Plusieurs jours se passent ainsi,--jours sans heures, jours de chaos,

puis subitement, un beau matin, le petit Chose éprouve une sensation

singulière. Il semble qu'on vient de le tirer du fond de la mer. Ses

yeux voient, ses oreilles entendent. Il respire; il reprend pied... La

machine à penser, qui dormait dans un coin du cerveau avec ses rouages

fins comme des cheveux de fée, se réveille et se met en branle; d'abord

lentement, puis un peu plus vite, puis avec une rapidité folle,--tic!

tic! tic!--à croire que tout va casser. On sent que cette jolie machine

n'est pas faite pour dormir et qu'elle veut réparer le temps perdu...

Tic! tic! tic!... Les idées se croisent, s'enchevêtrent comme des fils

de soie: «Où suis-je, mon Dieu?... Qu'est-ce que c'est que ce grand

lit?... Et ces trois dames, là-bas, près de la fenêtre, qu'est-ce

qu'elles font?... Cette petite robe noire qui me tourne le dos, est-ce

que je ne la connais pas?... On dirait que...»

Et pour mieux regarder cette robe noire qu'il croit reconnaître,

péniblement le petit Chose se soulève sur son coude et se penche hors

du lit, puis tout de suite se jette en arrière, épouvanté... Là, devant

lui, au milieu de la chambre, il vient d'apercevoir une armoire en noyer

avec de vieilles ferrures qui grimpent sur le devant. Cette armoire, il

la reconnaît; il l'a vue déjà dans un rêve, dans un horrible rêve...

Tic! tic! tic! La machine à penser va comme le vent... Oh! maintenant

le petit Chose se rappelle. L'hôtel Pilois, la mort de Jacques,

l'enterrement, l'arrivée chez Pierrotte dans la pluie, il revoit tout,

il se souvient de tout. Hélas! en renaissant à la vie, le malheureux

enfant vient de renaître à la douleur; et sa première parole est un

gémissement...

A ce gémissement, les trois femmes qui travaillaient là-bas, près de la

fenêtre, ont tressailli. Une d'elles, la plus jeune, se lève en criant:

«De la glace! de la glace!» Et vite elle court à la cheminée prendre un

morceau de glace qu'elle vient présenter au petit Chose; mais le petit

Chose n'en veut pas... Doucement il repousse la main qui cherche ses

lèvres;--c'est une main bien fine pour une main de garde-malades! En

tout cas d'une voix qui tremble, il dit: «Bonjour, Camille!...»

Camille Pierrotte est si surprise d'entendre parler le moribond qu'elle

reste là tout interdite, le bras tendu, la main ouverte, avec son

morceau de glace claire qui tremble au bout de ses doigts roses de

froid.

«Bonjour, Camille! reprend le petit Chose. Oh! je vous reconnais bien,

allez!... J'ai toute ma tête maintenant... Et vous? est-ce que vous me

voyez?... Est-ce que vous pouvez me voir?»

Camille Pierrotte ouvre de grands yeux:

«Si je vous vois, Daniel!... Je crois bien que je vous vois.»

Alors, à l'idée que l'armoire a menti, que Camille Pierrotte n'est pas

aveugle, que le rêve, l'horrible rêve, ne sera pas vrai jusqu'au bout,

le petit Chose reprend courage et se hasarde à faire d'autres questions:

«J'ai été bien malade, n'est-ce pas, Camille?

--Oh! oui, Daniel, bien malade...

--Est-ce que je suis couché depuis longtemps?...

--Il y aura demain trois semaines...

--Miséricorde! trois semaines!... Déjà trois semaines que ma pauvre mère

Jacques...»

Il n'achève pas sa phrase et cache sa tête dans l'oreiller en

sanglotant.

...A ce moment, Pierrotte entre dans la chambre; il amène un nouveau

médecin. (Pour peu que la maladie continue, toute l'Académie de médecine

y passera.) Celuici est l'illustre docteur _Broum-Broum_, un gaillard

qui va vite en besogne et ne s'amuse pas à boutonner ses gants au chevet

des malades. Il s'approche du petit Chose, lui tâte le pouls, lui

regarde les yeux et la langue, puis se tournant vers Pierrotte:

«Qu'est-ce que vous me chantiez donc?... Mais il est guéri ce

garçon-là...

--Guéri! fait le bon Pierrotte en joignant les mains.

--Si bien guéri que vous allez me jeter tout de suite cette glace par

la fenêtre et donner à votre malade une aile de poulet aspergée de

saint-émilion... Allons! ne vous désolez plus, ma petite demoiselle;

dans huit jours, ce jeune trompe-la-mort sera sur pied, c'est moi qui

vous en réponds... D'ici là, gardez-le bien tranquille dans son lit;

évitez-lui toute émotion, toute secousse; c'est le point essentiel!...

Pour le reste, laissons faire la nature: elle s'entend à soigner mieux

que vous et moi...»

Ayant ainsi parlé, l'illustre docteur _Broum-Broum_ donne une

chiquenaude au jeune trompe-la-mort, un sourire à Mlle Camille, et

s'éloigne lestement, escorté du bon Pierrotte qui pleure de joie et

répète tout le temps:

«Ah! monsieur le docteur, c'est bien le cas de le dire... c'est bien le

cas de le dire...»

Derrière eux, Camille veut faire dormir le malade; mais il refuse avec

énergie:

«Ne vous en allez pas, Camille, je vous en prie... Ne me laissez pas

seul. Comment voulez-vous que je dorme avec le gros chagrin que j'ai?

--Si, Daniel, il le faut... Il faut que vous dormiez... Vous avez besoin

de repos; le médecin l'a dit... Voyons! soyez raisonnable, fermez les

yeux et ne pensez à rien... Tantôt je viendrai vous voir encore; et, si

vous avez dormi, je resterai bien longtemps.

--Je dors... je dors...», dit le petit Chose en fermant les yeux. Puis

se ravisant: «Encore un mot, Camille!... Quelle est donc cette petite

robe noire que j'ai aperçue ici tout à l'heure?

--Une robe noire!...

--Mais oui! vous savez bien! cette petite robe noire qui travaillait

là-bas avec vous, près de la fenêtre... Maintenant, elle n'y est plus...

Mais tout à l'heure je l'ai vue, j'en suis sûr...

--Oh! non! Daniel, vous vous trompez... J'ai travaillé ici toute la

matinée avec Mme Tribou, votre vieille amie, Mme Tribou, vous savez!

celle que vous appeliez la dame de grand mérite. Mais Mme Tribou n'est

pas en noir... elle a toujours sa même robe verte... Non! sûrement, il

n'y a pas de robe noire dans la maison... Vous avez dû rêver cela...

Allons! Je m'en vais... Dormez bien...»

Là-dessus, Camille Pierrotte s'encourt vite, toute confuse et le feu aux

joues, comme si elle venait de mentir.

Le petit Chose reste seul; mais il n'en dort pas mieux. La machine

aux fins rouages fait le diable dans sa cervelle. Les fils de soie se

croisent, s'enchevêtrent... Il pense à son bien-aimé qui dort dans

l'herbe de Montmartre; il pense aux yeux noirs aussi, à ces belles

lumières sombres que la Providence semblait avoir allumées exprès pour

lui et qui maintenant...

Ici, la porte de la chambre s'entrouvre doucement, doucement, comme

si quelqu'un voulait entrer; mais presque aussitôt on entend Camille

Pierrotte dire à voix basse:

«N'y allez pas... L'émotion va le tuer, s'il se réveille...»

Et voilà la porte qui se referme doucement, doucement, comme elle

s'était ouverte. Par malheur, un pan de robe noire se trouve pris dans

la rainure; et ce pan de robe qui passe, de son lit le petit Chose

l'aperçoit...

Du coup son coeur bondit; ses yeux s'allument, et, se dressant sur son

coude, il se met à crier bien fort: «Mère! Mère! pourquoi ne venez-vous

pas m'embrasser?...»

Aussitôt la porte s'ouvre. La petite robe noire--qui n'y peut plus

tenir--se précipite dans la chambre; mais au lieu d'aller vers le lit,

elle va droit à l'autre bout de la pièce, les bras ouverts, en appelant:

«Daniel! Daniel!

--Par ici, mère..., crie le petit Chose, qui lui tend les bras en

riant... Par ici: vous ne me voyez donc pas?...»

Et alors Mme Eyssette, à demi tournée vers le lit, tâtonnant dans l'air

autour d'elle avec ses mains qui tremblent, répond d'une voix navrante:

«Hélas! non! mon cher trésor, je ne te vois pas... Jamais plus je ne te

verrai... Je suis aveugle!»

En entendant cela, le petit Chose pousse un grand cri et tombe à la

renverse sur son oreiller...

Certes, qu'après vingt ans de misères et de souffrances, deux enfants

morts, son foyer détruit, son mari loin d'elle, la pauvre mère Eyssette

ait ses yeux divins tout brûlés par les larmes comme les voilà, il n'y

a rien là-dedans de bien extraordinaire... Mais pour le petit Chose,

quelle coïncidence avec son rêve! Quel dernier coup terrible la destinée

lui tenait en réserve! Est-ce qu'il ne va pas en mourir de celui-là?...

Eh bien, non!... le petit Chose ne mourra pas. Il ne faut pas qu'il

meure. Derrière lui que deviendrait la pauvre mère aveugle? Où

trouverait-elle des larmes pour pleurer ce troisième fils? Que

deviendrait le père Eyssette, cette victime de l'honneur commercial,

ce Juif errant de la viniculture, qui n'a pas même le temps de venir

embrasser son enfant malade, ni de porter une fleur à son enfant mort?

Qui reconstruirait le foyer, ce beau foyer de famille où les deux vieux

viendront un jour chauffer leurs pauvres mains glacées?... Non! non! le

petit Chose ne veut pas mourir. Il se cramponne à la vie, au contraire,

et de toutes ses forces... On lui a dit que, pour guérir plus vite, il

ne fallait pas penser, il ne pense pas; qu'il ne fallait pas parler, il

ne parle pas; qu'il ne fallait pas pleurer, il ne pleure pas... C'est

plaisir de le voir dans son lit, l'air paisible, les yeux ouverts,

jouant pour se distraire avec les glands de l'édredon. Une vraie

convalescence de chanoine...

Autour de lui, toute la maison Lalouette s'empresse silencieuse. Mme

Eyssette passe ses journées au pied du lit, avec son tricot; la chère

aveugle a tellement l'habitude des longues aiguilles qu'elle tricote

aussi bien que du temps de ses yeux. La dame de grand mérite est là,

elle aussi; puis, à tout moment on voit paraître à la porte la bonne

figure de Pierrotte. Il n'y a pas jusqu'au joueur de flûte qui ne monte

prendre des nouvelles quatre ou cinq fois dans le jour. Seulement, il

faut bien le dire, celui-là ne vient pas pour le malade; c'est la dame

de grand mérite qui l'attire surtout... Depuis que Camille Pierrotte lui

a formellement déclaré qu'elle ne voulait ni de lui ni de sa flûte, le

fougueux instrumentiste s'est rabattu sur la veuve Tribou qui, pour être

moins riche et moins jolie que la fille du Cévenol, n'est pas cependant

tout à fait dépourvue de charmes ni d'économies. Avec cette romanesque

matrone, l'homme flûte n'a pas perdu son temps, à la troisième séance,

il y avait déjà du mariage dans l'air, et l'on parlait vaguement de

monter une herboristerie rue des Lombards, avec les économies de la

dame. C'est pour ne pas laisser dormir ces beaux projets, que le jeune

virtuose vient si souvent prendre des nouvelles.

Et Mlle Pierrotte? On n'en parle pas! Est-ce qu'elle ne serait plus dans

la maison?... Si, toujours: seulement, depuis que le malade est hors de

danger, elle n'entre presque jamais dans sa chambre. Quand elle y vient,

c'est en passant, pour prendre l'aveugle et la mener à table; mais le

petit Chose, jamais un mot... Ah! qu'il est loin le temps de la

rose rouge, le temps où, pour dire: «Je vous aime», les yeux noirs

s'ouvraient comme deux fleurs de velours! Dans son lit, le malade

soupire, en pensant à ces bonheurs envolés. Il voit bien qu'on ne l'aime

plus, qu'on le fuit, qu'il fait horreur; mais c'est lui qui l'a voulu.

Il n'a pas le droit de se plaindre. Et pourtant, c'eût été si bon, au

milieu de tant de deuils et de tristesses, d'avoir un peu d'amour

pour se chauffer le coeur! c'eût été si bon de pleurer sur une épaule

amie!... «Enfin!... le mal est fait, se dit le pauvre enfant, n'y

songeons plus, et trêve aux rêvasseries! pour moi, il ne s'agit plus

d'être heureux dans la vie; il s'agit de faire son devoir... Demain, je

parlerai à Pierrotte.»

En effet, le lendemain, à l'heure où le Cévenol traverse la chambre à

pas de loup pour descendre au magasin, le petit Chose, qui est là depuis

l'aube à guetter derrière ses rideaux, appelle doucement.

«Monsieur Pierrotte! monsieur Pierrotte!»

Pierrotte s'approche du lit; et alors le malade très ému, sans lever les

yeux:

«Voici que je m'en vais sur ma guérison, mon bon monsieur Pierrotte,

et j'ai besoin de causer sérieusement avec vous. Je ne veux pas vous

remercier de ce que vous faites pour ma mère et pour moi...»

Vive interruption du Cévenol: «Pas un mot là-dessus, monsieur Daniel!

tout ce que je fais, je devais le faire. C'était convenu avec M.

Jacques.

--Oui! je sais, Pierrotte, je sais qu'à tout ce qu'on veut vous dire sur

ce chapitre vous faites toujours la même réponse... Aussi n'est-ce pas

de cela que je vais vous parler. Au contraire, si je vous appelle, c'est

pour vous demander un service. Votre commis va vous quitter bientôt;

voulez-vous me prendre à sa place? Oh! je vous en prie, Pierrotte,

écoutez-moi jusqu'au bout; ne me dites pas non, sans m'avoir écouté

jusqu'au bout... Je le sais, après ma lâche conduite, je n'ai plus le

droit de vivre au milieu de vous. Il y a dans la maison quelqu'un que ma

présence fait souffrir, quelqu'un à qui ma vue est odieuse, et ce n'est

que justice!... Mais si je m'arrange pour qu'on ne me voie jamais, si je

m'engage à ne jamais monter ici, si je reste toujours au magasin, si je

suis de votre maison sans en être, comme les gros chiens de basse-cour

qui n'entrent jamais dans les appartements, est-ce qu'à ces

conditions-là vous ne pourriez pas m'accepter!»

Pierrotte a bonne envie de prendre dans ses grosses mains la tête frisée

du petit Chose et de l'embrasser bien fort; mais il se contient et

répond, tranquillement:

«Dame! écoutez, monsieur Daniel, avant de rien dire, j'ai besoin de

consulter la petite... Moi, votre proposition me convient assez; mais je

ne sais pas si la petite... Du reste, nous allons voir. Elle doit être

levée... Camille! Camille!»

Camille Pierrotte, matinale comme une abeille, est en train d'arroser

son rosier rouge sur la cheminée du salon. Elle arrive en peignoir du

matin, les cheveux relevés à la chinoise, fraîche, gaie, sentant les

fleurs.

«Tiens, petite, lui dit le Cévenol, voilà M. Daniel qui demande à entrer

chez nous pour remplacer le commis... Seulement, comme il pense que sa

présence ici te serait trop pénible...

--Trop pénible!» interrompit Camille Pierrotte en changeant de couleur.

Elle n'en dit pas plus long; mais les yeux noirs achevèrent sa phrase.

Oui! les yeux noirs eux-mêmes se montrent devant le petit Chose,

profonds comme la nuit, lumineux comme les étoiles, en criant: «Amour!

amour!» avec tant de passion et de flamme que le pauvre malade en a le

coeur incendié.

Alors Pierrotte dit en riant sous cape:

«Dame! expliquez-vous tous les deux... il y a quelque malentendu

là-dessous.»

Et il s'en va tambouriner une bourrée cévenole sur les vitres; puis

quand il croit que les enfants se sont suffisamment expliqués--oh! mon

Dieu! c'est à peine s'ils ont eu le temps de se dire trois paroles--, il

s'approche d'eux et les regarde:

«Eh bien?

--Ah! Pierrotte, dit le petit Chose en lui tendant les mains, elle est

aussi bonne que vous... elle m'a pardonné!»

A partir de ce moment, la convalescence du malade marche avec des bottes

de sept lieues... Je crois bien! les yeux noirs ne bougent plus de la

chambre. On passe les journées à faire des projets d'avenir. On parle

de mariage, de foyer à reconstruire. On parle aussi de la chère mère

Jacques, et son nom fait encore verser de belles larmes. Mais c'est

égal! il y a de l'amour dans l'ancienne maison Lalouette. Cela se sent.

Et si quelqu'un s'étonne que l'amour puisse fleurir ainsi dans le deuil

et dans les larmes, je lui dirai d'aller voir aux cimetières toutes ces

jolies fleurettes qui poussent entre les fentes des tombeaux.

D'ailleurs, n'allez pas croire que la passion fasse oublier son devoir

au petit Chose. Pour si bien qu'il soit dans son grand lit, entre Mme

Eyssette et les yeux noirs, il a hâte d'être guéri, de se lever, de

descendre au magasin. Non, certes, que la porcelaine le tente beaucoup;

mais il languit de commencer cette vie de dévouement et de travail dont

la mère Jacques lui a donné l'exemple. Après tout, il vaut encore mieux

vendre des assiettes dans un passage, comme disait la tragédienne Irma,

que balayer l'institution Ouly ou se faire siffler à Montparnasse. Quant

à la Muse, on n'en parle plus. Daniel Eyssette aime toujours les vers,

mais pas les siens; et le jour où l'imprimeur, fatigué de garder

chez lui les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf volumes de _La Comédie

pastorale_, les renvoie au passage du Saumon, le malheureux ancien poète

a le courage de dire:

«Il faut brûler tout ça.»

A quoi Pierrotte, plus avisé, répond:

«Brûler tout ça! ma foi non!... j'aime bien mieux le garder au magasin.

J'en trouverai l'emploi... C'est bien le cas de le dire... J'ai tout

juste prochainement un envoi de coquetiers à faire à Madagascar. Il

paraît que dans ce pays-là, depuis qu'on a vu la femme d'un missionnaire

anglais manger des oeufs à la coque, on ne veut plus manger les oeufs

autrement... Avec votre permission, monsieur Daniel, vos livres

serviront à envelopper mes coquetiers.»

Et en effet, quinze jours après, _La Comédie pastorale_ se met en route

pour le pays de l'illustre Rana-Volo. Puisse-t-elle y avoir plus de

succès qu'à Paris!

...Et maintenant, lecteur, avant de clore cette histoire, je veux encore

une fois t'introduire dans le salon jonquille. C'est par un après-midi

de dimanche, un beau dimanche d'hiver--froid sec et grand soleil. Toute

la maison Lalouette rayonne. Le petit Chose est complètement guéri et

vient de se lever pour la première fois. Le matin, en l'honneur de

cet heureux événement, on a sacrifié à Esculape quelques douzaines

d'huîtres, arrosées d'un joli vin blanc de Touraine. Maintenant on est

au salon, tous réunis. Il fait bon; la cheminée flambe. Sur les vitres

chargées de givre, le soleil fait des paysages d'argent.

Devant la cheminée, le petit Chose, assis sur un tabouret aux pieds de

la pauvre aveugle assoupie, cause à voix basse avec Mlle Pierrotte plus

rouge que la petite rose rouge qu'elle a dans les cheveux. Cela se

comprend, elle est si près du feu!... De temps en temps, un grignotement

de souris,--c'est la tête d'oiseau qui becquette dans un coin; ou bien

un cri de détresse,--c'est la dame de grand mérite qui est en train de

perdre au bésigue l'argent de l'herboristerie. Je vous prie de remarquer

l'air triomphant de Mme Lalouette qui gagne, et le sourire inquiet du

joueur de flûte, qui perd.

Et M. Pierrotte?... Oh! M. Pierrotte n'est pas loin... Il est là-bas

dans l'embrasure de la fenêtre, à demi caché par le grand rideau

jonquille, et se livrant à une besogne silencieuse qui l'absorbe et le

fait suer. Il a devant lui, sur un guéridon, des compas, des crayons,

des règles, des équerres, de l'encre de Chine, des pinceaux, et

enfin une longue pancarte de papier à dessin qu'il couvre de signes

singuliers... L'ouvrage a l'air de lui plaire. Toutes les cinq minutes,

il relève la tête, la penche un peu de côte et sourit à son barbouillage

d'un air de complaisance.

Quel est donc ce travail mystérieux?...

Attendez; nous allons le savoir... Pierrotte a fini. Il sort de sa

cachette, arrive doucement derrière Camille et le petit Chose; puis,

tout à coup, il leur étale sa grande pancarte sous les yeux en disant:

«Tenez! les amoureux, que pensez-vous de ceci?»

Deux exclamations lui répondent:

«Oh! papa!...

--Oh! monsieur Pierrotte!

--Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce que c'est!...» demande la pauvre

aveugle, réveillée en sursaut.

Et Pierrotte joyeusement:

«Ce que c'est, madame Eyssette?... C'est... c'est bien le cas de le

dire... C'est un projet de la nouvelle enseigne que nous mettrons sur la

boutique dans quelques mois... Allons! monsieur Daniel, lisez-nous ça

tout haut, pour qu'on juge un peu de l'effet.»

Dans le fond de son coeur, le petit Chose donne une dernière larme à ses

papillons bleus; et prenant la pancarte à deux mains:--Voyons!--soit

homme, petit Chose!--il lit tout haut, d'une voix ferme, cette enseigne

de boutique, où son avenir est écrit en lettres grosses d'un pied:

PORCELAINE ET CRISTAUX

_Ancienne maison Lalouette_

EYSSETTE ET PIERROTTE

SUCCESSEURS

TABLE

PREMIÈRE PARTIE

I.--La fabrique.

II.--Les babarottes.

III.--Il est mort! Priez pour lui!

IV.--Le cahier rouge.

V.--Gagne ta vie.

VI.--Les petits.

VII.--Le pion.

VIII.--Les yeux noirs.

IX.--L'affaire Boucoyran.

X.--Les mauvais jours.

XI.--Mon bon ami le maître d'armes.

XII.--L'anneau de fer.

XIII.--Les clefs de M. Viot.

XIV.--L'oncle Baptiste.

DEUXIÈME PARTIE

I.--Mes caoutchoucs.

II.--De la part du curé de Saint-Nizier.

III.--Ma mère Jacques.

IV.--La discussion du budget.

V.--Coucou-Blanc et la dame du premier.

VI.--Le roman de Pierrotte.

VII.--La rose rouge et les yeux noirs.

VIII.--Une lecture au passage du Saumon.

IX.--Tu vendras de la porcelaine.

X.--Irma Borel.

XI.--Le coeur de sucre.

XII.--Tolocototignan.

XIII.--L'enlèvement.

XIV.--Le rêve.

XV.--.....

XVI.--La fin du rêve.

Le petit chose · 第 19 / 19 段