dans les rues, en habit noir et en gants jaunes. Pour ta gouverne, petit
Daniel, ce que je faisais là était très ridicule. A sept heures du
matin, à Paris, tous les habits noirs sont couchés, ou doivent l'être.
Moi, je l'ignorais; et j'étais très fier de promener le mien parmi ces
grandes rues, en faisant sonner mes escarpins neufs. Je croyais aussi
qu'en sortant de bonne heure j'aurais plus de chances pour rencontrer la
Fortune. Encore une erreur: la Fortune à Paris ne se lève pas matin. «Me
voilà donc trottant par le faubourg Saint-Germain avec mes lettres de
recommandation en poche.
«J'allai d'abord chez le comte, rue de Lille; puis chez le duc, rue
Saint-Guillaume: Aux deux endroits, je trouvai les gens de service en
train de laver les cours et de faire reluire les cuivres des sonnettes.
Quand je dis à ces faquins que je venais parler à leurs maîtres de la
part du curé de Saint-Nizier, ils me rirent au nez en m'envoyant des
seaux d'eaux dans les jambes... Que veux-tu, mon cher? c'est ma faute,
aussi: il n'y a que les pédicures qui vont chez les gens à cette
heure-là. Je me le tins pour dit.
«Tel que je te connais, toi, je suis sûr qu'à ma place tu n'aurais
jamais osé retourner dans ces maisons et affronter les regards moqueurs
de la valetaille. Eh bien, moi, j'y retournai avec aplomb le jour même,
dans l'après-midi, et, comme le matin, je demandai aux gens de service
de m'introduire auprès de leurs maîtres, toujours de la part du curé
de Saint-Nizier. Bien m'en prit d'avoir été brave: ces deux messieurs
étaient visibles et je fus tout de suite introduit. Je trouvai deux
hommes et deux accueils bien différents. Le comte de la rue de Lille
me reçut très froidement. Sa longue figure maigre, sérieuse jusqu'à la
solennité, m'intimidait beaucoup, et je ne trouvai pas quatre mots à lui
dire. Lui de son côté me parla à peine. Il regarda la lettre du curé
de Saint-Nizier, la mit dans sa poche, me demanda de lui laisser
mon adresse, et me congédia d'un geste glacial, en me disant: «Je
m'occuperai de vous; inutile que vous reveniez. Si je trouve quelque
chose, je vous écrirai.»
«Le diable soit de l'homme! Je sortis de chez lui, transi jusqu'aux
moelles. Heureusement la réception qu'on me fit rue Saint-Guillaume
avait de quoi me réchauffer le coeur. J'y trouvai le duc le plus réjoui,
le plus épanoui, le plus bedonnant, le plus avenant du monde. Et comme
il l'aimait, son cher curé de Saint-Nizier! et comme tout ce qui venait
de là serait sûr d'être bien accueilli rue Saint-Guillaume!... Ah! le
bon homme! le brave duc! Nous fûmes amis tout de suite. Il m'offrit une
pincée de tabac à la bergamote, me tira le bout de l'oreille, et me
renvoya avec une tape sur la joue et d'excellentes paroles:
«--Je me charge de votre affaire. Avant peu, j'aurai ce qu'il vous faut.
D'ici là, venez me voir aussi souvent que vous voudrez.»
«Je m'en allai ravi.
«Je passai deux jours sans y retourner, par discrétion. Le troisième
jour seulement, je poussai jusqu'à l'hôtel de la rue Saint-Guillaume.
Un grand escogriffe bleu et or me demanda mon nom. Je répondis d'un air
suffisant:
«--Dites que c'est de la part du curé de Saint-Nizier.»
«Il revint au bout d'un moment.
«--M. le duc est très occupé. Il prie monsieur de l'excuser et de
vouloir bien passer un autre jour.»
«Tu penses si je l'excusai, ce pauvre duc!
«Le lendemain, je revins à la même heure. Je trouvai le grand escogriffe
bleu de la veille, perché comme un ara sur le perron. Du plus loin qu'il
m'aperçut, il me dit gravement:
«--M. le duc est sorti.
«--Ah! très bien! répondis-je, je reviendrai. Dites-lui, je vous prie,
que c'est la personne de la part du curé de Saint-Nizier.»
«Le lendemain, je revins encore; les jours suivants aussi, mais toujours
avec le même insuccès. Une fois le duc était au bain, une autre fois à
la messe, un jour au jeu de paume, un autre jour avec du monde.--Avec
du monde! En voilà une formule. Eh bien, et moi, je ne suis donc pas du
monde?
«A la fin, je me trouvais si ridicule avec mon éternel: «De la part du
curé de Saint-Nizier», que je n'osais plus dire de la part de qui je
venais. Mais le grand ara bleu du perron ne me laissait jamais partir
sans me crier, avec une gravité imperturbable:
«Monsieur est sans doute la personne qui vient de la part du curé de
Saint-Nizier?»
«Et cela faisait beaucoup rire d'autres aras bleus qui flânaient par là
dans les cours. Tas de coquins! Si j'avais pu leur allonger quelques
coups de trique de ma part à moi, et non de celle du curé de
Saint-Nizier!
«Il y avait dix jours environ que j'étais à Paris, lorsqu'un soir,
en revenant l'oreille basse d'une de ces visites à la rue
Saint-Guillaume--je m'étais juré d'y aller jusqu'à ce qu'on me mît à
la porte--, je trouvai chez mon portier une petite lettre. Devine de
qui?... Une lettre du comte, mon cher, du comte de la rue de Lille,
qui m'engageait à me présenter sans retard chez son ami le marquis
d'Hacqueville. On demandait un secrétaire.... Tu penses, quelle joie! et
aussi quelle leçon! Cet homme froid et sec, sur lequel je comptais si
peu, c'était justement lui qui s'occupait de moi, tandis que l'autre, si
accueillant, me faisait faire depuis huit jours le pied de grue sur son
perron, exposé, ainsi que le curé de Saint-Nizier, aux rires insolents
des aras bleus et or.... C'est là la vie, mon cher; et à Paris on
l'apprend vite.
«Sans perdre une minute, je courus chez le marquis d'Hacqueville. Je
trouvai un petit vieux, frétillant, sec, tout en nerfs, alerte et gai
comme une abeille. Tu verras quel joli type. Une tête d'aristocrate,
fine et pâle, des cheveux droits comme des quilles, et rien qu'un oeil,
l'autre est mort d'un coup d'épée, voilà longtemps. Mais celui qui reste
est si brillant, si vivant, si parlant, si interrogeant, qu'on ne peut
pas dire que le marquis est borgne. Il a deux yeux dans le même oeil,
voilà tout.
«Quand j'arrivai devant ce singulier petit vieillard, je commençai par
lui débiter quelques banalités de circonstance; mais il m'arrêta net:
«--Pas de phrases! me dit-il. Je ne les aime pas. Venons aux faits,
voici. J'ai entrepris d'écrire mes mémoires. Je m'y suis malheureusement
pris un peu tard, et je n'ai plus de temps à perdre, commençant à me
faire très vieux. J'ai calculé qu'en employant tous mes instants, il me
fallait encore trois années de travail pour terminer mon oeuvre. J'ai
soixante-dix ans, les jambes sont en déroute; mais la tête n'a pas
bougé. Je peux donc espérer aller encore trois ans et mener mes mémoires
à bonne fin. Seulement, je n'ai pas une minute de trop; c'est ce que mon
secrétaire n'a pas compris. Cet imbécile--un garçon fort intelligent, ma
foi, dont j'étais enchanté--s'est mis dans la tête d'être amoureux et de
vouloir se marier. Jusque-là il n'y a pas de mal. Mais voilà-t-il pas
que, ce matin, mon drôle vient me demander deux jours de congé pour
faire ses noces. Ah! bien oui! deux jours de congé! Pas une minute.
«--Mais, monsieur le marquis....
«--Il n'y a pas de «mais, monsieur le marquis....» Si vous vous en allez
deux jours, vous vous en irez tout à fait.
«--Je m'en vais, monsieur le marquis.
«--Bon voyage!»
«Et voilà mon coquin parti.... C'est sur vous, mon cher garçon, que je
compte pour le remplacer. Les conditions sont celles-ci: le secrétaire
vient chez moi le matin à huit heures; il apporte son déjeuner. Je dicte
jusqu'à midi. A midi le secrétaire déjeune tout seul, car je ne déjeune
jamais. Après le déjeuner du secrétaire, qui doit être très court, on
se remet à l'ouvrage. Si je sors, le secrétaire m'accompagne; il a un
crayon et du papier. Je dicte toujours: en voiture, à la promenade, en
visite, partout! le soir, le secrétaire dîne avec moi. Après le dîner,
nous relisons ce que j'ai dicté dans la journée. Je me couche à huit
heures, et le secrétaire est libre jusqu'au lendemain. Je donne cent
francs par mois et le dîner. Ce n'est pas le Pérou; mais dans trois ans,
les mémoires terminés, il y aura un cadeau, et un cadeau royal, foi
d'Hacqueville! ce que je demande, c'est qu'on soit exact, qu'on ne se
marie pas, et qu'on sache écrire très vite sous la dictée. Savez-vous
écrire sous la dictée?
«--Oh! parfaitement, monsieur le marquis», répondis-je avec une forte
envie de rire.
«C'était si comique, en effet, cet acharnement du destin à me faire
écrire sous la dictée toute ma vie!...
«--Eh bien, alors, mettez-vous là, reprit le marquis. Voici du papier et
de l'encre. Nous allons travailler tout de suite. J'en suis au chapitre
XXIV: _Mes démêlés avec M. de Villèle_. Écrivez....»
«Et le voilà qui se met à me dicter d'une petite voix de cigale, en
sautillant d'un bout de la pièce à l'autre.
«C'est ainsi, mon Daniel, que je suis entré chez cet original, lequel
est au fond un excellent homme. Jusqu'à présent, nous sommes très
contents l'un de l'autre; hier au soir, en apprenant ton arrivée, il a
voulu me faire emporter pour toi cette bouteille de vin vieux. On nous
en sert une comme cela tous les jours à notre dîner, c'est te dire si
l'on dîne bien. Le matin, par exemple, j'apporte mon déjeuner; et tu
rirais de me voir manger mes deux sous de fromage d'Italie dans une fine
assiette de Moustiers, sur une nappe à blason. Ce que le bonhomme en
fait, ce n'est pas par avarice, mais pour éviter à son vieux cuisinier,
M. Pilois, la fatigue de me préparer mon déjeuner.... En somme, la vie
que je mène n'est pas désagréable. Les mémoires du marquis sont fort
instructifs, j'apprends sur M. Decazes et M. de Villèle une foule de
choses qui ne peuvent pas manquer de me servir un jour ou l'autre. A
huit heures du soir, je suis libre. Je vais lire les journaux dans
un cabinet de lecture, ou bien encore dire bonjour à notre ami
Pierrotte.... Est-ce que tu te rappelles, l'ami Pierrotte? tu sais!
Pierrotte des Cévennes, le frère de lait de maman. Aujourd'hui Pierrotte
n'est plus Pierrotte: c'est M. Pierrotte comme les deux bras. Il a un
beau magasin de porcelaines au passage du Saumon; et comme il aimait
beaucoup Mme Eyssette, j'ai trouvé sa maison ouverte à tous battants.
Pendant les soirées d'hiver, c'était une ressource.... Mais maintenant
que te voilà, je ne suis plus en peine pour mes soirées.... Ni toi non
plus, n'est-ce pas, frérot? Oh! Daniel, mon Daniel, que je suis content?
Comme nous allons être heureux!...»
III
MA MÈRE JACQUES
Jacques a fini son odyssée, maintenant c'est le tour de la mienne.
Le feu qui meurt a beau nous faire signe: «Allez vous coucher, mes
enfants», les bougies ont beau crier: «Au lit! au lit! Nous sommes
brûlées jusqu'aux bobèches.»--«On ne vous écoute pas», leur dit Jacques
en riant, et notre veillée continue.
Vous comprenez! ce que je raconte à mon frère l'intéresse beaucoup.
C'est la vie du petit Chose au collège de Sarlande; cette triste vie que
le lecteur se rappelle sans doute. Ce sont les enfants laids et féroces,
les persécutions, les haines, les humiliations, les clefs de M.
Viot toujours en colère, la petite chambre sous les combles où l'on
étouffait, les trahisons, les nuits de larmes; et puis aussi--car
Jacques est si bon qu'on peut tout lui dire--, ce sont les débauches du
café Barbette, l'absinthe avec les caporaux, les dettes, l'abandon de
soi-même, tout enfin, jusqu'au suicide et la terrible prédiction de
l'abbé Germane: «Tu seras un enfant toute ta vie.»
Les coudes sur la table, la tête dans ses mains, Jacques écoute jusqu'au
bout ma confession sans l'interrompre. De temps en temps, je le vois qui
frissonne et je l'entends dire: «Pauvre petit! pauvre petit!»
Quand j'ai fini, il se lève, me prend les mains et me dit d'une voix
douce qui tremble: «L'abbé Germane avait raison: vois-tu! Daniel, tu es
un enfant, un petit enfant incapable d'aller seul dans la vie, et tu
as bien fait de te réfugier près de moi. Dès aujourd'hui tu n'es plus
seulement mon frère, tu es mon fils aussi, et puisque notre mère est
loin, c'est moi qui la remplacerai. Le veux-tu? dis, Daniel! Veux-tu que
je sois ta mère Jacques? Je ne t'ennuierai pas beaucoup, tu verras. Tout
ce que je te demande, c'est de me laisser toujours marcher à côté de toi
et de te tenir la main. Avec cela, tu peux être tranquille et regarder
la vie en face, comme un homme: elle ne te mangera pas.»
Pour toute réponse, je lui saute au cou: «O ma mère Jacques, que tu es
bon!»--Et me voilà pleurant à chaudes larmes sans pouvoir m'arrêter,
tout à fait comme l'ancien Jacques, de Lyon. Le Jacques d'aujourd'hui ne
pleure plus, lui; la citerne est à sec, comme il dit. Quoi qu'il arrive,
il ne pleurera plus jamais.
A ce moment, sept heures sonnent. Les vitres s'allument. Une lueur pâle
entre dans la chambre en frissonnant.
«Voilà le jour, Daniel, dit Jacques. Il est temps de dormir. Couche-toi
vite... tu dois en avoir besoin.
--Et toi, Jacques?
--Oh! moi, je n'ai pas deux jours de chemin de fer dans les reins...
D'ailleurs, avant d'aller chez le marquis, il faut que je rapporte
quelques livres au cabinet de lecture et je n'ai pas de temps à
perdre... tu sais que le d'Hacqueville ne plaisante pas... Je rentrerai
ce soir à huit heures... Toi, quand tu te seras bien reposé, tu sortiras
un peu. Surtout je te recommande.»
Ici ma mère Jacques commence à me faire une foule de recommandations
très importantes pour un nouveau débarqué comme moi; par malheur,
tandis qu'il me les fait, je me suis étendu sur le lit, et sans dormir
précisément, je n'ai déjà plus les idées bien nettes. La fatigue, le
pâté, les larmes... Je suis aux trois quarts assoupi... J'entends d'une
façon confuse quelqu'un qui me parle d'un restaurant tout près d'ici,
d'argent dans mon gilet, de ponts à traverser, de boulevards à
suivre, de sergents de ville à consulter, et du clocher de
Saint-Germain-des-Prés comme point de ralliement. Dans mon demi-sommeil,
c'est surtout ce clocher de Saint-Germain qui m'impressionne. Je vois
deux, cinq, dix clochers de Saint-Germain rangés autour de mon lit comme
des poteaux indicateurs. Parmi tous ces clochers, quelqu'un va et vient
dans la chambre, tisonne le feu, ferme les rideaux des croisées, puis
s'approche de moi, me pose un manteau sur les pieds, m'embrasse au front
et s'éloigne doucement avec un bruit de porte...
Je dormais depuis quelques heures, et je crois que j'aurais dormi
jusqu'au retour de ma mère Jacques, quand le son d'une cloche me
réveilla subitement. C'était la cloche de Sarlande, l'horrible cloche de
fer qui sonnait comme autrefois: «Dig! dong! réveillez-vous! dig! dong!
habillez-vous!» D'un bond je fus au milieu de la chambre, la bouche
ouverte pour crier comme au dortoir: «Allons, messieurs!» Puis, quand je
m'aperçus que j'étais chez Jacques, je partis d'un grand éclat de rire
et je me mis à gambader follement par la chambre. Ce que j'avais pris
pour la cloche de Sarlande, c'était la cloche d'un atelier du voisinage
qui sonnait sec et féroce comme celle de là-bas. Pourtant la cloche
du collège avait encore quelque chose de plus méchant, de plus enfer.
Heureusement elle était à deux cents lieues; et, si fort qu'elle sonnât,
je ne risquais plus de l'entendre.
J'allai à la fenêtre, et je l'ouvris. Je m'attendais presque à voir
au-dessous de moi la cour des grands avec ses arbres mélancoliques et
l'homme aux clefs rasant les murs...
Au moment où j'ouvrais, midi sonnait partout. La grosse tour de
Saint-Germain tinta la première ses douze coups de l'angélus à la suite,
presque dans mon oreille. Par la fenêtre ouverte, les grosses notes
lourdes tombaient chez Jacques trois par trois, se crevaient en tombant
comme des bulles sonores, et remplissaient de bruit toute la chambre. A
l'angélus de Saint-Germain, les autres angélus de Paris répondirent sur
des timbres divers... En bas, Paris grondait, invisible... Je restai là
un moment à regarder luire dans la lumière les dômes, les flèches, les
tours; puis tout à coup, le bruit de la ville montant jusqu'à moi, il
me vint je ne sais quelle folle envie de plonger, de me rouler dans ce
bruit, dans cette foule, dans cette vie, dans ces passions, et je me dis
avec ivresse:
«Allons voir Paris!»
IV
LA DISCUSSION DU BUDGET
Ce jour-là plus d'un Parisien a dû dire en rentrant chez lui, le soir,
pour se mettre à table: «Quel singulier petit bonhomme j'ai rencontré
aujourd'hui!» Le fait est qu'avec ses cheveux trop longs, son pantalon
trop court, ses caoutchoucs, ses bas bleus, son bouquet départemental et
cette solennité de démarche particulière à tous les êtres trop petits,
le petit Chose devait être tout à fait comique.
C'était justement une journée de la fin de l'hiver, une de ces journées
tièdes et lumineuses, qui, à Paris, souvent sont plus le printemps que
le printemps lui-même. Il y avait beaucoup de monde dehors. Un peu
étourdi par le va-et-vient bruyant de la rue, j'allais devant moi,
timide, et le long des murs. On me bousculait, je disais «pardon!» et je
devenais tout rouge. Aussi je me gardais bien de m'arrêter devant les
magasins et, pour rien au monde, je n'aurais demandé ma route. Je
prenais une rue, puis une autre, toujours tout droit. On me regardait.
Cela me gênait beaucoup. Il y avait des gens qui se retournaient sur
mes talons et des yeux qui riaient en passant près de moi; une fois
j'entendis une femme dire à une autre: «Regarde donc celui-là.» Cela me
fit broncher... Ce qui m'embarrassait beaucoup aussi, c'était l'oeil
inquisiteur des sergents de ville. A tous les coins de rue, ce diable
d'oeil silencieux se braquait sur moi curieusement; et, quand j'avais
passé, je le sentais encore qui me suivait de loin et me brûlait dans le
dos. Au fond, j'étais un peu inquiet.
Je marchai ainsi près d'une heure, jusqu'à un grand boulevard planté
d'arbres grêles. Il y avait là tant de bruit, tant de gens, tant de
voitures, que je m'arrêtai presque effrayé.
«Comment me tirer d'ici? pensai-je en moi-même. Comment rentrer à la
maison? Si je demande le clocher de Saint-Germain-des-Prés, on se
moquera de moi. J'aurai l'air d'une cloche égarée qui revient de Rome,
le jour de Pâques.»
Alors, pour me donner le temps de prendre un parti, je m'arrêtai devant
les affiches de théâtre, de l'air affairé d'un homme qui fait son
menu de spectacles pour le soir. Malheureusement les affiches, fort
intéressantes d'ailleurs, ne donnaient pas le moindre renseignement sur
le clocher de Saint-Germain, et je risquais fort de rester là jusqu'au
grand coup de trompette du jugement dernier, quand soudain ma mère
Jacques parut à mes côtés. Il était aussi étonné que moi.
«Comment! c'est toi, Daniel! Que fais-tu là, bon Dieu?»
Je répondis d'un petit air négligent:
«Tu vois! je me promène.»
Ce bon garçon de Jacques me regardait avec admiration:
«C'est qu'il est déjà Parisien, vraiment!»
Au fond, j'étais bien heureux de l'avoir, et je m'accrochai à son bras
avec une joie d'enfant, comme à Lyon, quand M. Eyssette père était venu
nous chercher sur le bateau.
«Quelle chance que nous nous soyons rencontrés! me dit Jacques. Mon
marquis a une extinction de voix, et comme, heureusement, on ne peut pas
dicter par gestes, il m'a donné congé jusqu'à demain.... Nous allons en
profiter pour faire une grande promenade....»
Là-dessus, il m'entraîne; et nous voilà partis dans Paris, bien serrés
l'un contre l'autre et tout fiers de marcher ensemble.
Maintenant que mon frère est près de moi, la rue ne me fait plus peur.
Je vais la tête haute, avec un aplomb de trompette aux zouaves, et gare
au premier qui rira! Pourtant une chose m'inquiète. Jacques, chemin
faisant, me regarde à plusieurs reprises d'un air piteux. Je n'ose lui
demander pourquoi.
«Sais-tu qu'ils sont très gentils tes caoutchoucs? me dit-il au bout
d'un moment.
--N'est-ce pas, Jacques?
--Oui, ma foi! très gentils...» Puis, en souriant, il ajoute: «C'est
égal, quand je serai riche, je t'achèterai une paire de bons souliers
pour mettre dedans.»
Pauvre cher Jacques! il a dit cela sans malice; mais il n'en faut pas
plus pour me décontenancer. Voilà toutes mes hontes revenues. Sur ce
grand boulevard ruisselant de clair soleil, je me sens ridicule avec mes
caoutchoucs, et quoi que Jacques puisse me dire d'aimable en faveur de
ma chaussure, je veux rentrer sur-le-champ.
Nous rentrons. On s'installe au coin du feu, et le reste de la
journée se passe gaiement à bavarder ensemble comme deux moineaux de
gouttière... Vers le soir, on frappe à notre porte. C'est un domestique
du marquis avec ma malle.
«Très bien! dit ma mère Jacques. Nous allons inspecter un peu ta
garde-robe.»
Pécaïre! ma garde-robe!...
L'inspection commence. Il faut voir notre mine piteusement comique en
faisant ce maigre inventaire. Jacques, à genoux devant la malle, tire
les objets l'un après l'autre et les annonce à mesure.
«Un dictionnaire... une cravate... un autre dictionnaire... Tiens! une
pipe... tu fumes donc!... Encore une pipe... Bonté divine! que de
pipes! Si tu avais seulement autant de chaussettes... Et ce gros livre,
qu'est-ce que c'est?... Oh! oh!... _Cahier de punitions... Boucoyran
500 lignes... Soubeyrol, 400 lignes... Boucoyran, 500 lignes..._
_Boucoyran.... Boucoyran...._ Sapristi! tu ne le ménageais pas, le nommé
Boucoyran.... C'est égal, deux ou trois douzaines de chemises feraient
bien mieux notre affaire.»
A cet endroit de l'inventaire, ma mère Jacques pousse un cri de
surprise....
«Miséricorde! Daniel... qu'est-ce que je vois? Des vers! ce sont des
vers.... Tu en fais donc toujours?... Cachottier, va! pourquoi ne m'en
as-tu jamais parlé dans tes lettres? Tu sais bien pourtant que je
ne suis pas un profane.... J'ai fait des poèmes, moi aussi, dans
le temps.... Souviens-toi de _Religion! Religion! Poème en douze
chants!_.... Çà, monsieur le lyrique, voyons un peu tes poésies!...
--Oh! non, Jacques, je t'en prie. Cela n'en vaut pas la peine.
--Tous les mêmes, ces poètes, dit Jacques en riant. Allons! mets-toi là,
et lis-moi tes vers; sinon je vais les lire moi-même, et tu sais comme
je lis mal!»
Cette menace me décide; je commence ma lecture.
Ce sont des vers que j'ai faits au collège de Sarlande, sous les
châtaigniers de la Prairie, en surveillant les élèves.... Bons, ou
méchants? Je ne m'en souviens guère; mais quelle émotion en les
lisant!... Pensez donc! des poésies qu'on n'a jamais montrées à
personne.... Et puis l'auteur de _Religion! Religion!_ n'est pas un juge
ordinaire. S'il allait se moquer de moi? Pourtant, à mesure que je lis,
la musique des rimes me grise et ma voix se raffermit. Assis devant la
croisée, Jacques m'écoute, impassible. Derrière lui, dans l'horizon,
se couche un gros soleil rouge qui incendie nos vitres. Sur le bord du
toit, un chat maigre bâille et s'étire en nous regardant; il a l'air
renfrogné d'un sociétaire de la Comédie-Française écoutant une
tragédie.... Je vois tout cela du coin de l'oeil sans interrompre ma
lecture.
Triomphe inespéré! A peine j'ai fini, Jacques enthousiasmé quitte sa
place et me saute au cou:
«Oh! Daniel! que c'est beau! que c'est beau!»
Je le regarde avec un peu de défiance.
«Vraiment, Jacques, tu trouves?...
--Magnifique, mon cher, magnifique!... Pense que tu avais toutes
ces richesses dans ta malle et que tu n'en disais rien! C'est
incroyable!...»
Et voilà ma mère Jacques qui marche à grands pas dans la chambre,
parlant tout seul et gesticulant. Tout à coup, il s'arrête en prenant un
air solennel:
«Il n'y a plus à hésiter: Daniel, tu es poète, il faut rester poète et
chercher ta vie de ce côté-là.
--Oh! Jacques, c'est bien difficile... Les débuts surtout. On gagne si
peu.
--Bah! je gagnerai pour deux, n'aie pas peur.
--Et le foyer, Jacques, le foyer que nous voulons reconstruire?
--Le foyer! je m'en charge. Je me sens de force à le reconstruire à moi
tout seul. Toi, tu l'illustreras, et tu penses comme nos parents seront
fiers de s'asseoir à un foyer célèbre!...»
J'essaie encore quelques objections; mais Jacques a réponse à tout. Du
reste, il faut le dire, je ne me défends que faiblement. L'enthousiasme
fraternel commence à me gagner. La foi poétique me pousse à vue d'oeil,
et je me sens déjà par tout mon être un prurigo lamartinien... Il y a un
point, par exemple, sur lequel Jacques et moi nous ne nous entendons
pas du tout. Jacques veut qu'à trente-cinq ans j'entre à l'Académie
française. Moi, je m'y refuse énergiquement. Foin de l'Académie! C'est
vieux, démodé, pyramide d'Egypte en diable.
«Raison de plus pour y entrer, me dit Jacques. Tu leur mettras un peu de
jeune sang dans les veines, à tous ces vieux Palais-Mazarin... Et puis
Mme Eyssette sera si heureuse, songe donc!»