parlé de ses amours; mais je voyais bien à son air que cela n'allait
pas comme il aurait voulu... Le dimanche, quand il revenait de chez
Pierrotte, il était toujours triste. La nuit je l'entendais soupirer,
soupirer... Si je lui demandais: «Qu'est-ce que tu as, Jacques?» Il me
répondait brusquement: «Je n'ai rien.» Mais je comprenais qu'il avait
quelque chose, rien qu'au ton dont il me disait cela. Lui, si bon,
si patient, il avait, maintenant avec moi des mouvements d'humeur.
Quelquefois il me regardait comme si nous étions fâchés. Je me doutais
bien, vous pensez! qu'il y avait là-dessous quelque gros chagrin
d'amour; mais comme Jacques s'obstinait à ne pas m'en parler, je n'osais
pas en parler non plus. Pourtant, certain dimanche qu'il m'était revenu
plus sombre qu'à l'ordinaire, je voulus en avoir le coeur net.
«Voyons! Jacques, qu'as-tu? lui dis-je en lui prenant les mains.... Cela
ne va donc pas, _là-bas_?
--Eh bien, non!... cela ne va pas..., répondit le pauvre garçon d'un air
découragé.
--Mais enfin, que se passe-t-il? Est-ce que Pierrotte se serait aperçu
de quelque chose? Voudrait-il vous empêcher de vous aimer?...
--Oh! non! Daniel, ce n'est pas Pierrotte qui nous empêche... C'est elle
qui ne m'aime pas, qui ne m'aimera jamais.
--Quelle folie, Jacques! Comment peux-tu savoir qu'elle ne t'aimera
jamais... Lui as-tu dit que tu l'aimais, seulement?... Non, n'est-ce
pas?... Eh bien, alors...
--Celui qu'elle aime n'a pas parlé; il n'a pas eu besoin de parler pour
être aimé...
--Vraiment, Jacques, tu crois que le joueur de flûte?...»
Jacques n'eut pas l'air d'entendre ma question.
«Celui qu'elle aime n'a pas parlé», dit-il pour la seconde fois.
Et je n'en pus savoir davantage.
Cette nuit-là, on ne dormit guère dans le clocher de Saint-Germain.
Jacques passa presque tout le temps à la fenêtre à regarder les étoiles
en soupirant. Moi, je songeais: «Si j'allais _là-bas_, voir les choses
de près... Après tout, Jacques peut se tromper. Mlle Pierrotte n'a sans
doute pas compris tout ce qui tient d'amour dans les plis de cette
cravate... Puisque Jacques n'ose pas parler de sa passion, peut-être je
ferais bien d'en parler pour lui... Oui, c'est cela: j'irai, je parlerai
à cette jeune Philistine, et nous verrons.»
Le lendemain, sans avertir ma mère Jacques, je mis ce beau projet à
exécution. Certes, Dieu m'est témoin qu'en allant _là-bas_ je n'avais
aucune arrière-pensée. J'y allais pour Jacques, rien que pour Jacques...
Pourtant, quand j'aperçus à l'angle du passage du Saumon l'ancienne
maison Lalouette avec ses peintures vertes et le _Porcelaines et
Cristaux_ de la devanture, je sentis un léger battement du coeur qui
aurait dû m'avertir... J'entrai. Le magasin était désert; dans le fond,
l'homme-flûte prenait sa nourriture; même en mangeant il gardait son
instrument sur la nappe près de lui. «Que Camille puisse hésiter
entre cette flûte ambulante et ma mère Jacques, voilà qui n'est pas
possible.., me disais-je tout en montant. Enfin, nous allons voir....»
Je trouvai Pierrotte à table avec sa fille et la dame de grand mérite.
Les yeux noirs n'étaient pas là fort heureusement. Quand j'entrai, il
y eut une exclamation de surprise. «Enfin, le voilà! s'écria le bon
Pierrotte de sa voix de tonnerre... C'est bien le cas de le dire... Il
va prendre le café avec nous.» On me fit place. La dame de grand mérite
alla me chercher une belle tasse à fleurs d'or, et je m'assis à côté de
Mlle Pierrotte.
Elle était très gentille ce jour-là, Mlle Pierrotte. Dans ses cheveux,
un peu au-dessus de l'oreille--ce n'est plus là qu'on les place
aujourd'hui--, elle avait mis une petite rose rouge, mais si rouge, si
rouge... Entre nous, je crois que cette petite rose rouge était fée,
tellement elle embellissait la petite Philistine. «Ah! çà, monsieur
Daniel, me dit Pierrotte avec un bon gros rire affectueux, c'est donc
fini, vous ne voulez donc plus venir nous voir!» J'essayai de m'excuser
et de parler de mes travaux littéraires. «Oui, oui, je connais ça, le
Quartier latin...», fit le Cévenol. Et il se mit à rire de plus belle
en regardant la dame de grand mérite qui toussotait, hem! hem! d'un air
entendu et m'envoyait des coups de pied sous la table. Pour ces braves
gens, Quartier latin, cela voulait dire orgies, violons, masques,
pétards, pots cassés, nuits folles et le reste. Ah! si je leur avais
conté ma vie de cénobite dans le clocher de Saint-Germain, je les aurais
fort étonnés. Mais, vous savez! quand on est jeune, on n'est pas fâché
de passer pour un mauvais sujet. Devant les accusations de Pierrotte,
je prenais un petit air modeste, et je ne me défendais que faiblement:
«Mais non, mais non! je vous assure... Ce n'est pas ce que vous croyez.»
Jacques aurait bien ri de me voir.
Comme nous achevions de prendre le café, un petit air de flûte se fit
entendre dans la cour. C'était Pierrotte qu'on appelait au magasin. A
peine eut-il le dos tourné, la dame de grand mérite s'en alla à son tour
à l'office faire un cinq cents avec la cuisinière. Entre nous, je crois
que son plus grand mérite, à cette dame-là, c'était de tripoter les
cartes fort habilement.
Quand je vis qu'on me laissait seul avec la petite rose rouge, je
pensai: «Voilà le moment!» et j'avais déjà le nom de Jacques sur les
lèvres; mais Mlle Pierrotte ne me donna pas le temps de parler. A voix
basse, sans me regarder, elle me dit tout à coup: «Est-ce que c'est Mlle
Coucou-Blanc qui vous empêche de venir chez vos amis?» D'abord je crus
qu'elle riait, mais non! elle ne riait pas. Elle paraissait même très
émue, à voir l'incarnat de ses joues et les battements rapides de sa
guimpe. Sans doute on avait parlé de Coucou-Blanc devant elle, et elle
s'imaginait confusément des choses qui n'étaient pas. J'aurais pu la
détromper d'un mot; mais je ne sais quelle sotte vanité me retint...
Alors, voyant que je ne lui répondais pas, Mlle Pierrotte se tourna
de mon côté et, levant ses grands cils qu'elle avait tenus baissés
jusqu'alors, elle me regarda... Je mens. Ce n'est pas elle qui me
regarda; mais les yeux noirs tout mouillés de larmes et chargés de
tendres reproches. Ah! ces chers yeux noirs, délices de mon âme!
Ce ne fut qu'une apparition. Les longs cils se baissèrent presque tout
de suite, les yeux noirs disparurent; et je n'eus plus à côté de moi que
Mlle Pierrotte. Vite, vite, sans attendre une nouvelle apparition, je
me mis à parler de Jacques. Je commençai par dire combien il était bon,
loyal, brave, généreux. Je racontai ce dévouement qui ne se lassait pas,
cette maternité toujours en éveil, à rendre une vraie mère jalouse.
C'est Jacques qui me nourissait, m'habillait, me faisait ma vie, Dieu
sait au prix de quel travail, de quelles privations. Sans lui, je serais
encore là-bas, dans cette prison noire de Sarlande, où j'avais tant
souffert, tant souffert...
A cet endroit de mon discours, Mlle Pierrotte parut s'attendrir, et je
vis une grosse larme glisser le long de sa joue. Moi, bonnement, je crus
que c'était pour Jacques et je me dis en moi-même: «Allons! voilà qui va
bien.» Là-dessus, je redoublai d'éloquence. Je parlai des mélancolies de
Jacques et de cet amour profond, mystérieux, qui lui rongeait le coeur.
Ah! trois et quatre fois heureuse la femme qui...
Ici la petite rose rouge que Mlle Pierrotte avait dans les cheveux
glissa je ne sais comment et vint tomber à mes pieds. Tout juste, à ce
moment, je cherchais un moyen délicat de faire comprendre à la jeune
Camille qu'elle était cette femme trois et quatre fois heureuse dont
Jacques s'était épris. La petite rose rouge en tombant me fournit ce
moyen.--Quand je vous disais qu'elle était fée, cette petite rose
rouge.--Je la ramassai lestement, mais je me gardai bien de la rendre.
«Ce sera pour Jacques, de votre part», dis-je à Mlle Pierrotte avec mon
sourire le plus fin.--«Pour Jacques, si vous voulez», répondit Mlle
Pierrotte, en soupirant; mais au même instant, les yeux noirs apparurent
et me regardèrent tendrement de l'air de me dire: «Non! pas pour
Jacques, pour toi!» Et si vous aviez vu comme ils disaient bien cela,
avec quelle candeur enflammée, quelle passion pudique et irrésistible!
Pourtant j'hésitais encore, et ils furent obligés de répéter deux ou
trois fois de suite: «Oui!... pour toi... pour toi.» Alors je baisai la
petite rose rouge et je la mis dans ma poitrine.
Ce soir-là, quand Jacques revint, il me trouva comme à l'ordinaire
penché sur l'établi aux rimes et je lui laissai croire que je n'étais
pas sorti de la journée. Par malheur, en me déshabillant, la petite rose
rouge que j'avais gardée dans ma poitrine roula par terre au pied du
lit: toutes ces fées sont pleines de malice. Jacques la vit, la ramassa,
et la regarda longuement. Je ne sais pas qui était le plus rouge de la
rose ou de moi.
«Je la reconnais, me dit-il, c'est une fleur du rosier qui est _là-bas_
sur la fenêtre du salon.»
Puis il ajouta en me la rendant:
«Elle ne m'en a jamais donné, à moi.»
Il dit cela si tristement que les larmes m'en vinrent aux yeux.
«Jacques, mon ami Jacques, je te jure qu'avant ce soir...»
Il m'interrompit avec douceur: «Ne t'excuse pas, Daniel, je suis sûr que
tu n'as rien fait pour me trahir... Je le savais, je savais que c'était
toi qu'elle aimait. Rappelle-toi ce que je t'ai dit: «celui qu'elle
aime n'a pas parlé, il n'a pas eu besoin de parler pour être aimé.»
Là-dessus, le pauvre garçon se mit à marcher de long en large dans la
chambre. Moi, je le regardais, immobile, ma rose rouge à la main.--«Ce
qui arrive devait arriver, reprit-il au bout d'un moment. Il y a
longtemps que j'avais prévu tout cela. Je savais que, si elle te voyait,
elle ne voudrait jamais de moi... Voilà pourquoi j'ai si longtemps tardé
à t'amener là-bas. J'étais jaloux de toi par avance. Pardonne-moi, je
l'aimais tant!... Un jour, enfin, j'ai voulu tenter l'épreuve, et je
t'ai laissé venir. Ce jour-là, mon cher, j'ai compris que c'était fini.
Au bout de cinq minutes, elle t'a regardé comme jamais elle n'a regardé
personne. Tu t'en es bien aperçu, toi aussi. Oh! ne mens pas, tu t'en es
aperçu. La preuve, c'est que tu es resté, plus d'un mois sans retourner
_là-bas_; mais, pécaïre! cela ne m'a guère servi... Pour les âmes comme
la sienne, les absents n'ont jamais tort, au contraire... Chaque fois
que j'y allais, elle ne faisait que me parler de toi, et si naïvement,
avec tant de confiance et d'amour... C'était un vrai supplice.
Maintenant c'est fini... J'aime mieux ça.»
Jacques me parla ainsi longuement avec la même douceur, le même sourire
résigné. Tout ce qu'il disait me faisait peine et plaisir à la fois.
Peine, parce que je le sentais malheureux; plaisir, parce que je voyais
à travers chacune de ses paroles les yeux noirs qui me luisaient, tout
pleins de moi. Quand il eut fini, je m'approchai de lui, un peu honteux,
mais sans lâcher la petite rose rouge: «Jacques, est-ce que tu ne vas
plus m'aimer maintenant?» Il sourit, et me serrant contre son coeur:
«T'es bête, je t'aimerai bien davantage.»
C'est une vérité. L'histoire de la rose rouge ne changea rien à la
tendresse de ma mère Jacques, pas même à son humeur. Je crois qu'il
souffrit beaucoup, mais il ne le laissa jamais voir. Pas un soupir, pas
une plainte, rien.
Comme par le passé, il continua d'aller _là-bas_ le dimanche et de faire
bon visage à tous. Il n'y eut que les noeuds de cravate de supprimés.
Du reste, toujours calme et fier, travaillant à se tuer, et marchant
courageusement dans la vie, les yeux fixés sur un seul but, la
reconstruction du foyer... O Jacques! ma mère Jacques!
Quant à moi, du jour où je pus aimer les yeux noirs librement, sans
remords, je me jetai à corps perdu dans ma passion... Je ne bougeais
plus de chez Pierrotte. J'y avais gagné tous les coeurs;--au prix de
quelles lâchetés, grand Dieu? Apporter du sucre à M. Lalouette, faire la
partie de la dame de grand mérite, rien ne me coûtait...
Je m'appelais Désir-de-plaire dans cette maison-là... En général,
Désir-de-plaire venait vers le milieu de la journée. A cette heure,
Pierrotte était au magasin, et Mlle Camille toute seule en haut, dans le
salon, avec la dame de grand mérite. Dès que j'arrivais, les yeux noirs
se montraient bien vite, et presque aussitôt la dame de grand mérite
nous laissait seuls. Cette noble dame de compagnie se croyait
débarrassée de tout service quand elle me voyait là. Vite, vite à
l'office avec la cuisinière, et en avant les cartes. Je ne m'en
plaignais pas; pensez donc! en tête-à-tête avec les yeux noirs.
Dieu! les bonnes heures que j'ai passées dans ce petit salon jonquille!
Presque toujours j'apportais un livre, un de mes poètes favoris, et j'en
lisais des passages aux yeux noirs, qui se mouillaient de belles larmes
ou lançaient des éclairs, selon les endroits. Pendant ce temps, Mlle
Pierrotte brodait près de nous des pantoufles pour son père ou nous
jouait ses éternelles _Rêveries de Rosellen;_ mais nous la laissions
bien tranquille, je vous assure. Quelquefois cependant, à l'endroit le
plus pathétique de nos lectures, cette petite bourgeoise faisait à
haute voix une réflexion saugrenue, comme: «Il faut que je fasse
venir l'accordeur...» ou bien encore: «J'ai deux points de trop à ma
pantoufle.» Alors de dépit je fermais le livre et je ne voulais pas
aller plus loin; mais les yeux noirs avaient une certaine façon de me
regarder qui m'apaisait tout de suite, et je continuais.
Il y avait sans doute une grande imprudence à nous laisser ainsi
toujours seuls dans ce petit salon jonquille. Songez qu'à nous deux--les
yeux noirs et Désir-de-plaire--nous ne faisions pas trente-quatre ans...
Heureusement que Mlle Pierrotte ne nous quittait jamais, et c'était une
surveillance très sage, très avisée, très éveillée, comme il en faut à
la garde des poudrières... Un jour--je me souviens--, nous étions assis,
les yeux noirs et moi, sur un canapé du salon, par un tiède après-midi
du mois de mai, la fenêtre entrouverte, les grands rideaux baissés et
tombant jusqu'à terre. On lisait _Faust_, ce jour-là!... La lecture
finie, le livre me glissa des mains; nous restâmes un moment l'un contre
l'autre, sans parler, dans le silence et le demi-jour... Elle avait sa
tête appuyée sur mon épaule... Par la guimpe entrebâillée, je voyais de
petites médailles d'argent qui reluisaient au fond de la gorgerette...
Subitement, Mlle Pierrotte parut au milieu de nous. Il faut voir comme
elle me renvoya bien vite à l'autre bout du canapé, et quel grand
sermon! «Ce que vous faites là est très mal, chers enfants, nous
dit-elle... Vous abusez de la confiance qu'on vous montre... Il
faut parler au père de vos projets... Voyons! Daniel, quand lui
parlerez-vous?» Je promis de parler à Pierrotte très prochainement, dès
que j'aurais fini mon grand poème. Cette promesse apaisa un peu notre
surveillante; mais c'est égal! depuis ce jour, défense fut faite aux
yeux noirs de s'asseoir sur le canapé, à côté de Désir-de-plaire.
Ah! c'était une jeune personne très rigide, cette demoiselle Pierrotte.
Figurez-vous que, dans les premiers temps, elle ne voulait pas permettre
aux yeux noirs de m'écrire; à la fin, pourtant, elle y consentit,
à l'expresse condition, qu'on lui montrerait toutes les lettres.
Malheureusement, ces adorables lettres pleines de passion que
m'écrivaient les yeux noirs, Mlle Pierrotte ne se contentait pas de les
relire; elle y glissait souvent des phrases de son cru comme ceci par
exemple:
«...Ce matin, je suis toute triste. J'ai trouvé une araignée dans mon
armoire. Araignée du matin, chagrin.»
Ou bien encore:
«On ne se met pas en ménage avec des noyaux de pêche...»
Et puis l'éternel refrain: «Il faut parler au père de vos projets...»
A quoi je répondais invariablement: «Quand j'aurai fini mon poème!...»
VIII
UNE LECTURE AU PASSAGE DU SAUMON
Enfin, je le terminai, ce fameux poème. J'en vins à bout après quatre
mois de travail, et je me souviens qu'arrivé aux derniers vers je ne
pouvais plus écrire, tellement les mains me tremblaient de fièvre,
d'orgueil, de plaisir, d'impatience.
Dans le clocher de Saint-Germain, ce fut un événement. Jacques, à cette
occasion, redevint pour un jour le Jacques d'autrefois, le Jacques du
cartonnage et des petits pots de colle. Il me relia un magnifique cahier
sur lequel il voulut recopier mon poème de sa propre main; et c'étaient
à chaque vers des cris d'admiration, des trépignements d'enthousiasme...
Moi, j'avais moins de confiance dans mon oeuvre. Jacques m'aimait trop;
je me méfiais de lui. J'aurais voulu faire lire mon poème à quelqu'un
d'impartial et de sûr. Le diable, c'est que je ne connaissais personne.
Pourtant, à la crémerie, les occasions ne m'avaient pas manqué de faire
des connaissances. Depuis que nous étions riches, je mangeais à table
d'hôte, dans la salle du fond. Il y avait là une vingtaine de jeunes
gens, des écrivains, des peintres, des architectes, ou pour mieux dire
de la graine de tout cela.--Aujourd'hui la graine a monté; quelques-uns
de ces jeunes gens sont devenus célèbres, et quand je vois leurs noms
dans les journaux, cela me crève le coeur, moi qui ne suis rien.--A mon
arrivée à la table, tout ce jeune monde m'accueillit à bras ouverts;
mais comme j'étais trop timide pour me mêler aux discussions, on
m'oublia vite, et je fus aussi seul au milieu d'eux tous que je l'étais
à ma petite table, dans la salle commune. J'écoutais; je ne parlais
pas...
Une fois par semaine, nous avions à dîner avec nous un poète très fameux
dont je ne me rappelle plus le nom, mais que ces messieurs appelaient
Baghavat, du titre d'un de ses poèmes. Ces jours-là on buvait du
bordeaux à dix-huit sous; puis, le dessert venu, le grand Baghavat
récitait un poème indien. C'était sa spécialité, les poèmes indiens.
Il en avait un intitulé _Lakçamana_, un autre _Daçaratha_, un autre
_Kalatçala_, un autre _Bhagiratha_, et puis _Çudra, Cunocépa,
Viçvamitra_...; mais le plus beau de tous était encore _Baghavat_. Ah!
quand le poète récitait _Baghavat_, toute la salle du fond croulait. On
hurlait, on trépignait, on montait sur les tables. J'avais à ma droite
un petit architecte à nez rouge qui sanglotait dès le premier vers et
tout le temps s'essuyait les yeux avec ma serviette...
Moi, par entraînement, je criais plus fort que tout le monde: mais, au
fond, je n'étais pas fou de Baghavat. En somme, ces poèmes indiens se
ressemblaient tous. C'était toujours un lotus, un condor, un éléphant
et un buffle; quelquefois, pour changer, les lotus s'appelaient lotos;
mais, à part cette variante, toutes ces rapsodies se valaient: ni
passion, ni vérité, ni fantaisie. Des rimes sur des rimes. Une
mystification... Voilà ce qu'en moi-même je pensais du grand Baghavat;
et je l'aurais peut-être jugé avec moins de sévérité si on m'avait à mon
tour demandé quelques vers; mais on ne me demandait rien, et cela me
rendait impitoyable... Du reste, je n'étais pas le seul de mon avis sur
la poésie hindoue. J'avais mon voisin de gauche qui n'y mordait pas non
plus... Un singulier personnage, mon voisin de gauche: huileux, râpé,
luisant, avec un grand front chauve et une longue barbe où couraient
toujours quelques fils de vermicelle. C'était le plus vieux de la table
et de beaucoup aussi le plus intelligent. Comme tous les grands esprits,
il parlait peu, ne se prodiguait pas. Chacun le respectait. On disait
de lui: «Il est très fort... c'est un penseur.» Moi, de voir la grimace
ironique qui tordait sa bouche en écoutant les vers du grand Baghavat,
j'avais conçu de mon voisin de gauche la plus haute opinion. Je pensais:
«Voilà un homme de goût... Si je lui disais mon poème!»
Un soir--comme on se levait de table--, je fis apporter un flacon
d'eau-de-vie, et j'offris au penseur de prendre un petit verre avec
moi. Il accepta, je connaissais son vice. Tout en buvant, j'amenai la
conversation sur le grand Baghavat, et je commençai par dire beaucoup de
mal des lotus, des condors, des éléphants et des buffles.
--C'était de l'audace, les éléphants sont si rancuniers!...
--Pendant que je parlais, le penseur se versait de l'eau-de-vie sans
rien dire. De temps en temps, il souriait et remuait approbativement la
tête en faisant: «Oua... oua...» Enhardi par ce premier succès, je lui
avouai que moi aussi j'avais composé un grand poème et que je désirais
le lui soumettre. «Oua... oua...», fit encore le penseur sans
sourciller. En voyant mon homme si bien disposé, je me dis: «C'est le
moment!» et je tirai mon poème de ma poche. Le penseur, sans s'émouvoir,
se versa un cinquième petit verre, me regarda tranquillement dérouler
mon manuscrit; mais, au moment suprême il posa sa main de vieil ivrogne
sur ma manche: «Un mot, jeune homme, avant de commencer... Quel est
votre criterium?»
Je le regardai avec inquiétude.
«Votre criterium!... fit le terrible penseur en haussant la voix. Quel
est votre criterium?»
Hélas! mon criterium!... je n'en avais pas, je n'avais jamais songé à en
avoir un; et cela se voyait du reste, à mon oeil étonné, à ma rougeur, à
ma confusion.
Le penseur se leva indigné: «Comment! malheureux jeune homme, vous
n'avez pas de criterium!... Inutile alors de me lire votre poème... je
sais d'avance ce qu'il vaut.» Là-dessus, il se versa coup sur coup deux
ou trois petits verres qui restaient encore au fond de la bouteille,
prit son chapeau et sortit en roulant des yeux furibonds.
Le soir, quand je contai mon aventure à l'ami Jacques, il entra dans une
belle colère. «Ton penseur est un imbécile, me dit-il... Qu'est-ce que
cela fait d'avoir un criterium?... Les bengalis en ont-ils un?... Un
criterium! qu'est-ce que c'est que ça?... Où ça se fabrique-t-il? A-t-on
jamais vu?... Marchand de criterium, va!...» Mon brave Jacques! il en
avait les larmes aux yeux, de l'affront que mon chef-d'oeuvre et moi
nous venions de subir. «Ecoute, Daniel! reprit-il au bout d'un moment,
j'ai une idée... Puisque tu veux lire ton poème si tu le lisais chez
Pierrotte, un dimanche?...
--Chez Pierrotte?... Oh! Jacques!
--Pourquoi pas?... Dame! Pierrotte n'est pas un aigle, mais ce n'est pas
une taupe non plus. Il a le sens très net, très droit... Camille, elle,
serait un juge excellent, quoiqu'un peu prévenu... La dame de grand
mérite a beaucoup lu... Ce vieil oiseau de père Lalouette lui-même n'est
pas si fermé qu'il en a l'air... D'ailleurs Pierrotte connaît à
Paris des personnes très distinguées qu'on pourrait inviter pour ce
soir-là?... Qu'en dis-tu? Veux-tu que je lui en parle?..»
Cette idée d'aller chercher des juges au passage du Saumon ne me
souriait guère; pourtant j'avais une telle démangeaison de lire mes
vers, qu'après avoir un brin rechigné, j'acceptai la proposition de
Jacques. Dès le lendemain il parla à Pierrotte. Que le bon Pierrotte eût
exactement compris ce dont il s'agissait, voilà ce qui est fort douteux;
mais comme il voyait là une occasion d'être agréable aux enfants de
mademoiselle, le brave homme dit «oui» sans hésiter, et tout de suite on
lança des invitations.
Jamais le petit salon jonquille ne s'était trouvé à pareille fête.
Pierrotte, pour me faire honneur, avait invité ce qu'il y a de mieux
dans le monde de la porcelaine. Le soir de la lecture, nous avions là,
en dehors du personnel accoutumé, M. et Mme Passajon, avec leur fils
le vétérinaire, un des plus brillants élèves de l'École d'Alfort;
Ferrouillat cadet, franc-maçon, beau parleur, qui venait d'avoir
un succès de tous les diables à la loge du Grand-Orient; puis les
Fougeroux, avec leurs six demoiselles rangées en tuyaux d'orgue, et
enfin Ferrouillat l'aîné, un membre du Caveau, l'homme de la soirée.
Quand je me vis en face de cet important aréopage, vous pensez si je fus
ému. Comme on leur avait dit qu'ils étaient là pour juger un ouvrage de
poésie, tous ces braves gens avaient cru devoir prendre des physionomies
de circonstance, froides, éteintes, sans sourires. Ils parlaient entre
eux à voix basse et gravement, en remuant la tête comme des magistrats.
Pierrotte, qui n'y mettait pas tant de mystère, les regardait tous d'un
air étonné... Quand tout le monde fut arrivé, on se plaça. J'étais
assis, le dos au piano; l'auditoire en demi-cercle autour de moi, à
l'exception du vieux Lalouette, qui grignotait son sucre à la place
habituelle. Après un moment de tumulte, le silence se fit, et d'une voix
émue je commençai mon poème...