Mes affaires ainsi réglées, j'oubliai toutes les catastrophes de la

journée pour ne songer qu'à mon grand voyage de Paris. J'étais très

joyeux, je ne tenais plus en place, et M. Viot, qui descendit à l'étude

pour savourer mon désespoir, eut l'air fort déçu en voyant ma mine

réjouie. A dîner, je mangeai vite et bien; dans la cour, je pardonnai

les arrêts des élèves. Enfin l'heure de la classe sonna.

Le plus pressant était de voir Roger; d'un bond, je fus à sa chambre;

personne à sa chambre. «Bon! me dis-je en moi-même, il sera allé

faire un tour au café Barbette», et cela ne m'étonna pas dans des

circonstances aussi dramatiques.

Au café Barbette, personne encore: «Roger, me dit-on, était allé à la

Prairie avec les sous-officiers.» Que diable pouvaient-ils faire là-bas

par un temps pareil? Je commençais à être fort inquiet; aussi, sans

vouloir accepter une partie de billard qu'on m'offrait, je relevai

le bas de mon pantalon et je m'élançai dans la neige, du côté de la

Prairie, à la recherche de mon bon ami le maître d'armes.

XII

L'ANNEAU DE FER

Des portes de Sarlande à la Prairie il y a bien une bonne demi-lieue;

mais, du train dont j'allais, je dus ce jour-là faire le trajet en moins

d'un quart d'heure. Je tremblais pour Roger. J'avais peur que le pauvre

garçon n'eût, malgré sa promesse, tout raconté au principal pendant

l'étude; je croyais voir encore luire la crosse de son pistolet. Cette

pensée lugubre me donnait des ailes.

Pourtant, de distance en distance, j'apercevais sur la neige la trace de

pas nombreux allant vers la Prairie, et de songer que le maître d'armes

n'était pas seul, cela me rassurait un peu.

Alors, ralentissant ma course, je pensais à Paris, à Jacques, à mon

départ.... Mais au bout d'un instant, mes terreurs recommençaient.

«Roger va se tuer évidemment. Que serait-il venu chercher, sans cela,

dans cet endroit désert, loin de la ville? S'il amène avec lui ses amis

du café Barbette, c'est pour leur faire ses adieux, pour boire le coup

de l'étrier, comme ils disent.... Oh! ces militaires!...» Et me voilà

courant de nouveau à perdre haleine.

Heureusement j'approchais de la Prairie dont j'apercevais déjà les

grands arbres chargés de neige. «Pauvre ami, me disais-je, pourvu que

j'arrive à temps!»

La trace des pas me conduisit ainsi jusqu'à la guinguette d'Espéron.

Cette guinguette était un endroit louche et de mauvais renom, où les

débauchés de Sarlande faisaient leurs parties fines. J'y étais venu plus

d'une fois en compagnie des nobles coeurs, mais jamais je ne lui avais

trouvé une physionomie aussi sinistre que ce jour-là. Jaune et sale, au

milieu de la blancheur immaculée de la plaine, elle se dérobait, avec sa

porte basse, ses murs décrépis et ses fenêtres aux vitres mal lavées,

derrière un taillis de petits ormes. La maisonnette avait l'air honteuse

du vilain métier qu'elle faisait.

Comme j'approchais, j'entendis un bruit joyeux de voix, de rires et de

verres choqués.

«Grand Dieu! me dis-je en frémissant, c'est le coup de l'étrier.» Et je

m'arrêtai pour reprendre haleine.

Je me trouvais alors sur le derrière de la guinguette; je poussai une

porte à claire-voie, et j'entrai dans le jardin. Quel jardin! Une

grande haie dépouillée, des massifs de lilas sans feuilles, des tas

de balayures sur la neige, et des tonnelles toutes blanches qui

ressemblaient à des huttes d'esquimaux. Cela était d'un triste à faire

pleurer.

Le tapage venait de la salle du rez-de-chaussée, et la ripaillage devait

chauffer à ce moment, car, malgré le froid, on avait ouvert toutes

grandes les deux fenêtres.

Je posais déjà le pied sur la première marche du perron, lorsque

j'entendis quelque chose qui m'arrêta net et me glaça: c'était mon nom

prononcé au milieu de grands éclats de rires. Roger parlait de moi, et,

chose singulière, chaque fois que le nom de Daniel Eyssette revenait,

les autres riaient à se tordre.

Poussé par une curiosité douloureuse, sentant bien que j'allais

apprendre quelque chose d'extraordinaire, je me rejetai en arrière et,

sans être entendu de personne, grâce à la neige qui assourdissait comme

un tapis le bruit de mes pas, je me glissai dans une des tonnelles, qui

se trouvait fort à propos juste au-dessous des fenêtres.

Je la reverrai toute ma vie, cette tonnelle; je reverrai toute ma vie la

verdure morte qui la tapissait, son sol boueux et sale, sa petite table

peinte en vert et ses bancs de bois tout ruisselants d'eau.... A travers

la neige dont elle était chargée, le jour passait à peine; la neige

fondait lentement et tombait sur ma tête goutte à goutte.

C'est là, c'est dans cette tonnelle noire et froide comme un tombeau,

que j'ai appris combien les hommes peuvent être méchants et lâches;

c'est là que j'ai appris à douter, à mépriser, à haïr.... O vous qui me

lisez, Dieu vous garde d'entrer jamais dans cette tonnelle!... Debout,

retenant mon souffle, rouge de colère et de honte, j'écoutais ce qui se

disait chez Espéron.

Mon bon ami le maître d'armes avait toujours la parole.... Il racontait

l'aventure de Cécilia, la correspondance amoureuse, la visite de M. le

sous-préfet au collège, tout cela avec des enjolivements et des gestes

qui devaient être bien comiques, à en juger par les transports de

l'auditoire.

«Vous comprenez, mes petits amours, disait-il de sa voix goguenarde,

qu'on n'a pas joué pour rien la comédie pendant trois ans sur le théâtre

des zouaves. Vrai comme je vous parle! j'ai cru un moment la partie

perdue, et je me suis dit que je ne viendrais plus boire avec vous le

bon vin du père Espéron.... Le petit Eyssette n'avait rien dit, c'est

vrai; mais il était temps de parler encore; et, entre nous, je crois

qu'il voulait seulement me laisser l'honneur de me dénoncer moi-même.

Alors je me suis dit: «Ayons l'oeil, Roger, et en avant la grande

scène!»

Là-dessus, mon bon ami le maître d'armes se mit à jouer ce qu'il

appelait la grande scène, c'est-à-dire ce qui s'était passé le matin

dans ma chambre entre lui et moi. Ah! le misérable! il n'oublia rien....

Il criait: _Ma mère! ma pauvre mère!_ avec des intonations de théâtre.

Puis il imitait ma voix: «Non, Roger! non! vous ne sortirez pas!...» La

grande scène était réellement d'un haut comique, et tout l'auditoire

se roulait. Moi, je sentais de grosses larmes ruisseler le long de mes

joues, j'avais le frisson, les oreilles me tintaient, je devinais toute

l'odieuse comédie du matin, je comprenais vaguement que Roger avait

fait exprès d'envoyer mes lettres pour se mettre à l'abri de toute

mésaventure, que depuis vingt ans sa mère, sa pauvre mère, était morte,

et que j'avais pris l'étui de sa pipe pour une crosse de pistolet.

«Et la belle Cécilia? dit un noble coeur.

--Cécilia n'a pas parlé, elle a fait ses malles, c'est une bonne fille.

--Et le petit Daniel que va-t-il devenir?

--Bah!» répondit Roger.

Ici, un geste qui fit rire tout le monde.

Cet éclat de rire me mit hors de moi. J'eus envie de sortir de la

tonnelle et d'apparaître soudainement au milieu d'eux comme un spectre.

Mais je me contins: j'avais déjà été assez ridicule.

Le rôti arrivait, les verres se choquèrent:

«A Roger! A Roger!» criait-on.

Je n'y tins plus, je souffrais trop. Sans m'inquiéter si quelqu'un

pouvait me voir, je m'élançai à travers le jardin. D'un bond je franchis

la porte à claire-voie et je me mis à courir devant moi comme un fou.

La nuit tombait, silencieuse; et cet immense champ de neige prenait

dans la demi-obscurité du crépuscule je ne sais quel aspect de profonde

mélancolie.

Je courus ainsi quelque temps comme un cabri blessé; et si les coeurs

qui se brisent et qui saignent étaient autre chose que des façons de

parler, à l'usage des poètes, je vous jure qu'on aurait pu trouver

derrière moi, sur la plaine blanche, une longue trace de sang.

Je me sentais perdu. Où trouver de l'argent? Comment m'en aller? Comment

rejoindre mon frère Jacques? Dénoncer Roger ne m'aurait même servi de

rien.... Il pouvait nier, maintenant que Cécilia était partie.

Enfin, accablé, épuisé de fatigue et de douleur, je me laissai tomber

dans la neige au pied d'un châtaignier. Je serais resté là jusqu'au

lendemain peut-être, pleurant et n'ayant pas la force de penser, quand

tout à coup, bien loin, du côté de Sarlande, j'entendis une cloche

sonner. C'était la cloche du collège. J'avais tout oublié; cette cloche

me rappela à la vie: il me fallait rentrer et surveiller la récréation

des élèves dans la _salle_.... En pensant à la _salle_, une idée subite

me vint. Sur-le-champ mes larmes s'arrêtèrent; je me sentis plus fort,

plus calme. Je me levai, et, de ce pas délibéré de l'homme qui vient de

prendre une irrévocable décision, je repris le chemin de Sarlande.

Si vous voulez savoir quelle irrévocable décision vient de prendre le

petit Chose, suivez-le jusqu'à Sarlande, à travers cette grande plaine

blanche; suivez-le dans les rues sombres et boueuses de la ville;

suivez-le sous le porche du collège; suivez-le dans la _salle_ pendant

la récréation, et remarquez avec quelle singulière persistance il

regarde le gros anneau de fer qui se balance au milieu; la récréation

finie, suivez-le encore jusqu'à l'étude, montez avec lui dans sa chaire,

et lisez par-dessus son épaule cette lettre douloureuse qu'il est en

train d'écrire au milieu du vacarme et des enfants ameutés:

«_Monsieur Jacques Eyssette,_

_rue Bonaparte, à Paris._

«Pardonne-moi, mon bien-aimé Jacques, la douleur que je viens te causer.

Toi qui ne pleurais plus, je vais te faire pleurer encore une fois; ce

sera la dernière par exemple.... Quand tu recevras cette lettre, ton

pauvre Daniel sera mort....»

Ici, le vacarme de l'étude redouble; le petit Chose s'interrompt et

distribue quelques punitions de droite et de gauche, mais gravement,

sans colère. Puis il continue:

«Vois-tu! Jacques, j'étais trop malheureux. Je ne pouvais pas faire

autrement que de me tuer. Mon avenir est perdu: on m'a chassé du

collège:--c'est pour une histoire de femme, des choses trop longues à te

raconter; puis, j'ai fait des dettes, je ne sais plus travailler, j'ai

honte, je m'ennuie, j'ai le dégoût, la vie me fait peur.... J'aime mieux

m'en aller....»

Le petit Chose est obligé de s'interrompre encore: «Cinq cents vers à

l'élève Soubeyrol! Fouque et Loupi en retenue dimanche!» Ceci fait, il

achève sa lettre:

«Adieu, Jacques! J'en aurais encore long à te dire, mais je sens que je

vais pleurer, et les élèves me regardent. Dis à maman que j'ai glissé

du haut d'un rocher, en promenade, ou bien que je me suis noyé, en

patinant. Enfin, invente une histoire, mais que la pauvre femme ignore

toujours la vérité!... Embrasse-la bien pour moi, cette chère mère;

embrasse aussi notre père, et tâche de leur reconstruire vite un beau

foyer.... Adieu! je t'aime. Souviens-toi de Daniel.»

Cette lettre terminée, le petit Chose en commence tout de suite une

autre ainsi conçue:

«Monsieur l'abbé, je vous prie de faire parvenir à mon frère Jacques

la lettre que je laisse pour lui. En même temps, vous couperez de mes

cheveux, et vous en ferez un petit paquet pour ma mère.

«Je vous demande pardon du mal que je vous donne. Je me suis tué parce

que j'étais trop malheureux ici. Vous seul, monsieur l'abbé, vous êtes

toujours montré très bon pour moi. Je vous en remercie.

«DANIEL EYSSETTE.»

Après quoi, le petit Chose met cette lettre et celle de Jacques sous une

même grande enveloppe, avec cette suscription: «La personne qui trouvera

la première mon cadavre, est priée de remettre ce pli entre les mains

de l'abbé Germane.» Puis, toutes ses affaires terminées, il attend

tranquillement la fin de l'étude.

L'étude est finie. On soupe, on fait la prière, on monte au dortoir.

Les élèves se couchent; le petit Chose se promène de long en large,

attendant qu'ils soient endormis. Voici maintenant M. Viot qui fait sa

ronde; on entend le cliquetis mystérieux de ses clefs et le bruit sourd

de ses chaussons sur le parquet. «Bonsoir, monsieur Viot! murmure le

petit Chose.--Bonsoir, monsieur!» répond à voix basse le surveillant;

puis il s'éloigne, ses pas se perdent dans le corridor.

Le petit Chose est seul. Il ouvre la porte doucement et s'arrête un

instant sur le palier pour voir si les élèves ne se réveillent pas; mais

tout est tranquille dans le dortoir.

Alors il descend, il se glisse à petits pas dans l'ombre des murs.

La tramontane souffle tristement par-dessous les portes. Au bas de

l'escalier, en passant devant le péristyle, il aperçoit la cour blanche

de neige, entre ses quatre grands corps de logis tout sombres.

Là-haut, près des toits, veille une lumière: c'est l'abbé Germane qui

travaille à son grand ouvrage. Du fond de son coeur le petit Chose

envoie un dernier adieu, bien sincère à ce bon abbé; puis il entre dans

la _salle_....

Le vieux gymnase de l'école de marine est plein d'une ombre froide et

sinistre. Par les grillages d'une fenêtre un peu de lune descend et

vient donner en plein sur le gros anneau de fer--oh! cet anneau, le

petit Chose ne fait qu'y penser depuis des heures--, sur le gros anneau

de fer qui reluit comme de l'argent.... Dans un coin de la _salle_, un

vieil escabeau dormait. Le petit Chose va le prendre, le porte sous

l'anneau, et monte dessus; il ne s'est pas trompé, c'est juste à la

hauteur qu'il faut. Alors il détache sa cravate, une longue cravate en

soie violette qu'il porte chiffonnée autour de son cou, comme un ruban.

Il attache la cravate à l'anneau et fait un noeud coulant.... Une heure

sonne. Allons! il faut mourir.... Avec des mains qui tremblent, le petit

Chose ouvre le noeud coulant. Une sorte de fièvre le transporte. Adieu,

Jacques! Adieu Mme Eyssette!...

Tout à coup un poignet de fer s'abat sur lui. Il se sent saisi par le

milieu du corps et planté debout sur ses pieds, au bas de l'escabeau. En

même temps une voix rude et narquoise, qu'il connaît bien, lui dit: «En

voilà une idée, de faire du trapèze à cette heure!»

Le petit Chose se retourne, stupéfait.

C'est l'abbé Germane, l'abbé Germane sans sa soutane, en culotte courte,

avec son rabat flottant sur son gilet. Sa belle figure laide sourit

tristement, à demi éclairée par la lune.... Une seule main lui a suffi

pour mettre le suicidé par terre; de l'autre main il tient encore sa

carafe qu'il vient de remplir à la fontaine de la cour.

De voir la tête effarée et les yeux pleins de larmes du petit Chose,

l'abbé Germane a cessé de sourire, et il répète, mais cette fois d'une

voix douce et presque attendrie:

«Quelle drôle d'idée, mon cher Daniel, de faire du trapèze à cette

heure!»

Le petit Chose est tout rouge, tout interdit.

«Je ne fais pas du trapèze, monsieur l'abbé, je veux mourir.

--Comment!... mourir?... Tu as donc bien du chagrin?

--Oh!... répond le petit Chose avec de grosses larmes brûlantes qui

roulent sur ses joues.

--Daniel, tu vas venir avec moi», dit l'abbé.

Le petit Daniel fait signe que non et montre l'anneau de fer avec la

cravate.... L'abbé Germane le prend par la main: «Voyons! monte dans ma

chambre; si tu veux te tuer, eh bien, tu te tueras là-haut: il y a du

feu, il fait bon.»

Mais le petit Chose résiste: «Laissez-moi mourir, monsieur l'abbé. Vous

n'avez pas le droit de m'empêcher de mourir.»

Un éclair de colère passe dans les yeux du prêtre: «Ah! c'est comme

cela!» dit-il. Et prenant brusquement le petit Chose par la ceinture,

il l'emporta sous son bras comme un paquet, malgré sa résistance et ses

supplications....

....Nous voici maintenant chez l'abbé Germane: un grand feu brille dans

la cheminée; près du feu, il y a une table avec une lampe allumée, des

pipes et des tas de papier chargés de pattes de mouche.

Le petit Chose est assis au coin de la cheminée. Il est très agité, il

parle beaucoup, il raconte sa vie, ses malheurs et pourquoi il a voulu

en finir. L'abbé l'écoute en souriant; puis, quand l'enfant a bien

parlé, bien pleuré, bien dégonflé son pauvre coeur malade, le brave

homme lui prend les mains et lui dit très tranquillement:

«Tout cela n'est rien, mon garçon, et tu aurais été joliment bête de te

mettre à mort pour si peu. Ton histoire est fort simple: on t'a chassé

du collège--ce qui, par parenthèse, est un grand bonheur pour toi...--,

eh bien, il faut partir, partir tout de suite, sans attendre tes huit

jours.... Tu n'es pas une cuisinière, ventrebleu!... Ton voyage, tes

dettes, ne t'en inquiète pas! je m'en charge.... L'argent que tu voulais

emprunter à ce coquin, c'est moi qui te le prêterai. Nous réglerons tout

cela demain.... A présent, plus un mot! j'ai besoin de travailler, et tu

as besoin de dormir.... Seulement je ne veux pas que tu retournes dans

ton affreux dortoir: tu aurais froid, tu aurais peur; tu vas te coucher

dans mon lit, de beaux draps blancs de ce matin!... Moi, j'écrirai toute

la nuit: et si le sommeil me prend, je m'étendrai sur le canapé....

Bonsoir! ne me parle plus.»

Le petit Chose se couche, il ne résiste pas.... Tout ce qui lui arrive

lui fait l'effet d'un rêve. Que d'événements dans une journée! Avoir été

si près de la mort, et se retrouver au fond d'un bon lit, dans cette

chambre tranquille et tiède!... Comme le petit Chose est bien!... De

temps en temps, en ouvrant les yeux, il voit sous la clarté douce de

l'abat-jour le bon abbé Germane qui, tout en fumant, fait courir sa

plume, à petit bruit, du haut en bas des feuilles blanches....

....Je fus réveillé le lendemain matin par l'abbé qui me frappait sur

l'épaule. J'avais tout oublié en dormant.... Cela fit beaucoup rire mon

sauveur.

«Allons! mon garçon, me dit-il, la cloche sonne, dépêche-toi; personne

ne se sera aperçu de rien, va prendre tes élèves comme à l'ordinaire;

pendant la récréation du déjeuner je t'attendrai ici pour causer.»

La mémoire me revint tout d'un coup. Je voulais le remercier; mais

positivement le bon abbé me mit à la porte.

Si l'étude me parut longue, je n'ai pas besoin de vous le dire.... Les

élèves n'étaient pas encore dans la cour, que déjà je frappais chez

l'abbé Germane. Je le retrouvai devant son bureau, les tiroirs grands

ouverts, occupé à compter les pièces d'or, qu'il alignait soigneusement

par petits tas.

Au bruit que je fis en entrant, il retourna la tête, puis se remit à son

travail, sans rien me dire; quand il eut fini, il referma ses tiroirs,

et me faisant signe de la main avec un bon sourire:

«Tout ceci est pour toi, me dit-il. J'ai fait ton compte. Voici pour le

voyage, voici pour le portier, voici pour le café Barbette, voici pour

l'élève qui t'a prêté dix francs.... J'avais mis cet argent de côté pour

faire un remplaçant à Cadet; mais Cadet ne tire au sort que dans six

ans, et d'ici là nous nous serons revus.»

Je voulus parler, mais ce diable d'homme ne m'en laissa pas le temps: «A

présent, mon garçon, fais-moi tes adieux... voilà ma classe qui sonne,

et quand j'en sortirai je ne veux plus te retrouver ici. L'air de cette

Bastille ne te vaut rien.... File vite à Paris, travaille bien, prie le

Bon Dieu, fume des pipes, et tâche d'être un homme.--Tu m'entends, tâche

d'être un homme. Car vois-tu! mon petit Daniel, tu n'es encore qu'un

enfant, et même j'ai bien peur que tu sois un enfant toute ta vie.»

Là-dessus, il m'ouvrit les bras avec un sourire divin; mais, moi, je me

jetai à ses genoux en sanglotant. Il me releva et m'embrassa sur les

deux joues.

La cloche sonnait le dernier coup.

«Bon! voilà que je suis en retard», dit-il en rassemblant à la hâte ses

livres et ses cahiers. Comme il allait sortir, il se retourna encore

vers moi.

«J'ai bien un frère à Paris, moi aussi, un brave homme de prêtre, que

tu pourrais aller voir... Mais, bah! à moitié fou comme tu l'es, tu

n'aurais qu'à oublier son adresse...» Et sans en dire davantage, il se

mit à descendre l'escalier à grands pas. Sa soutane flottait derrière

lui; de la main droite il tenait sa calotte, et, sous le bras gauche, il

portait un gros paquet de papiers et de bouquins... Bon abbé Germane!

Avant de m'en aller, je jetai un dernier regard autour de sa chambre; je

contemplai une dernière fois la grande bibliothèque, la petite table, le

feu à demi éteint, le fauteuil où j'avais tant pleuré, le lit où j'avais

dormi si bien; et, songeant à cette existence mystérieuse dans laquelle

je devinais tant de courage, de bonté cachée, de dévouement et de

résignation, je ne pus m'empêcher de rougir de mes lâchetés, et je me

fis le serment de me rappeler toujours l'abbé Germane.

En attendant, le temps passait... J'avais ma malle à faire, mes dettes à

payer, ma place à retenir à la diligence...

Au moment de sortir, j'aperçus sur un coin de la cheminée plusieurs

vieilles pipes toutes noires. Je pris la plus vieille, la plus noire,

la plus courte, et je la mis dans ma poche comme une relique; puis je

descendis.

En bas, la porte du vieux gymnase était encore entrouverte. Je ne pus

m'empêcher d'y jeter un regard en passant, et ce que je vis me fit

frissonner.

Je vis la grande salle sombre et froide, l'anneau de fer qui reluisait,

et ma cravate violette avec son noeud coulant, qui se balançait dans le

courant d'air au-dessus de l'escabeau renversé.

XIII

LES CLEFS DE M. VIOT

Comme je sortais du collège à grandes enjambées, encore tout ému de

l'horrible spectacle que je venais de voir, la loge du portier s'ouvrit

brusquement, et j'entendis qu'on m'appelait:

«Monsieur Eyssette! monsieur Eyssette!»

C'étaient le maître du café Barbette et son digne ami M. Cassagne, l'air

effaré, presque insolents.

Le cafetier parla le premier.

«Est-ce vrai que vous partez, monsieur Eyssette?

--Oui, monsieur Barbette, répondis-je tranquillement, je pars

aujourd'hui même.»

M. Barbette fit un bond, M. Cassagne en fit un autre; mais le bond de M.

Barbette fut bien plus fort que celui de M. Cassagne, parce que je lui

devais beaucoup d'argent.

«Comment! aujourd'hui même!

--Aujourd'hui même, et je cours de ce pas retenir ma place à la

diligence.»

Je crus qu'ils allaient me sauter à la gorge.

«Et mon argent? dit M. Barbette.

--Et le mien?» hurla M. Cassagne.

Sans répondre, j'entrai dans la loge, et tirant gravement, à pleines

mains, les belles pièces d'or de l'abbé Germane, je me mis à leur

compter sur le bout de la table ce que je leur devais à tous les deux.

Ce fut un coup de théâtre! Les deux figures renfrognées se déridèrent,

comme par magie... Quand ils eurent empoché leur argent, un peu honteux

des craintes qu'ils m'avaient montrées, et tout joyeux d'être payés,

ils s'épanchèrent en compliments de condoléance et en protestations

d'amitié:

«Vraiment, monsieur Eyssette, vous nous quittez?... Oh! quel dommage!

Quelle perte pour la maison!»

Et puis des oh! des ah! des hélas! des soupirs, des poignées de main,

des larmes étouffées...

La veille encore, j'aurais pu me laisser prendre à ces dehors d'amitié;

mais maintenant j'étais ferré à glace sur les questions de sentiment.

Le quart d'heure passé sous la tonnelle m'avait appris à connaître les

hommes--du moins je le croyais ainsi--, et plus ces affreux gargotiers

se montraient affables, plus ils m'inspiraient de dégoût. Aussi, coupant

court à leurs effusions ridicules, je sortis du collège et m'en allai

bien vite retenir ma place à la bienheureuse diligence qui devait

m'emporter loin de tous ces monstres.

En revenant du bureau des messageries, je passai devant le café

Barbette, mais je n'entrai pas; l'endroit me faisait horreur. Seulement,

poussé par je ne sais quelle curiosité malsaine, je regardai à travers

les vitres... Le café était plein de monde; c'était jour de poule au

billard. On voyait parmi la fumée des pipes flamboyer les pompons des

shakos et les ceinturons qui reluisaient pendus aux patères. Les nobles

coeurs étaient au complet, il ne manquait que le maître d'armes.

Je regardai un moment ces grosses faces rouges que les glaces

multipliaient, l'absinthe dansant dans les verres, les carafons

d'eau-de-vie tout ébréchés sur le bord; et de penser que j'avais vécu

dans ce cloaque je me sentis rougir... Je revis le petit Chose roulant

autour du billard, marquant les points, payant le punch, humilié,

méprisé, se dépravant de jour en jour, et mâchonnant sans cesse entre

ses dents un tuyau de pipe ou un refrain de caserne... Cette vision

m'épouvanta encore plus que celle que j'avais eue dans la salle du

gymnase en voyant flotter la petite cravate violette. Je m'enfuis...

Le petit chose · 第 7 / 19 段