HISTOIRE
DE
FRANCE
PAR
J. MICHELET
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
TOME NEUVIÈME
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
1876
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
Dix ans d'études données au _Moyen âge_, dix ans à la _Révolution_, il
nous reste, pour relier ce grand ensemble, de placer entre ces deux
histoires celle de la _Renaissance_ et de l'âge moderne.
Ce volume est la _Renaissance_ proprement dite, le suivant, qui va
paraître, s'appellera la _Réformation_. Ces titres nous dispensent de
leur donner leurs chiffres dans la série totale.
Nous supprimons généralement les citations de livres imprimés que tout
le monde a dans les mains. Nous ne citerons guère que les manuscrits.
Ayant marqué le point de départ et le but, en deux longues histoires,
nous marcherons d'un pas d'autant plus sûr et plus rapide dans
l'espace intermédiaire.
Nous ne pouvions retourner de la Révolution à la Renaissance, sans
revoir nos travaux sur le Moyen âge, sans connaître et apprécier les
publications qui se sont faites depuis leur achèvement.
Elles n'ont modifié en rien ce que nous avons écrit sur le XIVe et le
XVe siècles (_tomes_ III, IV, V, VI, VII _et_ VIII). Les dix années
qui se sont écoulées depuis n'ont en rien ébranlé ce travail, le
premier où les textes imprimés aient été contrôlés par les actes
manuscrits.
Quant à nos origines, dont le _premier volume_ donne l'histoire, de
savantes recherches y ont ajouté, peu changé toutefois. Telle nous
avons posé la base de cette construction, telle nos estimables
concurrents l'ont adoptée, et ils ont bâti dessus avec confiance.
C'est au Moyen âge proprement dit (_volumes_ II _et_ III, de l'an 1000
à l'an 1300) que se rapportent généralement les nombreuses
publications de textes inédits qu'on a faites dans cet intervalle.
Elles nous ont fort éclairés sur les moeurs de ces temps, sur l'art
gothique, etc. Il n'est point de notre franchise d'effacer rien de ce
qui est écrit. Nous aimons mieux donner, dans l'Introduction qu'on va
lire, la pensée plus exacte qui sort des textes. Ce que nous écrivîmes
alors est vrai comme l'idéal que se posa le Moyen âge. Et ce que nous
donnons ici, c'est sa réalité accusée par lui-même.
Le résultat, au total, diffère peu. Alors (en 1833), quand
l'entraînement pour l'art du Moyen âge nous rendit moins sévère pour
ce système en général, nous déclarâmes pourtant que son principe était
sujet à la loi universelle de toute vie, qu'il devait passer, comme
nous tous, hommes, peuples et religions, par l'utile épuration de la
mort. Est-ce un si grand mal de mourir? À ce prix, on renaît en ce
qu'on eût de meilleur.
Ce livre, au reste, n'est pas écrit pour faire peine aux mourants.
C'est un appel aux forces vives.
Celle de l'antiquité tenait, je pense, à ce qu'elle crut que l'homme
fait son destin lui-même (_fabrum suæ quemque esse fortunæ_). Ce
temps-ci, au contraire, frappé des grandes puissances collectives
qu'il a créées, s'imagine que l'individu est trop faible contre elles.
Ces temps-là crurent à l'_homme_; nous croyons à l'_individu_.
Il en résulte cette chose fâcheuse: nos progrès tournent contre nous.
L'énormité même de notre oeuvre, à mesure que nous l'exhaussons, nous
ravale et nous décourage. Devant cette pyramide, nous nous trouvons
imperceptibles, nous ne nous voyons plus nous-mêmes. Et qui l'a bâtie,
sinon nous?
L'industrie que nous avons créée hier, elle nous semble déjà notre
embarras, notre fatalité. L'histoire, qui n'est pas moins que
l'intelligence de la vie, elle devait nous vivifier, elle nous a
alanguis au contraire, nous faisant croire que le temps est tout, et
la volonté peu de chose.
Nous avons évoqué l'histoire, et la voici partout; nous en sommes
assiégés, étouffés, écrasés; nous marchons tout courbés sous ce
bagage, nous ne respirons plus, n'inventons plus. Le passé tue
l'avenir. D'où vient que l'art est mort (sauf de si rares exceptions)?
c'est que l'histoire l'a tué.
Au nom de l'histoire même, au nom de la vie, nous protestons.
L'histoire n'a rien à voir avec ces tas de pierres. L'histoire est
celle de l'âme et de la pensée originale, de l'initiative féconde, de
l'héroïsme, héroïsme d'action, héroïsme de création.
Elle enseigne qu'une âme pèse infiniment plus qu'un royaume, un
empire, un système d'états, parfois plus que le genre humain.
De quel droit? du droit de Luther, qui, d'un Non dit au pape, à
l'Église, à l'Empire, enlève la moitié de l'Europe.
Du droit de Christophe Colomb, qui dément et Rome et les siècles, les
conciles, la tradition.
Du droit de Copernic, qui, contre les doctes et les peuples, méprisant
à la fois l'instinct et la science, les sens même et le témoignage des
yeux, subordonna l'observation à la Raison, et seul vainquit
l'humanité.
C'est la solide pierre où s'asseoit le XVIe siècle.
Paris, 15 janvier 1855.
INTRODUCTION
§ Ier
Sens et portée de la Renaissance.
L'aimable mot de Renaissance ne rappelle aux amis du beau que
l'avénement d'un art nouveau et le libre essor de la fantaisie. Pour
l'érudit, c'est la rénovation des études de l'antiquité; pour les
légistes, le jour qui commence à luire sur le discordant chaos de nos
vieilles coutumes.
Est-ce tout? À travers les fumées d'une théologie batailleuse,
l'_Orlando_, les arabesques de Raphaël, les ondines de Jean Goujon,
amusent le caprice du monde. Trois esprits fort différents, l'artiste,
le prêtre et le sceptique, s'accorderaient volontiers à croire que tel
est le résultat définitif de ce grand siècle. Le _que sais-je?_ de
Montaigne, c'est tout ce qui voyait Pascal; et Bossuet, dans cette
pensée, écrivit ses _Variations_.
Ainsi ce colossal effort d'une révolution, si complexe, si vaste, si
laborieuse, n'eût enfanté que le néant. Une si immense volonté fût
restée sans résultat. Quoi de plus décourageant pour la pensée
humaine?
Ces esprits trop prévenus ont seulement oublié deux choses, petites en
effet, qui appartiennent à cet âge plus que tous ses prédécesseurs: la
découverte du monde, la découverte de l'homme.
Le XVIe siècle, dans sa grande et légitime extension, va de Colomb à
Copernic, de Copernic à Galilée, de la découverte de la terre à celle
du ciel.
L'homme s'y est retrouvé lui-même. Pendant que Vesale et Servet lui
ont révélé la vie, par Luther et par Calvin, par Dumoulin et Cujas,
par Rabelais, Montaigne, Shakespeare, Cervantès, il s'est pénétré dans
son mystère moral. Il a sondé les bases profondes de sa nature. Il a
commencé à s'asseoir dans la Justice et la Raison. Les douteurs ont
aidé la foi, et le plus hardi de tous a pu écrire au portique de son
_Temple de la Volonté_: «Entrez, qu'on fonde ici la foi profonde.»
Profonde en effet est la base où s'appuie la nouvelle foi, quand
l'antiquité retrouvée se reconnaît identique de coeur à l'âge moderne,
lorsque l'Orient entrevu tend la main à notre Occident, et que, dans
le lieu, dans le temps commence l'heureuse réconciliation des membres
de la famille humaine.
§ II
L'ère de la Renaissance[1].
[Note 1: Cette ère eût été certainement le XIIe siècle, si les choses
eussent suivi leur cours naturel. L'inspiration ecclésiastique, ayant
produit son symbole, son rituel et sa légende, avait décidément tari.
Et l'inspiration laïque, sortie déjà de son âge primitif de chants
populaires, arrivée aux grands poèmes, avait opposé aux types
légendaires de sainteté monastique les types directement contraires
d'héroïsme et d'action. Un saint, comme Godefroy de Bouillon, faisant
la guerre au pape et plantant sur les murs de Rome le drapeau de
l'Empire, c'était déjà la Réforme, le changement complet de l'idéal
humain. On écrivait peu; mais comment douter que la culture ne fût
très-avancée quand on voit que l'enseignement d'Abailard eut tant de
milliers d'auditeurs? Je ne sais si l'on trouverait aujourd'hui tant
d'esprits avides d'études métaphysiques.
C'est, comme on sait, à Sainte-Geneviève, au pied de la tour (très-mal
nommée) de Clovis qu'ouvrit cette grande école. Cette tour, qui
s'élève derrière le Panthéon, a été fondée entre 1000 et 1031 (Lebeuf,
II, 374, _d'après le nécrologe de Sainte-Geneviève_). Sa base antique,
qui subsiste, a donc entendu le grand Abailard. Le point de départ de
la philosophie moderne est ainsi à deux pas des caveaux du Panthéon,
où reposent Voltaire et Rousseau. De la montagne sont descendues
toutes les écoles modernes. Je vois au pied de cette tour une terrible
assemblée, non-seulement les auditeurs d'Abailard, cinquante évêques,
vingt cardinaux, deux papes, toute la scolastique; non-seulement la
savante Héloïse, l'enseignement des langues et la Renaissance, mais
Arnaldo de Brescia, c'est-à-dire la Révolution. Énorme grandeur!
Combien cette tour a droit de mépriser le Capitole! Regardez-la bien,
pendant qu'elle dure. Nos démolisseurs frénétiques pourront bien la
faire disparaître.
Quel était donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels efforts?
Certes, s'il n'eût été rien que ce qu'on en a conservé, il y aurait
lieu de s'étonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre
chose. C'était plus qu'une science, c'était un esprit: esprit surtout
de grande douceur, effort d'une logique humaine pour interpréter la
sombre et dure théologie du Moyen âge. C'est par là très-probablement
qu'il enleva le monde, bien plus que par sa logique et sa théorie des
universaux. MM. Cousin et Rémusat, dans leurs beaux travaux, M.
Hauréau, dans son résumé, ferme, net et si lumineux, n'ont pu
malheureusement, gênés qu'ils étaient par leur cadre, prendre l'homme
par ses deux côtés. Mais est-il possible de les séparer? Si la foule,
au XIIe siècle, sentit si vivement la portée de la logique d'Abailard
dans les plus obscures questions, c'est certainement parce qu'elle
était très-fortement avertie par son enseignement théologique bien
plus populaire. Sous la forme rebutante du temps, cette théologie,
éminemment humaine et douce, indique dans Abailard une vraie tendresse
de coeur. Voyez particulièrement l'_Introductio ad Theologiam_, p.
988, sur le péché originel.
Je regrette de n'avoir pas senti cela quand j'ai parlé si durement de
ce grand homme; sa froideur pour Héloïse m'avait indisposé, je dois
l'avouer. J'étais sous l'impression de la légende, du dévouement de
cette femme admirable et de son immortel amour. Elle s'immola à la
gloire du grand logicien, et elle eut pour consolation la science et
le don des langues. L'enseignement des trois langues, fondé par elle
dans l'église du Saint-Esprit (le Paraclet), est resté, par Raymond
Lulle et autres, l'idée fixe de la Renaissance, réalisée enfin, sous
François Ier, dans le Collége de France. Ce mariage de la logique et
de la science, cruellement séparées, est la plus belle légende du
monde, la seule aussi du Moyen âge dont le peuple ait gardé le
souvenir. Les restes des deux époux, réunis dans le tombeau, ont été
remis, en 1792, à la municipalité de Nogent, et plus tard déposés, par
M. Lenoir, au Musée des Monuments français. (Voir sa _Description_, I,
219.) Ils sont maintenant au cimetière de l'Est, toujours visités du
peuple, chargés de couronnes.]
L'état bizarre et monstrueux, prodigieusement artificiel, qui fut
celui du Moyen âge, n'a d'argument en sa faveur que son extrême durée,
sa résistance obstinée au retour de la nature.
Mais n'est-elle pas naturelle, dira-t-on, une chose qui, ébranlée,
arrachée, revient toujours? La féodalité, voyez comme elle tient dans
la terre. Elle semble mourir au XIIIe siècle, pour refleurir au XIVe.
Même au XVIe siècle encore, la Ligue nous en refait une ombre, que
continuera la noblesse jusqu'à la Révolution. Et le clergé, c'est bien
pis. Nul coup n'y sert, nulle attaque ne peut en venir à bout. Frappé
par le temps, la critique et le progrès des idées, il repousse
toujours en dessous par la force de l'éducation et des habitudes.
Ainsi dure le Moyen âge, d'autant plus difficile à tuer qu'il est mort
depuis longtemps. Pour être tué, il faut vivre.
Que de fois il a fini!
Il finissait dès le XIIe siècle, lorsque la poésie laïque opposa à la
légende une trentaine d'épopées; lorsque Abailard, ouvrant les écoles
de Paris, hasarda le premier essai de critique et de bon sens.
Il finit au XIIIe siècle, quand un hardi mysticisme, dépassant la
critique même, déclare qu'à l'Évangile historique succède l'Évangile
éternel et le Saint-Esprit à Jésus.
Il finit au XIVe, quand un laïque, s'emparant des trois mondes, les
enclôt dans sa comédie humaine, transfigure et ferme le royaume de la
vision.
Et définitivement, le Moyen âge agonise aux XVe et XVIe siècles, quand
l'imprimerie, l'antiquité, l'Amérique, l'Orient, le vrai système du
monde, ces foudroyantes lumières, convergent leurs rayons sur lui.
Que conclure de cette durée? Toute grande institution, tout système
une fois régnant et mêlé à la vie du monde, dure, résiste, meurt
très-longtemps. Le paganisme défaillait dès le temps de Cicéron, et il
traîne encore au temps de Julien et au delà de Théodose.
Que le greffier date la mort du jour où les pompes funèbres mettront
le corps dans la terre, l'historien date la mort du jour où le
vieillard perd l'activité productive.
Entrez dans une bibliothèque, demandez les _Acta sanctorum_ de
Mabillon, le grand recueil qui a reçu siècle par siècle, couche par
couche, l'alluvion successive de l'invention populaire, l'histoire de
ces milliers de saints qui, selon le temps, les nuances enfantines de
la piété barbare, ont donné à chaque pays le Dieu du lieu, le Christ
local. Tout finit au XIIe siècle; le livre se ferme; cette féconde
efflorescence, qui semblait intarissable, tarit tout à coup.
«Les jésuites ont continué, dira-t-on; les saints surabondent dans le
recueil des Bollandistes.»
D'autres saints, les saints du combat, excentriques et polémiques,
dont le violent mysticisme, qui vient secourir Jésus, l'épouvante et
lui fait peur. Il recula en présence du délire de saint François,
vraie bacchante de l'amour de Dieu; et la Vierge recula en présence de
son chevalier, l'Espagnol saint Dominique, qui, pour elle, dressait
les bûchers, organisait l'inquisition, commençait ici les feux
éternels.
Ces véhémentes figures contrastent, à faire frémir, avec les vieilles
figures bénédictines. Dans cette fréquence des gestes, dans cette
fureur de paroles, dans la vultuosité du visage bouleversé, celles-ci,
en regardant le ciel, ont quelque chose de ce qu'elles maudissent, de
l'enfer et de l'hérésie.
Ouvrez les conciles, vous trouverez même changement que dans la
légende. Les anciens conciles sont généralement d'institution, de
législation. Ceux qui suivent, à partir du grand concile de Latran,
sont de menaces et de terreurs, de farouches pénalités. Ils
organisent une police. Le terrorisme entre dans l'église, et la
fécondité en sort. Ses derniers efforts ont cela qu'en lui donnant des
victoires, ils lui créent de nouveaux périls. Saint Bernard, son
défenseur victorieux contre Abailard, lui donne un triomphe apparent
sur la raison et la critique. Par quelle force? par le mysticisme qui,
dès la fin du siècle, crée les formidables prophéties de Joachim de
Flore, l'enseignement de Jean de Parme, le docteur de l'Évangile
éternel.
L'art, ecclésiastique jusque-là, sous la clef des prêtres maçons,
devient alors chose laïque; il passe aux mains des francs-maçons,
serviteurs mariés de l'Église, dont les humbles colonies, abritées de
son patronage, n'en élèvent pas moins dans des formes indépendantes
ces édifices grandioses, où la poitrine de l'homme trouve enfin la
respiration, avec le vague du rêve et la liberté des soupirs.
Est-ce tout? Non. De la création du gothique, qui ne soutient encore
le temple que sur un pénible appareil d'étais et de contre-forts, la
Renaissance marche à la création de l'architecture rationnelle et
mathématique, qui s'appuie sur elle-même, et dont Brunelleschi donna
le premier exemple dans Sainte-Marie de Florence.
L'art finit, et l'art recommence; il n'y a pas d'interruption. Moins
vivace est la scolastique. Elle meurt pour ne pas renaître. Ockam
l'achève en la replaçant au point où l'avait laissée Abailard; sa
suprême et dernière victoire est de rentrer à son berceau.
Que dire du Moyen âge scientifique? Il n'est que par ses ennemis, par
les Arabes et les Juifs. Le reste est pis que le néant; c'est une
honteuse reculade. Les mathématiques, sérieuses au XIIe siècle,
deviennent une vaine astrologie, le commerce des carrés magiques. La
chimie, sensée encore dans Roger Bacon, devient une alchimie folle, un
délire. La sorcellerie épaissit au XVe siècle ses fantastiques
ténèbres. Le jour baisse horriblement. Et il ne faut pas croire qu'il
renaisse avec l'imprimerie; elle agit lentement, nous le prouverons;
cette grande et impartiale puissance aida d'abord tous les partis, les
ennemis de la lumière aussi bien que ses amis.
Disons nettement une chose que l'on n'a pas assez dite. La Révolution
française trouva ses formules prêtes, écrites par la philosophie. La
révolution du XVIe siècle, arrivée plus de cent ans après le décès de
la philosophie d'alors, rencontra une mort incroyable, un néant, et
partit de rien.
Elle fut le jet héroïque d'une immense volonté.
Générations trop confiantes dans les forces collectives qui font la
grandeur du XIXe siècle, venez voir la source vive où le genre humain
se retrempe, la source de l'âme, qui sent que seule elle est plus que
le monde et n'attend pas du voisin le secours emprunté de son salut.
Le XVIe siècle est un héros.
§ III
L'organisation de l'ordre et l'énervation de l'individu, du XIIe au
XVe siècle[2].
[Note 2: Nous ne nions pas l'évidence. En présence des savants
travaux, des publications si utiles de MM. Augustin Thierry, Henri
Martin, de Stadler, Chéruel, etc., qui ont paru ou vont paraître, nous
ne voulons nullement contester le progrès administratif, qui a été
l'oeuvre patiente de la France depuis le XIIIe siècle, et par lequel
elle a devancé les autres États de l'Europe. Nous ne voulons pas
davantage nier le progrès de la langue et la formation de la prose
française, curieuse formation, si rapide de Joinville à Froissard, en
trente ou quarante années, si lente de Froissard à Commines, dans une
période de cent cinquante ans! Dans ce temps, si long, je ne vois
aucun nom vraiment littéraire, sauf Deschamps, Charles d'Orléans et le
petit chef-d'oeuvre de _Patelin_. Chastelain est un grand effort,
impuissant, comme celui de son maître, Charles le Téméraire. Commines
arriva fort tard: il écrit sous Charles VIII et Louis XII. Encore une
fois, nous ne nions pas le progrès sous ces deux formes,
administrative et littéraire. Nous examinons seulement s'il n'eût pu
se faire à meilleur marché, sans un tel aplatissement du caractère
individuel. Cet affaiblissement moral livra ce pays désarmé à
l'invasion anglaise; la royauté, qui avait pris pour elle seule l'épée
de tous, ne sut s'en servir, et cette création de l'ordre, dont on
parle tant, subît deux très-longs, deux horribles entr'actes, où tout
ordre disparut. Notez que rien ne reprit avec la même grandeur et la
même vie qu'auparavant. Aux États généraux de 1357, la France avait vu
et posé nettement le but de l'avenir. Ceux qui suivent, comme on le
verra, sont presque toujours des comédies menteuses, de pures
réactions féodales.]
D'éminents historiens ont parfaitement décrit comment le gouvernement
ecclésiastique et laïque s'organise ou s'achève en ces quatre siècles,
comment se constituent l'ordre et la paix publique.
Seulement ils ont laissé dans l'ombre le mouvement rétrograde qui
s'accomplit alors dans la religion, dans la littérature, la
défaillance du caractère et des forces vives de l'âme.
Des trente poèmes épiques du XIIe siècle, imités de toute l'Europe,
jusqu'à la platitude du _Roman de la Rose_, jusqu'aux tristes gaietés
de Villon, quel pas rétrograde!
Les auteurs de l'Histoire littéraire, spécialement M. Fauriel, ont
très-bien dit: «Le XIIe siècle est une aurore. Le XIVe est un
couchant.» Et que dire, hélas! du XVe?
Le fait même que les historiens politiques ont fait le plus valoir, la
multiplication immense des affranchissements, l'augmentation et la
richesse de la bourgeoisie, la facilité croissante de monter d'une
classe à l'autre, tout cela devait, ce semble, produire un résultat
moral, fortifier le nerf de l'âme, développer, par le sens tout
nouveau de la dignité, le Dieu qui est en elle, la rendre créatrice et
lui donner l'inspiration.
La liberté civile, qui se répand alors, n'a pourtant guère d'effet
visible. De chose qu'il était, l'homme devient personne, devient
homme. Qu'y gagne-t-il? S'il y gagne, il n'y paraît pas. Il tarit et
devient stérile.
Que s'est-il passé pendant ce temps dans le monde supérieur dont il
subit les influences?
L'Église est devenue une monarchie, un gouvernement armé d'une police
terrible, la plus forte qui fut jamais. La monarchie est devenue une
espèce d'église, bâtie sur la chute des fiefs, comme la papauté sur
l'abaissement de l'épiscopat, une église qui a ses conciles laïques,
son pontificat de jurisprudence.
Deux gouvernements par la grâce de Dieu, deux espèces de dieux
mortels, dont l'infaillibilité implique le caractère divin. Le peuple
de leurs dévots sent en eux une incarnation. La loi vivante, la
sagesse de chair, dans un individu infirme, un Dieu dans un rien,
c'est le culte nouveau de ce monde.
Le monarchique autel des deux idoles se bâtit sur la ruine de ce que
le Moyen âge avait pu essayer de gouvernements collectifs, sur la
ruine des conciles, des communes et des municipes, des grandes
fédérations, ligues lombardes, diètes de l'Empire, États généraux de
France. Tout cela au XVe siècle est couché dans le tombeau.
L'incarnation sous ses deux formes (pape et roi) a vaincu partout. Le
mysticisme a tout rempli. Quelle place a la raison? Aucune.
L'opération qu'Origène pratiqua, dit-on, sur lui, est celle que
l'esprit humain a subie dans cette période, jusqu'à ce que la nature,
la vie productive, qui ne peut jamais s'éteindre, se fût réveillée et
révoltée au XVIe siècle avec une sauvage énergie.
M. Guizot soupçonne que nous avons perdu _quelque chose_ à la chute
des communes. Rien que l'âme,--la fierté personnelle, l'esprit des
fortes résistances, la foi en soi, qui fit la commune du XIIe siècle
plus forte que Frédéric Barberousse, et qui a si parfaitement disparu
dans la bourgeoisie du XVe.
M. Augustin Thierry, en admirant la réforme administrative qu'essaya
en 1413 le Paris des Cabochiens, y voit un progrès sur la révolution
de Marcel, antérieure de soixante années. Il ne paraît pas remarquer
cette énorme chute de l'esprit public, tellement baissé, qu'il croit
pouvoir améliorer l'administration sans changer le cadre politique qui
l'enserre et l'étouffe. Quelle réforme sérieuse sous la girouette d'un
gouvernement capricieusement viager, entre l'étourderie de Jean et la
folie de Charles VI? Le XIVe siècle sent encore où est le mal et
cherche où est le remède. Le XVe n'y songe même plus.
Cette imbécillité du pauvre Frédégaire qui, en tête de sa chronique,
s'avoue à moitié idiot, elle semble reparaître dans tels monuments du
XVe siècle; et je ne sais si aucun des moines mérovingiens eût atteint
la platitude des rimes de Molinet.
§ IV
Nobles origines du Moyen âge.--Abaissement au XIIIe siècle[3].
[Note 3: La date la plus sinistre, la plus sombre de toute l'histoire,
est pour moi l'an 1200, le 93 de l'Église.--Bien moins parce que c'est
l'époque de l'extermination d'un peuple, des Vaudois et des Albigeois,
mais surtout parce que cette époque est celle de l'organisation de la
grande police ecclésiastique. Terrorisme épouvantable; à tous les
moyens de 93 il en joignit un qu'aucune autre autorité n'a eu en ce
monde, la confession.--Un oeil fut dès lors ouvert, une fenêtre percée
sur toute maison et sur tout foyer, une vue sur l'intérieur de l'âme,
et cela avec tant de force, que la pensée, corrompue contre elle-même,
devint son propre espion et son délateur. «Mais si cette Terreur fut
telle, prouvez-la, montrez-en la trace, indiquez les monuments.»
Malicieuse interrogation! Vous ne savez que trop vous-mêmes comment
vous avez fait en sorte qu'il n'y eut point de monument.--Le monument,
c'est le désert, c'est la disparition subite du génie, de l'âme d'un
peuple,--en 1200, le premier de tous; en 1300, le dernier. En 1200,
l'éclat inouï de cette muse des troubadours où s'est inspirée
l'Italie. En 1300, la platitude des cantiques des Jeux
Floraux.--Voulez-vous d'autres monuments? Venez près de Carcassonne, à
l'entrée des montagnes Noires; entrons dans ces grottes qu'on a
retrouvées en 1836. Elles étaient remplies de squelettes couchés en
cercle, tous les crânes rapprochés au centre, et les corps faisaient
les rayons du cercle. Point d'inscriptions, point de restes de
vêtements, nul signe qui pût les faire reconnaître. La Terreur
ecclésiastique poursuivant même les morts, les familles cachaient
ainsi les restes de leurs parents pour éviter la honte et l'horreur de
voir brûler ces pauvres os en place publique. Nus, sans honneur,
anonymes, ces morts sont restés là cachés jusqu'en 1836.--Le grand
mort, c'est le peuple même, tué dans tous ses souvenirs, dans sa
langue et sa tradition. Je lis, dans la belle et froide préface que M.
Fauriel a mise au poème des _Albigeois_, que ce poème, répandu au
XIIIe siècle, traduit deux fois, disparut tout à coup, et ne reparut
que quand sa langue se trouva si vieille et si oubliée, que «l'ouvrage
étant inintelligible, il se retrouva innocent.» Populaire au XIIIe
siècle, illisible au XIVe! la langue est changée, les souvenirs
effacés! Quelle complète, quelle barbare destruction fait supposer un
tel oubli! Non-seulement on n'ose penser, mais on n'ose se souvenir.
On croit sans difficulté cette sottise du roman en vers, que le pape
déplora les résultats de la croisade. J'ai trouvé aux Archives la
preuve certaine du contraire, deux lettres d'Innocent III, écrites
bien près de sa mort, où il accepte, dans les termes d'un enthousiasme
frénétique, le poids de tout le sang versé. Voilà le véritable
Innocent, et non l'Innocent douteux et pleureur que moi-même, comme
les autres, j'avais fait d'après ce roman. Voir _Trésor des Chartes_,
registre XIII-18, folio 32, et carton J, 430.]
La tyrannie du Moyen âge commença par la liberté. Rien ne commence que
par elle. C'est vers le Xe siècle, dans ce moment obscur dont les
résultats immenses ont assez dit la grandeur, quand Eudes défendait
Paris, quand Robert le Fort fut tué, quand Allan Barbetorte jeta les
Normands dans la mer; c'est alors que, sans nul doute, commencèrent
les chants de Roland. Ces chants, déjà antiques sous Guillaume le
Conquérant, en 1066, ne sont pas, comme on le croit, l'oeuvre du
pesant âge féodal, qui n'a fait que les délayer. De telles choses ne
datent pas d'un âge de servitude, mais d'un âge vivant, libre encore,
de l'âge de la défense, de l'âge qui résista, bâtit les asiles de la
résistance, et sauva l'Europe de l'invasion normande, hongroise et
sarrasine.
On ne s'informait guère alors de noblesse en ces grands périls. Celui
qui avait hasardé d'élever un fort sur les marches ravagées ou à
l'embouchure d'un fleuve ne demandait pas l'origine des braves qui
venaient le défendre. Les races, les différences de Gaulois, Francs ou
Romains, qui nous font faire tant de systèmes, lui étaient fort
indifférentes. Quelle était l'association? De toutes formes: en
certains pays, d'adoption mutuelle, c'est la forme la plus antique;
ailleurs, d'hommage mutuel (par exemple en Franche-Comté). Même
l'inféodation était sous quelque rapport un contrat à titre égal. Ce
qu'il y avait de plus rare, c'était l'homme (l'homme de combat). Ce
n'était rien d'avoir une tour; il fallait y mettre des hommes. L'homme
de la tour appelait le passant, le fugitif, et lui disait: «Reste, et
défendons-nous ensemble. Tu partiras quand tu voudras, et je t'aiderai
à partir; je te conduirai s'il le faut, etc. (voir les formules
primitives dans mes _Origines du Droit_). Donc, je te confie dès ce
jour ce pont, ce pas de la vallée, ma porte, mon foyer, ma vie,
moi-même, ma femme et mes enfants.» À quoi l'autre répondait: «Et moi,
je me donne à vous, à la vie et à la mort, par delà...» Ils
s'embrassaient et mangeaient à la même table. Ce lien était le plus
fort; tout autre venait après.--«Je donnerais deux impératrices, dit
Frédéric Barberousse, pour un chevalier comme toi.»
Tels étaient les contrats antiques. Que la liberté est féconde! Voilà
que les pierres se font hommes; les enfants multiplient sans nombre;
les peuples grouillent de la terre. Et ce n'est pas seulement le
nombre qui croît, mais le coeur augmente, la vie forte et
l'inspiration. On ne veut pas seulement faire de grandes choses, on
veut les dire. Le guerrier chante ses guerres. C'est ce que dit encore
très-expressément le chroniqueur: «Les preux chantaient.» Qu'on
n'espère pas me faire accroire que le jongleur mercenaire qui chante
au XIIe siècle, que le chapelain domestique qui écrit au XIIIe siècle,
soient les auteurs de pareils chants. Dans le plus ancien qui nous
reste, la sublime _Chanson de Roland_, quoique nous ne l'ayons encore
que dans sa forme féodale, j'entends la forte voix du peuple et le
grave accent des héros.
J'ai dit longuement dans mes cours, et je dirai mieux plus tard,
comment périt le système des libertés du Moyen âge, par quelle
interprétation fatale et perfide, par quel enchaînement d'équivoques
les mots de _vassal_ (ou vaillant), de _servus_ (serviteur? ou serf?),
etc., devinrent les formules magiques qui enchantèrent l'homme libre
et le lièrent à la terre; l'équivoque, l'oubli, l'ignorance,
ténébreuses et glissantes voies qui permirent à ces mots funestes de
passer d'un sens à l'autre. J'ai dit les résistances désespérées de la
propriété libre, le mortel combat des alleux assiégés et étouffés
dans la grande mer féodale, la fureur de l'homme qui s'est couché
libre, se lève serf, apprend qu'il n'est plus homme, qu'il est pierre,
glèbe, animal. Lisez la terrible histoire du prévôt de Bruges,
l'histoire de l'homme du Hainaut, qui, dans les risées des cours
féodales, entend que sa terre n'est plus libre, et tombe foudroyé de
fureur, crève sa veine, laissant échapper son sang libre encore.
La noble _Chanson de Roland_ est antérieure, on le sent partout, à
cette mauvaise époque. La pénétrante critique de l'éditeur a démêlé
qu'elle est antérieure aux croisades, antérieure à l'âge des poèmes
composés dans les châteaux pour l'amusement du baron. Le caractère de
ceux-ci, tels que les _Quatre Fils Aymon_, est la haine de la royauté
et du gouvernement central; ils portent tout l'intérêt sur le vassal
révolté. Charlemagne y est un sot; il est le jouet d'un sorcier.
Triste majesté qui dort sur son trône, la tête couronnée d'un torchon,
et s'éveille, aux rires de la cour, pour voir en sa main une bûche
éteinte au lieu de l'épée de l'Empire.
Ce sont là des choses trouvées en pleine féodalité pendant le sommeil
de la royauté. Au contraire, dans le Xe siècle, dans le grand combat
contre les barbares, on regrette, on admire et bénit l'ancienne unité
impériale. Rien entre l'empereur et le peuple. Les Roland, les
Olivier, n'en sont nullement séparés; ils ne sont que le peuple armé.
C'est ce qui fait la grandeur étonnante de ce poème, même sous cette
forme relativement moderne, qui peut être est de 1100.
Il faut voir l'énorme chute qui se fait entre cette époque et le temps
de saint Louis. En un siècle ou un siècle et demi, mille ans semblent
avoir passé. L'un des plus essentiels services qu'on ait rendus à la
critique, c'est d'avoir marqué ce passage. L'éditeur du _Roland_ l'a
fait d'une manière admirable, notant avec une extrême finesse et une
étonnante verve de critique et de bon sens les rajeunissements
étranges qu'on a fait subir au poème, de manuscrit en manuscrit. Le
premier est parent d'Homère; le dernier, de la Henriade.
Et pourtant court est l'intervalle du XIIe au XIIIe siècle. Déjà dans
ce temps, le temps de saint Louis, les rajeunisseurs du vieux poème
sont des gens de lettres modernes qui pouvaient vivre aussi bien au
siècle de Louis XV.
Le XIIe siècle est un siècle littéraire. Et vous croiriez qu'à ce
titre un sentiment de sobriété élégante lui fera resserrer le détail
et condenser les idées. C'est tout le contraire. La pensée maigre est
étouffée sous les rimes accumulées. L'expansion immodérée, l'étalage
des mots, l'amplification, sentent partout le collége. Au XIIe, les
poèmes étaient courts et se chantaient; c'étaient des chants, des
_chansons_, comme dit leur titre. Au XIIIe, on ne songe plus à
l'oreille, mais plutôt aux yeux. On écrit pour le cabinet. La
rhétorique fleurit; une rhétorique verbeuse, intarissable, qui, de
deux ou trois mille vers qu'avait le poème original, vous en fait
vingt ou trente mille. Comment s'en étonner? Ces auteurs sont des
chapelains, des scribes, assis dans la tour d'un château, ou bien ce
sont des jongleurs qui deviennent déjà des marchands, une espèce de
libraires qui vendent les vers au nombre et les manuscrits au poids.
Inutile de dire que ces gens ne comprennent déjà plus rien à la forte
et croyante époque dont ils délayent les ouvrages. Ils sont plus
étrangers que nous à la vie des temps héroïques. Ils n'ont ni le temps
ni le goût de connaître et d'étudier ces moeurs d'un âge voisin, mais
complétement oublié. Ils prennent sans difficulté des noms de lieux
pour des noms d'hommes, etc., etc.
Étrange illusion! l'auréole de saint Louis suffit pour illuminer la
France d'alors de sainteté et jette sur ce temps, déjà moderne, un
faux reflet du Moyen âge.
J'ai dit (t. IV) à quel point le monde s'était oublié. Oublié
naturellement, de lui-même et par le temps, par la négligence? Oh!
non. On ne dira jamais, dans la vérité, la pénétrante blessure qui
fendit le coeur de l'homme vers 1200, lui rompit sa tradition, brisa
sa personnalité, et le sépara si bien de lui-même, que, si l'on
parvient à lui retrouver quelque image de ce qu'il fut, il a beau y
regarder, il dit: «Quel est cet homme-là?»
§ V
Des abdications successives de l'indépendance humaine, du XIIe au XVe
siècle[4].
[Note 4: Qui a supprimé l'esclavage? Personne, car il dure encore; il
ne faut pas être dupe des formes ou des mots.--Le christianisme a-t-il
décidé la transformation de l'esclave en serf après la chute de
l'Empire? Non, puisque le servage existait dans l'Empire, même sous le
nom de colonat.--Ces grandes révolutions dans la vie économique et
dans les formes du travail ne se tranchent point par les influences
religieuses. Les chrétiens de l'Empire eurent des esclaves tant que
cette forme de travail parut la plus productive, et les chrétiens
modernes, pour le même motif, en eurent et en ont encore dans nos
colonies. La douceur des moeurs chrétiennes fut sans doute favorable à
l'esclave; mais l'esprit de résignation que prêcha le christianisme,
l'abandon de tout effort d'émancipation qui en résulta, furent
visiblement très-utiles à la tyrannie, la consolidèrent et la
rassurèrent. Du temps de saint Basile, quelques esprits hardis
s'étaient avisés de soutenir «que l'Esprit-Saint ne réside pas dans la
condition de maître et esclave, mais dans celle de l'homme libre.»
Saint Basile réfute énergiquement cette doctrine _de l'Esprit-Saint_,
c. XX; sous Théodose le jeune, au Ve siècle, Isidore de Péluse
s'exprime dans le même sens (lib. IV, _epist._ XII): Quand même tu
pourrais être libre, _tu devrais mieux aimer être esclave_, car il te
sera demandé un compte moins rigoureux de tes actions.» Et ailleurs
(lib. XIV, 169): «_L'esclavage vaut mieux que la liberté._» Sont-ce là
des opinions individuelles, accidentelles? Non, elles sortent du fonds
essentiel du dogme chrétien, de l'idée d'élection gratuite et du
privilége des élus. L'esclave n'a rien à dire; le maître est l'élu de
ce monde. Respectez toute puissance, car elle est de Dieu.» Voilà ce
qui fait du christianisme l'allié naturel de la monarchie, de
l'aristocratie, des maîtres en tous pays d'esclaves; voilà ce qui
constitue, en Europe, la forte et indissoluble alliance des deux
branches (religieuse et politique) du parti conservateur; voilà ce qui
fait de la foi du moyen âge, non-seulement l'âme et le moyen, mais
l'_essence même_ de la contre-révolution.--Qu'est-il besoin de répéter
ces vérités invinciblement établies par MM. de Maistre et de Bonald,
que dis-je? par le gallican Bossuet? Il a solidement prouvé, dans sa
politique et partout, que le christianisme était la religion de
l'autorité, la foi de l'esclave. Le premier logicien de ce temps, M.
Bonavino de Gênes (Ausonio Franchi), a élevé tout ceci jusqu'à la
rigueur des mathématiques. Personne, après sa formule, n'y changera
rien.]
«L'esclavage, dit l'antiquité dans sa simplicité tragique, c'est une
forme de la mort.» Voilà une position nette, qui ne donne rien à
l'équivoque ni à la moquerie; l'esclave n'est point un être ridicule
ni méprisable; c'est la victime du destin, qui a perdu ses dieux et sa
cité, qui n'est plus comme citoyen. Il est mort, mais peut rester
grand, et s'appeler l'esclave Epictète.
Le servage est un état absurde et contradictoire. Voilà un chrétien,
une âme rachetée de tout le sang d'un Dieu, une âme égale à toute âme,
qui ne traîne pas moins ici-bas dans un esclavage réel dont le nom
seul est changé; que dis-je? dans un état profondément antichrétien,
tout à la fois responsable et irresponsable, qui le soumet, l'associe
aux péchés du maître, et qui le mène tout droit à partager sa
damnation.
Est-il libre? ne l'est-il pas? Il l'est, il a une famille garantie
par le sacrement. Et il ne l'est pas; sa femme, en pratique, n'est pas
plus sienne que la femme de l'esclave antique. Ses enfants sont-ils
ses enfants? Oui et non. Il est tel village où la race entière
reproduit encore aujourd'hui les traits des anciens seigneurs (je
parle des Mirabeau).
Le serf, ni libre ni non libre, est un être bâtard, équivoque, né pour
la dérision.
C'est là la plaie du Moyen âge. C'est que tous s'y moquent de tous.
Tout est louche et rien n'est net; tout y peut sembler ridicule. Les
formes bâtardes abondent, et du plus haut au plus bas. La création
tardive qui ferme le Moyen âge, le bourgeois, mi-parti de l'homme
inférieur des villes et jouant le petit noble, avec des mains de
paysan, des épaules de forgeron, est devant l'homme de cour ce qu'est
l'oie devant le cygne.
Riez donc, bons vieux temps joyeux; riez, facétieux noëls; riez,
plaisants fabliaux; amusez-vous de votre honte.
La gaieté d'Aristophane n'est point basse; elle élève encore. Lorsque,
par-devant le peuple souverain, le peuple juge, qui tous les jours
juge à mort, l'intrépide satirique met en scène le _Bonhomme Peuple_,
dont ses favoris se moquent, cela est hardi et grand. La farce du
Moyen âge attriste plutôt; je ne lui vois que trois gaietés, la
potence, la bastonnade et le cocu; mais celui-ci, cocu par force, est
trop malheureux pour faire rire.
J'oubliais l'objet principal des risées de ces temps, c'est le peu qui
y reste d'indépendance et de liberté. Les _francs alleux_ sont chez
nous l'éternelle plaisanterie. Les _fiefs du soleil_, réclamant une
indépendance ancienne comme le soleil et nette comme la lumière, sont
l'amusement de l'Allemagne. Cette touchante réclamation de la liberté
antique est la dérision des esclaves. Plaisante seigneurie qui n'a ni
vassal ni suzerain, rien au-dessous, rien au-dessus! C'est une
anomalie, un monstre. On ne sait quel nom donner à cette chose
ridicule; on l'appelle une royauté. Qui n'a ri du _roi d'Yvetot_?
Cette étrangère, la Liberté, inconnue dans un monde serf, elle est
stupidement moquée, honnie, conspuée; on lui met un diadème de papier
avec un sceptre de roseau.
De même que d'abord l'homme libre, cruellement persécuté, a été forcé
de s'abdiquer, de se donner, lui et sa terre, au seigneur, prêtre ou
baron; la libre ville, la commune, ne naît au XIe siècle que pour se
donner au XIIIe, se mettre aux mains du seigneur roi.
À leur naissance, âge de force, de grandeur et d'activité, les
communes du midi de la France ont commencé le mouvement du monde;
celles d'Italie, d'Allemagne, des Pays-Bas, ont suivi, créant d'un
seul coup tous les arts, toutes les formes de civilisation qu'aura
l'Europe jusqu'au XVIe siècle.
Mais la ruine épouvantable de notre Midi, qui s'est affaissé dans les
flammes, sous la torche des papes et des rois, instruit assez nos
communes du Nord. À l'oppression locale d'un seigneur du voisinage, on
croyait pouvoir résister. Le seigneur universel, lointain, mystérieux,
le roi, qui paraît au XIIIe siècle, armé de la double puissance de
l'État et de l'Église, est-il quelqu'un d'assez fou pour vouloir
lutter contre lui? Le coeur n'avait pas baissé dans les luttes
féodales. Mais ici il baisse; on s'effraye; on commence à se regarder
dans chaque ville avec défiance. Il y a les hommes de la ville, mais
il y a les hommes du roi. À la première discussion, croyez bien que
ces derniers, contre les magistrats du lieu «qui oppriment le pauvre
peuple,» vont appeler ce maître lointain, et personne n'y contredira.
Les villes italiennes invoquent le podestat étranger, le capitaine
étranger; les villes françaises appellent ce podestat supérieur, le
prévôt ou juge du roi. Dans ses mains, agenouillés, ils résignent la
commune, l'élection, le gouvernement de soi par soi, tous leurs droits
de régler leur propre sort. L'épée de justice passe aux mains d'un
homme étranger à la coutume et qui n'en sait pas la justice. La
vieille voix de la cité, le beffroi descend de sa tour. La ville
rentre dans le silence, et si la cloche y sonne encore, c'est la
cloche monastique qui sonne au profit des seigneurs, du seigneur roi,
du seigneur prêtre. Que dit-elle? Humiliez-vous, obéissez, dormez,
enfants. Sous sa monotonie pesante, l'âme, assourdie d'un même son,
s'hébête d'ennui et bâille; elle a la nausée d'elle-même.
Ceux qui priment dans cette commune devenue une ville muette, obscur
petit trou de province, ce sont sans nul doute les hommes du roi, les
gens de la justice royale et des finances royales, monsieur le
lieutenant du bailli, du sénéchal, etc. Voilà les coqs de ce fumier,
ceux qui marchent la tête haute et qui tiennent le haut du pavé, dans
les boueuses petites rues. Tout se fera à leur exemple. Quel est
l'esprit, quels sont les moeurs de cette bourgeoisie? Timides,
honnêtes, répondent nos modernes historiens. Effrontées et débridées,
répondent les vieilles histoires et les monuments juridiques.
Consultez un de ceux-ci, cent fois plus riche et plus fécond que
toutes nos gazettes des tribunaux: je parle des trois cents registres
du Trésor des chartes, spécialement les lettres de grâce. Vous
trouverez là les moeurs que les fabliaux indiquaient, et les Villon,
et les Basselin, et les Régnier, et jusque sous Louis XIV, les curieux
mémoires de Fléchier. Ces naïves archives de la bourgeoisie nous la
montrent sans chemise, sans pudeur et par le dos. On y voit toute la
bassesse d'une société fondée sur l'imitation fidèle de Patelin, de
Grippeminaud, du procureur, du magistrat, qui le soir mange avec les
filles les épices du matin et les profits de la potence. Madame,
pendant ce temps, la présidente ou conseillère, l'élue, qui ne peut
souffrir que les gens d'épée, ouvre la porte de derrière à son galant
en plumet qu'elle paye et qui le matin conte sa nuit à tous les
passants[5].
[Note 5: L'opinion trop favorable que nous avions des moeurs du Moyen
âge a dû se modifier par la publication des textes nouveaux. Mes
propres études pour le second volume du _Procès des Templiers_ m'ont
éclairé pour le XIVe; ces actes sont accablants pour l'ordre du
Temple.--Le XIe et le XIIe siècles, que nous avions regardés comme un
âge de sainteté, apparaissent sous un jour tout autre par la
publication récente du _Cartulaire de Saint-Bertin_. La vie des
moines, surprise et dévoilée dans l'intérieur d'un couvent, y est
scandaleuse de disputes, de licence, de misère morale.--Mais la plus
terrible lumière est celle que nous donne, sur le XIIIe siècle, le
_Journal des visites épiscopales d'Eudes Rigaud_, publié à Rouen, en
1845, par M. Bonnin. Rigaud est un franciscain, un homme de saint
Louis, son conseiller. Devenu archevêque de Rouen (1248-1269), il
parcourt son diocèse d'église en église, et chaque soir, en notes
très-rudes, brèves et âpres, il dit ce qu'il a vu. Ce qu'il voit
partout, c'est le scandale et l'horreur du faux célibat, qui, n'ayant
pas encore la facilité d'approches et de relations féminines que la
direction a donnée plus tard, est forcé de montrer ses vices. Tous ont
des femmes, tel sa propre soeur. Une foule de religieuses sont
enceintes; elles vont, viennent, hors du couvent; les noms de leurs
amants connus sont notés par l'archevêque. Son embarras est visible;
il a toute autorité, le roi, le pape et le peuple, et il ne peut rien.
Tous sont coupables. À qui se fier? Il défend aux religieuses de
recevoir des laïques, et il avoue que ceux qui les ont rendues
enceintes sont des ecclésiastiques. La corruption est irrémédiable,
tenant non-seulement à l'oubli du principe, à l'abandon de la foi,
mais plus profondément encore au principe même, qui est l'amour,
l'énervant mysticisme, la pente fatale à la faiblesse.]
Quel dédommagement à cet abaissement des moeurs et du caractère? une
justice impartiale peut-être, parce qu'elle émane du centre? Mais ce
juge, cet homme du roi, enveloppé, dominé par la coterie locale, en
prononce au tribunal les sentences intéressées. Et que voulez-vous
qu'il refuse, ce magistrat galantin, aux déesses des belles ruelles,
pour qui, ce matin, entre deux arrêts de mort, il rimait des
madrigaux? Toute justice locale, par les femmes ou par l'argent, par
le coffre ou par l'alcôve, frappera, de haut et plus pesante, au nom
de la royauté.
La triste lumière se fait aux XIVe et XVe siècles. La centralisation,
qui sans doute doit être un jour la force et le salut de la France,
fait provisoirement sa ruine.
Elle est centralisée pour rendre le désordre général, centralisée pour
tourner d'ensemble au vertige d'un fou, pour universaliser le désastre
et la banqueroute, pour être prisonnière avec Jean, idiote avec
Charles VI.
Et la royauté, même habile et hardie, Louis XI, n'y pourra remédier,
pas plus que n'a fait Marcel. À la première tentative de réforme, tout
l'abandonne; comme le tribun fut seul, seul reste le roi (en 1464).
Pourquoi? Pour la même cause. À l'un comme à l'autre, les hommes
manquèrent. On avait misérablement aplati les caractères, brisé le
ressort moral, anéanti l'énergie. Quand le roi voulut être un roi, il
se trouva le roi du vide.
En sorte que cette longue abdication au profit de la royauté
n'aboutissait qu'à la rendre impuissante elle-même.
Par quels circuits infiniment longs, tortueux, obscurs, devait-on, de
ce désert d'hommes, revenir à la vie nouvelle qui recommencerait un
monde? Personne ne pouvait le prévoir. Et, en attendant, les
meilleurs, les plus fiers, se décourageaient. Du règne de la
platitude, de jeunes et vigoureux esprits se rejetaient sur
l'impossible, sur la noble, l'héroïque, l'irréalisable antiquité. Le
célèbre ami de Montaigne, la Boétie, magistrat, homme du roi, écrit le
_Contr'un_. Violent, douloureux petit livre, qui, d'ensemble, efface
tout le Moyen âge, le dédaigne plutôt, l'oublie, disant en substance
le mot de Saint-Just: «Le monde est vide depuis les Romains.»
§ VI
De la création du peuple des sots[6].