traductions d'Aristote, nous avait fait entrevoir sur quel terrain peu
solide nos grands scolastiques avaient cheminé. Albert le Grand et
saint Thomas font profession de ne prendre aucune initiative, de
partir toujours d'un texte, de commenter, rien de plus. Que sera-ce
s'il est démontré qu'ils n'ont pas eu de textes sérieux, qu'ils ont
marché constamment sur le sol flottant, perfide, des versions
infidèles? et cela sans s'apercevoir que tel prétendu passage
d'Aristote, par exemple, est anti-aristotélique? Eussent-ils eu de
meilleurs textes, la seule tentative de concilier Aristote avec
l'Église (le noir et le blanc, la glace et le feu) n'indique pas que
ces fameux raisonneurs aient eu le cerveau bien sain. Voilà ce qu'on
devait conclure des recherches de Jourdain, et ce qui ressort, éclate,
du livre de M. Hauréau,--livre de franchise héroïque, de verte et
sauvage critique, qui descend tout droit de Kant. Le stoïcien de
Koenigsberg, le grand juge qui, de son rocher du Nord, a justicié les
écoles, les systèmes, les hommes et les dieux, Kant aurait signé ce
livre. Ce n'est pas seulement un livre, mais un beau fait moral du
temps. L'auteur, qui le présentait à un concours de l'Institut, n'en a
pas moins jugé ses juges sans le moindre ménagement. Cela est beau,
cela est rare, cela donne confiance. On comprend qu'après avoir parlé
si librement du prudent éclectisme de M. Cousin, il caractérisera en
toute franchise celui des anciens docteurs. Ce qui ne l'honore pas
moins, c'est que, obligé de révéler les adresses, les habiletés trop
habiles des scolastiques, il le fait avec les ménagements dus à un si
grand effort, à cette première tentative de rapprocher l'antiquité et
le Moyen âge. Par cette noble volonté, ils appartiennent à la
Renaissance, quoique leur enseignement ait créé, en résultat, une
masse d'esprits anti-critiques qui lui fit obstacle.]
L'antiquité, dans l'esclave et le maître, eut le stupide et
l'insensé. Le Moyen âge monastique eut un monde d'idiots. Mais le sot
est une création essentiellement moderne, née des écoles du vide et de
la suffisance scolastique; il a fleuri, multiplié, dans les classes si
nombreuses où la vanité prétentieuse se gonfle de mots, se nourrit de
vent.
L'académie, le barreau, la littérature, le gouvernement parlementaire,
ont donné à ce grand peuple de notables accroissements. Mais, si l'on
veut en marquer le vénérable berceau, l'histoire, aussi bien que la
logique, ne peuvent en donner l'honneur qu'à un âge essentiellement
verbal, à l'âge qui adora les mots, qui imposa à l'esprit le culte
des entités creuses, des abstractions réalisées, qui partit de ce
principe _que toute idée_ (la plus fantasque, la plus arbitraire) _a
nécessairement un objet_ correspondant dans la nature, imposant au
Créateur cette étrange condition de créer des réalités pour donner
corps et fondement à toutes les idées des fous.
«Tout mot répond à une idée, et toute idée est un être. Donc la
grammaire est la logique, et la logique est la science. Pourquoi
étudier la nature, pourquoi observer, s'informer? Il faut regarder le
monde dans sa pensée creuse; on verra le vrai, le réel, au miroir de
la fantaisie.»
Cette doctrine a suffi à l'humanité pendant trois ou quatre cents ans.
Avec quel fruit? On le vit lorsque le dernier scolastique, Ockam,
nouveau Samson, secoua les colonnes du temple et que tout s'écroula
d'un coup. Où étaient les ruines? On chercha en vain. Pas une idée
n'était restée. Ce que professait le dernier scolastique, c'était de
revenir au premier, au point de départ du bon sens, à l'enseignement
d'Abailard, autrement dit d'avouer qu'on avait perdu trois siècles.
La difficulté était grande. Si l'on n'avait pas créé une philosophie,
on avait créé un peuple, une race nouvelle, qui n'avait aucune envie
de finir. Tant d'écoles, tant de chaires, tant de docteurs, tant de
sottises! Ah! supprimer tout cela, quel coup à l'autorité! Où trouver
une création plus solide et plus massive, une plus épaisse muraille
pour intercepter les rayons du jour?
Interdire la philosophie, le raisonnement, c'eût été les stimuler
davantage; mais placer la philosophie dans un petit cercle légal où,
sans avancer, elle pourrait tourner éternellement; permettre de
raisonner un peu, et, jusqu'à un certain point, n'autorisant la raison
qu'à combattre la raison, c'était plus habile et plus sage. On avait
trouvé vaccine de cette maladie dangereuse qui s'appelle le bon sens.
Au moment où Abailard hasarda ce petit mot que des idées n'étaient pas
des êtres, que les abstractions qu'on appelait les universaux
n'étaient pas des réalités, mais des conceptions de l'esprit, toute
l'école se signa d'horreur. L'insurrection régulière commença contre
la raison. Abailard fit pour elle amende honorable, comme fera plus
tard Galilée. Seulement il avertit ses ineptes adversaires qu'en
s'enfonçant étourdiment dans ce réalisme, qu'ils croyaient plus
orthodoxe, ils marchaient droit à un abîme où leur orthodoxie, leur
dogme, irait s'abîmant sans remède. Du fond du XIIe siècle, il montra
déjà Spinosa.
La raison étant prohibée, l'intuition restait peut-être. L'esprit,
auquel on défendait de marcher, se mit à voler. Il s'appuya des
puissances d'amour et de seconde vue qui permettent au génie
d'atteindre la vérité lointaine et d'anticiper l'avenir. Les
mystiques, par lesquels le pape avait accablé Abailard, vinrent, dans
leur parfaite innocence, lui offrir la révélation de l'âge du libre
Esprit, où le pape devait disparaître avec l'Église vieillie; une
jeune Église allait naître, de lumière, de liberté, d'amour. Rome
épouvantée aperçut tout ce qu'elle avait à craindre de ces terribles
amis qui voulaient la rajeunir, mais en la mettant dissoute dans le
chaudron de Médée. Le danger n'était pas plus grand du côté des
raisonneurs. Comment revenir à ceux-ci? Comment condamner les
mystiques? Si l'Église ne soutient pas l'arbitraire du mysticisme,
elle rentre dans la doctrine de la justice et de la loi, dans la foi
du jurisconsulte opposée à celle du théologien. L'Église légiste et
raisonneuse, c'est le contraire de l'Église, un effet sans cause, un
néant.
On imagina un pauvre expédient. De même qu'après Abailard on avait
souffert des demi-raisonneurs qui pouvaient raisonner un peu, on
permit des demi-mystiques qui pouvaient délirer un peu, s'emporter
jusqu'à un certain point, être fous, mais avec méthode. C'est la
seconde classe des sots.
Ceux-ci furent vraiment admirables. Les autres allaient gauchement,
avec des entraves aux jambes, tristes quadrupèdes qui marchaient
pourtant quelque peu. Mais les mystiques raisonnables étaient des
animaux ailés; ils donnaient l'étonnant spectacle de volatiles
étendant par moments de petites ailes, liées, bridées, les yeux
bandés, sautant au ciel jusqu'à un pied de terre, et retombant sur le
nez, prenant incessamment l'essor pour rasseoir leur vol d'oisons dans
la basse-cour orthodoxe et dans le fumier natal.
Les choses en étaient là vers 1200. L'école était florissante, la
dispute fort engagée entre ces deux classes, entre les sots
méthodiques et les sots enthousiastes, lorsque les juifs leur jouèrent
le mauvais tour de leur apporter d'Espagne ce qu'on avait tant désiré:
l'oeuvre d'Aristote. Abailard en avait eu à peine quelques petits
traités. Toute la bibliothèque philosophique du XIIe siècle était de
cinq ou six volumes. Mais voici la masse immense de l'encyclopédie
antique et de tous ses commentateurs, de quoi charger quatre chameaux.
On peut deviner avec quel fureur de gloutonne avidité nos gens
saisirent cette pâture, l'absorbèrent, sans prendre garde que c'était
un faux Aristote, mutilé, faussé, gâché, de grec en arabe, d'arabe en
latin, estropié par Avicenne, défiguré, jusqu'à dire le contraire de
sa pensée, par le panthéiste Averrhoès et les cabalistes juifs.
Voici un curieux spectacle. Ces gens qui, dans la croisade, dans les
guerres des Maures d'Espagne, dans l'extermination des hérétiques du
Midi, dans l'âpre poursuite des juifs, croient mettre le fil du
glaive entre eux et les infidèles, ils les admettent et les subissent
au coeur de leur théologie, les enseignent dans leurs écoles, le plus
souvent, il est vrai, en dissimulant leur nom. L'éclectique arabe
Avicenne impose ses classifications et bon nombre de ses idées à
l'éclectisme chrétien d'Albert le Grand et de saint Thomas. «Avicenne,
dit nettement Brucker dans sa grande histoire, a été le roi de l'École
arabe et chrétienne.» Influence peu orthodoxe. Le faux Aristote
d'Orient, parmi son péripatétisme, mêle le germe spinosiste de David
le juif, d'Averrhoès et d'Alkindi.
Remercions le dernier historien de la philosophie, M. Hauréau, ce
ferme et courageux critique qui a rompu la barrière, disant nettement
ce que nos amis même, par un respect filial pour les docteurs du Moyen
âge, s'étaient abstenus de dire. Il a établi: 1º qu'ils s'étaient
souvent trompés, attribuant à Aristote les opinions de ses glossateurs
arabes; 2º qu'ils ont souvent trompé les autres, substituant à
Aristote ce qu'ils appellent les _péripatéticiens_ et dissimulant sous
ce nom les Arabes, très-infidèles du péripatétisme; 3º que, dans leur
désir passionné de concilier Aristote qu'ils connaissent mal, et
Platon qu'ils ne connaissent point, avec la doctrine orthodoxe, ils
font parfois dire à ces maîtres le contraire de ce qu'ils ont dit.
Pour ne prendre qu'un exemple, Albert le Grand, saint Thomas et Duns
Scot s'accordent pour attribuer à Aristote une définition de _la
cause_ qui n'est point dans ses écrits, et qui ne peut y être, étant
justement opposée à l'esprit de ses doctrines.
Cette tentative pour faire un Aristote orthodoxe, un paganisme
chrétien, en mêlant à cette base fausse quelque peu de doctrine arabe,
travestie du manteau grec et du capuchon dominicain, donna, quelle que
fût la dextérité de ces grands docteurs, un enseignement hybride,
trois fois bâtard, trois fois faux. Leur louable intention de
réconcilier le monde au sein d'une même doctrine, leur étonnante
vigueur d'abstraction et de subtilité, n'en a pas moins produit des
monstres d'incohérence. La division extrême des questions en poudre
impalpable, qui semble vouloir éclaircir et réellement obscurcit,
trompe la vue et la rend flottante; vous restez embarrassé, mais
nullement convaincu, au contraire plein de défiance; mille raisons, et
point d'évidence; mille yeux à la fois pour mieux voir, tous troubles
et tous louches.
Le mulet n'engendre point. Cette école est restée stérile. En vain,
après saint Thomas, prit-elle une nouvelle audace qu'on crut un moment
créatrice. Un jeune cerveau hibernois, le plus étonnant disputeur qui
ait existé, Duns Scot, lança la scolastique dans les champs de la
fantaisie. Saint Thomas, dans les choses les plus excentriques, par
exemple dans ses recherches sur la psychologie des anges, s'efforce
de garder encore un peu de raison et de sens. Mais l'intrépide
Irlandais a quitté tous les rivages, certain qu'il est que toute chose
pensée et qui peut exister _se classe légitimement dans les entités de
la substance_. Il vogue aux pays inconnus, aux nuées, grosses d'êtres
étranges; il est familier avec tous les monstres, chevauche hardiment
la chimère, l'hircocerf et le bucentaure.
Si le rêve équivaut à l'être, le mot équivaut à la chose, toute
combinaison de mots est une combinaison de choses et de réalités.
Enchaîner des mots, c'est connaître. Cet enchaînement, prévu, tracé
dans un système de formules, nous donne la _machine à penser_. Unique
et superbe recette pour parler sans jugement des choses qu'on n'a pas
apprises. Penser mécaniquement, penser sans penser! quel coup de
génie! et quelle profondeur! Les sots se frappèrent le front
d'étonnement et d'admiration. Raymond Lulle a vaincu Duns Scot, comme
Scot a vaincu saint Thomas.
Tout cela est beau en soi, mais plus beau pour l'éducation et les
habitudes intellectuelles. Comme déformation de l'intelligence, comme
gymnastique spéciale pour faire des bossus, des boiteux, des borgnes,
on ne trouvera rien de semblable. Il y a ce miracle même que
d'inconciliables défauts étaient pourtant conciliés dans cet
enseignement unique. Il était léger d'insignifiance, de futilité, et
pourtant il était lourd, appesanti par les textes. Excentrique et
chimérique, il n'en traînait pas moins à terre par sa lente,
minutieuse, fatigante déduction.
On procédait prudemment. On ne se mettait en route qu'avec un maître,
un docteur, un guide, qui vous gardait à vue, répondait de vous. Ce
maître était un manuscrit, plus ou moins falsifié, mauvaise traduction
latine d'une mauvaise version arabe. Double obscurité, et déjà
complète absence de critique, habitude de confusion.
Cette nuit s'épaississait par le commentaire de l'École. L'étudiant
prenait là une précieuse faculté, celle de se payer de mots. Que si
pourtant il s'obstinait à garder quelque jugement, la dispute en
venait à bout. Heureux effets de concurrence, d'émulation, de vanité!
Mis en présence, dressés sur leurs ergots, ces jeunes coqs prenaient
là un coeur héroïque pour argumenter à mort, embrouiller les
questions, stupéfier les auditeurs, et eux-mêmes s'hébéter au vertige
de leur propre escrime. La gloire était de ferrailler six heures, dix
heures, sans reculer, et de trouver des mots encore. Tournois
sublimes, mirifiques batailles que la nuit seule pouvait finir. Juges
et combattants, tous se retiraient pleins d'admiration pour eux-mêmes,
gonflés, vides et presque idiots.
Arrière les combats d'Homère! La guerre des rats et des grenouilles,
la _Secchia rapita_, doivent céder le pas ici. Dès le XIIe siècle, la
boue de la rue du Fouarre, le ruisseau de la rue Saint-Jacques,
virent, front à front, se heurter les factions des cornificiens et des
nihilistes. Le jeu grave de ceux-ci consistait à calculer rapidement,
sans broncher, combien de négations il faut pour faire une
affirmation. Deux négations affirment, trois nient, quatre affirment
encore, etc., etc. Les cornificiens (ou faiseurs d'arguments cornus)
agitaient des problèmes d'extrême importance, par exemple: «Le porc
qu'on mène au marché est-il tenu par le porcher ou bien par la corde?»
On sait l'âne de Buridan; entre deux mobiles égaux, deux tentations
égales, deux boisseaux d'avoine, que fera le pauvre Bruneau (c'est le
nom scolastique de l'âne)? L'École garantissait qu'il resterait
immobile, et partant mourrait de faim.
Des têtes nourries de telles pensées, sans aucune étude de faits,
parfaitement préservées des lumières de l'expérience, grossissaient
étonnamment, soufflées de vent et de vide. On les voyait majestueux
dans la robe jadis noire et toujours crottée des Capets, roulant sur
leur sombre sourcil et leurs gros yeux menaçants des orages de
syllogismes.
Respectables étudiants qui ergotaient quinze ans, vingt ans, sans
avoir jamais le chagrin de céder à l'évidence!
Athlètes vaillants de la sottise et ses champions émérites, sûrs de
n'avoir point de rival, et d'être par dessus tous les hommes,
doctement, logiquement sots!
Les systèmes pouvaient passer; mais la sottise est immortelle. Quand
tous les fantômes de la scolastique disparurent, soufflés par Ockam,
la scolastique subsista, comme institution gymnastique, immuable école
du Rien.
Deux historiens illustres ont honoré son tombeau. Hutten, d'une plume
naïve, écrit les effusions touchantes de la moinerie ignare et de la
Bêtise. Rabelais, d'une haute formule, résume la Sottise savante et le
génie de l'École, posant l'horrifique question: «On demande si la
Chimère, bourdonnant dans le vide, ne pourrait pas dévorer les
secondes intentions? Question débattue à fond pendant douze ou quinze
semaines au concile, etc.»
§ VII
Proscription de la nature[7].
[Note 7: Ajoutons _proscription du Créateur_.--Une révélation
singulière s'est faite en 1843, la découverte de la profonde impiété
du Moyen âge. Le croirez-vous? _Dieu n'a pas eu un seul temple! un
seul autel! du_ Ier _au_ XIIe _siècle!_ Il s'agit, bien entendu, de
Dieu le Père, de Celui dont vit toute vie! Étrange ingratitude!
monstrueuse hérésie qui isola l'Europe si longtemps de la communion
générale du monde! La Vierge avait ses temples, et tous les Saints de
la légende; le moindre moine qui marquait dans son ordre passait au
ciel, avait sa fête, son église, son culte; mais Dieu n'en avait pas.
«Tout était Dieu, excepté Dieu même.» (Bossuet.)--Cela est-il prouvé?
direz-vous, et, si la chose est sûre, comment le clergé n'a-t-il pas
étouffé cela?--L'histoire est étrange à conter, mais honorable pour le
savant antiquaire à qui l'on doit la découverte. M. Didron n'avait
obtenu de publier son iconographie chrétienne (_Histoire de Dieu_)
dans la grande collection des documents inédits qu'en acceptant un
censeur de l'archevêché, M. le chanoine Gaume; mais que faire? La
lacune était bien évidente; dans cette succession des images de Dieu,
M. Didron _n'en trouvait aucune, n'en pouvait donner aucune, du_ Ier
_au_ XIIe _siècle_. Le Père apparaît pour la première fois à côté du
Fils sur une miniature du XIIIe. Il reste égal au Fils et du même âge,
jusque vers 1360, où il se détache, rompt l'égalité, devient plus âgé,
et peu à peu siége à la première place, au centre des trois personnes
divines. (P. 207, 220, 222.) Mais il y faut du temps, et les premières
images qu'on lui accorde ne sont nullement respectueuses. À Notre-Dame
de Paris (portail du nord, 1300), il ne montre encore qu'une main dans
le cordon de la voussure. Au portail du sud, sa figure apparaît, mais
au cordon extérieur, exposée à la pluie et au vent, tandis que de
simples anges sont abrités. À la porte centrale sa figure est (du
moins _était en_ 1843) étranglée entre les pointes des cordons de la
voussure et les dais des martyrs. On l'a mis là pour remplir un vide,
et parce que, les dimensions étant mal calculées, il restait encore de
la place. (P. 189.)--Comment le censeur, M. Gaume, digéra-t-il cette
page 189 du trop exact archéologue? Je n'en sais rien. Les pages
207-242 étaient composées, en épreuves, quand l'orage éclata. «Mais,
monsieur, dit le chanoine, on a toujours rendu des honneurs égaux à
chacune des trois personnes divines; dans le culte, comme dans le
dogme, le Fils n'a jamais plus été que le Père et le Saint-Esprit!»
(P. 242, lignes 16-20 de la note.) M. Didron s'en tira avec adresse,
mais avec fermeté, en répondant respectueusement qu'il aurait
volontiers corrigé le manuscrit, mais que tout était composé et qu'il
faudrait remanier plusieurs feuilles d'impression. S'il eût obéi et
détruit ses feuilles, il nous replongeait pour longtemps dans
l'ignorance où nous étions sur ce point capital, essentiel, de
l'histoire religieuse.]
On avait assez adroitement, ce semble, bouché et calfeutré les trous
par où aurait pu passer la lumière. On avait, chose ingénieuse, au
lieu de faire des aveugles qui eussent eu la fureur de voir, on avait
fait des myopes, des oiseaux de nuit, qui n'aimaient point du tout à
voir, auxquels on disait hardiment: «Regardez, vous avez des yeux.»
On avait également découragé les deux puissances, la raison et la
déraison, la logique et la prophétie, de sorte que l'esprit humain, à
qui l'on interdisait son procédé régulier, n'avait plus même la
ressource de ces héroïques folies par lesquelles il atteint d'un bond
ce qu'on lui défend de toucher. Entre la marche et le vol, également
prohibés, permis de ramper sur le ventre; l'autorité satisfaite
instituait des courses au clocher pour la chenille et la limace et
leur proposait des prix.
Tout cela, c'est le lendemain du _Connais-toi_ d'Abailard et de
l'_Évangile éternel_, également étouffés; c'est la florissante époque
du Lombard, où son manuel de sottise eut deux cents commentateurs.
Mais voyez! L'esprit humain a un tel fond de révolte et de perversité
native, qu'exclu de l'étude de l'âme et des libertés du monde
intérieur, il commença à regarder sournoisement du côté de la nature.
Plus de libre raison, d'accord; plus de poésie, à la bonne heure. Mais
du moins, si l'on observait!... Est-ce donc une grande hérésie que de
recueillir les herbes des champs, d'assister l'homme malade, de tirer
des simples la vie qu'y mit Dieu et qui peut réparer la nôtre?
Prenez garde, mon fils, prenez garde. Il n'y a pas, en effet, de plus
monstrueuse hérésie. Eh! c'est justement pour cela que les Juifs et
les Arabes sont maudits de Dieu. Misérables! ils n'ont pu comprendre
que la maladie est un don, un avertissement du ciel, un léger
purgatoire de ce monde en déduction des supplices de l'autre. Dieu
aussi, pour punition, a multiplié autour d'eux toutes les tentations
de la terre. Véritables paradis du diable, la _huerta_ de Valence et
la _vega_ de Grenade ont accumulé sur un point tous les trésors des
trois mondes, Europe, Afrique et Asie. Soie, riz, safran, canne à
sucre, dattier, bananier, myrrhe, gingembre, al-bricot et al-coton,
leur tyrannique industrie a violenté les climats, embrouillé l'oeuvre
de Dieu. Ces barbares, qui ont trouvé la poudre, le papier et la
boussole, ont eu la témérité d'élever des observatoires pour veiller
de plus près le ciel, espionner les étoiles, que dis-je? ils les font
descendre au moyen d'un verre convexe, les obligent de déposer leur
image au fond d'une lunette obscure, d'avouer tous leurs mouvements,
d'humilier sous l'oeil de l'homme ces triomphants luminaires que
l'Écriture et les Pères avaient sagement cloués au cristal immobile
des cieux.
En un mot, les mécréants, renouvelant le péché d'Adam, se sont remis
à manger les fruits de l'arbre de science. Ils ont cherché le salut,
non dans le miracle, mais dans la nature; non dans la légende du Fils,
mais dans la création du Père[8].
[Note 8: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'après la
dispersion de l'école d'Abailard et la victoire du mysticisme,
plusieurs s'enterrèrent dans les cloîtres, d'autres se tournèrent vers
la bagatelle du monde, le néant de cours (_nugis curialibus_); c'est
ce que fit Jean lui-même, esprit léger, agréable et sceptique, qui
devint le client, l'ami du pape Adrien IV; mais d'autres, plus
sérieux, partirent pour Salerne ou pour Montpellier. (_Métalogicus_,
c. III.) Là s'abrita la foi. Ces sanctuaires de la science reçurent
les croyants de la Nature et du Créateur oublié. De l'autel du Fils
ils se réfugièrent à l'autel du Père, du Dieu qui crée la vie, qui la
conserve et la guérit par tous les arts conservateurs. Tandis que
l'Occident voyait de Dieu le doux reflet lunaire, l'Orient et
l'Espagne arabe et juive le contemplaient en son fécond soleil, dans
sa puissance créatrice qui verse ses dons à torrents. L'Espagne est le
champ du combat. Où paraissent les chrétiens, paraît le désert; où
sont les Arabes, l'eau et la vie jaillissent de toutes parts, les
ruisseaux courent, la terre verdit, devient un jardin de fleurs. Et le
champ de l'intelligence aussi fleurit. Barbares, que serions-nous sans
eux? Faut-il dire cette chose honteuse que notre Chambre des Comptes
attendit au XVIIe siècle pour adopter les chiffres arabes, sans
lesquels on ne peut faire le plus simple calcul? Les Arabes ont fait
au monde le plus riche présent dont aucun génie de peuple ait doué le
genre humain. Si les Grecs lui ont donné le mécanisme logique, les
Arabes lui ont donné la logique du nombre, l'arithmétique et
l'algèbre, l'indispensable instrument des sciences.