les églises

sur la _Divine Comédie_. L'Église enseigna gravement l'apothéose de

madame Béatrix de Portinari. M. Fauriel, avec un parfait bon sens,

prouve qu'il ne s'agit nullement d'une allégorie ni d'un mysticisme

amoureux, mais très-positivement d'amour.]

Spectacle extraordinaire, étrange, auquel il faut bien s'arrêter. Dans

ces âges de fer et de plomb, de 1300 à 1500, la Providence prodigue

les miracles, et c'est en vain. Elle secoue l'humanité et ne la

réveille pas. _Ferreus urget somnus._ Dieu ne sait plus que croire de

sa création.

Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19) · 第 3 / 24 段