Que répondre à cela? Le nom de Mme Eyssette est un argument sans

réplique. Il faut se résigner à endosser l'habit vert. Va donc pour

l'Académie! Si mes collègues m'ennuient trop, je ferai comme Mérimée, je

n'irai jamais aux séances.

Pendant cette discussion, la nuit est venue, les cloches de

Saint-Germain carillonnent joyeusement, comme pour célébrer l'entrée

de Daniel Eyssette à l'Académie française. «Allons dîner!» dit ma mère

Jacques; et, tout fier de se montrer avec un académicien, il m'emmène

dans une crémerie de la rue Saint-Benoît.

C'est un petit restaurant de pauvres, avec une table d'hôte au fond pour

les habitués. Nous mangeons dans la première salle, au milieu de gens

très râpés, très affamés, qui raclent leurs assiettes silencieusement.

«Ce sont presque tous des hommes de lettres», me dit Jacques à voix

basse. Dans moi-même, je ne puis m'empêcher de faire à ce sujet quelques

réflexions mélancoliques; mais je me garde bien de les communiquer à

Jacques de peur de refroidir son enthousiasme.

Le dîner est très gai. M. Daniel Eyssette (de l'Académie française)

montre beaucoup d'entrain, et encore plus d'appétit. Le repas fini, on

se hâte de remonter dans le clocher; et tandis que M. l'académicien

fume sa pipe à califourchon sur la fenêtre, Jacques, assis à sa table,

s'absorbe dans un grand travail de chiffres qui paraît l'inquiéter

beaucoup. Il se ronge les ongles, s'agite fébrilement sur sa chaise,

compte sur ses doigts, puis, tout à coup, se lève avec un cri de

triomphe: «Bravo!... j'y suis arrivé.

--A quoi, Jacques?

--A établir notre budget, mon cher. Et je te réponds que ce n'était

pas une petite affaire. Pense! soixante francs par mois pour vivre à

deux!...

--Comment! soixante?... Je croyais que tu gagnais cent francs chez le

marquis.

--Oui! mais il y a là-dessus quarante francs par mois, à envoyer à Mme

Eyssette pour la reconstruction du foyer.... Restent donc soixante

francs. Nous avons quinze francs de chambre; comme tu vois, ce n'est pas

cher; seulement, il faut que je fasse le lit moi-même.

--Je le ferai aussi, moi, Jacques.

--Non, non. Pour un académicien, ce ne serait pas convenable. Mais

revenons au budget.... Donc 15 francs de chambre, 5 francs de

charbon--seulement 5 francs, parce que je vais le chercher moi-même aux

usines tous les mois--, restent 40 francs. Pour ta nourriture, mettons

30 francs. Tu dîneras à la crémerie où nous sommes allés ce soir, c'est

15 sous sans le dessert, et tu as vu qu'on n'est pas trop mal. Il te

reste 5 sous pour ton déjeuner. Est-ce assez?

--Je crois bien.

--Nous avons encore 10 francs. Je compte 7 francs de blanchissage....

Quel dommage que je n'aie pas le temps! j'irais moi-même au bateau....

Restent 3 francs que j'emploie comme ceci: 30 sous pour mes déjeuners...

dame, tu comprends! moi, je fais tous les jours un bon repas chez mon

marquis, et je n'ai pas besoin d'un déjeuner aussi substantiel que

le tien. Les derniers trente sous sont les menus frais, tabac,

timbres-poste et autres dépenses imprévues. Cela nous fait juste nos

soixante francs.... Hein! Crois-tu que c'est calculé?»

Et Jacques enthousiasmé, se met à gambader dans la chambre; puis,

subitement, il s'arrête et prend un air consterné:

«Allons, bon! le budget est à refaire... J'ai oublié quelque chose.

--Quoi donc?

--Et la bougie!... Comment feras-tu, le soir, pour travailler, si tu

n'as pas de bougie? C'est une dépense indispensable, et une dépense d'au

moins cinq francs par mois.... Où pourrait-on bien les décrocher,

ces cinq francs-là?... L'argent du foyer est sacré, et sous aucun

prétexte.... Eh! parbleu, j'ai notre affaire. Voici le mois de mars qui

vient, et avec lui le printemps, la chaleur, le soleil.

--Eh bien, Jacques?

--Eh bien, Daniel, quand il fait chaud, le charbon est inutile: soit 5

francs de charbon, que nous transformons en 5 francs de bougie; et voilà

le problème résolu.... Décidément, je suis né pour être ministre des

Finances.... Qu'en dis-tu? Cette fois, le budget tient sur ses jambes,

et je crois que nous n'avons rien oublié.... Il y a bien encore la

question des souliers et des vêtements, mais je sais ce que je vais

faire.... J'ai tous les jours ma soirée libre à partir de huit heures,

je chercherai une place de teneur de livres chez quelque petit marchand.

Bien sûr que l'ami Pierrotte me trouvera cela facilement.

--Ah! çà, Jacques, vous êtes donc très liés, toi et l'ami Pierrotte?...

Est-ce que tu y vas souvent?

--Oui, très souvent. Le soir, on fait de la musique.

--Tiens! Pierrotte est musicien.

--Non! pas lui; sa fille.

--Sa fille!... Il a donc une fille?... Hé! Hé! Jacques.... Est-elle

jolie, Mlle Pierrotte?

--Oh! tu m'en demandes trop pour une fois, mon petit Daniel.... Un autre

jour, je te répondrai. Maintenant, il est tard; allons nous coucher.»

Et pour cacher l'embarras que lui causent mes questions, Jacques se met

à border le lit activement avec un soin de vieille fille.

C'est un lit de fer à une place, en tout pareil à celui dans lequel nous

couchions tous les deux, à Lyon, rue Lanterne.

«T'en souviens-tu, Jacques! de notre petit lit de la rue Lanterne, quand

nous lisions des romans en cachette, et que M. Eyssette nous criait du

fond de son lit, avec sa plus grosse voix: «Éteignez vite, ou je me

lève!»

Jacques se souvient de cela, et aussi de bien d'autres choses.... De

souvenir en souvenir, minuit sonne à Saint-Germain qu'on ne songe pas

encore à dormir.

«Allons!... bonne nuit!» me dit Jacques résolument.

Mais au bout de cinq minutes, je l'entends qui pouffe de rire sous sa

couverture.

«De quoi ris-tu, Jacques?...

--Je ris de l'abbé Micou, tu sais, l'abbé Micou de la manécanterie....

Te le rappelles-tu?...

--Parbleu!...»

Et nous voilà partis à rire, à rire, à bavarder, à bavarder.... Cette

fois, c'est moi qui suis raisonnable et qui dis:

«Il faut dormir.»

Mais un moment après, je recommence de plus belle:

«Et Rouget, Jacques. Est-ce que tu t'en souviens?...»

Là-dessus, nouveaux éclats de rire et causeries à n'en plus finir....

Soudain un grand coup de poing ébranle la cloison de mon côté, du côté

de la ruelle. Consternation générale.

«C'est Coucou-Blanc!... me dit Jacques tout bas dans l'oreille.

--Coucou-Blanc! Qu'est-ce que cela?

--Chut!... pas si haut.... Coucou-Blanc est notre voisine. Elle se

plaint sans doute que nous l'empêchons de dormir.

--Dis donc, Jacques! quel drôle de nom elle a, notre voisine!...

Coucou-Blanc! Est-ce qu'elle est jeune?...

--Tu pourras en juger toi-même, mon cher. Un jour ou l'autre, vous vous

rencontrerez dans l'escalier. Mais en attendant, dormons vite.... sans

quoi Coucou-Blanc pourrait bien se fâcher encore.»

Là-dessus, Jacques souffle la bougie, et M. Daniel Eyssette (de

l'Académie française) s'endort sur l'épaule de son frère comme quand il

avait dix ans.

V

COUCOU-BLANC ET LA DAME DU PREMIER

Il y a, sur la place de Saint-Germain-des-Prés, dans le coin de

l'église, à gauche et tout au bord des toits, une petite fenêtre qui me

serre le coeur chaque fois que je la regarde. C'est la fenêtre de notre

ancienne chambre; et, encore aujourd'hui, quand je passe par là, je me

figure que le Daniel d'autrefois est toujours là-haut, assis à sa table

contre la vitre, et qu'il sourit de pitié en voyant dans la rue le

Daniel d'aujourd'hui triste et déjà courbé.

Ah! vieille horloge de Saint-Germain, que de belles heures tu m'as

sonnées quand j'habitais là-haut, avec ma mère Jacques!... Est-ce que

tu ne pourrais pas m'en sonner encore quelques-unes de ces heures de

vaillance et de jeunesse? J'étais si heureux dans ce temps-là... Je

travaillais de si bon coeur!...

Le matin, on se levait avec le jour. Jacques, tout de suite, s'occupait

du ménage. Il allait chercher de l'eau, balayait la chambre, rangeait

ma table. Moi, je n'avais le droit de toucher à rien. Si je lui disais:

«Jacques, veux-tu que je t'aide?» Jacques se mettait à rire: «Tu n'y

songes pas, Daniel. Et la dame du premier?» Avec ces deux mots gros

d'allusions, il me fermait la bouche.

Voici pourquoi.

Pendant les premiers jours de notre vie à deux, c'était moi qui étais

chargé de descendre chercher de l'eau dans la cour. A une autre heure

de la journée, je n'aurais peut-être pas osé! mais, le matin, toute la

maison dormait encore, et ma vanité ne risquait pas d'être rencontrée

dans l'escalier une cruche à la main. Je descendais, en m'éveillant, à

peine vêtu. A cette heure-là, la cour était déserte. Quelquefois, un

palefrenier en casaque rouge nettoyait ses harnais près de la pompe.

C'était le cocher de la dame du premier, une jeune créole très élégante

dont on s'occupait beaucoup dans la maison. La présence de cet homme

suffisait pour me gêner; quand il était là, j'avais honte, je pompais

vite et je remontais avec ma cruche à moitié remplie. Une fois en haut,

je me trouvais très ridicule, ce qui ne m'empêchait pas d'être aussi

gêné le lendemain, si j'apercevais la casaque rouge dans la cour.... Or,

un matin que j'avais eu la chance d'éviter cette formidable casaque, je

remontais allégrement et ma cruche toute pleine, lorsque, à la

hauteur du premier étage, je me trouvai face à face avec une dame qui

descendait. C'était la dame du premier.

Droite et fière, les yeux baissés sur un livre, elle allait lentement

dans un flot d'étoffes soyeuses. A première vue, elle me parut belle,

quoique un peu pâle; ce qui me resta d'elle, surtout, c'est une petite

cicatrice blanche qu'elle avait dans un coin, au-dessous de la lèvre. En

passant devant moi, la dame leva les yeux. J'étais debout contre le mur,

ma cruche à la main, tout rouge et tout honteux. Pensez! être surpris

ainsi comme un porteur d'eau, mal peigné, ruisselant, le cou nu, la

chemise entrouverte... quelle humiliation! J'aurais voulu entrer dans la

muraille.... La dame me regarda un moment bien en face d'un air de

reine indulgente, avec un petit sourire, puis elle passa.... Quand je

remontai, j'étais furieux. Je racontai mon aventure à Jacques, qui se

moqua beaucoup de ma vanité; mais le lendemain, il prit la cruche sans

rien dire et descendit. Depuis lors, il descendit ainsi tous les matins;

et moi, malgré mes remords, je le laissais faire: j'avais trop peur de

rencontrer encore la dame du premier.

Le ménage fini, Jacques s'en allait chez son marquis, et je ne le

revoyais plus que dans la soirée. Je passais mes journées tout seul, en

tête-à-tête avec la Muse ou ce que j'appelais la Muse. Du matin au soir,

la fenêtre restait ouverte avec ma table devant, et sur cet établi, du

matin au soir j'enfilais des rimes. De temps en temps un pierrot venait

boire à ma gouttière; il me regardait un moment d'un air effronté, puis

il allait dire aux autres ce que je faisais, et j'entendais le bruit sec

de leurs petites pattes sur les ardoises.... J'avais aussi les cloches

de Saint-Germain qui me rendaient visite plusieurs fois dans le jour.

J'aimais bien quand elles venaient me voir. Elles entraient bruyamment

par la fenêtre et remplissaient la chambre de musique. Tantôt des

carillons joyeux et fous précipitaient leurs doubles croches, tantôt

des glas noirs, lugubres, dont les notes tombaient une à une comme des

larmes. Puis j'avais les angélus: l'angélus de midi, un archange aux

habits de soleil qui entrait chez moi tout resplendissant de lumière;

l'angélus du soir, un séraphin mélancolique qui descendait dans un rayon

de lune et faisait toute la chambre humide en y secouant ses grandes

ailes....

La Muse, les pierrots, les cloches, je ne recevais jamais d'autres

visites. Qui serait venu me voir? Personne ne me connaissait. A la

crémerie de la rue Saint-Benoît, j'avais toujours soin de me mettre à

une petite table à part de tout le monde; je mangeais vite, les

yeux dans mon assiette; puis, le repas fini, je prenais mon chapeau

furtivement et je rentrais à toutes jambes. Jamais une distraction,

jamais une promenade; pas même la musique au Luxembourg. Cette timidité

maladive que je tenais de Mme Eyssette était encore augmentée par le

délabrement de mon costume et ces malheureux caoutchoucs qu'on n'avait

pas pu remplacer. La rue me faisait peur, me rendait honteux. Je

n'aurais jamais voulu descendre de mon clocher. Quelquefois pourtant,

par ces jolis soirs mouillés des printemps parisiens, je rencontrais, en

revenant de la crémerie, des volées d'étudiants en belle humeur, et de

les voir s'en aller ainsi bras dessus bras dessous, avec leurs grands

chapeaux, leurs pipes, leurs maîtresses, cela me donnait des idées....

Alors je remontais bien vite mes cinq étages, j'allumais ma bougie, et

je me mettais au travail rageusement jusqu'à l'arrivée de Jacques.

Quand Jacques arrivait, la chambre changeait d'aspect. Elle était toute

gaieté, bruit, mouvement. On chantait, on riait, on se demandait des

nouvelles de la journée. «As-tu bien travaillé? me disait Jacques, ton

poème avance-t-il?» Puis il me racontait quelque nouvelle invention de

son original marquis, tirait de sa poche des friandises du dessert mises

de côté pour moi, et s'amusait à me les voir croquer à belles dents.

Après quoi, je retournais à l'établi aux rimes. Jacques faisait deux

ou trois tours dans la chambre, et, quand il me croyait bien en train,

s'esquivait en me disant: «Puisque tu travailles, je vais _là-bas_

passer un moment.» _Là-bas_, cela voulait dire chez Pierrotte; et si

vous n'avez pas déjà deviné pourquoi Jacques allait si souvent _là-bas_,

c'est que vous n'êtes pas bien habile. Moi, je compris tout, dès le

premier jour, rien qu'à le voir lisser ses cheveux devant la glace avant

de partir, et recommencer trois ou quatre fois son noeud de cravate;

mais pour ne pas le gêner, je faisais semblant de ne me douter de rien,

et je me contentais de rire au-dedans de moi, en pensant des choses....

Jacques parti, en avant les rimes! A cette heure-là je n'avais plus le

moindre bruit; les pierrots, les angélus, tous mes amis étaient couchés.

Complet tête-à-tête avec la Muse.... Vers neuf heures, j'entendais

monter dans l'escalier,--un petit escalier de bois qui faisait suite au

grand. C'était Mlle Coucou-Blanc, notre voisine, qui rentrait. A partir

de ce moment, je ne travaillais plus. Ma cervelle émigrait effrontément

chez la voisine et n'en bougeait pas.... Que pouvait-elle bien être,

cette mystérieuse Coucou-Blanc?... Impossible d'avoir le moindre

renseignement à son endroit.... Si j'en parlais à Jacques, il prenait un

petit air en dessous pour me dire: «Comment!... tu ne l'as pas encore

rencontrée, notre superbe voisine?» Mais, jamais il ne s'expliquait

davantage. Moi je pensais: «Il ne veut pas que je la connaisse.... C'est

sans doute une grisette du Quartier latin.» Et cette idée m'embrasait la

tête. Je me figurais quelque chose de frais, de jeune, de joyeux--une

grisette, quoi! Il n'y avait pas jusqu'à ce nom de Coucou-Blanc qui

ne me parût plein de saveur, un de ces jolis sobriquets d'amour comme

Musette ou Mimi Pinson. C'était, dans tous les cas, une Musette bien

sage et bien rangée que ma voisine, une Musette de Nanterre, qui

rentrait tous les soirs à la même heure, et toujours seule. Je savais

cela pour avoir plusieurs jours de suite, à l'heure où elle arrivait,

appliqué mon oreille à sa cloison... Invariablement, voici ce que

j'entendais: d'abord comme un bruit de bouteille qu'on débouche et

rebouche plusieurs fois; puis au bout d'un moment, pouf! la chute d'un

corps très lourd sur le parquet; et presque aussitôt une petite voix

grêle, très aiguë, une voix de grillon malade, entonnant je ne sais quel

air à trois notes, triste à faire pleurer. Sur cet air-là, il y avait

des paroles, mais je ne les distinguais pas, excepté cependant

les incompréhensibles syllabes que voici:--_Tolocototignan!_...

_Tolocototignan!_...--qui revenaient de temps en temps dans la chanson

comme un refrain plus accentué que le reste. Cette singulière musique

durait environ une heure; puis, sur un dernier _tolocototignan_, la voix

s'arrêtait tout à coup; et je n'entendais plus qu'une respiration lente

et lourde... Tout cela m'intriguait beaucoup.

Un matin, ma mère Jacques, qui venait de chercher de l'eau, entra

vivement chez nous avec un grand air de mystère et s'approchant de moi

me dit tout bas:

«Si tu veux voir notre voisine... chut!... elle est là.»

D'un bond je fus sur le palier... Jacques ne m'avait pas menti...

Coucou-Blanc était dans sa chambre, avec sa porte grande ouverte; et

je pus enfin la contempler... Oh! Dieu! Ce ne fut qu'une vision; mais

quelle vision!... Imaginez une petite mansarde complètement nue, à terre

une paillasse, sur la cheminée une bouteille d'eau-de-vie, au-dessus de

la paillasse un énorme et mystérieux fer à cheval pendu au mur comme un

bénitier. Maintenant, au milieu de ce chenil, figurez-vous une horrible

Négresse avec de gros yeux de nacre, des cheveux courts, laineux et

frisés comme une toison de brebis noire, et une vieille crinoline rouge,

sans rien dessus.... C'est ainsi que m'apparut pour la première fois ma

voisine Coucou-Blanc, la Coucou-Blanc de mes rêves, la soeur de Mimi

Pinson et de Bergerette.... O province romanesque, que ceci te serve de

leçon!...

«Eh bien, me dit Jacques en me voyant rentrer, eh bien, comment la

trouves....» Il n'acheva pas sa phrase et, devant ma mine déconfite,

partit d'un immense éclat de rire. J'eus le bon esprit de faire comme

lui, et nous voilà riant de toutes nos forces l'un en face de l'autre

sans pouvoir parler. A ce moment, par la porte entrebâillée, une grosse

tête noire se glissa dans la chambre et disparut presque aussitôt en

nous criant: «Blancs moquer Nègre, pas joli.» Vous pensez si nous rîmes

de plus belle....

Quand notre gaieté fut un peu calmée, Jacques m'apprit que la Négresse

Coucou-Blanc était au service de la dame du premier; dans la maison, on

l'accusait d'être un peu sorcière: à preuve, le fer à cheval, symbole du

culte Vaudoux, qui pendait au-dessus de sa paillasse. On disait aussi

que tous les soirs, quand sa maîtresse était sortie. Coucou-Blanc

s'enfermait dans sa mansarde, buvait de l'eau-de-vie jusqu'à tomber

ivre morte, et chantait des chansons nègres une partie de la nuit. Ceci

m'expliquait tous les bruits mystérieux qui venaient de chez ma voisine:

la bouteille débouchée, la chute sur le parquet, et l'air monotone à

trois notes. Quant au _tolocototignan_, il paraît que c'est une sorte

d'onomatopée, très répandue chez les Nègres du Cap, quelque chose comme

notre _lon, lan, la_; les Pierre Dupont en ébène mettent de ça dans

toutes leurs chansons.

A partir de ce jour, ai-je besoin de le dire? le voisinage de

Coucou-Blanc ne me donna plus autant de distractions. Le soir, quand

elle montait, mon coeur ne trottait plus si vite; jamais je ne me

dérangeais plus pour aller coller mon oreille à la cloison....

Quelquefois pourtant, dans le silence de la nuit, les _tolocototignan_

venaient jusqu'à ma table, et j'éprouvais je ne sais quel vague malaise

en entendant ce triste refrain; on eût dit que je pressentais le rôle

qu'il allait jouer dans ma vie....

Sur ces entrefaites, ma mère Jacques trouva une place de teneur de

livres à cinquante francs par mois chez un petit marchand de fer, où il

devait se rendre tous les soirs en sortant de chez le marquis. Le pauvre

garçon m'apprit cette bonne nouvelle, moitié content, moitié fâché.

«Comment feras-tu pour aller _là-bas_?» lui dis-je tout de suite. Il me

répondit, les yeux pleins de larmes: «J'irai le dimanche.» Et dès lors,

comme il l'avait dit, il n'alla plus _là-bas_ que le dimanche, mais cela

lui coûtait, bien sûr.

Quel était donc ce _là-bas_ si séduisant qui tenait tant à coeur à

ma mère Jacques?... Je n'aurais pas été fâché de le connaître.

Malheureusement on ne me proposait jamais de m'emmener; et moi, j'étais

trop fier pour le demander. Le moyen d'ailleurs d'aller quelque part,

avec mes caoutchoucs?... Un dimanche pourtant, au moment de partir chez

Pierrotte, Jacques me dit avec un peu d'embarras:

«Est-ce que tu n'aurais pas envie de m'accompagner _là-bas_, petit

Daniel? Tu leur ferais sûrement un grand plaisir.

--Mais, mon cher, tu plaisantes....

--Oui, je le sais bien.... Le salon de Pierrotte n'est guère la place

d'un poète.... Ils sont là un tas de vieilles peaux de lapins....

--Oh! ce n'est pas pour cela, Jacques; c'est seulement à cause de mon

costume....

--Tiens! au fait... je n'y songeais pas», dit Jacques.

Et il partit comme enchanté d'avoir une vraie raison pour ne pas

m'emmener.

A peine au bas de l'escalier, le voilà qui remonte et vient vers moi

tout essoufflé.

«Daniel, me dit-il, si tu avais eu des souliers et une jaquette

présentable, m'aurais-tu accompagné chez Pierrotte?

--Pourquoi pas?

--Eh bien: alors, viens... je vais t'acheter tout ce qu'il te faut, nous

irons _là-bas_.»

Je le regardai, stupéfait. «C'est la fin du mois, j'ai de l'argent»,

ajouta-t-il pour me convaincre. J'étais si content de l'idée des

nippes fraîches que je ne remarquai pas l'émotion de Jacques ni le ton

singulier dont il parlait. Ce n'est que plus tard que je songeai à

tout cela. Pour le moment, je lui sautai au cou, et nous partîmes chez

Pierrotte, en passant par le Palais-Royal, où je m'habillai de neuf chez

un fripier.

VI

LE ROMAN DE PIERROTTE

Quand Pierrotte avait vingt ans, si on lui avait prédit qu'un jour il

succéderait à M. Lalouette dans le commerce des porcelaines, qu'il

aurait deux cent mille francs chez son notaire--Pierrotte, un

notaire--et une superbe boutique à l'angle du passage du Saumon, on

l'aurait beaucoup étonné.

Pierrotte, à vingt ans, n'était jamais sorti de son village, portait de

gros _esclots_ en sapin des Cévennes, ne savait pas un mot de français

et gagnait cent écus par an à élever des vers à soie; solide compagnon

du reste, beau danseur de bourrée, aimant rire et chanter la gloire,

mais toujours d'une manière honnête et sans faire de tort aux

cabaretiers. Comme tous les gars de son âge, Pierrotte avait une bonne

amie, qu'il allait attendre le dimanche à la sortie des vêpres pour

l'emmener danser des gavottes sous les mûriers. La bonne amie de

Pierrotte s'appelait Roberte, la grande Roberte. C'était une belle

magnanarelle de dix-huit ans, orpheline comme lui, pauvre comme lui,

mais sachant très bien lire et écrire, ce qui, dans les villages

cévenols, est encore plus rare qu'une dot. Très fier de sa Roberte,

Pierrotte comptait l'épouser dès qu'il aurait tiré au sort; mais, le

jour du tirage arrivé, le pauvre Cévenol--bien qu'il eût trempé trois

fois sa main dans l'eau bénite avant d'aller à l'urne--amena le n° 4...

Il fallait partir. Quel désespoir!... Heureusement Mme Eyssette, qui

avait été nourrie, presque élevée par la mère de Pierrotte, vint au

secours de son frère de lait et lui prêta deux mille francs pour

s'acheter un homme.--On était riche chez les Eyssette dans ce

temps-là!--L'heureux Pierrotte ne partit donc pas et put épouser sa

Roberte; mais comme ces braves gens tenaient avant tout à rendre

l'argent de Mme Eyssette et qu'en restant au pays ils n'y seraient

jamais parvenus, ils eurent le courage de s'expatrier et marchèrent sur

Paris pour y chercher fortune.

Pendant un an, on n'entendit plus parler de nos montagnards; puis, un

beau matin, Mme Eyssette reçut une lettre touchante, signée «Pierrotte

et sa femme», qui contenait 300 francs, premiers fruits de leurs

économies. La seconde année, nouvelle lettre de «Pierrotte et sa femme»

avec un dernier envoi de 1200 francs et des rien.--Sans doute, les

affaires ne marchaient pas.--La quatrième année, troisième lettre de

«Pierrotte et sa femme» avec un dernier envoi de 1200 francs et des

bénédictions pour toute la famille Eyssette. Malheureusement, quand

cette lettre arriva chez nous, nous étions en pleine débâcle: on venait

de vendre la fabrique, et nous aussi nous allions nous expatrier....

Dans sa douleur, Mme Eyssette oublia de répondre à «Pierrotte et sa

femme». Depuis lors, nous n'en eûmes plus de nouvelles, jusqu'au jour où

Jacques, arrivant à Paris, trouva le bon Pierrotte--Pierrotte sans sa

femme, hélas!--installé dans le comptoir de l'ancienne maison Lalouette.

Le petit chose · 第 10 / 19 段