[Note 6: Déjà le savant Jourdain, dans ses recherches sur les

traductions d'Aristote, nous avait fait entrevoir sur quel terrain peu

solide nos grands scolastiques avaient cheminé. Albert le Grand et

saint Thomas font profession de ne prendre aucune initiative, de

partir toujours d'un texte, de commenter, rien de plus. Que sera-ce

s'il est démontré qu'ils n'ont pas eu de textes sérieux, qu'ils ont

marché constamment sur le sol flottant, perfide, des versions

infidèles? et cela sans s'apercevoir que tel prétendu passage

d'Aristote, par exemple, est anti-aristotélique? Eussent-ils eu de

meilleurs textes, la seule tentative de concilier Aristote avec

l'Église (le noir et le blanc, la glace et le feu) n'indique pas que

ces fameux raisonneurs aient eu le cerveau bien sain. Voilà ce qu'on

devait conclure des recherches de Jourdain, et ce qui ressort, éclate,

du livre de M. Hauréau,--livre de franchise héroïque, de verte et

sauvage critique, qui descend tout droit de Kant. Le stoïcien de

Koenigsberg, le grand juge qui, de son rocher du Nord, a justicié les

écoles, les systèmes, les hommes et les dieux, Kant aurait signé ce

livre. Ce n'est pas seulement un livre, mais un beau fait moral du

temps. L'auteur, qui le présentait à un concours de l'Institut, n'en a

pas moins jugé ses juges sans le moindre ménagement. Cela est beau,

cela est rare, cela donne confiance. On comprend qu'après avoir parlé

si librement du prudent éclectisme de M. Cousin, il caractérisera en

toute franchise celui des anciens docteurs. Ce qui ne l'honore pas

moins, c'est que, obligé de révéler les adresses, les habiletés trop

habiles des scolastiques, il le fait avec les ménagements dus à un si

grand effort, à cette première tentative de rapprocher l'antiquité et

le Moyen âge. Par cette noble volonté, ils appartiennent à la

Renaissance, quoique leur enseignement ait créé, en résultat, une

masse d'esprits anti-critiques qui lui fit obstacle.]

L'antiquité, dans l'esclave et le maître, eut le stupide et

l'insensé. Le Moyen âge monastique eut un monde d'idiots. Mais le sot

est une création essentiellement moderne, née des écoles du vide et de

la suffisance scolastique; il a fleuri, multiplié, dans les classes si

nombreuses où la vanité prétentieuse se gonfle de mots, se nourrit de

vent.

L'académie, le barreau, la littérature, le gouvernement parlementaire,

ont donné à ce grand peuple de notables accroissements. Mais, si l'on

veut en marquer le vénérable berceau, l'histoire, aussi bien que la

logique, ne peuvent en donner l'honneur qu'à un âge essentiellement

verbal, à l'âge qui adora les mots, qui imposa à l'esprit le culte

des entités creuses, des abstractions réalisées, qui partit de ce

principe _que toute idée_ (la plus fantasque, la plus arbitraire) _a

nécessairement un objet_ correspondant dans la nature, imposant au

Créateur cette étrange condition de créer des réalités pour donner

corps et fondement à toutes les idées des fous.

«Tout mot répond à une idée, et toute idée est un être. Donc la

grammaire est la logique, et la logique est la science. Pourquoi

étudier la nature, pourquoi observer, s'informer? Il faut regarder le

monde dans sa pensée creuse; on verra le vrai, le réel, au miroir de

la fantaisie.»

Cette doctrine a suffi à l'humanité pendant trois ou quatre cents ans.

Avec quel fruit? On le vit lorsque le dernier scolastique, Ockam,

nouveau Samson, secoua les colonnes du temple et que tout s'écroula

d'un coup. Où étaient les ruines? On chercha en vain. Pas une idée

n'était restée. Ce que professait le dernier scolastique, c'était de

revenir au premier, au point de départ du bon sens, à l'enseignement

d'Abailard, autrement dit d'avouer qu'on avait perdu trois siècles.

La difficulté était grande. Si l'on n'avait pas créé une philosophie,

on avait créé un peuple, une race nouvelle, qui n'avait aucune envie

de finir. Tant d'écoles, tant de chaires, tant de docteurs, tant de

sottises! Ah! supprimer tout cela, quel coup à l'autorité! Où trouver

une création plus solide et plus massive, une plus épaisse muraille

pour intercepter les rayons du jour?

Interdire la philosophie, le raisonnement, c'eût été les stimuler

davantage; mais placer la philosophie dans un petit cercle légal où,

sans avancer, elle pourrait tourner éternellement; permettre de

raisonner un peu, et, jusqu'à un certain point, n'autorisant la raison

qu'à combattre la raison, c'était plus habile et plus sage. On avait

trouvé vaccine de cette maladie dangereuse qui s'appelle le bon sens.

Au moment où Abailard hasarda ce petit mot que des idées n'étaient pas

des êtres, que les abstractions qu'on appelait les universaux

n'étaient pas des réalités, mais des conceptions de l'esprit, toute

l'école se signa d'horreur. L'insurrection régulière commença contre

la raison. Abailard fit pour elle amende honorable, comme fera plus

tard Galilée. Seulement il avertit ses ineptes adversaires qu'en

s'enfonçant étourdiment dans ce réalisme, qu'ils croyaient plus

orthodoxe, ils marchaient droit à un abîme où leur orthodoxie, leur

dogme, irait s'abîmant sans remède. Du fond du XIIe siècle, il montra

déjà Spinosa.

La raison étant prohibée, l'intuition restait peut-être. L'esprit,

auquel on défendait de marcher, se mit à voler. Il s'appuya des

puissances d'amour et de seconde vue qui permettent au génie

d'atteindre la vérité lointaine et d'anticiper l'avenir. Les

mystiques, par lesquels le pape avait accablé Abailard, vinrent, dans

leur parfaite innocence, lui offrir la révélation de l'âge du libre

Esprit, où le pape devait disparaître avec l'Église vieillie; une

jeune Église allait naître, de lumière, de liberté, d'amour. Rome

épouvantée aperçut tout ce qu'elle avait à craindre de ces terribles

amis qui voulaient la rajeunir, mais en la mettant dissoute dans le

chaudron de Médée. Le danger n'était pas plus grand du côté des

raisonneurs. Comment revenir à ceux-ci? Comment condamner les

mystiques? Si l'Église ne soutient pas l'arbitraire du mysticisme,

elle rentre dans la doctrine de la justice et de la loi, dans la foi

du jurisconsulte opposée à celle du théologien. L'Église légiste et

raisonneuse, c'est le contraire de l'Église, un effet sans cause, un

néant.

On imagina un pauvre expédient. De même qu'après Abailard on avait

souffert des demi-raisonneurs qui pouvaient raisonner un peu, on

permit des demi-mystiques qui pouvaient délirer un peu, s'emporter

jusqu'à un certain point, être fous, mais avec méthode. C'est la

seconde classe des sots.

Ceux-ci furent vraiment admirables. Les autres allaient gauchement,

avec des entraves aux jambes, tristes quadrupèdes qui marchaient

pourtant quelque peu. Mais les mystiques raisonnables étaient des

animaux ailés; ils donnaient l'étonnant spectacle de volatiles

étendant par moments de petites ailes, liées, bridées, les yeux

bandés, sautant au ciel jusqu'à un pied de terre, et retombant sur le

nez, prenant incessamment l'essor pour rasseoir leur vol d'oisons dans

la basse-cour orthodoxe et dans le fumier natal.

Les choses en étaient là vers 1200. L'école était florissante, la

dispute fort engagée entre ces deux classes, entre les sots

méthodiques et les sots enthousiastes, lorsque les juifs leur jouèrent

le mauvais tour de leur apporter d'Espagne ce qu'on avait tant désiré:

l'oeuvre d'Aristote. Abailard en avait eu à peine quelques petits

traités. Toute la bibliothèque philosophique du XIIe siècle était de

cinq ou six volumes. Mais voici la masse immense de l'encyclopédie

antique et de tous ses commentateurs, de quoi charger quatre chameaux.

On peut deviner avec quel fureur de gloutonne avidité nos gens

saisirent cette pâture, l'absorbèrent, sans prendre garde que c'était

un faux Aristote, mutilé, faussé, gâché, de grec en arabe, d'arabe en

latin, estropié par Avicenne, défiguré, jusqu'à dire le contraire de

sa pensée, par le panthéiste Averrhoès et les cabalistes juifs.

Voici un curieux spectacle. Ces gens qui, dans la croisade, dans les

guerres des Maures d'Espagne, dans l'extermination des hérétiques du

Midi, dans l'âpre poursuite des juifs, croient mettre le fil du

glaive entre eux et les infidèles, ils les admettent et les subissent

au coeur de leur théologie, les enseignent dans leurs écoles, le plus

souvent, il est vrai, en dissimulant leur nom. L'éclectique arabe

Avicenne impose ses classifications et bon nombre de ses idées à

l'éclectisme chrétien d'Albert le Grand et de saint Thomas. «Avicenne,

dit nettement Brucker dans sa grande histoire, a été le roi de l'École

arabe et chrétienne.» Influence peu orthodoxe. Le faux Aristote

d'Orient, parmi son péripatétisme, mêle le germe spinosiste de David

le juif, d'Averrhoès et d'Alkindi.

Remercions le dernier historien de la philosophie, M. Hauréau, ce

ferme et courageux critique qui a rompu la barrière, disant nettement

ce que nos amis même, par un respect filial pour les docteurs du Moyen

âge, s'étaient abstenus de dire. Il a établi: 1º qu'ils s'étaient

souvent trompés, attribuant à Aristote les opinions de ses glossateurs

arabes; 2º qu'ils ont souvent trompé les autres, substituant à

Aristote ce qu'ils appellent les _péripatéticiens_ et dissimulant sous

ce nom les Arabes, très-infidèles du péripatétisme; 3º que, dans leur

désir passionné de concilier Aristote qu'ils connaissent mal, et

Platon qu'ils ne connaissent point, avec la doctrine orthodoxe, ils

font parfois dire à ces maîtres le contraire de ce qu'ils ont dit.

Pour ne prendre qu'un exemple, Albert le Grand, saint Thomas et Duns

Scot s'accordent pour attribuer à Aristote une définition de _la

cause_ qui n'est point dans ses écrits, et qui ne peut y être, étant

justement opposée à l'esprit de ses doctrines.

Cette tentative pour faire un Aristote orthodoxe, un paganisme

chrétien, en mêlant à cette base fausse quelque peu de doctrine arabe,

travestie du manteau grec et du capuchon dominicain, donna, quelle que

fût la dextérité de ces grands docteurs, un enseignement hybride,

trois fois bâtard, trois fois faux. Leur louable intention de

réconcilier le monde au sein d'une même doctrine, leur étonnante

vigueur d'abstraction et de subtilité, n'en a pas moins produit des

monstres d'incohérence. La division extrême des questions en poudre

impalpable, qui semble vouloir éclaircir et réellement obscurcit,

trompe la vue et la rend flottante; vous restez embarrassé, mais

nullement convaincu, au contraire plein de défiance; mille raisons, et

point d'évidence; mille yeux à la fois pour mieux voir, tous troubles

et tous louches.

Le mulet n'engendre point. Cette école est restée stérile. En vain,

après saint Thomas, prit-elle une nouvelle audace qu'on crut un moment

créatrice. Un jeune cerveau hibernois, le plus étonnant disputeur qui

ait existé, Duns Scot, lança la scolastique dans les champs de la

fantaisie. Saint Thomas, dans les choses les plus excentriques, par

exemple dans ses recherches sur la psychologie des anges, s'efforce

de garder encore un peu de raison et de sens. Mais l'intrépide

Irlandais a quitté tous les rivages, certain qu'il est que toute chose

pensée et qui peut exister _se classe légitimement dans les entités de

la substance_. Il vogue aux pays inconnus, aux nuées, grosses d'êtres

étranges; il est familier avec tous les monstres, chevauche hardiment

la chimère, l'hircocerf et le bucentaure.

Si le rêve équivaut à l'être, le mot équivaut à la chose, toute

combinaison de mots est une combinaison de choses et de réalités.

Enchaîner des mots, c'est connaître. Cet enchaînement, prévu, tracé

dans un système de formules, nous donne la _machine à penser_. Unique

et superbe recette pour parler sans jugement des choses qu'on n'a pas

apprises. Penser mécaniquement, penser sans penser! quel coup de

génie! et quelle profondeur! Les sots se frappèrent le front

d'étonnement et d'admiration. Raymond Lulle a vaincu Duns Scot, comme

Scot a vaincu saint Thomas.

Tout cela est beau en soi, mais plus beau pour l'éducation et les

habitudes intellectuelles. Comme déformation de l'intelligence, comme

gymnastique spéciale pour faire des bossus, des boiteux, des borgnes,

on ne trouvera rien de semblable. Il y a ce miracle même que

d'inconciliables défauts étaient pourtant conciliés dans cet

enseignement unique. Il était léger d'insignifiance, de futilité, et

pourtant il était lourd, appesanti par les textes. Excentrique et

chimérique, il n'en traînait pas moins à terre par sa lente,

minutieuse, fatigante déduction.

On procédait prudemment. On ne se mettait en route qu'avec un maître,

un docteur, un guide, qui vous gardait à vue, répondait de vous. Ce

maître était un manuscrit, plus ou moins falsifié, mauvaise traduction

latine d'une mauvaise version arabe. Double obscurité, et déjà

complète absence de critique, habitude de confusion.

Cette nuit s'épaississait par le commentaire de l'École. L'étudiant

prenait là une précieuse faculté, celle de se payer de mots. Que si

pourtant il s'obstinait à garder quelque jugement, la dispute en

venait à bout. Heureux effets de concurrence, d'émulation, de vanité!

Mis en présence, dressés sur leurs ergots, ces jeunes coqs prenaient

là un coeur héroïque pour argumenter à mort, embrouiller les

questions, stupéfier les auditeurs, et eux-mêmes s'hébéter au vertige

de leur propre escrime. La gloire était de ferrailler six heures, dix

heures, sans reculer, et de trouver des mots encore. Tournois

sublimes, mirifiques batailles que la nuit seule pouvait finir. Juges

et combattants, tous se retiraient pleins d'admiration pour eux-mêmes,

gonflés, vides et presque idiots.

Arrière les combats d'Homère! La guerre des rats et des grenouilles,

la _Secchia rapita_, doivent céder le pas ici. Dès le XIIe siècle, la

boue de la rue du Fouarre, le ruisseau de la rue Saint-Jacques,

virent, front à front, se heurter les factions des cornificiens et des

nihilistes. Le jeu grave de ceux-ci consistait à calculer rapidement,

sans broncher, combien de négations il faut pour faire une

affirmation. Deux négations affirment, trois nient, quatre affirment

encore, etc., etc. Les cornificiens (ou faiseurs d'arguments cornus)

agitaient des problèmes d'extrême importance, par exemple: «Le porc

qu'on mène au marché est-il tenu par le porcher ou bien par la corde?»

On sait l'âne de Buridan; entre deux mobiles égaux, deux tentations

égales, deux boisseaux d'avoine, que fera le pauvre Bruneau (c'est le

nom scolastique de l'âne)? L'École garantissait qu'il resterait

immobile, et partant mourrait de faim.

Des têtes nourries de telles pensées, sans aucune étude de faits,

parfaitement préservées des lumières de l'expérience, grossissaient

étonnamment, soufflées de vent et de vide. On les voyait majestueux

dans la robe jadis noire et toujours crottée des Capets, roulant sur

leur sombre sourcil et leurs gros yeux menaçants des orages de

syllogismes.

Respectables étudiants qui ergotaient quinze ans, vingt ans, sans

avoir jamais le chagrin de céder à l'évidence!

Athlètes vaillants de la sottise et ses champions émérites, sûrs de

n'avoir point de rival, et d'être par dessus tous les hommes,

doctement, logiquement sots!

Les systèmes pouvaient passer; mais la sottise est immortelle. Quand

tous les fantômes de la scolastique disparurent, soufflés par Ockam,

la scolastique subsista, comme institution gymnastique, immuable école

du Rien.

Deux historiens illustres ont honoré son tombeau. Hutten, d'une plume

naïve, écrit les effusions touchantes de la moinerie ignare et de la

Bêtise. Rabelais, d'une haute formule, résume la Sottise savante et le

génie de l'École, posant l'horrifique question: «On demande si la

Chimère, bourdonnant dans le vide, ne pourrait pas dévorer les

secondes intentions? Question débattue à fond pendant douze ou quinze

semaines au concile, etc.»

§ VII

Proscription de la nature[7].

[Note 7: Ajoutons _proscription du Créateur_.--Une révélation

singulière s'est faite en 1843, la découverte de la profonde impiété

du Moyen âge. Le croirez-vous? _Dieu n'a pas eu un seul temple! un

seul autel! du_ Ier _au_ XIIe _siècle!_ Il s'agit, bien entendu, de

Dieu le Père, de Celui dont vit toute vie! Étrange ingratitude!

monstrueuse hérésie qui isola l'Europe si longtemps de la communion

générale du monde! La Vierge avait ses temples, et tous les Saints de

la légende; le moindre moine qui marquait dans son ordre passait au

ciel, avait sa fête, son église, son culte; mais Dieu n'en avait pas.

«Tout était Dieu, excepté Dieu même.» (Bossuet.)--Cela est-il prouvé?

direz-vous, et, si la chose est sûre, comment le clergé n'a-t-il pas

étouffé cela?--L'histoire est étrange à conter, mais honorable pour le

savant antiquaire à qui l'on doit la découverte. M. Didron n'avait

obtenu de publier son iconographie chrétienne (_Histoire de Dieu_)

dans la grande collection des documents inédits qu'en acceptant un

censeur de l'archevêché, M. le chanoine Gaume; mais que faire? La

lacune était bien évidente; dans cette succession des images de Dieu,

M. Didron _n'en trouvait aucune, n'en pouvait donner aucune, du_ Ier

_au_ XIIe _siècle_. Le Père apparaît pour la première fois à côté du

Fils sur une miniature du XIIIe. Il reste égal au Fils et du même âge,

jusque vers 1360, où il se détache, rompt l'égalité, devient plus âgé,

et peu à peu siége à la première place, au centre des trois personnes

divines. (P. 207, 220, 222.) Mais il y faut du temps, et les premières

images qu'on lui accorde ne sont nullement respectueuses. À Notre-Dame

de Paris (portail du nord, 1300), il ne montre encore qu'une main dans

le cordon de la voussure. Au portail du sud, sa figure apparaît, mais

au cordon extérieur, exposée à la pluie et au vent, tandis que de

simples anges sont abrités. À la porte centrale sa figure est (du

moins _était en_ 1843) étranglée entre les pointes des cordons de la

voussure et les dais des martyrs. On l'a mis là pour remplir un vide,

et parce que, les dimensions étant mal calculées, il restait encore de

la place. (P. 189.)--Comment le censeur, M. Gaume, digéra-t-il cette

page 189 du trop exact archéologue? Je n'en sais rien. Les pages

207-242 étaient composées, en épreuves, quand l'orage éclata. «Mais,

monsieur, dit le chanoine, on a toujours rendu des honneurs égaux à

chacune des trois personnes divines; dans le culte, comme dans le

dogme, le Fils n'a jamais plus été que le Père et le Saint-Esprit!»

(P. 242, lignes 16-20 de la note.) M. Didron s'en tira avec adresse,

mais avec fermeté, en répondant respectueusement qu'il aurait

volontiers corrigé le manuscrit, mais que tout était composé et qu'il

faudrait remanier plusieurs feuilles d'impression. S'il eût obéi et

détruit ses feuilles, il nous replongeait pour longtemps dans

l'ignorance où nous étions sur ce point capital, essentiel, de

l'histoire religieuse.]

On avait assez adroitement, ce semble, bouché et calfeutré les trous

par où aurait pu passer la lumière. On avait, chose ingénieuse, au

lieu de faire des aveugles qui eussent eu la fureur de voir, on avait

fait des myopes, des oiseaux de nuit, qui n'aimaient point du tout à

voir, auxquels on disait hardiment: «Regardez, vous avez des yeux.»

On avait également découragé les deux puissances, la raison et la

déraison, la logique et la prophétie, de sorte que l'esprit humain, à

qui l'on interdisait son procédé régulier, n'avait plus même la

ressource de ces héroïques folies par lesquelles il atteint d'un bond

ce qu'on lui défend de toucher. Entre la marche et le vol, également

prohibés, permis de ramper sur le ventre; l'autorité satisfaite

instituait des courses au clocher pour la chenille et la limace et

leur proposait des prix.

Tout cela, c'est le lendemain du _Connais-toi_ d'Abailard et de

l'_Évangile éternel_, également étouffés; c'est la florissante époque

du Lombard, où son manuel de sottise eut deux cents commentateurs.

Mais voyez! L'esprit humain a un tel fond de révolte et de perversité

native, qu'exclu de l'étude de l'âme et des libertés du monde

intérieur, il commença à regarder sournoisement du côté de la nature.

Plus de libre raison, d'accord; plus de poésie, à la bonne heure. Mais

du moins, si l'on observait!... Est-ce donc une grande hérésie que de

recueillir les herbes des champs, d'assister l'homme malade, de tirer

des simples la vie qu'y mit Dieu et qui peut réparer la nôtre?

Prenez garde, mon fils, prenez garde. Il n'y a pas, en effet, de plus

monstrueuse hérésie. Eh! c'est justement pour cela que les Juifs et

les Arabes sont maudits de Dieu. Misérables! ils n'ont pu comprendre

que la maladie est un don, un avertissement du ciel, un léger

purgatoire de ce monde en déduction des supplices de l'autre. Dieu

aussi, pour punition, a multiplié autour d'eux toutes les tentations

de la terre. Véritables paradis du diable, la _huerta_ de Valence et

la _vega_ de Grenade ont accumulé sur un point tous les trésors des

trois mondes, Europe, Afrique et Asie. Soie, riz, safran, canne à

sucre, dattier, bananier, myrrhe, gingembre, al-bricot et al-coton,

leur tyrannique industrie a violenté les climats, embrouillé l'oeuvre

de Dieu. Ces barbares, qui ont trouvé la poudre, le papier et la

boussole, ont eu la témérité d'élever des observatoires pour veiller

de plus près le ciel, espionner les étoiles, que dis-je? ils les font

descendre au moyen d'un verre convexe, les obligent de déposer leur

image au fond d'une lunette obscure, d'avouer tous leurs mouvements,

d'humilier sous l'oeil de l'homme ces triomphants luminaires que

l'Écriture et les Pères avaient sagement cloués au cristal immobile

des cieux.

En un mot, les mécréants, renouvelant le péché d'Adam, se sont remis

à manger les fruits de l'arbre de science. Ils ont cherché le salut,

non dans le miracle, mais dans la nature; non dans la légende du Fils,

mais dans la création du Père[8].

[Note 8: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'après la

dispersion de l'école d'Abailard et la victoire du mysticisme,

plusieurs s'enterrèrent dans les cloîtres, d'autres se tournèrent vers

la bagatelle du monde, le néant de cours (_nugis curialibus_); c'est

ce que fit Jean lui-même, esprit léger, agréable et sceptique, qui

devint le client, l'ami du pape Adrien IV; mais d'autres, plus

sérieux, partirent pour Salerne ou pour Montpellier. (_Métalogicus_,

c. III.) Là s'abrita la foi. Ces sanctuaires de la science reçurent

les croyants de la Nature et du Créateur oublié. De l'autel du Fils

ils se réfugièrent à l'autel du Père, du Dieu qui crée la vie, qui la

conserve et la guérit par tous les arts conservateurs. Tandis que

l'Occident voyait de Dieu le doux reflet lunaire, l'Orient et

l'Espagne arabe et juive le contemplaient en son fécond soleil, dans

sa puissance créatrice qui verse ses dons à torrents. L'Espagne est le

champ du combat. Où paraissent les chrétiens, paraît le désert; où

sont les Arabes, l'eau et la vie jaillissent de toutes parts, les

ruisseaux courent, la terre verdit, devient un jardin de fleurs. Et le

champ de l'intelligence aussi fleurit. Barbares, que serions-nous sans

eux? Faut-il dire cette chose honteuse que notre Chambre des Comptes

attendit au XVIIe siècle pour adopter les chiffres arabes, sans

lesquels on ne peut faire le plus simple calcul? Les Arabes ont fait

au monde le plus riche présent dont aucun génie de peuple ait doué le

genre humain. Si les Grecs lui ont donné le mécanisme logique, les

Arabes lui ont donné la logique du nombre, l'arithmétique et

l'algèbre, l'indispensable instrument des sciences.

Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19) · 第 2 / 24 段