aperçut derrière le comptoir une grosse face jaunie et bouffie que
d'abord il ne reconnaissait pas; mais au bruit que fit la porte, la
grosse face se souleva, et voyant qui venait d'entrer, poussa un
retentissant «C'est bien le cas de le dire» auquel on ne pouvait pas se
tromper... Pauvre Pierrotte! Le chagrin de sa fille en avait fait
un autre homme. Le Pierrotte d'autrefois, si jovial et si rubicond,
n'existait plus. Les larmes que sa petite versait depuis cinq mois
avaient rougi ses yeux, fondu ses joues. Sur ses lèvres décolorées, le
rire éclatant des anciens jours faisait place maintenant à un sourire
froid, silencieux, le sourire des veuves et des amantes délaissées. Ce
n'était plus Pierrotte, c'était Ariane, c'était Nina.
Du reste, dans le magasin de l'_ancienne maison Lalouette_, il n'y
avait que lui de changé, Les bergères coloriées, les Chinois à bedaines
violettes, souriaient toujours béatement sur les hautes étagères, parmi
les verres de Bohême et les assiettes à grandes fleurs. Les soupières
rebondies, les carcels en porcelaine peinte, reluisaient toujours par
places derrière les mêmes vitrines et dans l'arrière-boutique la même
flûte roucoulait toujours discrètement.
«C'est moi, Pierrotte, dit la mère Jacques en affermissant sa voix, je
viens vous demander un grand service. Prêtez-moi quinze cents francs.»
Pierrotte, sans répondre, ouvrit sa caisse, remua quelques écus; puis,
repoussant le tiroir, il se leva tranquillement.
«Je ne les ai pas ici, monsieur Jacques. Attendez-moi, je vais les
chercher là-haut.» Avant de sortir, il ajouta d'un air contraint: «Je ne
vous dis pas de monter; cela lui ferait trop de peine.»
Jacques soupira. «Vous avez raison, Pierrotte; il vaut mieux que je ne
monte pas.»
Au bout de cinq minutes, le Cévenol revint avec deux billets de mille
francs qu'il lui mit dans la main. Jacques ne voulait pas les prendre:
«Je n'ai besoin que de quinze cents francs», disait-il. Mais le Cévenol
insista: «Je vous en prie, monsieur Jacques, gardez tout. Je tiens à ce
chiffre de deux mille francs. C'est ce que mademoiselle m'a prêté dans
le temps pour m'acheter un homme. Si vous me refusiez, c'est bien le cas
de le dire, je vous en voudrais mortellement.»
Jacques n'osa pas refuser; il mit l'argent dans sa poche, et, tendant
la main au Cévenol, il lui dit très simplement: «Adieu, Pierrotte, et
merci!» Pierrotte lui retint la main. Ils restèrent quelques temps
ainsi, émus et silencieux, en face l'un de l'autre. Tous les deux, ils
avaient le nom de Daniel sur les lèvres, mais ils n'osaient pas le
prononcer, par une même délicatesse... Ce père et cette mère se
comprenaient si bien!... Jacques, le premier, se dégagea doucement. Les
larmes le gagnaient; il avait hâte de sortir. Le Cévenol l'accompagna
jusque dans le passage. Arrivé là, le pauvre homme ne put pas contenir
plus longtemps l'amertume dont son coeur était plein, et il commença
d'un air de reproche: «Ah! monsieur Jacques... monsieur Jacques... c'est
bien le cas de le dire!...» Mais il était trop ému pour achever sa
traduction, et ne put que répéter deux fois de suite: «C'est bien le cas
de le dire... c'est bien le cas de le dire...»
Oh! oui, c'était bien le cas de le dire!...
En quittant Pierrotte, Jacques retourna chez l'imprimeur. Malgré les
protestations de l'Alsacien, il voulut lui rendre sur-le-champ les
quatre cents francs prêtés à Daniel. Il lui laissa en outre, pour
n'avoir plus à s'inquiéter, l'argent des trois billets à échoir; après
quoi, se sentant le coeur plus léger, il se dit: «Cherchons l'enfant.»
Malheureusement, l'heure était déjà trop avancée pour se mettre en
chasse le jour même; d'ailleurs la fatigue du voyage, l'émotion, la
petite toux sèche et continue qui le minait depuis longtemps, avaient
tellement brisé la pauvre mère Jacques, qu'il dut revenir rue Bonaparte
pour prendre un peu de repos.
Ah! lorsqu'il entra dans la petite chambre et qu'aux dernières heures
d'un vieux soleil d'octobre, il revit tous ces objets qui lui parlaient
de son enfant: l'établi aux rimes devant la fenêtre, son verre, son
encrier, ses pipes à court tuyau comme celles de l'abbé Germane;
lorsqu'il entendit sonner les bonnes cloches de Saint-Germain un peu
enrouées par le brouillard, lorsque l'angélus du soir--cet angélus
mélancolique que Daniel aimait tant--vint battre de l'aile contre les
vitres humides; ce que la mère Jacques souffrit, une mère seule pourrait
le dire...
Il fit deux ou trois fois le tour de la chambre, regardant partout,
ouvrant toutes les armoires, dans l'espoir d'y trouver quelque chose qui
le mît sur la trace du fugitif. Mais hélas! les armoires étaient vides.
On n'avait laissé que du vieux linge, des guenilles. Toute la chambre
sentait le désastre et l'abandon. On n'était parti, on s'était enfui.
Il y avait dans un coin, par terre, un chandelier, et dans la cheminée,
sous un monceau de papier brûlé, une boîte blanche à filets d'or. Cette
boîte, il la reconnut. C'était là qu'on mettait les lettres des yeux
noirs. Maintenant, il la retrouvait dans les cendres. Quel sacrilège!
En continuant ses recherches, il dénicha dans un tiroir de l'établi
quelques feuillets couverts d'une écriture irrégulière, fiévreuse,
l'écriture de Daniel quand il était inspiré. «C'est un poème sans
doute», se dit la mère Jacques en s'approchant de la fenêtre pour lire.
C'était un poème en effet, un poème lugubre, qui commençait ainsi:
«Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois, je ne fais que te mentir.»
Cette lettre n'était pas partie; mais, comme on voit, elle arrivait
quand même à sa destination. La Providence, cette fois, avait fait le
service de la poste.
Jacques la lut d'un bout à l'autre. Quand il fut au passage où la lettre
parlait d'un engagement à Montparnasse, proposé avec tant d'insistance,
refusé avec tant de fermeté, il fit un bond de joie:
«Je sais où il est», cria-t-il; et, mettant la lettre dans sa poche, il
se coucha plus tranquille; mais, quoique brisé de fatigue, il ne dormit
pas. Toujours cette maudite toux... Au premier bonjour de l'aurore, une
aurore d'automne, paresseuse et froide, il se leva lestement. Son plan
était fait.
Il ramassa les hardes qui restaient au fond des armoires, les mit dans
sa malle, sans oublier la petite boîte à filets d'or, dit un dernier
adieu à la vieille tour de Saint-Germain, et partit en laissant tout
ouvert, la porte, la fenêtre, les armoires, pour que rien de leur belle
vie ne restât dans ce logis que d'autres habiteraient désormais. En bas,
il donna congé de la chambre, paya les loyers en retard; puis, sans
répondre aux questions insidieuses du portier, il héla une voiture
qui passait et se fit conduire à l'hôtel Pilois, rue des Dames, aux
Batignolles.
Cet hôtel était tenu par un frère du vieux Pilois, le cuisinier du
marquis. On n'y logeait qu'au trimestre, et des personnes recommandées.
Aussi, dans le quartier, la maison jouissait-elle d'une réputation toute
particulière. Habiter l'hôtel Pilois, c'était un certificat de bonne
vie et de moeurs. Jacques, qui avait gagné la confiance du Vatel de la
maison d'Hacqueville, apportait de sa part un panier de vin de Marsala.
Cette recommandation fut suffisante, et quand il demanda timidement à
faire partie des locataires, on lui donna sans hésiter une belle chambre
au rez-de-chaussée, avec deux croisées ouvrant sur le jardin de l'hôtel,
j'allais dire du couvent. Ce jardin n'était pas grand: trois ou quatre
acacias, un carré de verdure indigente--la verdure des Batignolles--, un
figuier sans figues, une vigne malade et quelques pieds de chrysanthèmes
en faisaient tous les frais; mais enfin cela suffisait pour égayer la
chambre, un peu triste et humide de son naturel....
Jacques, sans perdre une minute, fit son installation, planta des clous,
serra son linge, posa un râtelier pour les pipes de Daniel, accrocha le
portrait de Mme Eyssette à la tête du lit, fit enfin de son mieux pour
chasser cet air de banalité qui empeste les garnis; puis, quand il eut
bien pris possession, il déjeuna sur le pouce, et sortit après. En
passant, il avertit M. Pilois que ce soir-là, exceptionnellement, il
rentrerait peut-être un peu tard, et le pria de faire préparer dans sa
chambre un gentil souper avec deux couverts et du vin vieux. Au lieu
de se réjouir de cet extra, le bon M. Pilois rougit jusqu'au bout des
oreilles, comme un vicaire de première année.
«C'est que, dit-il d'un air embarrassé, je ne sais pas.... Le règlement
de l'hôtel s'oppose... nous avons des ecclésiastiques qui...»
Jacques sourit: «Ah! très bien, je comprends.... Ce sont les deux
couverts qui vous épouvantent.... Rassurez-vous, mon cher monsieur
Pilois, ce n'est pas une femme.» Et à part lui, en descendant vers
Montparnasse, il se disait: «Pourtant, si, c'est une femme, une femme
sans courage, un enfant sans raison qu'il ne faut plus jamais laisser
seul.»
Dites-moi pourquoi ma mère Jacques était si sûr de me trouver à
Montparnasse. J'aurais bien pu, depuis le temps où je lui écrivis la
terrible lettre qui ne partit pas, avoir quitté le théâtre; j'aurais pu
n'y être pas entré.... Eh bien, non. L'instinct maternel le guidait. Il
avait la conviction de me trouver là-bas, et de me ramener le soir même;
seulement, il pensait avec raison: «Pour l'enlever, il faut qu'il soit
seul, que cette femme ne se doute de rien.» C'est ce qui l'empêcha de se
rendre directement au théâtre chercher des renseignements. Les coulisses
sont bavardes; un mot pouvait donner l'éveil.... Il aima mieux s'en
rapporter tout bonnement aux affiches, et s'en fut vite les consulter.
Les prospectus des spectacles faubouriens se posent à la porte des
marchands de vin du quartier, derrière un grillage, à peu près comme les
publications de mariage dans les villages de l'Alsace. Jacques, en les
lisant, poussa une exclamation de joie.
Le théâtre Montparnasse donnait, ce soir-là, _Marie-Jeanne_, drame en
cinq actes, joué par Mmes Irma Borel, Désirée Levrault, Guigne, etc.
Précédé de:
_Amour et Pruneaux_, vaudeville en un acte, par MM. Daniel, Antonin et
Mlle Léontine.
«Tout va bien, se dit-il. Ils ne jouent pas dans la même pièce; je suis
sûr de mon coup.»
Il entra dans un café du Luxembourg pour attendre l'heure de
l'enlèvement.
Le soir venu, il se rendit au théâtre. Le spectacle était déjà commencé.
Il se promena environ une heure sous la galerie, devant la porte, avec
les gardes municipaux.
De temps en temps, les applaudissements de l'intérieur venaient jusqu'à
lui comme un bruit de grêle lointaine, et cela lui serrait le coeur
de penser que c'était peut-être les grimaces de son enfant qu'on
applaudissait ainsi.... Vers neuf heures, un flot de monde se précipita
bruyamment dans la rue. Le vaudeville venait de finir; il y avait
des gens qui riaient encore. On sifflait, on s'appelait: «Ohé!...
Pilouitt!... Lalaitou!» toutes les vociférations de la ménagerie
parisienne.... Dame! ce n'était pas la sortie des Italiens!
Il attendit encore un moment, perdu dans cette cohue; puis, vers la fin
de l'entracte, quand tout le monde rentrait, il se glissa dans une allée
noire et gluante à côté du théâtre--l'entrée des artistes--, et demanda
à parler à Mme Irma Borel.
«Impossible, lui dit-on. Elle est en scène....»
C'était un sauvage pour la ruse, cette mère Jacques! De son air le plus
tranquille, il répondit: «Puisque je ne peux pas voir Mme Irma Borel,
veuillez appeler M. Daniel; il fera ma commission auprès d'elle.»
Une minute après, la mère Jacques avait reconquis son enfant et
l'emportait bien vite à l'autre bout de Paris.
XIV
LE RÊVE
«Regarde donc, Daniel, me dit ma mère Jacques quand nous entrâmes dans
la chambre de l'hôtel Pilois: c'est comme la nuit de ton arrivée à
Paris!»
Comme cette nuit-là, en effet, un joli réveillon nous attendait sur une
nappe bien blanche: le pâté sentait bon, le vin avait l'air vénérable,
la flamme claire des bougies riait au fond des verres.... Et pourtant,
et pourtant, ce n'était plus la même chose! Il y a des bonheurs qu'on ne
recommence pas. Le réveillon était le même; mais il y manquait la fleur
de nos anciens convives, les belles ardeurs de l'arrivée, les projets de
travail, les rêves de gloire, et cette sainte confiance qui fait rire
et qui donne faim. Pas un, hélas! pas un de ces réveillonneurs du temps
passé n'avait voulu venir chez M. Pilois. Ils étaient tous restés dans
le clocher de Saint-Germain; même, au dernier moment, l'Expansion, qui
nous avait promis d'être de la fête, fit dire qu'elle ne viendrait pas.
Oh! non, ce n'était plus la même chose. Je le compris si bien qu'au lieu
de m'égayer, l'observation de Jacques me fit monter aux yeux un grand
flot de larmes. Je suis sûr qu'au fond du coeur il avait bonne envie de
pleurer, lui aussi; mais il eut le courage de se contenir, et me dit en
prenant un petit air allègre: «Voyons! Daniel, assez pleuré! Tu ne fais
que cela depuis une heure. (Dans la voiture, pendant qu'il me parlait,
je n'avais cessé de sangloter sur son épaule.) En voilà un drôle
d'accueil! Tu me rappelles positivement les plus mauvais jours de mon
histoire, le temps des pots de colle et de: «Jacques tu es un âne!»
Voyons! séchez vos larmes, jeune repenti, et regardez-vous dans la
glace, cela vous fera rire.»
Je me regardai dans la glace; mais je ne ris pas. Je me fit honte...
J'avais ma perruque jaune collée à plat sur mon front, du rouge et du
blanc plein les joues, par là-dessus la sueur, les larmes... C'était
hideux! D'un geste de dégoût, j'arrachai ma perruque! mais au moment de
la jeter, je fis réflexion, et j'allai la pendre au beau milieu de la
muraille.
Jacques me regardait très étonné: «Pourquoi la mets-tu là, Daniel? C'est
très vilain, ce trophée de guerrier apache... Nous avons l'air d'avoir
scalpé Polichinelle.»
Et moi, très gravement: «Non! Jacques, ce n'est pas un trophée. C'est
mon remords, mon remords palpable et visible, que je veux avoir toujours
devant moi.»
Il y eut l'ombre d'un sourire amer sur les lèvres de Jacques, mais tout
de suite, il reprit sa mine joyeuse: «Bah! laissons cela tranquille;
maintenant que te voilà débarbouillé et que j'ai retrouvé ta chère
frimousse, mettons-nous à table, mon joli frisé, je meurs de faim.»
Ce n'était pas vrai; il n'avait pas faim, ni moi non plus, grand Dieu!
J'avais beau vouloir faire bon visage au réveillon, tout ce que je
mangeais s'arrêtait à ma gorge, et, malgré mes efforts pour être calme,
j'arrosais mon pâté de larmes silencieuses. Jacques, qui m'épiait du
coin de l'oeil, me dit au bout d'un moment: «Pourquoi pleures-tu?
Est-ce que tu regrettes d'être ici? Est-ce que tu m'en veux de t'avoir
enlevé?...»
Je lui répondis tristement: «Voilà une mauvaise parole, Jacques! mais je
t'ai donné le droit de tout me dire.»
Nous continuâmes pendant quelque temps encore à manger, ou plutôt à
faire semblant. A la fin, impatienté de cette comédie que nous nous
jouions l'un à l'autre, Jacques repoussa son assiette et se leva.
«Décidément le réveillon ne va pas; nous ferions mieux de nous
coucher...»
Il y a chez nous un proverbe qui dit: «Le tourment et le sommeil ne
sont pas camarades de lit.» Je m'en aperçus cette nuit-là. Mon tourment
c'était de songer à tout le bien que m'avait fait ma mère Jacques et à
tout le mal que je lui avais rendu, de comparer ma vie à la sienne, mon
égoïsme à son dévouement, cette âme d'enfant lâche à ce coeur de héros,
qui avait pris pour devise: «Il n'y a qu'un bonheur au monde, le bonheur
des autres.» C'était aussi de me dire: «Maintenant, ma vie est gâtée.
J'ai perdu la confiance de Jacques, l'amour des yeux noirs, l'estime de
moi-même... Qu'est-ce que je vais devenir?»
Cet affreux tourment-là me tint éveillé jusqu'au matin... Jacques non
plus ne dormit pas. Je l'entendis se virer de droite et de gauche sur
son oreiller, et tousser d'une petite toux sèche qui me picotait les
yeux. Une fois, je lui demandai bien doucement: «Tu tousses! Jacques.
Est-ce que tu es malade?...» Il me répondit: «Ce n'est rien... Dors...»
Et je compris à son air qu'il était plus fâché contre moi qu'il ne
voulait le paraître. Cette idée redoubla mon chagrin, et je me remis
à pleurer seul sous ma couverture, tant et tant que je finis par
m'endormir. Si le tourment empêche le sommeil, les larmes sont un
narcotique.
Quand je me réveillai, il faisait grand jour. Jacques n'était plus à
côté de moi. Je le croyais sorti; mais, en écartant les rideaux, je
l'aperçus à l'autre bout de la chambre, couché sur un canapé, et si
pâle, oh! si pâle... Je ne sais quelle idée terrible me traversa la
cervelle. «Jacques!» criai-je en m'élançant vers lui... Il dormait,
mon cri ne le réveilla pas. Chose singulière, son visage avait dans le
sommeil une expression de souffrance triste que je ne lui avais jamais
vue, et qui pourtant ne m'était pas nouvelle. Ses traits amaigris, sa
face allongée, la pâleur de ses joues, la transparence maladive de ses
mains, tout cela me faisait peine à voir, mais une peine déjà ressentie.
Cependant, Jacques n'avait jamais été malade. Jamais il n'avait eu
auparavant ce demi-cercle bleuâtre sous les yeux, ce visage décharné...
Dans quel monde antérieur avais-je donc eu la vision de ces choses?...
Tout à coup, le souvenir de mon rêve me revint. Oui! c'est cela, voilà
bien le Jacques du rêve, pâle, horriblement pâle, étendu sur un canapé,
il vient de mourir, Daniel Eyssette, et c'est vous qui l'avez tué... A
ce moment un rayon de soleil gris entre timidement par la fenêtre et
vient courir comme un lézard sur ce pâle visage inanimé... O douceur!
voilà le mort qui se réveille, se frotte les yeux, et me voyant debout
devant lui, me dit avec un gai sourire:
«Bonjour, Daniel! As-tu bien dormi? Moi, je toussais trop. Je me suis
mis sur ce canapé pour ne pas te réveiller.»
Et tandis qu'il me parle bien tranquillement, je sens mes jambes qui
tremblent encore de l'horrible vision que je viens d'avoir, et je dis
dans le secret de mon coeur:
«Eternel Dieu, conservez-moi ma mère Jacques!»
Malgré ce triste réveil, le matin fut assez gai. Nous sûmes même
retrouver un écho des anciens bons rires, lorsque je m'aperçus en
m'habillant que je possédais pour tout vêtement une culotte courte en
futaine et un gilet rouge à grandes basques, défroques théâtrales que
j'avais sur moi au moment de l'enlèvement.
«Pardieu! mon cher, me dit Jacques, on ne pense pas à tout. Il n'y a
que les don Juan sans délicatesse qui songent au trousseau quand ils
enlèvent une belle. Du reste, n'aie pas peur. Nous allons te faire
habiller de neuf... Ce sera encore comme à ton arrivée à Paris.»
Il disait cela pour me faire plaisir, car il sentait bien comme moi que
ce n'était plus la même chose.
«Allons, Daniel, continua mon brave Jacques, en voyant ma mine redevenir
songeuse, ne pensons plus au passé. Voici une vie nouvelle qui s'ouvre
devant nous, entrons-y sans remords, sans méfiance, et tâchons seulement
qu'elle ne nous joue pas les mêmes tours que l'ancienne... Ce que tu
comptes faire désormais, mon frère, je ne te le demande pas, mais il me
semble que si tu veux entreprendre un nouveau poème l'endroit sera bon,
ici, pour travailler. La chambre est tranquille. Il y a des oiseaux
qui chantent dans le jardin. Tu mets l'établi aux rimes devant la
fenêtre...»
Je l'interrompis vivement: «Non! Jacques, plus de poèmes, plus de
rimes. Ce sont des fantaisies qui te coûtent trop cher. Ce que je veux,
maintenant, c'est faire comme toi, travailler, gagner ma vie, et t'aider
de toutes mes forces à reconstruire le foyer.»
Et lui souriant et calme: «Voilà de beaux projets, monsieur le papillon
bleu; mais ce n'est point cela qu'on vous demande. Il ne s'agit pas de
gagner votre vie, et si seulement vous promettiez... Mais, baste! nous
recauserons de cela plus tard... Allons acheter tes habits.»
Je fus obligé, pour sortir d'endosser une de ses redingotes, qui me
tombait jusqu'aux talons et me donnait l'air d'un musicien piémontais;
il ne me manquait qu'une harpe. Quelques mois auparavant, si j'avais dû
courir les rues dans un pareil accoutrement, je serais mort de honte;
mais, pour l'heure, j'avais bien d'autres hontes à fouetter, et les yeux
des femmes pouvaient rire sur mon passage, ce n'était plus la même chose
que du temps de mes caoutchoucs... Oh! non! ce n'était plus la même
chose.
«A présent que te voilà chrétien, me dit la mère Jacques en sortant de
chez le fripier, je vais te ramener à l'hôtel Pilois: puis, j'irai voir
si le marchand de fer dont je tenais les livres avant mon départ veut
encore me donner de l'ouvrage... L'argent de Pierrotte ne sera pas
éternel; il faut que je songe à notre pot-au-feu.»
J'avais envie de lui dire: «Eh bien, Jacques, va-t'en chez ton marchand
de fer. Je saurai bien rentrer seul à la maison.» Mais ce qu'il en
faisait, je le compris, c'était pour être sûr que je n'allais pas
retourner à Montparnasse. Ah! s'il avait pu lire dans mon âme.
Pour le tranquilliser, je le laissai me reconduire jusqu'à l'hôtel;
mais à peine eut-il les talons tournés que je pris mon vol dans la rue.
J'avais des courses à faire, moi aussi...
Quand je rentrai il était tard. Dans la brume du jardin, une grande
ombre noire se promenait avec agitation. C'était ma mère Jacques. «Tu
as bien fait d'arriver, me dit-il en grelottant. J'allais partir pour
Montparnasse...»
J'eus un mouvement de colère: «Tu doutes trop de moi, Jacques, ce n'est
pas généreux... Est-ce que nous serons toujours ainsi? Est-ce que tu ne
me rendras jamais ta confiance? Je te jure, sur ce que j'ai de plus cher
au monde, que je ne viens pas d'où tu crois, que cette femme est morte
pour moi, que je ne la reverrai jamais, que tu m'as reconquis tout
entier, et que ce passé terrible auquel ta tendresse m'arrache ne m'a
laissé que des remords et pas un regret... Que faut-il te dire encore
pour te convaincre? Ah! tiens, méchant! Je voudrais t'ouvrir ma
poitrine, tu verrais que je ne mens pas.»
Ce qu'il me répondit ne m'est pas resté, mais je me souviens que dans
l'ombre il secouait tristement la tête de l'air de dire: «Hélas! je
voudrais bien te croire...» Et cependant j'étais sincère en lui parlant
ainsi. Sans doute qu'à moi seul je n'aurais jamais eu le courage de
m'arracher à cette femme, mais maintenant que la chaîne était brisée,
j'éprouvais un soulagement inexprimable. Comme ces gens qui essaient de
se faire mourir par le charbon et qui s'en repentent au dernier moment,
lorsqu'il est trop tard et que déjà l'asphyxie les étrangle et les
paralyse. Tout à coup les voisins arrivent, la porte vole en éclats,
l'air sauveur circule dans la chambre, et les pauvres suicidés le
boivent avec délices, heureux de vivre encore et promettant bien de ne
plus recommencer. Moi pareillement, après cinq mois d'asphyxie morale,
je humais à pleines narines l'air pur et fort de la vie honnête, j'en
remplissais mes poumons, et je vous jure Dieu que je n'avais pas envie
de recommencer... C'est ce que Jacques ne voulait pas croire, et tous
les serments du monde ne l'auraient pas convaincu de ma sincérité...
Pauvre garçon! Je lui en avais tant fait!
Nous passâmes cette première soirée chez nous, assis au coin du feu
comme en hiver, car la chambre était humide et la brume du jardin nous
pénétrait jusqu'à la moelle des os. Puis, vous savez, quand on est
triste, cela semble bon de voir un peu de flamme... Jacques travaillait,
faisait des chiffres. En son absence, le marchand de fer avait voulu
tenir ses livres lui-même et il en était résulté un si beau griffonnage,
un tel gâchis du _doit et avoir_ qu'il fallait maintenant un mois de
grand travail pour remettre les choses en état. Comme vous pensez,
je n'aurais pas mieux demandé que d'aider ma mère Jacques dans cette
opération. Mais les papillons bleus n'entendent rien à l'arithmétique;
et, après une heure passée sur ces gros cahiers de commerce rayés de
rouge et chargés d'hiéroglyphes bizarres, je fus obligé de jeter ma
plume aux chiens.
Jacques, lui, se tirait à merveille de cette aride besogne. Il donnait,
tête baissée, au plus épais des chiffres, et les grosses colonnes ne lui
faisaient pas peur. De temps en temps, au milieu de son travail, il
se tournait vers moi et me disait, un peu inquiet de ma rêverie
silencieuse:
«Nous sommes bien, n'est-ce pas? Tu ne t'ennuies pas, au moins?»