Cette lettre ne partit pas.

XII

TOLOCOTOTIGNAN

Me voici arrivé aux pages les plus sombres de mon histoire, aux jours de

misère et de honte que Daniel Eyssette a vécus à côté de cette femme,

comédien dans la banlieue de Paris. Chose singulière! ce temps de ma

vie, accidenté, bruyant, tourbillonnant, m'a laissé des remords plutôt

que des souvenirs.

Tout ce coin de ma mémoire est brouillé, je ne vois rien, rien...

Mais, attendez!... je n'ai qu'à fermer les yeux et à fredonner deux

ou trois fois ce refrain bizarre et mélancolique: _Tolocototignan!

Tolocototignan!_ tout de suite, comme par magie, mes souvenirs assoupis

vont se réveiller, les heures mortes sortiront de leurs tombeaux, et

je retrouverai le petit Chose, tel qu'il était alors, dans une grande

maison neuve du boulevard Montparnasse, entre Irma Borel qui répétait

ses rôles, et Coucou-Blanc qui chantait sans cesse:

_Tolocototignan! Tolocototignan!_

Pouah! l'horrible maison! je la vois maintenant, je la vois avec ses

mille fenêtres, sa rampe verte et poisseuse, ses plombs béants, ses

portes numérotées, ses longs corridors blancs qui sentaient la peinture

fraîche... toute neuve, et déjà salie!... Il y avait cent huit chambres

là-dedans; dans chaque chambre, un ménage. Et quels ménages! Tout le

jour, c'étaient des scènes; des cris, du fracas, des tueries; la nuit

des piaillements d'enfants, des pieds nus marchant sur le carreau, puis

le balancement uniforme et lourd des berceaux. De temps en temps, pour

varier, des visites de la police.

C'est là, c'est dans cet antre garni à sept étages qu'Irma Borel et le

petit Chose étaient venus abriter leur amour.... Triste logis et bien

fait pour un pareil hôte!... Ils l'avaient choisi parce que c'était près

de leur théâtre; et puis, comme dans toutes les maisons neuves, ils

ne payaient pas cher. Pour quarante francs--un prix d'essuyeurs de

plâtre--ils avaient deux chambres au second étage, avec un liséré de

balcon sur le boulevard, le plus bel appartement de l'hôtel.... Ils

rentraient tous les soirs vers minuit, à la fin du spectacle. C'était

sinistre de revenir par ces grandes avenues désertes, où rôdaient des

blouses silencieuses, des filles en cheveux, et les longues redingotes

des patrouilles grises.

Ils marchaient vite, au milieu de la chaussée. En arrivant, ils

trouvaient un peu de viande froide sur un coin de la table et la

Négresse Coucou-Blanc, qui attendait... car Irma Borel avait gardé

Coucou-Blanc. M. de Huit à Dix avait repris son cocher, ses meubles, sa

vaisselle, sa voiture. Irma Borel avait gardé sa Négresse, son kakatoès,

quelques bijoux et toutes ses robes.... Celles-ci, bien entendu, ne lui

servaient plus qu'à la scène, les traînes de velours et de moire n'étant

point faites pour balayer les boulevards extérieurs.... A elles seules,

les robes occupaient une des deux chambres. Elles étaient là pendues

tout autour à des portemanteaux d'acier, et leurs grands plis soyeux,

leurs couleurs voyantes contrastaient étrangement avec le carreau

dérougi et le meuble fané. C'est dans cette chambre que couchait la

Négresse.

Elle y avait installé sa paillasse, son fer à cheval, sa bouteille

d'eau-de-vie; seulement, de peur du feu, on ne lui laissait pas de

lumière. Aussi, la nuit, quand ils rentraient, Coucou-Blanc, accroupie

sur une paillasse au clair de lune, avait l'air, parmi ces robes

mystérieuses, d'une vieille sorcière préposée par Barbe-Bleue à la garde

des sept pendues. L'autre pièce, la plus petite, était pour eux et le

kakatoès. Juste la place d'un lit, de trois chaises, d'une table et du

grand perchoir à bâtons dorés.

Si triste et si étroit que fût leur logis, ils n'en sortaient jamais.

Le temps que leur laissait le théâtre, ils le passaient chez eux

à apprendre leurs rôles, et c'était, je vous le jure, un terrible

charivari. D'un bout de la maison à l'autre on entendait leurs

rugissements dramatiques:

«Ma fille, rendez-moi ma fille!--Par ici, Gaspard!--Son nom, son nom,

miséra-a-ble!» Par là-dessus, les cris déchirants du kakatoès, et la

voix aiguë de Coucou-Blanc qui chantonnait sans cesse:

_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._

Irma Borel était heureuse, elle. Cette vie lui plaisait; cela l'amusait

de jouer au ménage d'artistes pauvres. «Je ne regrette rien»,

disait-elle souvent. Qu'aurait-elle regretté? Le jour où la misère la

fatiguerait, le jour où elle serait lasse de boire du vin au litre et

de manger ces hideuses portions à sauce brune qu'on leur montait de la

gargote, le jour où elle en aurait jusque-là de l'art dramatique de la

banlieue, ce jour-là, elle savait bien qu'elle reprendrait son existence

d'autrefois. Tout ce qu'elle avait perdu, elle n'aurait qu'à lever un

doigt pour le retrouver.

C'est cette pensée d'arrière-garde qui lui donnait du courage et lui

faisait dire: «Je ne regrette rien.» Elle ne regrettait rien, elle; mais

lui, lui?...

Ils avaient débuté tous les deux dans _Gaspardo le Pêcheur_, un des

plus beaux morceaux de la ferblanterie mélodramatique. Elle y fut

très acclamée, non certes pour son talent--mauvaise voix, gestes

ridicules--mais pour ses bras de neige, pour ses robes de velours.

Le public de là-bas n'est pas habitué à ces exhibitions de chair

éblouissante et de robes glorieuses à quarante francs le mètre. Dans

la salle on disait: «C'est une duchesse!» et les titis émerveillés

applaudissaient à tête fendre....

Il n'eut pas le même succès. On le trouva trop petit; et puis il avait

peur, il avait honte. Il parlait tout bas, comme à confesse: «Plus haut!

plus haut!» lui criait-on. Mais sa gorge se serrait, étranglant les mots

au passage. Il fut sifflé.... Que voulez-vous! Irma avait beau dire, la

vocation n'y était pas. Après tout, parce qu'on est mauvais poète, ce

n'est pas une raison pour être bon comédien.

La créole le consolait de son mieux: «Ils n'ont pas compris le caractère

de ta tête....», lui disait-elle souvent. Le directeur ne s'y trompa

point, lui, sur le caractère de sa tête. Après deux représentations

orageuses, il le fit venir dans son cabinet et lui dit: «Mon petit, le

drame n'est pas ton affaire. Nous nous sommes fourvoyés. Essayons du

vaudeville. Je crois que dans les comiques tu marcheras très bien.» Et

dès le lendemain, on essaya du vaudeville. Il joua les jeunes premiers

comiques, les gandins ahuris auxquels on fait boire de la limonade Rogé

en guise de champagne, et qui courent la scène en se tenant le ventre,

les niais à perruque rousse qui pleurent comme des veaux, «heu!...

heu!... heu!...» les amoureux de campagne qui roulent des yeux bêtes

en disant: «Mam'selle, j'vous aimons ben!... heulla! ben vrai; j'vous

aimons tout plein!»

Il joua les Jeannot, les trembleurs, tous ceux qui sont laids, tous ceux

qui font rire, et la vérité me force à dire qu'il ne s'en tira pas trop

mal. Le malheureux avait du succès; il faisait rire!

Expliquez cela si vous pouvez. C'est quand il était en scène, grimé,

plâtré, chargé d'oripeaux, que le petit Chose pensait à Jacques et aux

yeux noirs. C'est au milieu d'une grimace, au coin d'un lazzi bête,

que l'image de tous ces chers êtres, qu'il avait lâchement trahis, se

dressait tout à coup devant lui.

Presque tous les soirs, les titis de l'endroit pourront vous l'affirmer,

il lui arrivait de s'arrêter net au beau milieu d'une tirade et de

rester debout, sans parler, la bouche ouverte, à regarder la salle....

Dans ces moments-là, son âme lui échappait, sautait par-dessus la rampe,

crevait le plafond du théâtre d'un coup d'aile, et s'en allait bien loin

donner un baiser à Jacques, un baiser à Mme Eyssette, demander grâce aux

yeux noirs en se plaignant amèrement du triste métier qu'on lui faisait

faire.

«Heulla! ben vrai! j'vous aimons tout plein!...» disait tout à coup la

voix du souffleur, et alors, le malheureux petit Chose, arraché à son

rêve, tombé du ciel, promenait autour de lui de grands yeux étonnés où

se peignait un effarement si naturel, si comique, que toute la salle

partait d'un gros éclat de rire. En argot de théâtre, c'est ce qu'on

appelle un effet. Sans le vouloir, il avait trouvé un effet.

La troupe dont ils faisaient partie desservait plusieurs communes.

C'était une façon de troupe nomade, jouant tantôt à Grenelle, à

Montparnasse, à Sèvres, à Sceaux, à Saint-Cloud. Pour aller d'un pays à

l'autre, on s'entassait dans l'omnibus du théâtre--un vieil omnibus café

au lait traîné par un cheval phtisique. En route, on chantait, on jouait

aux cartes. Ceux qui ne savaient pas leurs rôles se mettaient dans le

fond et repassaient les brochures. C'était sa place à lui.

Il restait là, taciturne et triste comme sont les grands comiques,

l'oreille fermée à toutes les trivialités qui bourdonnaient à ses côtés.

Si bas qu'il fût tombé, ce cabotinage roulant était encore au-dessous de

lui. Il avait honte de se trouver en pareille compagnie. Les femmes, de

vieilles prétentions, fanées, fardées, maniérées, sentencieuses. Les

hommes, des êtres communs, sans idéal, sans orthographe, des fils de

coiffeurs ou de marchandes de _frites_, qui s'étaient faits comédiens

par désoeuvrement, par fainéantise, par amour du paillon, du costume;

pour se montrer sur les planches en collant de couleur tendre et

redingotes à la Souwaroff, des lovelaces de barrière, toujours

préoccupés de leur tenue, dépensant leurs appointements en frisures, et

vous disant, d'un air convaincu: «Aujourd'hui, j'ai bien travaillé»,

quand ils avaient passé cinq heures à se faire une paire de bottes Louis

XV avec deux mètres de papier verni.... En vérité, c'était bien la peine

de railler le salon à musique de Pierrotte pour venir échouer dans cette

guimbarde.

A cause de son air maussade et de ses fiertés silencieuses, ses

camarades ne l'aimaient pas. On disait: «C'est un sournois.» La créole,

en revanche, avait su gagner tous les coeurs. Elle trônait dans

l'omnibus comme une princesse en bonne fortune, riait à belles dents,

renversait la tête en arrière pour montrer sa fine encolure, tutoyait

tout le monde, appelait les hommes «mon vieux», les femmes «ma petite»,

et forçait les plus hargneux à dire d'elle: «C'est une bonne fille.» Une

bonne fille, quelle dérision!...

Ainsi roulant, riant, les grosses plaisanteries faisant feu, on arrivait

au lieu de la représentation. Le spectacle fini, on se déshabillait d'un

tour de main, et vite on remontait en voiture pour rentrer à Paris.

Alors il faisait noir. On causait à voix basse, en se cherchant dans

l'ombre avec les genoux. De temps en temps, un rire étouffé... A

l'octroi du faubourg du Maine, l'omnibus s'arrêtait pour remiser. Tout

le monde descendait, et l'on allait en troupe reconduire Irma Borel

jusqu'à la porte du grand taudis, où Coucou-Blanc, aux trois quarts

ivre, les attendait avec sa chanson triste:

_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._

A les voir ainsi rivés l'un à l'autre, on aurait pu croire qu'ils

s'aimaient. Non! ils ne s'aimaient pas. Ils se connaissaient bien trop

pour cela. Il la savait menteuse, froide, sans entrailles. Elle le

savait faible et mou jusqu'à la lâcheté. Elle se disait: «Un beau matin,

son frère va venir et me l'enlever pour le rendre à sa porcelainière.»

Lui se disait: «Un de ces jours, lassée de la vie qu'elle mène, elle

s'envolera avec un monsieur de Huit-à-Dix, et moi, je resterai seul dans

ma fange...» Cette crainte éternelle qu'ils avaient de se perdre faisait

le plus clair de leur amour. Ils ne s'aimaient pas, et pourtant étaient

jaloux.

Chose singulière, n'est-ce pas? que là où il n'y a pas d'amour, il

puisse y avoir de la jalousie. Eh bien, c'est ainsi... Quand elle

parlait familièrement à quelqu'un du théâtre, il devenait pâle. Quand il

recevait une lettre, elle se jetait dessus et la décachetait avec des

mains tremblantes.... Le plus souvent, c'était une lettre de Jacques.

Elle la lisait jusqu'au bout en ricanant, puis la jetait sur un meuble:

«Toujours la même chose», disait-elle avec dédain. Hélas! oui! toujours

la même chose, c'est-à-dire le dévouement, la générosité, l'abnégation.

C'est bien pour cela qu'elle détestait tant le frère....

Le brave Jacques ne s'en doutait pas, lui. Il ne se doutait de rien. On

lui écrivait que tout allait bien, que _La Comédie pastorale_ était aux

trois quarts vendue, et qu'à l'échéance des billets on trouverait chez

les libraires tout l'argent qu'il faudrait pour faire face. Confiant et

bon comme toujours, il continuait d'envoyer les cent francs du mois rue

Bonaparte, où Coucou-Blanc allait les chercher.

Avec les cent francs de Jacques et les appointements du théâtre, ils

avaient bien sûr de quoi vivre, surtout dans ce quartier de pauvres

hères. Mais ni l'un ni l'autre ils ne savaient, comme on dit, ce que

c'est que l'argent: lui, parce qu'il n'en avait jamais eu; elle, parce

qu'elle en avait toujours eu trop. Aussi, quel gaspillage! Dès le 5 du

mois, la caisse--une petit pantoufle javanaise en paille de maïs--la

caisse était vide. Il y avait d'abord le kakatoès qui, à lui seul,

coûtait autant à nourrir qu'une personne de grandeur naturelle. Il y

avait ensuite le blanc, le kohl, la poudre de riz, les opiats, les

pattes de lièvre, tout l'attirail de la peinture dramatique. Puis les

brochures du théâtre étaient trop vieilles, trop fanées; madame voulait

des brochures neuves. Il lui fallait aussi des fleurs, beaucoup

de fleurs. Elle se serait passée de manger plutôt que de voir ses

jardinières vides.

En deux mois, la maison fut criblée de dettes. On devait à l'hôtel, au

restaurant, au portier du théâtre. De temps en temps, un fournisseur se

lassait et venait faire du bruit le matin. Ces jours-là, en désespoir de

tout, on courait vite chez l'imprimeur de _La Comédie pastorale_, et on

lui empruntait quelques louis de la part de Jacques. L'imprimeur, qui

avait entre les mains le second volume des fameux mémoires et savait

Jacques toujours secrétaire de M. d'Hacqueville, ouvrait sa bourse sans

méfiance. De louis en louis, on était arrivé à lui emprunter quatre

cents francs qui, joints aux neuf cents francs de _La Comédie

pastorale,_ portaient la dette de Jacques jusqu'à treize cents francs.

Pauvre mère Jacques! que de désastres l'attendaient à son retour! Daniel

disparu, les yeux noirs en larmes, pas un volume vendu et treize

cents francs à payer. Comment se tirerait-il de là?... La créole ne

s'inquiétait guère, elle. Mais lui, le petit Chose, cette pensée ne le

quittait pas. C'était une obsession, une angoisse perpétuelle. Il avait

beau chercher à s'étourdir, travailler comme un forçat (et de quel

travail, juste Dieu!), apprendre de nouvelles bouffonneries, étudier

devant le miroir de nouvelles grimaces, toujours le miroir lui renvoyait

l'image de Jacques au lieu de la sienne; entre les lignes de son rôle,

au lieu de Langlumeau, de Josias et autres personnages de vaudeville, il

ne voyait que le nom de Jacques; Jacques, Jacques, toujours Jacques!

Chaque matin, il regardait le calendrier avec terreur et, comptant les

jours qui le séparaient de la première échéance des billets, il se

disait en frissonnant: "Plus qu'un mois, plus que trois semaines!" Car

il savait bien qu'au premier billet protesté tout serait découvert, et

que le martyre de son frère commencerait dès ce jour-là. Jusque dans

son sommeil cette idée le poursuivait. Quelquefois il se réveillait en

sursaut, le coeur serré, le visage inondé de larmes, avec le souvenir

confus d'un rêve terrible et singulier qu'il venait d'avoir.

Ce rêve, toujours le même, revenait presque toutes les nuits. Cela se

passait dans une chambre inconnue, où il y avait une grande armoire à

vieilles ferrures grimpantes. Jacques était là, pâle, horriblement pâle,

étendu sur un canapé; il venait de mourir. Camille Pierrotte était là,

elle aussi, et, debout devant l'armoire, elle cherchait à l'ouvrir pour

prendre un linceul. Seulement, elle ne pouvait pas y parvenir; et tout

en tâtonnant avec la clef autour de la serrure, on l'entendait dire

d'une voix navrante: «Je ne peux pas ouvrir... J'ai trop pleuré... je

n'y vois plus...»

Quoiqu'il voulût s'en défendre, ce rêve l'impressionnait au-delà de la

raison. Dès qu'il fermait les yeux, il revoyait Jacques étendu sur le

canapé, et Camille aveugle, devant l'armoire... Tous ces remords, toutes

ces terreurs, le rendaient de jour en jour plus sombre, plus irritable.

La créole, de son côté, n'était plus endurante. D'ailleurs elle sentait

vaguement qu'il lui échappait--sans qu'elle sût par où--et cela

l'exaspérait. A tout moment, c'étaient des scènes terribles, des cris,

des injures, à se croire dans un bateau de blanchisseuses.

Elle lui disait: «Va-t'en avec ta Pierrotte, te faire donner des coeurs

de sucre.»

Et lui, tout de suite: «Retourne à ton Pacheco te faire fendre la

lèvre.»

Elle l'appelait: «Bourgeois!»

Il lui répondait: «Coquine!»

Puis ils fondaient en larmes et se pardonnaient généreusement pour

recommencer le lendemain.

C'est ainsi qu'ils vivaient, non! qu'ils croupissaient ensemble, rivés

au même fer, couchés dans le même ruisseau... C'est cette existence

fangeuse, ce sont ces heures misérables qui défilent aujourd'hui devant

mes yeux, quand je fredonne le refrain de la Négresse, le bizarre et

mélancolique:

_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._

XIII

L'ENLÈVEMENT

C'était un soir, vers neuf heures, au théâtre Montparnasse. Le petit

Chose, qui jouait dans la première pièce, venait de finir et remontait

dans sa loge. En montant, il se croisa avec Irma Borel qui allait

entrer en scène. Elle était rayonnante, tout en velours et en guipure,

l'éventail au poing comme Célimène.

«Viens dans la salle, lui dit-elle en passant, je suis en train... je

serai très belle.»

Il hâta le pas vers sa loge et se déshabilla bien vite. Cette loge,

qu'il partageait avec deux camarades, était un cabinet sans fenêtre,

bas de plafond, éclairé au schiste. Deux ou trois chaises de paille

formaient l'ameublement. Le long du mur pendaient des fragments de

glace, des perruques défrisées, des guenilles à paillettes, velours

fanés, dorures éteintes; à terre, dans un coin, des pots de rouge sans

couvercle, des houppes à poudre de riz toutes déplumées.

Le petit Chose était là depuis un moment, en train de se désaffubler

quand il entendit un machiniste qui l'appelait d'en bas: «Monsieur

Daniel! monsieur Daniel!» Il sortit de sa loge et, penché sur le bois

humide de la rampe, demanda: «Qu'y a-t-il?» Puis, voyant qu'on ne

répondait pas, il descendit, tel qu'il était, à peine vêtu, barbouillé

de blanc et de rouge, avec sa grande perruque jaune qui lui tombait sur

les yeux.

Au bas de l'escalier, il se heurta contre quelqu'un. «Jacques!»

cria-t-il en reculant.

C'était Jacques... Ils se regardèrent un moment, sans parler. A la fin,

Jacques joignit les mains et murmura d'une voix douce, pleine de larmes:

«Oh! Daniel!» Ce fut assez. Le petit Chose, remué jusqu'au fond des

entrailles, regarda autour de lui comme un enfant craintif et dit tout

bas, si bas que son frère put à peine l'entendre: «Emmène-moi d'ici,

Jacques.»

Jacques tressaillit; et le prenant par la main, il l'entraîna dehors.

Un fiacre attendait à la porte; ils y montèrent. «Rue des Dames, aux

Batignolles!» cria la mère Jacques. «C'est mon quartier!» répondit le

cocher d'une voix joyeuse, et la voiture s'ébranla.

... Jacques était à Paris depuis deux jours. Il arrivait de Palerme,

où une lettre de Pierrotte--qui lui courait après depuis trois

mois--l'avait enfin découvert. Cette lettre, courte et sans phrases, lui

apprenait la disparition de Daniel.

En la lisant, Jacques devina tout. Il se dit: «L'enfant fait des

bêtises... Il faut que j'y aille.» Et sur-le-champ il demanda un congé

au marquis.

«Un congé! fit le bonhomme en bondissant... Etes-vous fou?.. Et mes

mémoires?..

--Rien que huit jours, monsieur le marquis, le temps d'aller et de

revenir; il y va de la vie de mon frère.

--Je me moque pas mal de votre frère... Est-ce que vous n'étiez pas

prévenu, en entrant? Avez-vous oublié nos conventions?

--Non, monsieur le marquis, mais...

--Pas de mais qui tienne. Il en sera de vous comme des autres. Si

vous quittez votre place pour huit jours, vous n'y rentrerez jamais.

Réfléchissez là-dessus, je vous prie... Et tenez! pendant que vous

faites vos réflexions, mettez-vous là. Je vais dicter.

--C'est tout réfléchi, monsieur le marquis. Je m'en vais.

--Allez au diable.»

Sur quoi l'intraitable vieillard prit son chapeau et se rendit au

consulat français pour s'informer d'un nouveau secrétaire.

Jacques partit le soir même.

En arrivant à Paris, il courut rue Bonaparte. «Mon frère est là-haut?»

cria-t-il au portier qui fumait sa pipe dans la cour, à califourchon sur

la fontaine. Le portier se mit à rire: «Il y a beau temps qu'il court»,

dit-il sournoisement.

Il voulait faire le discret, mais une pièce de cent sous lui desserra

les dents. Alors il raconta que depuis longtemps le petit du cinquième

et la dame du premier avaient disparu, qu'ils se cachaient on ne sait

où, dans quelque coin de Paris mais ensemble à coup sûr, car la Négresse

Coucou-Blanc venait tous les mois voir s'il n'y avait rien pour eux. Il

ajouta que M. Daniel, en partant, avait oublié de lui donner congé,

et qu'on lui devait les loyers des quatre derniers mois sans parler

d'autres menues dettes.

«C'est bien, dit Jacques, tout sera payé. Et sans perdre une minute,

sans prendre seulement le temps de secouer la poussière du voyage, il se

mit à la recherche de son enfant.

Il alla d'abord chez l'imprimeur, pensant avec raison que le dépôt

général de _La Comédie pastorale_ étant là, Daniel devait y venir

souvent.

«J'allais vous écrire, lui dit l'imprimeur en le voyant entrer. Vous

savez que le premier billet échoit dans quatre jours.»

Jacques répondit sans s'émouvoir: «J'y ai songé... Dès demain j'irai

faire ma tournée chez les libraires. Ils ont de l'argent à me remettre.

La vente a très bien marché.»

L'imprimeur ouvrit démesurément ses gros yeux bleus d'Alsace.

«Comment?... La vente a bien marché! Qui vous a dit cela?»

Jacques pâlit, pressentant une catastrophe. «Regardez donc dans ce

coin, continua l'Alsacien, tous ces volumes empilés. C'est _La Comédie

pastorale_. Depuis cinq mois qu'elle est dans le commerce, on n'en a

vendu qu'un exemplaire. A la fin, les libraires se sont lassés et m'ont

renvoyé les volumes qu'ils avaient en dépôt. A l'heure qu'il est, tout

cela n'est plus bon qu'à vendre au poids du papier. C'est dommage;

c'était bien imprimé.»

Chaque parole de cet homme tombait sur la tête de Jacques comme un coup

de canne plombée, mais ce qui l'acheva, ce fut d'apprendre que Daniel,

en son nom, avait emprunté de l'argent à l'imprimeur.

«Pas plus tard qu'hier, dit l'impitoyable Alsacien, il m'a envoyé une

horrible Négresse pour me demander deux louis; mais j'ai refusé net.

D'abord parce que ce mystérieux commissionnaire à tête de ramoneur ne

m'inspirait pas confiance; et puis, vous comprenez, monsieur Eyssette,

moi, je ne suis pas riche, et cela fait déjà plus de quatre cents francs

que j'avance à votre frère.

--Je le sais, répondit fièrement la mère Jacques, mais soyez sans

inquiétude, cet argent vous sera bientôt rendu.» Puis il sortit bien

vite, de peur de laisser voir son émotion. Dans la rue, il fut obligé de

s'asseoir sur une borne. Les jambes lui manquaient. Son enfant en fuite,

sa place perdue, l'argent de l'imprimeur à rendre, la chambre,

le portier, l'échéance du surlendemain, tout cela bourdonnait,

tourbillonnait dans sa cervelle... Tout à coup il se leva: «D'abord les

dettes, se dit-il, c'est le plus pressé.» Et malgré la lâche conduite de

son frère envers les Pierrotte, il alla sans hésiter s'adresser à eux.

Le petit chose · 第 16 / 19 段