«Bravo! monsieur Daniel! Je le savais bien, moi, qu'avec cet air-là

vous ne pouviez pas être un mouchard. Aussi, pourquoi diable étiez-vous

toujours fourré avec votre M. Viot? Enfin, on vous retrouve; tout est

oublié. Votre main! Vous êtes un noble coeur! Maintenant, à votre

affaire! Vous avez été insulté? Bon! Vous voulez en tirer réparation?

Très bien! Vous ne savez pas le premier mot des armes? Bon! bon! très

bien! très bien! Vous voulez que je vous empêche d'être embroché par ce

vieux dindon? Parfait! Venez à la salle, et, dans six mois, c'est vous

qui l'embrocherez.»

D'entendre cet excellent Roger épouser ma querelle avec tant d'ardeur,

j'étais rouge de plaisir. Nous convînmes des leçons: trois heures par

semaine; nous convînmes aussi du prix qui serait un prix exceptionnel

(exceptionnel en effet! j'appris plus tard qu'on me faisait payer deux

fois plus cher que les autres). Quand toutes ces conventions furent

réglées, Roger passa familièrement son bras sous le mien.

«Monsieur Daniel, me dit-il, il est trop tard pour prendre aujourd'hui

notre première leçon; mais nous pouvons toujours aller conclure notre

marché au café Barbette. Allons! voyons, pas d'enfantillage! est-ce

qu'il vous fait peur, par hasard, le café Barbette?... Venez donc,

sacrebleu! tirez-vous un peu de ce saladier de cuistres. Vous trouverez

là-bas des amis, de bons garçons, triple nom! de nobles coeurs, et vous

quitterez vite avec eux ces manières de femmelette qui vous font tort.»

Hélas! je me laissai tenter. Nous allâmes au café Barbette. Il était

toujours le même, plein de cris, de fumée, de pantalons garance; les

mêmes shakos, les mêmes ceinturons pendaient aux mêmes patères.

Les amis de Roger me reçurent à bras ouverts. Il avait bien raison,

c'étaient tous de nobles coeurs! Quand ils connurent mon histoire avec

le marquis et la résolution que j'avais prise, ils vinrent, l'un après

l'autre, me serrer la main: «Bravo, jeune homme, très bien.»

Moi aussi j'étais un noble coeur. Je fis venir un punch, on but à mon

triomphe, et il fut décidé entre nobles coeurs que je tuerais le marquis

de Boucoyran à la fin de l'année scolaire.

X

LES MAUVAIS JOURS

L'hiver était venu, un hiver sec, terrible et noir, comme il en fait

dans ces pays de montagnes. Avec leurs grands arbres sans feuilles et

leur sol gelé plus dur que la pierre, les cours du collège étaient

tristes à voir. On se levait avant le jour, aux lumières; il faisait

froid; de la glace dans les lavabos.... Les élèves n'en finissaient

plus; la cloche était obligée de les appeler plusieurs fois. «Plus vite,

messieurs!» criaient les maîtres en marchant de long en large pour se

réchauffer.... On formait les rangs en silence, tant bien que mal, et

on descendait à travers le grand escalier à peine éclairé et les longs

corridors où soufflaient les bises mortelles de l'hiver.

Un mauvais hiver pour le petit Chose!

Je ne travaillais plus. A l'étude, la chaleur malsaine du poêle me

faisait dormir. Pendant les classes, trouvant ma mansarde trop froide,

je courais m'enfermer au café Barbette et n'en sortais qu'au dernier

moment. C'était là maintenant que Roger me donnait ses leçons; la

rigueur du temps nous avait chassés de la salle d'armes et nous nous

escrimions au milieu du café avec les queues de billard, en buvant du

punch. Les sous-officiers jugeaient les coups; tous ces nobles coeurs

m'avaient décidément admis dans leur intimité et m'enseignaient chaque

jour une nouvelle botte infaillible pour tuer ce pauvre marquis de

Boucoyran. Ils m'apprenaient aussi comment on édulcore une absinthe, et

quand ces messieurs jouaient au billard, c'était moi qui marquais les

points....

Un mauvais hiver pour le petit Chose!

Un matin de ce triste hiver, comme j'entrais au café Barbette--j'entends

encore le fracas du billard et le ronflement du gros poêle en faïence--,

Roger vint à moi précipitamment: «Deux mots, monsieur Daniel!» et

m'emmena dans la salle du fond, d'un air tout à fait mystérieux.

Il s'agissait d'une confidence amoureuse.... Vous pensez si j'étais

fier de recevoir les confidences d'un homme de cette taille. Cela me

grandissait toujours un peu.

Voici l'histoire. Ce sacripant de maître d'armes avait rencontré par

la ville, en un certain endroit qu'il ne pouvait pas nommer, certaine

personne dont il s'était follement épris. Cette personne occupait à

Sarlande une situation tellement élevée,--hum! hum! vous m'entendez

bien!--tellement extraordinaire, que le maître d'armes en était encore

à se demander comment il avait osé lever les yeux si haut. Et pourtant,

malgré la situation de la personne--situation tellement élevée,

tellement, etc.--, il ne désespérait pas de s'en faire aimer, et même

il croyait le moment venu de lancer quelques déclarations épistolaires.

Malheureusement les maîtres d'armes ne sont pas très adroits aux

exercices de la plume. Passe encore s'il ne s'agissait que d'une

grisette; mais avec une personne dans une situation tellement, etc., ce

n'était pas du style de cantine qu'il fallait, et même un bon poète ne

serait pas de trop.

«Je vois ce que c'est, dit le petit Chose d'un air entendu; vous avez

besoin qu'on vous trousse quelques poulets galants pour envoyer à la

personne, et vous avez songé à moi.

--Précisément, répondit le maître d'armes.

--Eh bien, je suis votre homme, et nous commencerons quand vous voudrez;

seulement, pour que nos lettres n'aient pas l'air d'être empruntées au

_Parfait secrétaire_, il faudra me donner quelques renseignements sur la

personne....

Le maître d'armes regarda autour de lui d'un air méfiant, puis tout bas

il me dit, en me fourrant ses moustaches dans l'oreille:

"C'est une blonde de Paris. Elle sent bon comme une fleur et s'appelle

Cécilia."

Il ne put pas m'en confier davantage, à cause de la situation de

la personne, situation tellement, etc.--mais ces renseignements me

suffisaient, et le soir même--, pendant l'étude--, j'écrivis ma première

lettre à la blonde Cécilia.

Cette singulière correspondance entre le petit Chose et cette

mystérieuse personne dura près d'un mois. Pendant un mois, j'écrivis

en moyenne deux lettres de passion par jour. De ces lettres, les unes

étaient tendres et vaporeuses comme le Lamartine d'Elvire, les autres

enflammées et rugissantes comme le Mirabeau de Sophie. Il y en avait

qui commençaient par ces mots: _«O Cécilia, quelquefois, sur un rocher

sauvage...»_ et qui finissaient par ceux-ci: _«On dit qu'on en meurt...

essayons!»_ Puis, de temps en temps, la Muse s'en mêlait:

Oh! ta lèvre, ta lèvre ardente!

Donne-la-moi! donne-la-moi!

Aujourd'hui, j'en parle en riant; mais à l'époque, le petit Chose ne

riait pas, je vous le jure, et tout cela se faisait très sérieusement.

Quand j'avais terminé une lettre, je la donnais à Roger pour qu'il la

recopiât de sa belle écriture de sous-officier; lui, de son côté, quand

il recevait des réponses (car elle répondait, la malheureuse!), il me

les apportait bien vite, et je basais mes opérations là-dessus.

Le jeu me plaisait en somme; peut-être même me plaisait-il un peu trop.

Cette blonde invisible, parfumée comme un lilas blanc, ne me sortait

plus de l'esprit. Par moments, je me figurais que j'écrivais pour

mon propre compte; je remplissais mes lettres de confidences toutes

personnelles, de malédictions contre la destinée, contre ces êtres vils

et méchants au milieu desquels j'étais obligé de vivre: «O Cécilia, si

tu savais comme j'ai besoin de ton amour!»

Parfois aussi, quand le grand Roger venait me dire en frisant sa

moustache: «Ça mord! ça mord!... continuez!» j'avais de secrets

mouvements de dépit, et je pensais en moi-même: «Comment peut-elle

croire que c'est ce gros réjoui, ce Fanfan la Tulipe, qui lui écrit ces

chefs-d'oeuvre de passion et de mélancolie?»

Elle le croyait pourtant; elle le croyait si bien qu'un jour, le maître

d'armes, triomphant, m'apporta cette réponse qu'il venait de recevoir:

«A neuf heures, ce soir, derrière la sous-préfecture!»

Est-ce à l'éloquence de mes lettres ou à la longueur de ses moustaches

que Roger dut son succès? Je vous laisse, mesdames, le soin de décider.

Toujours est-il que cette nuit-là, dans son dortoir mélancolique, le

petit Chose eut un sommeil très agité. Il rêva qu'il était grand, qu'il

avait des moustaches, et que des dames de Paris--occupant des situations

tout à fait extraordinaires--lui donnaient des rendez-vous derrière les

sous-préfectures....

Le plus comique, c'est que le lendemain, il me fallut écrire une lettre

d'actions de grâces et remercier Cécilia de tout le bonheur qu'elle

m'avait donné: «Ange qui as consenti à passer une nuit sur la terre....»

Cette lettre, je l'avoue, le petit Chose l'écrivit avec la rage dans le

coeur. Heureusement la correspondance s'arrêta là, et pendant quelque

temps, je n'entendis plus parler de Cécilia ni de sa haute situation.

XI

MON BON AMI LE MAÎTRE D'ARMES

Ce jour-là, le 18 février, comme il était tombé beaucoup de neige

pendant la nuit, les enfants n'avaient pas pu jouer dans les cours.

Aussitôt l'étude du matin finie, on les avait casernés tous pêle-mêle

dans _la salle_, pour y prendre leur récréation à l'abri du mauvais

temps en attendant l'heure des classes.

C'était moi qui les surveillais.

Ce qu'on appelait _la salle_ était l'ancien gymnase du collège de

la Marine. Imaginez quatre grands murs nus avec de petites fenêtres

grillées; çà et là des crampons à moitié arrachés, la trace encore

visible des échelles, et, se balançant à la maîtresse poutre du plafond,

un énorme anneau en fer au bout d'une corde.

Les enfants avaient l'air de s'amuser beaucoup en regardant la neige qui

remplissait les rues et les hommes armés de pelles qui l'emportaient

dans des tombereaux.

Mais tout ce tapage, je ne l'entendais pas.

Seul, dans un coin, les larmes aux yeux, je lisais une lettre, et les

enfants auraient à cet instant démoli le gymnase de fond en comble, que

je ne m'en fusse pas aperçu. C'était une lettre de Jacques que je

venais de recevoir; elle portait le timbre de Paris,--mon Dieu! oui, de

Paris,--et voici ce qu'elle disait:

«Cher Daniel,

«Ma lettre va bien te surprendre. Tu ne te doutais pas, hein? que je

fusse à Paris depuis quinze jours. J'ai quitté Lyon sans rien dire à

personne, un coup de tête....--Que veux-tu? je m'ennuyais trop dans

cette horrible ville, surtout depuis ton départ.

«Je suis arrivé ici avec trente francs et cinq ou six lettres de M. le

curé de Saint-Nizier. Heureusement la Providence m'a protégé tout de

suite, et m'a fait rencontrer un vieux marquis chez lequel je suis entré

comme secrétaire. Nous mettons en ordre ses mémoires, je n'ai qu'à

écrire sous sa dictée, et je gagne à cela cent francs par mois. Ce n'est

pas brillant, comme tu vois; mais, tout compte fait, j'espère pouvoir

envoyer de temps en temps quelque chose à la maison sur mes économies.

«Ah! mon cher Daniel, la jolie ville que ce Paris! Ici--du moins--, il

ne fait pas toujours du brouillard; il pleut bien quelquefois, mais

c'est une petite pluie gaie, mêlée de soleil, et comme je n'en ai jamais

vu ailleurs. Aussi je suis tout changé, si tu savais! Je ne pleure plus

du tout, c'est incroyable.»

J'en étais là de la lettre, quand tout à coup, sous les fenêtres,

retentit le bruit sourd d'une voiture roulant dans la neige. La voiture

s'arrêta devant la porte du collège, et j'entendis les enfants crier à

tue-tête: «Le sous-préfet! le sous-préfet!»

Une visite de M. le sous-préfet présageait évidemment quelque chose

d'extraordinaire. Il venait à peine au collège de Sarlande une ou deux

fois chaque année, et c'était alors comme un événement. Mais, pour le

quart d'heure, ce qui m'intéressait avant tout, ce qui me tenait à coeur

plus que le sous-préfet de Sarlande et plus que Sarlande tout entier,

c'était la lettre de mon frère Jacques. Aussi, tandis que les élèves,

mis en gaieté, se culbutaient devant les fenêtres pour voir M. le

sous-préfet descendre de voiture, je retournai dans mon coin et je me

remis à lire.

«Tu sauras, mon bon Daniel, que notre père est en Bretagne, où il fait

le commerce du cidre pour le compte d'une compagnie. En apprenant que

j'étais le secrétaire du marquis, il a voulu que je place quelques

tonneaux de cidre chez lui. Par malheur, le marquis ne boit que du vin,

et du vin d'Espagne, encore! J'ai écrit cela au père; sais-tu ce qu'il

m'a répondu: «Jacques, tu es un âne!» comme toujours. Mais c'est égal,

mon cher Daniel, je crois qu'au fond il m'aime beaucoup.

«Quant à maman, tu sais qu'elle est seule maintenant. Tu devrais bien

lui écrire, elle se plaint de ton silence.

«J'avais oublié de te dire une chose qui, certainement, te fera le plus

grand plaisir: j'ai ma chambre au Quartier latin... au Quartier latin!

pense un peu!... Une vraie chambre de poète, comme dans les romans, avec

une petite fenêtre et des toits à perte de vue. Le lit n'est pas large,

mais nous y tiendrons deux au besoin; et puis, il y a dans un coin une

table de travail où on serait très bien pour faire des vers.

«Je suis sûr que si tu voyais cela, tu voudrais venir me trouver au plus

vite; moi aussi je te voudrais près de moi, et je ne te dis pas que

quelque jour je ne te ferai pas signe de venir.

«En attendant, aime-moi toujours bien et ne travaille pas trop dans ton

collège, de peur de tomber malade.

«Je t'embrasse. Ton frère

«JACQUES.»

Ce brave Jacques! quel mal délicieux il venait de me faire avec sa

lettre! je riais et je pleurais en même temps. Toute ma vie de ces

derniers mois, le punch, le billard, le café Barbette, me faisaient

l'effet d'un mauvais rêve, et je pensais: «Allons! c'est fini.

Maintenant je vais travailler, je vais être courageux comme Jacques.»

A ce moment, la cloche sonna. Mes élèves se mirent en rang, ils

causaient beaucoup du sous-préfet et se montraient, en passant, sa

voiture stationnant devant la porte. Je les remis entre les mains des

professeurs; puis, une fois débarrassé d'eux, je m'élançai en courant

dans l'escalier. Il me tardait tant d'être seul dans ma chambre avec la

lettre de mon frère Jacques!

«Monsieur Daniel, on vous attend chez le principal.»

Chez le principal?... Que pouvait avoir à me dire le principal?...

Le portier me regardait avec un drôle d'air. Tout à coup, l'idée du

sous-préfet me revint.

«Est-ce que M. le sous-préfet est là-haut?» demandai-je.

Et le coeur palpitant d'espoir je me mis à gravir les degrés de

l'escalier quatre à quatre.

Il y a des jours où l'on est comme fou. En apprenant que le sous-préfet

m'attendait, savez-vous ce que j'imaginai? Je m'imaginai qu'il avait

remarqué ma bonne mine à la distribution, et qu'il venait au collège

tout exprès pour m'offrir d'être son secrétaire. Cela me paraissait

la chose la plus naturelle du monde. La lettre de Jacques avec ses

histoires de vieux marquis m'avait troublé la cervelle, à coup sûr.

Quoi qu'il en soit, à mesure que je montais l'escalier, ma certitude

devenait plus grande: secrétaire du sous-préfet; je ne me sentais pas de

joie....

En tournant le corridor, je rencontrai Roger. Il était très pâle; il

me regarda comme s'il voulait me parler; mais je ne m'arrêtai pas: le

sous-préfet n'avait pas le temps d'attendre.

Quand j'arrivai devant le cabinet du principal, le coeur me battait bien

fort, je vous jure. Secrétaire de M. le sous-préfet! Il fallut m'arrêter

un instant pour reprendre haleine; je rajustai ma cravate, je donnai

avec mes doigts un petit tour à mes cheveux et je tournai le bouton de

la porte doucement.

Si j'avais su ce qui m'attendait!

M. le sous-préfet était debout, appuyé négligemment au marbre de la

cheminée et souriant dans ses favoris blonds. M. le principal, en robe

de chambre, se tenait près de lui humblement, son bonnet de velours à la

main et M. Viot, appelé en hâte, se dissimulait dans un coin.

Dès que j'entrai, le sous-préfet prit la parole.

«C'est donc monsieur, dit-il en me désignant, qui s'amuse à séduire nos

femmes de chambre?»

Il avait prononcé cette phrase d'une voix claire, ironique et sans

cesser de sourire. Je crus d'abord qu'il voulait plaisanter et je ne

répondis rien, mais le sous-préfet ne plaisantait pas; après un moment

de silence, il reprit en souriant toujours:

«N'est-ce pas à monsieur Daniel Eyssette que j'ai l'honneur de parler, à

monsieur Daniel Eyssette qui a séduit la femme de chambre de ma femme?»

Je ne savais de quoi il s'agissait; mais en entendant ce mot de femme de

chambre, qu'on me jetait ainsi à la figure pour la seconde fois, je me

sentis rouge de honte, et ce fut avec une véritable indignation que je

m'écriai:

«Une femme de chambre, moi!... Je n'ai jamais séduit de femme de

chambre.»

A cette réponse, je vis un éclair de mépris jaillir des lunettes du

principal, et j'entendis les clefs murmurer dans leur coin: «Quelle

effronterie!»

Le sous-préfet, lui, ne cessait pas de sourire; il prit sur la tablette

de la cheminée un petit paquet de papiers que je n'avais pas aperçus

d'abord, puis se tournant vers moi et les agitant négligemment:

«Monsieur, dit-il, voici des témoignages fort graves qui vous accusent.

Ce sont des lettres qu'on a surprises chez la demoiselle en question.

Elles ne sont pas signées, il est vrai, et, d'un autre côté, la femme de

chambre n'a voulu nommer personne. Seulement, dans ces lettres il est

souvent parlé du collège, et, malheureusement pour vous, M. Viot a

reconnu votre écriture et votre style....»

Ici les clefs grincèrent férocement et le sous-préfet, souriant

toujours, ajouta:

«Tout le monde n'est pas poète au collège de Sarlande.»

A ces mots, une idée fugitive me traversa l'esprit: je voulus voir de

près ces papiers. Je m'élançai; le principal eut peur d'un scandale et

fit un geste pour me retenir. Mais le sous-préfet me tendit le dossier

tranquillement.

«Regardez!» me dit-il.

Miséricorde! ma correspondance avec Cécilia.

....Elles y étaient toutes, toutes! Depuis celle qui commençait: _«O

Cécilia, quelquefois sur un rocher sauvage....»_ jusqu'au cantique

d'actions de grâces: _«Ange qui as consenti à passer une nuit sur

la terre....»_ Et dire que toutes ces belles fleurs de rhétorique

amoureuse, je les avais effeuillées sous les pas d'une femme de

chambre!... dire que cette personne, d'une situation tellement élevée,

tellement, etc..., décrottait tous les matins les socques de la

sous-préfète...! On peut se figurer ma rage, ma confusion.

«Eh bien, qu'en dites-vous, seigneur don Juan? ricana le sous-préfet,

après un moment de silence. Est-ce que ces lettres sont de vous, oui ou

non?»

Au lieu de répondre, je baissai la tête. Un mot pouvait me disculper;

mais ce mot, je ne le prononçai pas. J'étais prêt à tout souffrir plutôt

que de dénoncer Roger.... Car remarquez bien qu'au milieu de cette

catastrophe, le petit Chose n'avait pas un seul instant soupçonné la

loyauté de son ami. En reconnaissant les lettres, il s'était dit tout de

suite: «Roger aura eu la paresse de les recopier; il a mieux aimé faire

une partie de billard de plus et envoyer les miennes.» Quel innocent, ce

petit Chose!

Quand le sous-préfet vit que je ne voulais pas répondre, il remit les

lettres dans sa poche et, se tournant vers le principal et son acolyte:

«Maintenant, messieurs, vous savez ce qui vous reste à faire.»

Sur quoi les clefs de M. Viot frétillèrent d'un air lugubre, et le

principal répondit en s'inclinant jusqu'à terre, «que M. Eyssette avait

mérité d'être chassé sur l'heure; mais qu'afin d'éviter tout scandale,

on le garderait au collège encore huit jours». Juste le temps de faire

venir un nouveau maître.

A ce terrible mot «chassé», tout mon courage m'abandonna. Je saluai

sans rien dire et je sortis précipitamment. A peine dehors, mes larmes

éclatèrent.... Je courus d'un trait jusqu'à ma chambre, en étouffant mes

sanglots dans mon mouchoir....

Roger m'attendait; il avait l'air fort inquiet et se promenait à grands

pas, de long en large.

En me voyant entrer, il vint vers moi:

«Monsieur Daniel!...» me dit-il, et son oeil m'interrogeait. Je me

laissai tomber sur une chaise sans répondre.

«Des pleurs, des enfantillages! reprit le maître d'armes d'un ton

brutal, tout cela ne prouve rien. Voyons... vite!... Que s'est-il

passé?»

Alors je lui racontai dans tous ses détails toute l'horrible scène du

cabinet.

A mesure que je parlais, je voyais la physionomie de Roger s'éclaircir;

il ne me regardait plus du même air rogue, et à la fin, quand il eut

appris comment, pour ne pas le trahir, je m'étais laissé chasser du

collège, il me tendit ses deux mains ouvertes et me dit simplement:

«Daniel, vous êtes un noble coeur.»

A ce moment, nous entendîmes dans la rue le roulement d'une voiture;

c'était le sous-préfet qui s'en allait.

«Vous êtes un noble coeur, reprit mon bon ami le maître d'armes en me

serrant les poignets à les briser, vous êtes un noble coeur, je ne

vous dis que ça.... Mais vous devez comprendre que je ne permettrai à

personne de se sacrifier pour moi.»

Tout en parlant, il s'était rapproché de la porte:

«Ne pleurez pas, monsieur Daniel, je vais aller trouver le principal, et

je vous jure bien que ce n'est pas vous qui serez chassé.»

Il fit encore un pas pour sortir; puis, revenant vers moi comme s'il

oubliait quelque chose:

«Seulement, me dit-il à voix basse, écoutez bien ceci avant que je m'en

aille... Le grand Roger n'est pas seul au monde; il a quelque part

une mère infirme dans un coin... Une mère!... pauvre sainte femme!...

Promettez-moi de lui écrire quand tout sera fini.»

C'était dit gravement, tranquillement, d'un ton qui m'effraya.

«Mais que voulez-vous faire?» m'écriai-je.

Roger ne répondit rien; seulement il entrouvrit sa veste et me laissa

voir dans sa poche la crosse luisante d'un pistolet.

Je m'élançai vers lui, tout ému:

«Vous tuer, malheureux? vous voulez vous tuer?»

Et lui, très froidement:

«Mon cher, quand j'étais au service, je m'étais promis que si jamais,

par un coup de ma mauvaise tête, je venais à me faire dégrader, je

ne survivrais pas à mon déshonneur. Le moment est venu de me tenir

parole... Dans cinq minutes je serai chassé du collège, c'est-à-dire

dégradé; une heure après, bonsoir! j'avale ma dernière prune.»

En entendant cela, je me plantai résolument devant la porte.

«Eh bien, non! Roger, vous ne sortirez pas... J'aime mieux perdre ma

place que d'être cause de votre mort.

--Laissez-moi faire mon devoir», me dit-il d'un air farouche, et, malgré

mes efforts, il parvint à entrouvrir la porte.

Alors, j'eus l'idée de lui parler de sa mère, de cette pauvre mère qu'il

avait quelque part, dans un coin. Je lui prouvai qu'il devait vivre pour

elle, que moi j'étais à même de trouver facilement une autre place, que

d'ailleurs, dans tous les cas, nous avions encore huit jours devant

nous, et que c'était bien le moins qu'on attendît jusqu'au dernier

moment avant de prendre un parti si terrible... Cette dernière réflexion

parut le toucher. Il consentit à retarder de quelques heures sa visite

au principal et ce qui devait s'ensuivre.

Sur ces entrefaites, la cloche sonna; nous nous embrassâmes, et je

descendis à l'école.

Ce que c'est que de nous! J'étais entré dans ma chambre désespéré, j'en

sortis presque joyeux.... Le petit Chose était si fier d'avoir sauvé la

vie à son bon ami le maître d'armes.

Pourtant, il faut bien le dire, une fois assis dans ma chaire et le

premier mouvement de l'enthousiasme passé, je me mis à faire des

réflexions. Roger consentait à vivre, c'était bien; mais moi-même,

qu'allais-je devenir après que mon beau dévouement m'aurait mis à la

porte du collège!

La situation n'était pas gaie, je voyais déjà le foyer singulièrement

compromis, ma mère en larmes, et M. Eyssette bien en colère.

Heureusement je pensai à Jacques; quelle bonne idée sa lettre avait eue

d'arriver précisément le matin! C'était bien simple, après tout,

ne m'écrivait-il pas que dans son lit il y avait place pour deux?

D'ailleurs, à Paris, on trouve toujours de quoi vivre...

Ici, une pensée horrible m'arrêta: pour partir, il fallait de l'argent;

celui du chemin de fer d'abord, puis cinquante-huit francs que je devais

au portier, puis dix francs qu'un grand m'avait prêtés, puis des sommes

énormes inscrites à mon nom sur le livre de compte du café Barbette. Le

moyen de se procurer tout cet argent?

«Bah! me dis-je en y songeant, je me trouve bien naïf de m'inquiéter

pour si peu; Roger n'est-il pas là? Roger est riche, il donne des leçons

en ville, et il sera trop heureux de me procurer quelque cent francs à

moi qui viens de lui sauver la vie.»

Le petit chose · 第 6 / 19 段