fortune. En arrivant à Paris, la femme de Pierrotte s'était mise
bravement à faire des ménages. La première maison fut justement la
maison Lalouette. Ces Lalouette étaient de riches commerçants avares et
maniaques, qui n'avaient jamais voulu prendre ni un commis ni une bonne,
parce qu'il faut tout faire par soi-même («Monsieur, jusqu'à cinquante
ans, j'ai fait mes culottes moi-même!» disait le père Lalouette avec
fierté), et qui, sur leurs vieux jours seulement, se donnaient le luxe
flamboyant d'une femme de ménage à douze francs par mois. Dieu sait
que ces douze francs-là, l'ouvrage les valait bien! La boutique,
l'arrière-boutique, un appartement au quatrième, deux seilles d'eau pour
la cuisine à remplir tous les matins! Il fallait venir des Cévennes pour
accepter de pareilles conditions; mais bah! la Cévenole était jeune,
alerte, rude au travail et solide des reins comme une jeune taure; en un
tour de main, elle expédiait ce gros ouvrage et, par-dessus le marché,
montrait tout le temps aux deux vieillards son joli rire, qui valait
plus de douze francs à lui tout seul... A force de belle humeur et de
vaillance cette courageuse montagnarde finit par séduire ses patrons.
On s'intéressa à elle; on la fit causer; puis, un beau jour,
spontanément--les coeurs les plus secs ont parfois de ces soudaines
floraisons de bonté--, le vieux Lalouette offrit de prêter un peu
d'argent à Pierrotte pour qu'il pût entreprendre un commerce à son idée.
Voici quelle fut l'idée de Pierrotte: il se procura un vieux bidet, une
carriole, et s'en alla d'un bout de Paris à l'autre en criant de toutes
ses forces: «Débarrassez-vous de ce qui vous gêne!» Notre finaud de
Cévenol ne vendait pas, il achetait... quoi?... tout... Les pots cassés,
les vieux fers, les papiers, les bris de bouteilles, les meubles hors de
service qui ne valent pas la peine d'être vendus, les vieux galons dont
les marchands ne veulent pas, tout ce qui ne vaut rien et qu'on garde
chez soi par habitude, par négligence, parce qu'on ne sait qu'en faire,
tout ce qui gêne!... Pierrotte ne faisait fi de rien, il achetait tout,
ou du moins il acceptait tout; car le plus souvent on ne lui vendait
pas, on lui donnait, on se débarrassait. «Débarrassez-vous de ce qui
vous gêne!»
Dans le quartier Montmartre, le Cévenol était très populaire. Comme tous
les petits commerçants ambulants qui veulent faire trou dans le brouhaha
de la rue, il avait adopté une mélopée personnelle et bizarre, que les
ménagères connaissaient bien... C'était d'abord à pleins poumons le
formidable: «Débarrassez-vous de ce qui vous gèèène!» Puis, sur un
ton lent et pleurard, de longs discours tenus à sa bourrique, à son
Anastagille, comme il l'appelait. Il croyait dire Anastasie. «Allons!
viens, Anastagille; allons! viens, mon enfant...» Et la bonne
Anastagille suivait, la tête basse, longeant les trottoirs d'un
air mélancolique; et, de toutes les maisons on criait: «Pst! Pst!
Anastagille!...» La carriole se remplissait, il fallait voir! Quand elle
était bien pleine, Anastagille et Pierrotte s'en allaient à Montmartre
déposer la cargaison chez un chiffonnier en gros, qui payait bel et bien
tous ces «débarrassez-vous de ce qui vous gêne», qu'on avait eus pour
rien ou pour presque rien.
A ce métier singulier, Pierrotte ne fit pas fortune mais il gagna
sa vie, et largement. Dès la première année, on rendit l'argent des
Lalouette et on envoya trois cents francs à mademoiselle,--c'est ainsi
que Pierrotte appelait Mme Eyssette du temps qu'elle était jeune fille,
et depuis il n'avait jamais pu se décider à la nommer autrement.--La
troisième année, par exemple, ne fut pas heureuse. C'était en plein
1830. Pierrotte avait beau crier: «Débarrassez-vous de ce qui vous
gêne!» les Parisiens, en train de se débarrasser d'un vieux roi qui les
gênait, étaient sourds aux cris de Pierrotte et laissaient le Cévenol
s'égosiller dans la rue; et, chaque soir, la petite carriole rentrait
vide. Pour comble de malheur, Anastagille mourut. C'est alors que les
vieux Lalouette, qui commençaient à ne plus pouvoir tout faire par
eux-mêmes, proposèrent à Pierrotte d'entrer chez eux comme garçon de
magasin. Pierrotte accepta, mais il ne garda pas longtemps ces modestes
fonctions. Depuis leur arrivée à Paris, sa femme lui donnait tous les
soirs des leçons d'écriture et de lecture; il savait déjà se tirer d'une
lettre et s'exprimer en français d'une façon compréhensible. En entrant
chez Lalouette, il redoubla d'efforts, s'en alla dans une classe
d'adultes apprendre le calcul, et fit si bien qu'au bout de quelques
mois il pouvait suppléer au comptoir M. Lalouette devenu presque
aveugle, et à la vente Mme Lalouette dont les vieilles jambes
trahissaient le grand coeur. Sur ces entrefaites, Mlle Pierrotte vint
au monde et, dès lors, la fortune du Cévenol alla toujours croissant.
D'abord intéressé dans le commerce des Lalouette, il devint plus tard
leur associé; puis, un beau jour, le père Lalouette, ayant complètement
perdu la vue, se retira du commerce et céda son fonds à Pierrotte,
qui le paya par annuités. Une fois seul, le Cévenol donna une telle
extension aux affaires qu'en trois ans il eut payé les Lalouette, et
se trouva, franc de toute redevance, à la tête d'une belle boutique
admirablement achalandée... Juste à ce moment, comme si elle eût attendu
pour mourir que son homme n'eût plus besoin d'elle, la grande Roberte
tomba malade et mourut d'épuisement.
Voilà le roman de Pierrotte, tel que Jacques me le racontait ce soir-là
en nous en allant au passage du Saumon; et comme la route était
longue--on avait pris le plus long pour montrer aux Parisiens ma
jaquette neuve--, je connaissais mon Cévenol à fond avant d'arriver chez
lui. Je savais que le bon Pierrotte avait deux idoles auxquelles il ne
fallait pas toucher, sa fille et M. Lalouette. Je savais aussi qu'il
était un peu bavard et fatigant à entendre, parce qu'il parlait
lentement, cherchait ses phrases, bredouillait et ne pouvait pas dire
trois mots de suite sans y ajouter: «C'est bien le cas de le dire....»
Ceci tenait à une chose: le Cévenol n'avait jamais pu se faire à notre
langue. Tout ce qu'il pensait lui venant aux lèvres en patois du
Languedoc, il était obligé de mettre à mesure ce languedocien en
français, et les «C'est bien le cas de le dire....» dont il émaillait
ses discours, lui donnaient le temps d'accomplir intérieurement ce
petit travail. Comme disait Jacques, Pierrotte ne parlait pas, il
traduisait.... Quant à Mlle Pierrotte, tout ce que j'en pus savoir,
c'est qu'elle avait seize ans et qu'elle s'appelait Camille, rien de
plus; sur ce chapitre-là mon Jacques restait muet comme un esturgeon.
Il était environ neuf heures quand nous fîmes notre entrée dans
l'ancienne maison Lalouette. On allait fermer. Boulons, volets, barres
de fer, tout un formidable appareil de clôture gisait par tas sur le
trottoir, devant la porte entrebâillée... Le gaz était éteint et tout le
magasin dans l'ombre, excepté le comptoir, sur lequel posait une lampe
en porcelaine éclairant des piles d'écus et une grosse face rouge qui
riait. Au fond, dans l'arrière-boutique, quelqu'un jouait de la flûte.
«Bonjour, Pierrotte! cria Jacques en se campant devant le comptoir....
(J'étais à côté de lui, dans la lumière de la lampe....) Bonjour,
Pierrotte!»
Pierrotte, qui faisait sa caisse, leva les yeux à la voix de Jacques;
puis, en m'apercevant, il poussa un cri, joignit les mains, et resta là,
stupide, la bouche ouverte, à me regarder.
«Eh bien, fit Jacques d'un air de triomphe, que vous avais-je dit?
--Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura le bon Pierrotte, il me semble que...
C'est bien le cas de le dire... Il me semble que je la vois.
--Les yeux surtout, reprit Jacques, regardez les yeux, Pierrotte.
--Et le menton, monsieur Jacques, le menton avec la fossette», répondit
Pierrotte, qui pour mieux me voir avait levé l'abat-jour de la lampe.
Moi, je n'y comprenais rien. Ils étaient là tous les deux à me regarder,
à cligner de l'oeil, à se faire des signes.... Tout à coup Pierrotte se
leva, sortit du comptoir et vint à moi les bras ouverts:
«Avec votre permission, monsieur Daniel, il faut que je vous embrasse...
C'est bien le cas de le dire. Je vais croire embrasser mademoiselle.»
Ce dernier mot m'expliqua tout. A cet âge-là, je ressemblais beaucoup à
Mme Eyssette, et pour Pierrotte, qui n'avait pas vu mademoiselle depuis
quelque vingt-cinq ans, cette ressemblance était encore plus frappante.
Le brave homme ne pouvait pas se lasser de me serrer les mains, de
m'embrasser, de me regarder en riant avec ses gros yeux pleins de
larmes; il se mit ensuite à nous parler de notre mère, des deux mille
francs, de sa Roberte, de sa Camille, de son Anastagille, et cela avec
tant de longueurs, tant de périodes, que nous serions encore--c'est bien
le cas de le dire--debout dans le magasin, à l'écouter, si Jacques ne
lui avait pas dit d'un ton d'impatience: «Et votre caisse, Pierrotte!»
Pierrotte s'arrêta net. Il était un peu confus d'avoir tant parlé:
«Vous avez raison, monsieur Jacques, je bavarde... je bavarde... et
puis la petite... c'est bien le cas de le dire... la petite me grondera
d'être monté si tard.
--Est-ce que Camille est là-haut? demanda Jacques d'un petit air
indifférent.
--Oui... oui, monsieur Jacques... la petite est là-haut... Elle
languit... C'est bien le cas de le dire... Elle languit joliment de
connaître M. Daniel. Montez donc la voir... je vais faire ma caisse et
je vous rejoins... c'est bien le cas de le dire.»
Sans en écouter davantage, Jacques me prit le bras et m'entraîna
vite vers le fond, du côté où on jouait de la flûte... Le magasin de
Pierrotte était grand et bien garni. Dans l'ombre, on voyait miroiter le
ventre des carafes, les globes d'opale, l'or fauve des verres de Bohême,
les grandes coupes de cristal, les soupières rebondies, puis de droite
et de gauche, de longues piles d'assiettes qui montaient jusqu'au
plafond. Le palais de la fée Porcelaine vu de nuit. Dans
l'arrière-boutique, un bec de gaz ouvert à demi veillait encore,
laissant sortir d'un air ennuyé un tout petit bout de langue... Nous ne
fîmes que traverser. Il y avait là, assis sur le bord d'un canapé-lit,
un grand jeune homme blond qui jouait mélancoliquement de la flûte.
Jacques, en passant, dit un «bonjour» très sec, auquel le jeune homme
blond répondit par deux coups de flûte très secs aussi, ce qui doit être
la façon de se dire bonjour entre flûtes qui s'en veulent.
«C'est le commis, me dit Jacques, quand nous fûmes dans l'escalier... Il
nous assomme, ce grand blond, à jouer toujours de la flûte... Est-ce que
tu aimes la flûte, toi, Daniel?»
J'eus envie de lui demander: «Et la petite, l'aime-t-elle?» Mais j'eus
peur de lui faire de la peine et je lui répondis très sérieusement:
«Non, Jacques, je n'aime pas la flûte.»
L'appartement de Pierrotte était au quatrième étage, dans la même maison
que le magasin. Mlle Camille, trop aristocrate pour se montrer à la
boutique, restait en haut et ne voyait son père qu'à l'heure des repas.
«Oh! tu verras! me disait Jacques en montant, c'est tout à fait sur
un pied de grande maison. Camille a une dame de compagnie, Mme Veuve
Tribou, qui ne la quitte jamais.... Je ne sais pas trop d'où elle vient
cette Mme Tribou, mais Pierrotte la connaît et prétend que c'est une
dame de grand mérite.... Sonne, Daniel, nous y voilà!» Je sonnai; une
Cévenole à grande coiffe vint nous ouvrir, sourit à Jacques comme à une
vieille connaissance, et nous introduisit dans le salon.
Quand nous entrâmes, Mlle Pierrotte était au piano. Deux vieilles dames
un peu fortes, Mme Lalouette et la veuve Tribou, dame de grand mérite,
jouaient aux cartes dans un coin. En nous voyant, tout le monde se leva.
Il y eut un moment de trouble et de brouhaha; puis, les saluts échangés,
les présentations faites, Jacques invita Camille--il disait Camille tout
court--à se remettre au piano; et la dame de grand mérite profita de
l'invitation pour continuer sa partie avec Mme Lalouette. Nous avions
pris place, Jacques et moi, chacun d'un côté de Mlle Pierrotte, qui,
tout en faisant trotter ses petits doigts sur le piano, causait et riait
avec nous. Je la regardais pendant qu'elle parlait. Elle n'était pas
jolie. Blanche, rose, l'oreille petite, le cheveu fin, mais trop de
joues, trop de santé; avec cela, les mains rouges, et les grâces un
peu froides d'une pensionnaire en vacances. C'était bien la fille de
Pierrotte, une fleur des montagnes, grandie sous la vitrine du passage
du Saumon.
Telle fut, du moins, ma première impression; mais, soudain, sur un mot
que je lui dis, Mlle Pierrotte, dont les yeux étaient restés baissés
jusque-là, les leva lentement sur moi, et, comme par magie, la petite
bourgeoise disparut. Je ne vis plus que ses yeux, deux grands yeux noirs
éblouissants, que je reconnus tout de suite....
O miracle! C'étaient les mêmes yeux noirs qui m'avaient lui si doucement
là-bas, dans les murs froids du vieux collège, les yeux noirs de la fée
aux lunettes, les yeux noirs enfin.... Je croyais rêver. J'avais envie
de leur crier: «Beaux yeux noirs; est-ce vous? Est-ce vous que je
retrouve dans un autre visage?» Et si vous saviez comme c'étaient bien
eux! Impossible de s'y tromper. Les mêmes cils, le même éclat, le même
feu noir et contenu. Quelle folie de penser qu'il pût y avoir deux
couples de ces yeux-là par le monde! Et d'ailleurs la preuve que
c'étaient bien les yeux noirs eux-mêmes, et non pas d'autres yeux noirs
ressemblant à ceux-là, c'est qu'ils m'avaient reconnu eux aussi, et
nous allions reprendre sans doute un de nos jolis dialogues muets
d'autrefois, quand j'entendis tout près de moi, presque dans mon
oreille, de petites dents de souris qui grignotaient. A ce bruit, je
tournai la tête et j'aperçus dans un fauteuil, à l'angle du piano, un
personnage auquel je n'avais pas pris garde.... C'était un grand vieux
sec et blême, avec une tête d'oiseau, le front fuyant, le nez en pointe,
des yeux ronds et sans vie trop loin du nez, presque sur les tempes....
Sans un morceau de sucre que le bonhomme tenait à la main et qu'il
becquetait de temps en temps, ou aurait pu le croire endormi. Un peu
troublé par cette apparence, je fis à ce vieux fantôme un grand salut,
qu'il ne me rendit pas.... «Il ne t'a pas vu, me dit Jacques.... C'est
l'aveugle... c'est le père Lalouette....»
«Il porte bien son nom....» pensai-je en moi-même. Et pour ne plus voir
l'horrible vieux à tête d'oiseau, je me tournai bien vite du côté des
yeux noirs; mais hélas! le charme était brisé, les yeux noirs avaient
disparu. Il n'y avait plus à leur place qu'une petite bourgeoise toute
raide sur son tabouret de piano....
A ce moment, la porte du salon s'ouvrit et Pierrotte entra bruyamment.
L'homme à la flûte venait derrière lui avec sa flûte sous le bras.
Jacques, en le voyant, déchargea sur lui un regard foudroyant capable
d'assommer un buffle; mais il dut le manquer car le joueur de flûte ne
broncha pas.
«Eh bien, petite, dit le Cévenol en embrassant sa fille à pleines
joues, es-tu contente? on te l'a donc amené, ton Daniel.... Comment le
trouves-tu? Il est bien gentil, n'est-ce pas? C'est bien le cas de le
dire... tout le portrait de mademoiselle.»
Et voilà le bon Pierrotte qui recommence la scène du magasin, et m'amène
de force au milieu du salon, pour que tout le monde puisse voir les
yeux de mademoiselle, le nez de mademoiselle, le menton à fossette de
mademoiselle.... Cette exhibition me gênait beaucoup. Mme Lalouette et
la dame de grand mérite avaient interrompu leur partie, et, renversées
dans leur fauteuil, m'examinaient avec le plus grand sang-froid,
critiquant ou louant à haute voix tel ou tel morceau de ma personne,
absolument comme si j'étais un petit poulet de grain en vente au marché
de la Vallée. Entre nous, la dame de grand mérite avait l'air d'assez
bien s'y connaître, en jeunes volatiles.
Heureusement que Jacques vint mettre fin à mon supplice, en demandant à
Mlle Pierrotte de nous jouer quelque chose. «C'est cela, jouons quelque
chose», dit vivement le joueur de flûte, qui s'élança, la flûte en
avant. Jacques cria: «Non... non... pas de duo, pas de flûte!» Sur quoi,
le joueur de flûte lui décocha un petit regard bleu clair, empoisonné
comme une flèche de Caraïbe; mais l'autre ne sourcilla pas et continua à
crier: «Pas de flûte!...» En fin de compte, c'est Jacques qui l'emporta,
et Mlle Pierrotte nous joua sans la moindre flûte un de ces trémolos
bien connus qu'on appelle _Rêveries de Rosellen_.... Pendant qu'elle
jouait, Pierrotte pleurait d'admiration, Jacques nageait dans l'extase;
silencieux, mais la flûte aux dents, le flûtiste battait la mesure avec
ses épaules et flûtait intérieurement.
Le _Rosellen_ fini, Mlle Pierrotte se tourna vers moi: «Et vous,
monsieur Daniel, me dit-elle en baissant les yeux, est-ce que nous ne
vous entendrons pas?... Vous êtes poète, je le sais.
--Et bon poète», fit Jacques, cet indiscret de Jacques....
Moi pensez que cela ne me tentait guère de dire des vers, devant tous
ces Amalécites. Encore si les yeux noirs avaient été là; mais non!
depuis une heure les yeux noirs s'étaient éteints, et je les cherchais
vainement autour de moi.... Il faut voir aussi avec quel ton dégagé je
répondis à la jeune Pierrotte:
«Excusez-moi pour ce soir, mademoiselle, je n'ai pas apporté ma lyre.
--N'oubliez pas de l'apporter la prochaine fois», me dit le bon
Pierrotte, qui prit cette métaphore au pied de la lettre. Le pauvre
homme croyait sincèrement que j'avais une lyre et que j'en jouais comme
son commis jouait de la flûte.... Ah! Jacques m'avait bien prévenu qu'il
m'amenait dans un drôle de monde!
Vers onze heures, on servit le thé. Mlle Pierrotte allait, venait dans
le salon; offrant le sucre, versant le lait, le sourire sur les lèvres,
le petit doigt en l'air. C'est à ce moment de la soirée que je revis
les yeux noirs. Ils apparurent tout à coup devant moi, lumineux et
sympathiques, puis s'éclipsèrent de nouveau avant que j'eusse pu leur
parler... Alors seulement je m'aperçus d'une chose, c'est qu'il y avait
en Mlle Pierrotte deux êtres très distincts: d'abord Mlle Pierrotte,
une petite bourgeoise à bandeaux plats, bien faite pour trôner dans
l'ancienne maison Lalouette; et puis, les yeux noirs, ces grands yeux
poétiques qui s'ouvraient comme deux fleurs de velours et n'avaient qu'à
paraître pour transfigurer cet intérieur de quincailliers burlesques.
Mlle Pierrotte, je n'en aurais pas voulu pour rien au monde; mais les
yeux noirs... oh! les yeux noirs!...
Enfin, l'heure du départ arriva. C'est Mme Lalouette qui donna le
signal. Elle roula son mari dans un grand tartan et l'emporta sous son
bras comme une vieille momie entourée de bandelettes. Derrière eux,
Pierrotte nous garda encore longtemps sur le palier à nous faire des
discours interminables: «Ah çà! monsieur Daniel, maintenant que vous
connaissez la maison, j'espère qu'on vous y verra. Nous n'avons jamais
grand monde, mais du monde choisi... c'est bien le cas de le dire...
D'abord M. et Mme Lalouette, mes anciens patrons; puis Mme Tribou,
une dame du plus grand mérite, avec qui vous pourrez causer; puis mon
commis, un bon garçon qui nous joue quelquefois de la flûte... c'est
bien le cas de le dire... Vous ferez des duos tous les deux. Ce sera
gentil.»
J'objectai timidement que j'étais fort occupé, et que je ne pourrais
peut-être pas venir aussi souvent que je le désirerais.
Cela le fit rire:
«Allons donc! occupé, monsieur Daniel... On les connaît vos occupations
à vous autres, dans le Quartier latin... c'est bien le cas de le dire...
on doit avoir par là quelque grisette.
--Le fait est, dit Jacques, en riant aussi, que Mlle Coucou-Blanc... ne
manque pas d'attraits.»
Ce nom de Coucou-Blanc mit le comble à l'hilarité de Pierrotte.
«Comment dites-vous cela, monsieur Jacques?... Coucou-Blanc? Elle
s'appelle Coucou-Blanc... Hé! hé! hé! voyez-vous ce gaillard-là... à son
âge...» Il s'arrêta court en s'apercevant que sa fille l'écoutait; mais
nous étions au bas de l'escalier que nous entendions encore son gros
rire qui faisait trembler la rampe...
«Eh bien, comment les trouves-tu? me dit Jacques, dès que nous fûmes
dehors.
--Mon cher, M. Lalouette est bien laid, mais Mlle Pierrotte est
charmante.
--N'est-ce pas? me fit le pauvre amoureux avec une telle vivacité que je
ne pus m'empêcher de rire.
--Allons! Jacques, tu t'es trahi», lui dis-je en lui prenant la main.
Ce soir-là, nous nous promenâmes bien tard le long des quais. A nos
pieds, la rivière tranquille et noire roulait comme des perles des
milliers de petites étoiles. Les amarres des gros bateaux criaient.
C'était plaisir de marcher doucement dans l'ombre et d'entendre Jacques
me parler d'amour.... Il aimait de toute son âme; mais on ne l'aimait
pas, il savait bien qu'on ne l'aimait pas.
«Alors, Jacques, c'est qu'elle en aime un autre, sans doute.
--Non, Daniel, je ne crois pas qu'avant ce soir elle ait encore aimé
personne.
--Avant ce soir! Jacques, que veux-tu dire?
--Dame! c'est que tout le monde t'aime, toi, Daniel... et elle pourrait
bien t'aimer aussi.»
Pauvre cher Jacques! Il fallait voir de quel air triste et résigné il
disait cela. Moi, pour le rassurer je me mis à rire bruyamment, plus
bruyamment même que je n'en avais envie.
«Diable! mon cher, comme tu y vas.... Je suis donc bien irrésistible
ou Mlle Pierrotte bien inflammable.... Mais non! rassure-toi, ma mère
Jacques. Mlle Pierrotte est aussi loin de mon coeur que je le suis du
sien; ce n'est pas moi que tu as à craindre bien sûr.»
Je parlais sincèrement en disant cela, Mlle Pierrotte n'existait pas
pour moi.... Les yeux noirs, par exemple, c'est différent.
VII
LA ROSE ROUGE ET LES YEUX NOIRS
Après cette première visite à l'ancienne maison Lalouette, je restai
quelque temps sans retourner _là-bas_. Jacques, lui, continuait
fidèlement ses pèlerinages du dimanche, et chaque fois il inventait
quelque nouveau noeud de cravate rempli de séduction... C'était tout
un poème, la cravate de Jacques, un poème d'amour ardent et contenu,
quelque chose comme un sélam d'Orient, un de ces bouquets de fleurs
emblématiques que les Bach'agas offrent à leurs amoureuses et auxquels
ils savent faire exprimer toutes les nuances de la passion.
Si j'avais été femme, la cravate de Jacques avec ses mille noeuds
qu'il variait à l'infini m'aurait plus touché qu'une déclaration. Mais
voulez-vous que je vous dise! les femmes n'y entendent rien.... Tous les
dimanches, avant de partir, le pauvre amoureux ne manquait pas de me
dire: «Je vais _là-bas_, Daniel... viens-tu?» Et moi, je répondais
invariablement: «Non! Jacques! je travaille....» Alors il s'en allait
bien vite, et je restais seul, tout seul, penché sur l'établi aux rimes.
C'était de ma part un parti pris, et sérieusement pris, de ne plus aller
chez Pierrotte. J'avais peur des yeux noirs. Je m'étais dit: «Si tu les
revois, tu es perdu», et je tenais bon pour ne pas les revoir.... C'est
qu'ils ne me sortaient plus de la tête, ces grands démons d'yeux noirs.
Je les retrouvais partout. J'y pensais toujours, en travaillant, en
dormant. Sur tous mes cahiers, vous auriez vu de grands yeux dessinés à
la plume, avec des cils longs comme cela. C'était une obsession.
Ah! quand ma mère Jacques, l'oeil brillant de plaisir, partait en
gambadant pour le passage du Saumon; avec un noeud de cravate inédit,
Dieu sait quelles envies folles j'avais de dégringoler l'escalier
derrière lui et de lui crier: «Attends-moi!» Mais non! Quelque chose au
fond de moi-même m'avertissait que ce serait mal d'aller _là-bas_, et
j'avais quand même le courage de rester à mon établi...: «Non! merci,
Jacques! je travaille.»
Cela dura quelque temps ainsi. A la longue, la Muse aidant, je
serais sans doute parvenu à chasser les yeux noirs de ma cervelle.
Malheureusement j'eus l'imprudence de les revoir encore une fois. Ce
fut fini! ma tête, mon coeur, tout y passa. Voici dans quelles
circonstances: