Je ne m'ennuyais pas, mais j'étais triste de lui voir prendre tant

de peine, et je pensais, plein d'amertume: «Pourquoi suis-je sur la

terre?... Je ne sais rien faire de mes bras... Je ne paie pas ma place

au soleil de la vie. Je ne suis bon qu'à tourmenter le monde et faire

pleurer les yeux qui m'aiment...» En me disant cela, je songeais aux

yeux noirs, et je regardais douloureusement la petite boîte à filets

d'or que Jacques avait posée--peut-être à dessein--sur le dôme carré de

la pendule. Que de choses elle me rappelait, cette boîte! Quels discours

éloquents elle me tenait du haut de son socle de bronze! «Les yeux noirs

t'avaient donné leur coeur, qu'en as-tu fait? me disait-elle... tu l'as

livré en pâture aux bêtes... C'est Coucou-Blanc qui l'a mangé.»

Et moi, gardant encore un germe d'espoir au fond de l'âme, j'essayais

de rappeler à la vie, de réchauffer de mon haleine tous ces anciens

bonheurs tués de ma propre main. Je songeais: «C'est Coucou-Blanc qui

l'a mangé!... C'est Coucou-Blanc qui l'a mangé!...»

...Cette longue soirée mélancolique, passée devant le feu, en travail

et en rêvasseries, vous représente assez bien la nouvelle vie que nous

allions mener dorénavant. Tous les jours qui suivirent ressemblèrent à

cette soirée... Ce n'est pas Jacques qui rêvassait, bien entendu. Il

vous restait des dix heures sur ses gros livres, enfoui jusqu'au cou

dans la chiffraille. Moi, pendant ce temps, je tisonnais et, tout en

tisonnant, je disais à la petite boite à filets d'or: «Parlons un peu

des yeux noirs! veux-tu?...» Car pour en parler avec Jacques, il n'y

fallait pas penser. Pour une raison ou pour une autre, il évitait avec

soin toute conversation à se sujet. Pas même un mot sur Pierrotte.

Rien... Aussi je prenais ma revanche avec la petite boîte, et nos

causeries n'en finissaient pas.

Vers le milieu du jour, quand je voyais ma mère bien en train sur ses

livres, je gagnais la porte à pas de chat et m'esquivais doucement,

en disant: «A tout à l'heure, Jacques!» Jamais il ne me demandait

où j'allais; mais je comprenais à son air malheureux, au ton plein

d'inquiétude dont il me faisait: «Tu t'en vas?» qu'il n'avait pas grande

confiance en moi. L'idée de cette femme le poursuivait toujours. Il

pensait: «S'il la revoit, nous sommes perdus!...»

Et qui sait? Peut-être avait-il raison. Peut-être que si je l'avais

revue, l'ensorceleuse, j'aurais encore subi le charme qu'elle exerçait

sur mon pauvre moi, avec sa crinière d'or pâle et son signe blanc au

coin de la lèvre... Mais, Dieu merci! je ne la revis pas. Un monsieur de

Huit-à-Dix quelconque lui fit sans doute oublier son Dani-Dan, et jamais

plus, jamais plus, je n'entendis parler d'elle, ni de sa Négresse

Coucou-Blanc.

Un soir, au retour d'une de mes courses mystérieuses, j'entrai dans la

chambre avec un cri de joie: «Jacques! Jacques! Une bonne nouvelle. J'ai

trouvé une place... Voilà dix jours que, sans t'en rien dire, je battais

le pavé à cette intention... Enfin, c'est fait. J'ai une place... Dès

demain, j'entre comme surveillant général à l'institution Ouly, à

Montmartre, tout près de chez nous... J'irai de sept heures du matin à

sept heures du soir... Ce sera beaucoup de temps passé loin de toi, mais

au moins je gagnerai ma vie, et je pourrai te soulager un peu.»

Jacques releva sa tête de dessus ses chiffres, et me répondit assez

froidement: «Ma foi! mon cher, tu fais bien de venir à mon secours... La

maison serait trop lourde pour moi seul... Je ne sais pas ce que j'ai,

mais depuis quelque temps je me sens tout patraque.» Un violent accès

de toux l'empêcha de continuer. Il laissa tomber sa plume d'un air

de tristesse et vint se jeter sur le canapé... De le voir allongé

là-dessus, pâle, horriblement pâle, la terrible vision de mon rêve passa

encore une fois devant mes yeux, mais ce ne fut qu'un éclair... Presque

aussitôt ma mère Jacques se releva et se mit à rire en voyant ma mine

égarée:

«Ce n'est rien, nigaud! C'est un peu de fatigue. J'ai trop travaillé ces

derniers temps... Maintenant que tu as une place, j'en prendrai plus à

mon aise, et dans huit jours je serai guéri.»

Il disait cela si naturellement, d'une figure si riante, que mes tristes

pressentiments s'envolèrent, et, d'un grand mois, je n'entendis plus

dans mon cerveau le battement de leurs ailes noires...

Le lendemain, j'entrai à l'institution Ouly.

Malgré son étiquette pompeuse, l'institution Ouly était une petite école

pour rire, tenue par une vieille dame à repentirs, que les enfants

appelaient «bonne amie». Il y avait là-dedans une vingtaine de petits

bonshommes, mais, vous savez! des tout petits, de ceux qui viennent à la

classe avec leur goûter dans un panier, et toujours un bout de chemise

qui passe.

C'étaient nos élèves. Mme Ouly leur apprenait des cantiques; moi, je

les initiais aux mystères de l'alphabet. J'étais en outre chargé de

surveiller les récréations, dans une cour où il y avait des poules et un

coq d'Inde dont ces messieurs avaient grand-peur.

Quelquefois aussi, quand «bonne amie» avait sa goutte, c'était moi qui

balayais la classe, besogne bien peu digne d'un surveillant général,

et que pourtant je faisais sans dégoût, tant je me sentais heureux de

pouvoir gagner ma vie... Le soir, en rentrant à l'hôtel Pilois, je

trouvais le dîner servi et la mère Jacques qui m'attendait... Après

dîner, quelques tours de jardin faits à grands pas, puis la veillée au

coin du feu... Voilà toute notre vie... De temps en temps, on recevait

une lettre de M. ou Mme Eyssette; c'étaient nos grands événements. Mme

Eyssette continuait à vivre chez l'oncle Baptiste; M. Eyssette voyageait

toujours pour la Compagnie vinicole. Les affaires n'allaient pas trop

mal. Les dettes de Lyon étaient aux trois quarts payées. Dans un an

ou deux, tout serait réglé, et on pourrait songer à se remettre tous

ensemble...

Moi, j'étais d'avis, en attendant, de faire venir Mme Eyssette à l'hôtel

Pilois avec nous, mais Jacques ne voulait pas. «Non! pas encore,

disait-il d'un air singulier, pas encore... Attendons!» Et cette

réponse, toujours la même, me brisait le coeur. Je me disais: «Il se

méfie de moi... Il a peur que je fasse encore quelque folie quand Mme

Eyssette sera ici... C'est pour cela qu'il veut attendre encore...» Je

me trompais... Ce n'était pas pour cela que Jacques disait: «Attendons!»

XV ........

Lecteur, si tu as un esprit fort, si les rêves te font sourire, si tu

n'as jamais eu le coeur mordu--mordu jusqu'à crier--par le pressentiment

des choses futures, si tu es un homme positif, une de ces têtes de fer

que la réalité seule impressionne et qui ne laissent pas traîner un

grain de superstition dans leurs cerveaux, si tu ne veux en aucun cas

croire au surnaturel, admettre l'inexplicable, n'achève pas de lire ces

mémoires. Ce qui me reste à dire en ces derniers chapitres est vrai

comme la vérité éternelle; mais tu ne le croiras pas.

C'était le 4 décembre...

Je revenais de l'institution Ouly encore plus vite que d'ordinaire. Le

matin, j'avais laissé Jacques à la maison, se plaignant d'une grande

fatigue, et je languissais d'avoir de ses nouvelles. En traversant

le jardin, je me jetai dans les jambes de M. Pilois, debout près du

figuier, et causant à voix basse avec un gros personnage court et pattu,

qui paraissait avoir beaucoup de peine à boutonner ses gants.

Je voulais m'excuser et passer outre, mais l'hôtelier me retint;

«Un mot, monsieur Daniel!»

Puis, se tournant vers l'autre, il ajouta:

«C'est le jeune homme en question. Je crois que vous feriez bien de le

prévenir...»

Je m'arrêtai fort intrigué. De quoi ce gros bonhomme voulait-il me

prévenir? Que ses gants étaient beaucoup trop étroits pour ses pattes?

Je le voyais bien, parbleu!...

Il y eut un moment de silence et de gêne. M. Pilois, le nez en l'air,

regardait dans son figuier comme pour y chercher les figues qui n'y

étaient pas. L'homme aux gants tirait toujours sur ses boutonnières...

A la fin, pourtant, il se décida à parler; mais sans lâcher son bouton,

n'ayez pas peur.

«Monsieur, me dit-il, je suis depuis vingt ans médecin de l'hôtel

Pilois, et j'ose affirmer...»

Je ne le laissai pas achever sa phrase, Ce mot de médecin m'avait tout

appris. «Vous venez pour mon frère, lui demandai-je en tremblant... Il

est bien malade, n'est-ce pas?»

Je ne crois pas que ce médecin fût un méchant homme, mais, à ce

moment-là, c'étaient ses gants surtout qui le préoccupaient, et sans

songer qu'il parlait à l'enfant de Jacques, sans essayer d'amortir le

coup, il me répondit brutalement: «S'il est malade! je crois bien... Il

ne passera pas la nuit.»

Ce fut bien assené, je vous en réponds. La maison, le jardin, M. Pilois,

le médecin, je vis tout tourner, Je fus obligé de m'appuyer contre le

figuier, Il avait le poignet rude, le docteur de l'hôtel Pilois!... Du

reste, il ne s'aperçut de rien et continua avec le plus grand calme,

sans cesser de boutonner ses gants: «C'est un, cas foudroyant de

phtisie galopante... Il n'y a rien à faire, du moins rien de sérieux,..

D'ailleurs on m'a prévenu beaucoup trop tard, comme toujours.

--Ce n'est pas ma faute, docteur--fit le bon M. Pilois qui persistait

à chercher des figues avec la plus grande attention, un moyen comme un

autre de cacher ses larmes--, ce n'est pas ma faute, Je savais depuis

longtemps qu'il était malade, ce pauvre M. Eyssette, et je lui ai

souvent conseillé de faire venir quelqu'un; mais il ne voulait jamais.

Bien sûr qu'il avait peur d'effrayer son frère... C'était si uni,

voyez-vous! ces enfants-là!» Un sanglot désespéré me jaillit du fond des

entrailles:

«Allons! mon garçon, du courage! me dit l'homme aux gants d'un air de

bonté... Qui sait? la science a prononcé son dernier mot, mais la nature

pas encore... Je reviendrai demain matin.»

Là-dessus, il fit une pirouette et s'éloigna avec un soupir de

satisfaction; il venait d'en boutonner un!

Je restai encore un moment dehors, pour essuyer mes yeux et me calmer un

peu; puis, faisant appel à tout mon courage, j'entrai dans notre chambre

d'un air délibéré.

Ce que je vis, en ouvrant la porte, me terrifia, Jacques, pour me

laisser le lit, sans doute, s'était fait mettre un matelas sur le

canapé, et c'est là que je le trouvai, pâle, horriblement pâle, tout à

fait semblable au _Jacques_ de mon rêve.

Ma première idée fut de me jeter sur lui, de le prendre dans mes bras

et de le porter sur son lit, n'importe où, mais de l'enlever de là, mon

Dieu, de l'enlever de là. Puis, tout de suite, je fis cette réflexion:

«Tu ne pourras pas, il est trop grand!» Et alors, ayant vu ma mère

Jacques étendu sans rémission à cette place où le rêve avait dit qu'il

devait mourir, mon courage m'abandonna; ce masque de gaieté contrainte,

qu'on se colle au visage pour rassurer les moribonds, ne put pas tenir

sur mes joues, et je vins tomber à genoux près du canapé, en versant un

torrent de larmes.

Jacques se tourna vers moi péniblement:

«C'est toi, Daniel... Tu as rencontré le médecin, n'est-ce pas? Je lui

avais pourtant bien recommandé de ne pas t'effrayer, à ce gros-là.

Mais je vois à ton air qu'il n'en a rien fait et que tu sais tout...

Donne-moi ta main, frérot... Qui diable se serait douté d'une chose

pareille? Il y a des gens qui vont à Nice pour guérir leur maladie

de poitrine; moi, je suis allé en chercher une. C'est tout à fait

original... Ah! tu sais! si tu te désoles, tu vas m'enlever tout mon

courage; je ne suis déjà pas si vaillant... Ce matin, après ton départ,

j'ai compris que cela se gâtait. J'ai envoyé chercher le curé de

Saint-Pierre; il est venu me voir et reviendra tout à l'heure m'apporter

les sacrements... Cela fera plaisir à notre mère, tu comprends! C'est

un bon homme, ce curé... Il s'appelle comme ton ami du collège de

Sarlande.»

Il n'en put pas dire plus long et se renversa sur l'oreiller, en fermant

les yeux. Je crus qu'il allait mourir, et je me mis à crier bien fort:

«Jacques! Jacques! mon ami!...» De la main, sans parler, il me fit:

«Chut! chut!» à plusieurs reprises.

A ce moment, la porte s'ouvrit; M. Pilois entra dans la chambre suivi

d'un gros homme qui roula comme une boule vers le canapé en criant:

«Qu'est-ce que j'apprends, monsieur Jacques?... C'est bien le cas de le

dire...

--Bonjour, Pierrotte! dit Jacques en rouvrant les yeux; bonjour, mon

vieil ami! J'étais bien sûr que vous viendriez au premier signe...

Laisse-le mettre là, Daniel: nous avons à causer tous les deux.»

Pierrotte pencha sa grosse tête jusqu'aux lèvres pâles du moribond, et

ils restèrent ainsi un long moment à s'entretenir à voix basse... Moi,

je regardais, immobile au milieu de la chambre. J'avais encore mes

livres sous le bras. M. Pilois me les enleva doucement, en me disant

quelque chose que je n'entendis pas; puis il alla allumer les bougies

et mettre sur la table une grande serviette blanche. En moi-même je me

disais: «Pourquoi met-il le couvert?... Est-ce que nous allons dîner?...

mais je n'ai pas faim!»

La nuit tombait. Dehors, dans le jardin, des personnes de l'hôtel se

faisaient des signes en regardant nos fenêtres. Jacques et Pierrotte

causaient toujours. De temps en temps, j'entendais le Cévenol dire avec

sa grosse voix pleine de larmes: «Oui, monsieur Jacques... Oui, monsieur

Jacques...» Mais je n'osais pas m'approcher... A la fin, pourtant,

Jacques m'appela et me fit mettre à son chevet, à côté de Pierrotte:

«Daniel, mon chéri, me dit-il, après une longue pause, je suis bien

triste d'être obligé de te quitter; mais une chose me console: je ne

te laisse pas seul dans la vie... Il te restera Pierrotte, le bon

Pierrotte, qui te pardonne et s'engage à me remplacer près de toi...

--Oui! oui! monsieur Jacques, je m'engage... c'est bien le cas de le

dire... je m'engage...

--Vois-tu! mon pauvre petit, continua la mère Jacques, jamais à toi seul

tu ne parviendrais à reconstruire le foyer... Ce n'est pas pour te faire

de la peine, mais tu es un mauvais reconstructeur de foyer... Seulement,

je crois qu'aidé de Pierrotte, tu parviendras à réaliser notre rêve...

Je ne te demande pas d'essayer de devenir un homme; je pense, comme

l'abbé Germane, que tu seras un enfant toute ta vie. Mais je te supplie

d'être toujours un bon enfant, un brave enfant, et surtout... approche

un peu, que je te dise ça dans l'oreille... et surtout de ne pas faire

pleurer les yeux noirs.»

Ici, mon pauvre bien-aimé se reposa encore un moment; puis reprit:

«Quand tout sera fini, tu écriras à papa et à maman, Seulement il faudra

leur apprendre la chose par morceaux... En une seule fois cela leur

ferait trop de mal... Comprends-tu, maintenant, pourquoi je n'ai pas

fait venir Mme Eyssette? je ne voulais pas qu'elle fût là. Ce sont de

trop mauvais moments pour les mères...»

Il s'interrompit et regarda du côté de la porte.

«Voilà le Bon Dieu!» dit-il en souriant. Et il nous fit signe de nous

écarter.

C'était le viatique qu'on apportait. Sur la nappe blanche, au milieu des

cierges, l'hostie et les saintes huiles prirent place; Après quoi, le

prêtre s'approcha du lit, et la cérémonie commença...

Quand ce fut fini--oh! que le temps me sembla long!--, quand ce fut

fini, Jacques m'appela doucement près de lui:

«Embrasse-moi», me dit-il; et sa voix était si faible qu'il avait l'air

de me parler de loin... Il devait être loin en effet, depuis tantôt

douze heures que l'horrible phtisie galopante l'avait jeté sur son dos

maigre et l'emportait vers la mort au triple galop!...

Alors, en m'approchant pour l'embrasser, ma main rencontra sa main, sa

chère main toute moite des sueurs de l'agonie. Je m'en emparai et je

ne la quittai plus... Nous restâmes ainsi je ne sais combien de temps;

peut-être une heure, peut-être une éternité, je ne sais pas du tout...

Il ne me voyait plus, il ne me parlait plus. Seulement, à plusieurs

reprises, sa main remua dans la mienne comme pour me dire: «Je sens que

tu es là.» Soudain un long soubresaut agita son pauvre corps des pieds à

la tête. Je vis ses yeux s'ouvrir et regarder autour d'eux pour chercher

quelqu'un; et, comme je me penchais sur lui, je l'entendis dire deux

fois très doucement: «Jacques, tu es un âne... Jacques, tu es un

âne!...» puis rien... Il était mort...

...Oh! le rêve!...

Il fit un grand vent cette nuit-là. Décembre envoyait des poignées de

grésil contre les vitres. Sur la table au bout de la chambre, un christ

d'argent flambait entre deux bougies. A genoux devant le christ, un

prêtre que je ne connaissais pas priait d'une voix forte, dans le bruit

du vent... Moi, je ne priais pas; je ne pleurais pas non plus... Je

n'avais qu'une idée, une idée fixe, c'était de réchauffer la main de mon

bien-aimé que je tenais étroitement serrée dans les miennes. Hélas! plus

le matin approchait, plus cette main devenait lourde et de glace...

Tout à coup le prêtre qui récitait du latin là-bas, devant le christ, se

leva et vint me frapper sur l'épaule.

«Essaie de prier, me dit-il... Cela te fera du bien.»

Alors seulement, je le reconnus... C'était mon vieil ami du collège de

Sarlande, l'abbé Germane lui-même avec sa belle figure mutilée et son

air de dragon en soutane... La souffrance m'avait tellement anéanti que

je ne fus pas étonné de le voir. Cela me parut tout simple... Mais voici

comment il était là.

Le jour où le petit Chose quittait le collège, l'abbé Germane lui avait

dit: «J'ai bien un frère à Paris, un brave homme de prêtre... mais

baste! à quoi bon te donner son adresse?... Je suis sûr que tu n'irais

pas.»

Voyez un peu la destinée! Ce frère de l'abbé était curé de l'église

Saint-Pierre à Montmartre, et c'est lui que la pauvre mère Jacques avait

appelé à son lit de mort. Juste à ce moment, il se trouvait que l'abbé

Germane était de passage à Paris et logeait au presbytère... Le soir du

4 décembre, son frère lui dit en entrant:

«Je viens de porter l'extrême-onction à un malheureux enfant qui meurt

tout près d'ici. Il faudra prier pour lui, l'abbé!»

L'abbé répondit:

«J'y penserai demain, en disant ma messe. Comment s'appelle-t-il?...

--Attends... c'est un nom du Midi, assez difficile à retenir... Jacques

Eysset... Oui, c'est cela... Jacques Eyssette...»

Ce nom rappela à l'abbé certain petit pion de sa connaissance; et

sans perdre une minute il courut à l'hôtel Pilois... En rentrant, il

m'aperçut debout, cramponné à la main de Jacques. Il ne voulut pas

déranger ma douleur et renvoya tout le monde en disant qu'il veillerait

avec moi; puis il s'agenouilla, et ce ne fut que fort avant dans la

nuit qu'effrayé de mon immobilité, il me frappa sur l'épaule et se fit

connaître.

A partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui se passa. La fin de

cette nuit terrible, le jour qui la suivit, le lendemain de ce jour

et beaucoup d'autres lendemains encore ne m'ont laissé que de vagues

souvenirs confus. Il y a là un grand trou dans ma mémoire. Pourtant je

me souviens,--mais comme de choses arrivées il y a des siècles--, d'une

longue marche interminable dans la boue de Paris, derrière la voiture

noire. Je me vois allant, tête nue, entre Pierrotte et l'abbé Germane.

Une pluie froide mêlée de grésil nous fouette le visage; Pierrotte a un

grand parapluie; mais il le tient si mal et la pluie tombe si dru que la

soutane de l'abbé ruisselle, toute luisante!... Il pleut! il pleut! oh!

comme il pleut!

Près de nous; à côté de la voiture, marche un long monsieur tout en

noir, qui porte une baguette d'ébène. Celui-là, c'est le maître

des cérémonies, une sorte de chambellan de la mort. Comme tous les

chambellans, il a le manteau de soie, l'épée, la culotte courte et le

claque... Est-ce une hallucination de mon cerveau?... Je trouve que

cet homme ressemble à M. Viot, le surveillant général du collège de

Sarlande. Il est long comme lui, tient comme lui sa tête penchée sur

l'épaule, et chaque fois qu'il me regarde, il a ce même sourire faux et

glacial qui courait sur les lèvres du terrible porte-clefs. Ce n'est pas

M. Viot, mais c'est peut-être son ombre.

La voiture noire avance toujours, mais si lentement, si lentement...

Il me semble que nous n'arriverons jamais... Enfin, nous voici dans

un jardin triste, plein d'une boue jaunâtre où l'on enfonce jusqu'aux

chevilles. Nous nous arrêtons au bord d'un grand trou. Des hommes en

manteaux courts apportent une grande boîte très lourde qu'il faut

descendre là-dedans. L'opération est difficile. Les cordes, toutes

raides de pluie, ne glissent pas. J'entends un des hommes qui crie: «Les

pieds en avant! les pieds en avant!...» En face de moi, de l'autre côté

du trou, l'ombre de M. Viot, la tête penchée sur l'épaule, continue à me

sourire doucement. Longue, mince, étranglée dans ses habits de deuil,

elle se détache sur le gris du ciel, comme une grande sauterelle noire,

toute mouillée...

Maintenant, je suis seul avec Pierrotte... Nous descendons le faubourg

Montmartre... Pierrotte cherche une voiture, mais il n'en trouve pas. Je

marche à côté de lui, mon chapeau à la main; il me semble que je suis

toujours derrière le corbillard... Tout le long du faubourg, les gens se

retournent pour voir ce gros homme qui pleure en appelant des fiacres et

cet enfant qui va tête nue sous une pluie battante...

Nous allons, nous allons toujours. Et je suis las, et ma tête est

lourde... Enfin, voici le passage du Saumon, l'ancienne maison Lalouette

avec ses contrevents peints, ruisselants d'eau verte... Sans entrer dans

la boutique, nous montons chez Pierrotte... Au premier étage, les forces

me manquent. Je m'assieds sur une marche. Impossible d'aller plus loin;

ma tête est trop lourde... Alors Pierrotte me prend dans ses bras; et

tandis qu'il me monte chez lui aux trois quarts mort et grelottant de

fièvre, j'entends le grésil qui pétille sur la vitrine du passage et

l'eau des gouttières qui tombe à grand bruit dans la cour... Il pleut!

il pleut! oh! comme il pleut!

XVI

LA FIN DU RÊVE

Le petit Chose est malade; le petit Chose va mourir... Devant le passage

du Saumon, une large litière de paille qu'on renouvelle tous les deux

jours fait dire aux gens de la rue: «Il y a là-haut quelque vieux

richard en train de mourir...» Ce n'est pas un vieux richard qui va

mourir, c'est le petit Chose... Tous les médecins l'ont condamné. Deux

fièvres typhoïdes en deux ans, c'est beaucoup trop pour ce cervelet

d'oiseau-mouche! Allons! vite, attelez la voiture noire! Que la grande

sauterelle prépare sa baguette d'ébène et son sourire désolé! le petit

Chose est malade; le petit Chose va mourir.

Il faut voir quelle consternation dans l'ancienne maison Lalouette!

Pierrotte ne dort plus; les yeux noirs se désespèrent. La dame de grand

mérite feuillette son Raspail avec frénésie, en suppliant le bienheureux

saint Camphre de faire un nouveau miracle en faveur du cher malade... Le

salon jonquille est condamné, le piano mort, la flûte enclouée. Mais le

plus navrant de tout, oh! le plus navrant c'est une petite robe noire

assise dans un coin de la maison, et tricotant du matin au soir, sans

rien dire, avec de grosses larmes qui coulent.

Or, tandis que l'ancienne maison Lalouette se lamente ainsi nuit et

jour, le petit Chose est bien tranquillement couché dans un grand lit de

plumes, sans se douter des pleurs qu'il fait répandre autour de lui.. Il

a les yeux ouverts, mais il ne voit rien; les objets ne vont pas jusqu'à

son âme. Il n'entend rien non plus, rien qu'un bourdonnement sourd, un

roulement confus, comme s'il avait pour oreilles deux coquilles marines:

ces grosses coquilles à lèvres roses où l'on entend ronfler la mer. Il

ne parle pas, il ne pense pas: vous diriez une fleur malade... Pourvu

qu'on lui tienne une compresse d'eau fraîche sur la tête et un morceau

de glace dans la bouche, c'est tout ce qu'il demande. Quand la glace est

fondue, quand la compresse est desséchée au feu de son crâne, il pousse

un grognement: c'est toute sa conversation.

Le petit chose · 第 18 / 19 段