diligence pour emporter ma malle, je vis venir sur la place le maître
d'armes, sémillant, une badine à la main, le feutre sur l'oreille,
mirant sa moustache fine dans ses belles bottes vernies... De loin je le
regardais avec admiration en me disant: «Quel dommage qu'un si bel homme
porte une si vilaine âme!...» Lui, de son côté, m'avait aperçu et venait
vers moi avec un bon sourire bien loyal et deux grands bras ouverts...
Oh! la tonnelle!
«Je vous cherchais, me dit-il... Qu'est-ce que j'apprends? Vous...»
Il s'arrêta net. Mon regard lui cloua ses phrases menteuses sur les
lèvres. Et dans ce regard qui le fixait d'aplomb, en face, le misérable
dut lire bien des choses, car je le vis tout à coup pâlir, balbutier,
perdre contenance; mais ce ne fut que l'affaire d'un instant: il reprit
aussitôt son air flambant, planta dans mes yeux deux yeux froids et
brillants comme l'acier, et, fourrant ses mains au fond de ses poches
d'un air résolu, il s'éloigna en murmurant que ceux qui ne seraient pas
contents n'auraient qu'à venir le lui dire...
Bandit, va!
Quand je rentrai au collège, les élèves étaient en classe. Nous montâmes
dans ma mansarde. L'homme chargea la malle sur ses épaules et descendit.
Moi, je restai encore quelques instants dans cette chambre glaciale,
regardant les murs nus et salis, le pupitre noir tout déchiqueté, et,
par la fenêtre étroite, les platanes des cours qui montraient leurs
têtes couvertes de neige... En moi-même, je disais adieu à tout ce
monde.
A ce moment, j'entendis une voix de tonnerre qui grondait dans les
classes: c'était la voix de l'abbé Germane. Elle me réchauffa le coeur
et fit venir au bord des cils quelques bonnes larmes.
Après quoi, je descendis lentement, regardant attentif autour de moi,
comme pour emporter dans mes yeux l'image, toute l'image, de ces lieux
que je ne devais plus jamais revoir. C'est ainsi que je traversai les
longs corridors à hautes fenêtres grillagées où les yeux noirs m'étaient
apparus pour la première fois. Dieu vous protège, mes chers yeux
noirs!... Je passai aussi devant le cabinet du principal, avec sa double
porte mystérieuse; puis, à quelques pas plus loin, devant le cabinet de
M. Viot... Là, je m'arrêtai subitement... O joie, ô délices! les clefs,
les terribles clefs pendaient à la serrure, et le vent les faisait
doucement frétiller. Je les regardai un moment, ces clefs formidables,
je les regardai avec une sorte de terreur religieuse; puis, tout à coup,
une idée de vengeance me vint. Traîtreusement, d'une main sacrilège, je
retirai le trousseau de la serrure, et, le cachant sous ma redingote je
descendis l'escalier quatre à quatre.
Il y avait au bout de la cour des moyens un puits très profond. J'y
courus d'une haleine... A cette heure la cour était déserte; la fée
aux lunettes n'avait pas encore relevé son rideau. Tout favorisait mon
crime. Alors, tirant les clefs de dessous mon habit, ces misérables
clefs qui m'avaient tant fait souffrir, je les jetai dans le puits de
toutes mes forces... Frinc! frinc! frinc! Je les entendis dégringoler,
rebondir contre les parois et tomber lourdement dans l'eau qui se
referma sur elles; ce forfait commis, je m'éloignai souriant.
Sous le porche, en sortant du collège, la dernière personne que je
rencontrai fut M. Viot, mais un M. Viot sans ses clefs, hagard, effaré,
courant de droite et de gauche. Quand il passa près de moi, il me
regarda un moment avec angoisse. Le malheureux avait envie de me
demander si je ne _les_ avais pas vues. Mais il n'osa pas... A ce
moment, le portier lui criait du haut de l'escalier en se penchant:
«Monsieur Viot, je ne les trouve pas!» J'entendis l'homme aux clefs
faire tout bas: «Oh! mon Dieu!»--Et il partit comme un fou à la
découverte.
J'aurais été heureux de jouir plus longtemps de ce spectacle, mais le
clairon de la diligence sonnait sur la place d'Armes, et je ne voulais
pas qu'on partît sans moi.
Et maintenant, adieu pour toujours, grand collège enfumé, fait de vieux
fer et de pierres noires; adieu, vilains enfants! adieu, règlement
féroce! Le petit Chose s'envole et ne reviendra plus. Et vous, marquis
de Boucoyran, estimez-vous heureux: On s'en va, sans vous allonger ce
fameux coup d'épée, si longtemps médité avec les nobles coeurs du café
Barbette...
Fouette, cocher! Sonne, trompette! Bonne vieille diligence, fais feu
de tes quatre roues, emporte le petit Chose au galop de tes trois
chevaux... Emporte-le bien vite dans sa ville natale, pour qu'il
embrasse sa mère chez l'oncle Baptiste, et qu'ensuite il mette le cap
sur Paris et rejoigne au plus vite Eyssette (Jacques) dans sa chambre du
Quartier latin!...
XIV
L'ONCLE BAPTISTE
Un singulier type d'homme que cet oncle Baptiste, le frère de Mme
Eyssette! Ni bon ni méchant, marié de bonne heure à un grand gendarme
de femme avare et maigre qui lui faisait peur, ce vieil enfant n'avait
qu'une passion au monde: la passion du coloriage. Depuis quelque
quarante ans, il vivait entouré de godets, de pinceaux, de couleurs, et
passait son temps à colorier des images de journaux illustrés. La maison
était pleine de vieilles _Illustrations!_ de vieux _Charivaris!_ de
vieux _Magasins pittoresques!_ de cartes géographiques! tout cela
fortement enluminé. Même dans ses jours de disette, quand la tante lui
refusait de l'argent pour acheter des journaux à images, il arrivait à
mon oncle de colorier des livres. Ceci est historique: j'ai tenu dans
mes mains une grammaire espagnole que mon oncle avait mis en couleurs
d'un bout à l'autre, les adjectifs en bleu, les substantifs en rose,
etc.
C'est entre ce vieux maniaque et sa féroce moitié que Mme Eyssette était
obligée de vivre depuis six mois. La malheureuse femme passait toutes
ses journées dans la chambre de son frère, assise à côté de lui et
s'ingéniait à être utile. Elle essuyait les pinceaux, mettait de l'eau
dans les godets... Le plus triste, c'est que, depuis notre ruine,
l'oncle Baptiste avait un profond mépris pour M. Eyssette, et que du
matin au soir, la pauvre mère était condamnée à entendre dire: «Eyssette
n'est pas sérieux! Eyssette n'est pas sérieux!» Ah! le vieil imbécile!
il fallait voir de quel air sentencieux et convaincu il disait cela en
coloriant sa grammaire espagnole! Depuis, j'en ai souvent rencontré dans
la vie, de ces hommes soi-disant très graves, qui passaient leur temps
à colorier des grammaires espagnoles et trouvaient que les autres
n'étaient pas sérieux.
Tous ces détails sur l'oncle Baptiste et l'existence lugubre que Mme
Eyssette menait chez lui, je ne les connus que plus tard; pourtant, dès
mon arrivée dans la maison, je compris que, quoi qu'elle en dit, ma mère
ne devait pas être heureuse... Quand j'entrai, on venait de se mettre à
table pour le dîner. Mme Eyssette bondit de joie en me voyant, et,
comme vous pensez, elle embrassa son petit Chose de toutes ses forces.
Cependant la pauvre mère avait l'air gênée; elle parlait peu,--toujours
sa petite voix douce et tremblante, les yeux dans son assiette. Elle
faisait peine à voir avec sa robe étriquée et toute noire.
L'accueil de mon oncle et de ma tante fut très froid. Ma tante me
demanda d'un air effrayé si j'avais dîné. Je me hâtai de répondre que
oui... La tante respira; elle avait tremblé un instant pour son dîner.
Joli, le dîner! des pois chiches et de la morue.
L'oncle Baptiste, lui, me demanda si nous étions en vacances... Je
répondis que je quittais l'Université, et que j'allais à Paris rejoindre
mon frère Jacques, qui m'avait trouvé une bonne place. J'inventai ce
mensonge pour rassurer la pauvre Mme Eyssette sur mon avenir et puis
aussi pour avoir l'air sérieux aux yeux de mon oncle.
En apprenant que le petit Chose avait une bonne place, la tante Baptiste
ouvrit de grands yeux.
«Daniel, dit-elle, il faudra faire venir ta mère à Paris... La pauvre
chère femme s'ennuie loin de ses enfants; et puis, tu comprends! c'est
une charge pour nous, et ton oncle ne peut pas toujours être _la vache à
lait_ de la famille.
--Le fait est, dit l'oncle Baptiste, la bouche pleine, que je suis _la
vache à lait_...» Cette expression de _vache à lait_ l'avait ravi, et il
la répéta plusieurs fois avec la même gravité...
Le dîner fut long, comme entre vieilles gens. Ma mère mangeait peu,
m'adressait quelques paroles et me regardait à la dérobée; ma tante la
surveillait.
«Vois ta soeur! disait-elle à son mari, la joie de retrouver Daniel lui
coupe l'appétit. Hier elle a pris deux fois du pain, aujourd'hui une
fois seulement.»
Ah! chère Mme Eyssette, comme j'aurais voulu vous emporter ce soir-là,
comme j'aurais voulu vous arracher à cette impitoyable _vache à lait_
et à son épouse; mais, hélas! je m'en allais au hasard moi-même, ayant
juste de quoi payer ma route, et je pensais bien que la chambre de
Jacques n'était pas assez grande pour nous tenir tous les trois. Encore
si j'avais pu vous parler, vous embrasser à mon aise; mais non! On ne
nous laissa pas seuls une minute... Rappelez-vous: tout de suite après
dîner, l'oncle se remit à sa grammaire espagnole, la tante essuyait son
argenterie, et tous deux ils nous épiaient du coin de l'oeil... L'heure
du départ arriva, sans que nous eussions rien pu nous dire.
Aussi le petit Chose avait le coeur bien gros, quand il sortit de chez
l'oncle Baptiste; et en s'en allant, tout seul, dans l'ombre de la
grande avenue qui mène au chemin de fer, il se jura deux ou trois fois
très solennellement de se conduire désormais comme un homme et de ne
plus songer qu'à reconstruire le foyer.
DEUXIÈME PARTIE
I
MES CAOUTCHOUCS
Quand je vivrais aussi longtemps que mon oncle Baptiste, lequel doit
être à cette heure aussi vieux qu'un vieux baobab de l'Afrique centrale,
jamais je n'oublierai mon premier voyage à Paris en wagon de troisième
classe.
C'était dans les derniers jours de février; il faisait encore très
froid. Au-dehors, un ciel gris, le vent, le grésil, les collines
chauves, des prairies inondées, de longues rangées de vignes mortes;
au-dedans des matelots ivres qui chantaient, de gros paysans qui
dormaient la bouche ouverte comme des poissons morts, de petites
vieilles avec leurs cabas, des enfants, des puces, des nourrices, tout
l'attirail du wagon des pauvres avec son odeur de pipe, d'eau-de-vie, de
saucisse à l'ail et de paille moisie. Je crois y être encore.
En partant, je m'étais installé dans un coin, près de la fenêtre, pour
voir le ciel; mais, à deux lieues de chez nous, un infirmier militaire
me prit ma place, sous prétexte d'être en face de sa femme, et voilà le
petit Chose, trop timide pour oser se plaindre, condamné à faire deux
cents lieues entre ce gros vilain homme qui sentait la graine de lin et
un grand tambour-major de Champenoise qui, tout le temps, ronfla sur son
épaule.
Le voyage dura deux jours. Je passai ces deux jours à la même place,
immobile entre mes deux bourreaux, la tête fixe et les dents serrées.
Comme je n'avais pas d'argent ni de provisions, je ne mangeai rien de
toute la route. Deux jours sans manger, c'est long! Il me restait bien
encore une pièce de quarante sous, mais je la gardais précieusement pour
le cas où, en arrivant à Paris, je ne trouverais pas l'ami Jacques à la
gare, et malgré la faim j'eus le courage de n'y pas toucher. Le diable
c'est qu'autour de moi on mangeait beaucoup dans le wagon. J'avais
sous mes jambes un grand coquin de panier très lourd, d'où mon voisin
l'infirmier tirait à tout moment des charcuteries variées qu'il
partageait avec sa dame. Le voisinage de ce panier me rendit très
malheureux, surtout le second jour. Pourtant ce n'est pas la faim dont
je souffris le plus en ce terrible voyage. J'étais parti de Sarlande
sans souliers, n'ayant aux pieds que de petits caoutchoucs fort minces,
qui me servaient là-bas pour faire ma ronde dans le dortoir. Très joli,
le caoutchouc; mais l'hiver, en troisième classe... Dieu! que j'ai eu
froid! C'était à en pleurer. La nuit, quand tout le monde dormait, je
prenais doucement mes pieds entre mes mains et je les tenais des heures
entières pour essayer de les réchauffer. Ah! si Mme Eyssette m'avait
vu!...
Et bien, malgré la faim qui lui tordait le ventre, malgré ce froid cruel
qui lui arrachait des larmes, le petit Chose était bien heureux, et
pour rien au monde il n'aurait cédé cette place, cette demi-place qu'il
occupait entre la Champenoise et l'infirmier. Au bout de toutes ces
souffrances, il y avait Jacques, il y avait Paris.
Dans la nuit du second jour, vers trois heures du matin, je fus réveillé
en sursaut, le train venait de s'arrêter: tout le wagon était en émoi.
J'entendis l'infirmier dire à sa femme:
«Nous y sommes.
--Où donc? demandai-je en me frottant les yeux.
--A Paris, parbleu!»
Je me précipitai vers la portière. Pas de maisons. Rien qu'une campagne
pelée, quelques becs de gaz, et çà et là de gros tas de charbon de
terre; puis là-bas, dans le loin, une grande lumière rouge et un
roulement confus pareil au bruit de la mer. De portière en portière, un
homme allait, avec une petite lanterne, en criant: «Paris! Paris! Vos
billets!» Malgré moi, je rentrai la tête par un mouvement de terreur.
C'était Paris.
Ah! grande ville féroce, comme le petit Chose avait raison d'avoir peur
de toi!
Cinq minutes après, nous entrions dans la gare. Jacques était là depuis
une heure. Je l'aperçus de loin avec sa longue taille un peu voûtée
et ses grands bras de télégraphe qui me faisaient signe derrière le
grillage. D'un bond je fus sur lui.
«Jacques! mon frère!...
--Ah! cher enfant!»
Et nos deux âmes s'étreignirent de toute la force de nos bras.
Malheureusement les gares ne sont pas organisées pour ces belles
étreintes. Il y a la salle des voyageurs, la salle des bagages; mais il
n'y a pas la salle des effusions, il n'y a pas la salle des âmes. On
nous bousculait, on nous marchait dessus.
«Circulez! circulez!» nous criaient les gens de l'octroi.
Jacques me dit tout bas: «Allons-nous-en. Demain, j'enverrai chercher ta
malle.» Et, bras dessus bras dessous, légers comme nos escarcelles, nous
nous mimes en route pour le Quartier latin.
J'ai essayé bien souvent, depuis, de me rappeler l'impression exacte que
me fit Paris cette nuit-là: mais les choses, comme les hommes,
prennent, la première fois que nous les voyons, une physionomie toute
particulière, qu'ensuite nous ne leur trouvons plus. Le Paris de mon
arrivée, je n'ai jamais pu me le reconstruire. C'est comme une ville
brumeuse que j'aurais traversée tout enfant, il y a des années, et où je
ne serais plus retourné depuis lors.
Je me souviens d'un pont de bois sur une rivière toute noire, puis d'un
grand quai désert et d'un immense jardin au long de ce quai. Nous nous
arrêtâmes un moment devant ce jardin. A travers les grilles qui le
bordaient, on voyait confusément des huttes, des pelouses, des flaques
d'eau, des arbres luisants de givre.
«C'est le Jardin des plantes, me dit Jacques. Il y a là une quantité
considérable d'ours blancs, de singes, de boas, d'hippopotames...»
En effet, cela sentait le fauve, et, par moments, un cri aigu, un rauque
rugissement, sortaient de cette ombre.
Moi, serré contre mon frère, je regardais de tous mes yeux à travers les
grilles, et mêlant dans un même sentiment de terreur ce Paris inconnu,
où j'arrivais de nuit, et ce jardin mystérieux, il me semblait que je
venais de débarquer dans une grande caverne noire, pleine de bêtes
féroces qui allaient se ruer sur moi. Heureusement que je n'étais pas
seul: j'avais Jacques pour me défendre... Ah! Jacques! Jacques! Pourquoi
ne t'ai-je pas toujours eu?
Nous marchâmes encore longtemps, longtemps, par des rues noires,
interminables; puis, tout à coup, Jacques s'arrêta sur une petite place
où il y avait une église.
«Nous voici à Saint-Germain-des-Prés, me dit-il. Notre chambre est
là-haut.
--Comment! Jacques!... dans le clocher?...
--Dans le clocher même... C'est très commode pour savoir l'heure.»
Jacques exagérait un peu. Il habitait, dans la maison à côté de
l'église, une petite mansarde au cinquième ou sixième étage, et sa
fenêtre ouvrait sur le clocher de Saint-Germain, juste à la hauteur du
cadran.
En entrant, je poussai un cri de joie. «Du feu! quel bonheur!» Et tout
de suite je courus à la cheminée présenter mes pieds à la flamme, au
risque de fondre les caoutchoucs. Alors seulement, Jacques s'aperçut de
l'étrangeté de ma chaussure. Cela le fit beaucoup rire.
«Mon cher, me dit-il, il y a une foule d'hommes célèbres qui sont
arrivés à Paris en sabots, et qui s'en vantent. Toi, tu pourras dire que
tu y es arrivé en caoutchoucs: c'est bien plus original. En attendant,
mets ces pantoufles, et entamons le pâté.»
Disant cela, le bon Jacques roulait devant le feu une petite table qui
attendait dans un coin, toute servie.
II
DE LA PART DU CURÉ DE SAINT-NIZIER
Dieu! qu'on était bien cette nuit-là dans la chambre de Jacques! Quels
joyeux reflets clairs la cheminée envoyait sur notre nappe! Et ce vieux
vin cacheté, comme il sentait les violettes! Et ce pâté, quelle belle
croûte en or bruni il vous avait! Ah! de ces pâtés-là, on n'en fait
plus maintenant; tu n'en boiras plus jamais de ces vins-là, mon pauvre
Eyssette!
De l'autre côté de la table, en face, tout en face de moi, Jacques me
versait à boire: et, chaque fois que je levais les yeux, je voyais son
regard tendre comme celui d'une mère, qui me riait doucement. Moi,
j'étais si heureux d'être là que j'en avais positivement la fièvre. Je
parlais, je parlais!
«Mange donc», me disait Jacques en me remplissant mon assiette; mais je
parlais toujours et je ne mangeais pas. Alors, pour me faire taire,
il se mit à bavarder, lui aussi, et me narra longuement, sans prendre
haleine, tout ce qu'il avait fait depuis plus d'un an que nous ne nous
étions pas vus.
«Quand tu fus parti, me disait-il--et les choses les plus tristes, il
les contait toujours avec son divin sourire résigné--, quand tu fus
parti, la maison devint tout à fait lugubre. Le père ne travaillait
plus; il passait tout son temps dans le magasin à jurer contre les
révolutionnaires et à me crier que j'étais un âne, ce qui n'avançait
pas les affaires. Des billets protestés tous les matins, des descentes
d'huissiers tous les deux jours! chaque coup de sonnette nous faisait
sauter le coeur. Ah! tu t'en es allé au bon moment.
«Au bout d'un mois de cette terrible existence, mon père partit pour
la Bretagne au compte de la Compagnie vinicole, et Mme Eyssette chez
l'oncle Baptiste. Je les embarquai tous les deux. Tu penses si j'en ai
versé de ces larmes. Derrière eux, tout notre pauvre mobilier fut vendu,
oui, mon cher, vendu dans la rue, sous mes yeux, devant notre porte;
et c'est bien pénible va! de voir son foyer s'en aller ainsi pièce par
pièce. On ne se figure pas combien elles font partie de nous-mêmes,
toutes ces choses de bois ou d'étoffe que nous avons dans nos maisons.
Tiens! quand on a enlevé l'armoire au linge, tu sais, celle qui a sur
ses panneaux des amours roses avec des violons, j'ai eu envie de courir
après l'acheteur et de crier bien fort: «Arrêtez-le!» Tu comprends ça,
n'est-ce pas?
«De tout notre mobilier, je ne gardai qu'une chaise, un matelas et un
balai; ce balai me fut très utile, tu vas Voir.
J'installai ces richesses dans un coin de notre maison de la rue
Lanterne, dont le loyer était payé encore pour deux mois, et me voilà
occupant à moi tout seul ce grand appartement nu, froid, sans rideaux.
Ah! mon ami, quelle tristesse! Chaque soir, quand je revenais de mon
bureau, c'était un nouveau chagrin et comme une surprise de me retrouver
seul entre ces quatre murailles. J'allais d'une pièce à l'autre, fermant
les portes très fort, pour faire du bruit. Quelquefois il me semblait
qu'on m'appelait au magasin, et je criais: «J'y vais!» Quand j'entrais
chez notre mère, je croyais toujours que j'allais la trouver tricotant
tristement dans son fauteuil, près de la fenêtre...
«Pour comble de malheur, les babarottes reparurent. Ces horribles
petites bêtes, que nous avions eu tant de peine à combattre en arrivant
à Lyon, apprirent sans doute votre départ et tentèrent une nouvelle
invasion, bien plus terrible encore que la première. D'abord j'essayai
de résister. Je passai mes soirées dans la cuisine, ma bougie d'une
main, mon balai de l'autre, à me battre comme un lion, mais toujours en
pleurant. Malheureusement j'étais seul, et j'avais beau me multiplier,
ce n'était plus comme au temps d'Annou. Du reste, les babarottes, elles
aussi, arrivaient en plus grand nombre. Je suis sûr que toutes celles
de Lyon--et Dieu sait s'il y en a dans cette grosse ville
humide!--s'étaient levées en masse pour venir assiéger notre maison.
La cuisine en était toute noire, je fus obligé de la leur abandonner.
Quelquefois je les regardais avec terreur par le trou de la serrure. Il
y en avait des milliards de mille... Tu crois peut-être que ces maudites
bêtes s'en tinrent là! Ah! bien oui! tu ne connais pas ces gens du Nord.
C'est envahissant comme tout. De la cuisine, malgré portes et serrures,
elles passèrent dans la salle à manger, où j'avais fait mon lit. Je me
transportai dans le magasin, puis dans le salon. Tu ris! j'aurais voulu
t'y voir.
«De pièce en pièce, les damnées babarottes me poussèrent jusqu'à notre
ancienne petite chambre, au fond du corridor. Là, elles me laissèrent
deux à trois jours de répit; puis un matin, en m'éveillant, j'en aperçus
une centaine qui grimpaient silencieusement le long de mon balai,
pendant qu'un autre corps de troupe se dirigeait en bon ordre vers mon
lit. Privé de mes armes, forcé dans mes derniers redans, je n'avais plus
qu'à fuir. C'est ce que je fis. J'abandonnai aux babarottes le matelas,
la chaise, le balai, et je m'en fus de cette horrible maison de la rue
Lanterne, pour n'y plus revenir.
«Je passais encore quelques mois à Lyon, mais bien longs, bien noirs,
bien larmoyants. A mon bureau, on ne m'appelait plus que sainte
Madeleine. Je n'allais nulle part. Je n'avais pas un ami.. Ma seule
distraction, ç'était tes lettres... Ah! mon Daniel, quelle jolie façon
tu as de dire les choses! Je suis sûr que tu pourrais écrire dans les
journaux, si tu voulais. Ce n'est pas comme moi. Figure-toi qu'à force
d'écrire sous la dictée j'en suis arrivé à être à peu près aussi
intelligent qu'une machine à coudre. Impossible de rien trouver par
moi-même. M. Eyssette avait bien raison de me dire: «Jacques, tu es un
âne.» Après tout, ce n'est pas si mal d'être un âne. Les ânes sont de
braves bêtes, patientes, fortes, laborieuses, le coeur bon et les reins
solides... Mais revenons à mon histoire.
«Dans toutes les lettres, tu me parlais de la reconstruction du foyer,
et, grâce à ton éloquence, j'avais comme toi pris feu pour cette grande
idée. Malheureusement, ce que je gagnais à Lyon suffisait à peine pour
me faire vivre. C'est alors que la pensée me vint de m'embarquer pour
Paris. Il me semblait que là je serais plus à même de venir en aide à
la famille, et que je trouverais tous les matériaux nécessaires à notre
fameuse reconstruction. Mon voyage fut donc décidé; seulement je pris
mes précautions. Je ne voulais pas tomber dans les rues de Paris comme
un pierrot sans plumes. C'est bon pour toi, mon Daniel: il y a des
grâces d'état pour les jolis garçons; mais moi, un grand pleurard!
«J'allai donc demander quelques lettres de recommandation à notre ami
le curé de Saint-Nizier. C'est un homme très bien posé dans le faubourg
Saint-Germain. Il me donna deux lettres, l'une pour un comte, l'autre
pour un duc. Je me mets bien, comme tu vois. De là je m'en fus trouver
un tailleur qui, sur ma bonne mine, consentit à me faire crédit d'un bel
habit noir avec ses dépendances, gilet, pantalon, _et caetera_. Je
mis mes lettres de recommandation dans mon habit, mon habit dans une
serviette, et me voilà parti, avec trois louis en poche: 35 francs pour
mon voyage et 25 pour voir venir.