passe dans son fauteuil de convalescent, roulé près de la fenêtre!... Le
matin, les yeux noirs ont sous leurs grands cils un tas de paillettes
d'or que le soleil fait reluire; le soir, ils resplendissent doucement
et font, dans l'ombre autour d'eux, de la lumière d'étoile... Le petit
Chose rêve aux yeux noirs toutes les nuits, il n'en dort plus. Dès
l'aube, le voilà sur pied pour se préparer à les recevoir: il a tant de
confidences à leur faire!... Puis, quand les yeux noirs arrivent, il ne
leur dit rien.
Les yeux noirs ont l'air très étonnés de ce silence. Ils vont et
viennent dans l'infirmerie, et trouvent mille prétextes pour rester près
du malade, espérant toujours qu'il se décidera à parler; mais ce damné
de petit Chose ne se décide pas.
Quelquefois, cependant, il s'arme de tout son courage et commence ainsi
bravement: «Mademoiselle!...»
Aussitôt les yeux noirs s'allument et le regardent en souriant. Mais
de les voir sourire ainsi, le malheureux perd la tête, et d'une voix
tremblante, il ajoute: «Je vous remercie de vos bontés pour moi.» Ou
bien encore: «Le bouillon est excellent ce matin.»
Alors les yeux noirs font une jolie petite moue qui signifie: «Quoi! ce
n'est que cela!» Et ils s'en vont en soupirant.
Quand ils sont partis, le petit Chose se désespère: «Oh! dès demain, dès
demain sans faute, je leur parlerai.»
Et puis le lendemain c'est encore à recommencer.
Enfin, de guerre lasse et sentant bien qu'il n'aura jamais le courage
de dire ce qu'il pense aux yeux noirs, le petit Chose se décide à leur
écrire... Un soir, il demande de l'encre et du papier, pour une lettre
importante, oh! très importante... Les yeux noirs ont sans doute deviné
quelle est la lettre dont il s'agit; ils sont si malins, les yeux
noirs!... Vite, vite, ils courent chercher de l'encre et du papier, les
posent devant le malade, et s'en vont en riant, tout seuls.
Le petit Chose se met à écrire; il écrit toute la nuit; puis, quand le
matin est venu, il s'aperçoit que cette interminable lettre ne contient
que trois mots, vous m'entendez bien; seulement ces trois mots sont les
plus éloquents du monde, et il compte qu'ils produiront un très grand
effet.
Attention, maintenant!... Les yeux noirs vont venir... Le petit Chose
est très ému; il a préparé sa lettre d'avance et se jure de la remettre
dès qu'on arrivera... Voici comment cela va se passer. Les yeux noirs
entreront, ils poseront le bouillon et le poulet sur la table. «Bonjour,
monsieur Daniel!...» Alors, lui, leur dira tout de suite, très
courageusement: «Gentils yeux noirs, voici une lettre pour vous.»
Mais chut!... Un pas d'oiseau dans le corridor... Les yeux noirs
approchent... Le petit Chose tient la lettre à la main. Son coeur bat;
il va mourir...
La porte s'ouvre... Horreur!...
A la place des yeux noirs, paraît la vieille fée, la terrible fée aux
lunettes.
Le petit Chose n'ose pas demander d'explications; mais il est
consterné... Pourquoi ne sont-ils pas revenus?... Il attend le soir avec
impatience... Hélas!... le soir encore, les yeux noirs ne viennent pas,
ni le lendemain non plus, ni les jours d'après, ni jamais.
On a chassé les yeux noirs. On les a renvoyés aux Enfants trouvés, où
ils resteront enfermés pendant quatre ans, jusqu'à leur majorité... Les
yeux noirs volaient du sucre!...
Adieu les beaux jours de l'infirmerie! les yeux noirs s'en sont allés,
et pour comble de malheur, voilà les élèves qui reviennent... Eh quoi!
déjà la rentrée... Oh! que ces vacances ont été courtes!
Pour la première fois depuis six semaines, le petit Chose descend dans
les cours, pâle, maigre, plus petit Chose que jamais... Tout le collège
se réveille. On le lave du haut en bas. Les corridors ruissellent d'eau.
Férocement, comme toujours, les clefs de M. Viot se démènent. Terrible
M. Viot, il a profité des vacances pour ajouter quelques articles à son
règlement et quelques clefs à son trousseau. Le petit Chose n'a qu'à
bien se tenir.
Chaque jour, il arrive des élèves... Clic! clac! On revoit devant la
porte les chars à bancs et les berlines de la distribution des prix...
Quelques anciens manquent à l'appel, mais des nouveaux les remplacent.
Les divisions se reforment. Cette année comme l'an dernier, le petit
Chose aura l'étude des moyens. Le pauvre pion tremble déjà. Après tout,
qui sait? Les enfants seront peut-être moins méchants cette année-ci.
Le matin de la rentrée, grande musique à la chapelle. C'est la messe du
Saint-Esprit... _Veni, creator Spiritus!..._ Voici M. le principal
avec son bel habit noir et la petite palme d'argent à la boutonnière.
Derrière lui, se tient l'état-major des professeurs en toge de
cérémonie: les sciences ont l'hermine orange; les humanités, l'hermine
blanche. Le professeur de seconde, un freluquet, s'est permis des gants
de couleur tendre et une toque de fantaisie; M. Viot n'a pas l'air
content. _Veni, creator Spiritus!..._ Au fond de l'église, pêle-mêle
avec les élèves, le petit Chose regarde d'un oeil d'envie les toges
majestueuses et les palmes d'argent... Quand sera-t-il professeur, lui
aussi?... Quand pourra-t-il reconstruire le foyer? Hélas! avant d'en
arriver là, que de temps encore et que de peines! _Veni, creator
Spiritus!..._ Le petit Chose se sent l'âme triste; l'orgue lui donne
envie de pleurer... Tout à coup, là-bas, dans un coin du choeur, il
aperçoit une belle figure ravagée qui lui sourit.. Ce sourire fait du
bien au petit Chose, et, de revoir l'abbé Germane, le voilà plein de
courage et tout ragaillardi! _Veni, creator Spiritus!..._
Deux jours après la messe du Saint-Esprit, nouvelles solennités. C'était
la fête du principal... Ce jour-là--de temps immémorial--, tout le
collège célèbre la Saint-Théophile sur l'herbe, à grand renfort de
viandes froides et de vins de Limoux. Cette fois, comme à l'ordinaire,
M. le principal n'épargne rien pour donner du retentissement à ce petit
festival de famille, qui satisfait les instincts généreux de son coeur,
sans nuire cependant aux intérêts de son collège. Dès l'aube, on
s'emplit tous--élèves et maîtres--dans de grandes tapissières pavoisées
aux couleurs municipales, et le convoi part au galop, traînant à sa
suite, dans deux énormes fourgons, les paniers de vin mousseux et les
corbeilles de mangeaille... En tête, sur le premier char, les gros
bonnets et la musique. Ordre aux ophicléides de jouer très fort. Les
fouets claquent, les grelots sonnent, les piles d'assiettes se heurtent
contre les gamelles de fer-blanc... Tout Sarlande en bonnet de nuit se
met aux fenêtres pour voir passer la fête du principal.
C'est à la Prairie que le gala doit avoir lieu. A peine arrivé, on
étend des nappes sur l'herbe, et les enfants crèvent de rire en voyant
messieurs les professeurs assis au frais dans les violettes comme de
simples collégiens... Les tranches de pâté circulent. Les bouchons
sautent. Les yeux flambent. On parle beaucoup... Seul, au milieu de
l'animation générale, le petit Chose a l'air préoccupé. Tout à coup on
le voit rougir... M. le principal vient de se lever, un papier à la
main: «Messieurs, on me remet à l'instant même quelques vers que
m'adresse un poète anonyme. Il parait que notre Pindare ordinaire,
M. Viot, a un émule cette année. Quoique ces vers soient un peu trop
flatteurs pour moi, je vous demande la permission de vous les lire.
--Oui, oui... lisez... lisez!...»
Et de sa belle voix des distributions, M. le principal commence la
lecture...
C'est un compliment assez bien tourné, plein de rimes aimables à
l'adresse du principal et de tous ces messieurs. Une fleur pour chacun.
La fée aux lunettes elle-même n'est pas oubliée. Le poète l'appelle
«l'ange du réfectoire», ce qui est charmant.
On l'applaudit longuement. Quelques voix demandent l'auteur. Le petit
Chose se lève, rouge comme un pépin de grenade, et s'incline avec
modestie. Acclamations générales. Le petit Chose devient le héros de la
fête. Le principal veut l'embrasser. De vieux professeurs lui serrent la
main d'un air entendu. Le régent de seconde lui demande ses vers pour
les mettre dans le journal. Le petit Chose est très content; tout cet
encens lui monte au cerveau avec les fumées du vin de Limoux. Seulement,
et ceci le dégrise un peu, il croit entendre l'abbé Germane murmurer:
«L'imbécile!» et les clefs de son rival grincer férocement.
Ce premier enthousiasme apaisé, M. le principal frappe dans ses mains
pour réclamer le silence.
«Maintenant, Viot, à votre tour! après la Muse badine, la Muse sévère.»
M. Viot tire gravement de sa poche un cahier relié, gros de promesses,
et commence sa lecture en jetant sur le petit Chose un regard de côté.
L'oeuvre de M. Viot est une idylle, une idylle toute virgilienne
en l'honneur du règlement. L'élève Ménalque et l'élève Dorilas s'y
répondent en strophes alternées... L'élève Ménalque est d'un collège
où fleurit le règlement; l'élève Dorilas, d'un autre collège d'où le
règlement est exilé... Ménalque dit les plaisirs austères d'une forte
discipline; Dorilas, les joies infécondes d'une folle liberté.
A la fin, Dorilas est terrassé. Il remet entre les mains de son
vainqueur le prix de la lutte, et tous deux, unissant leurs voix,
entonnent un chant d'allégresse à la gloire du règlement.
Le poème est fini... Silence de mort!... Pendant la lecture, les enfants
ont emporté leurs assiettes à l'autre bout de la prairie, et mangent
leurs pâtés, tranquilles, loin, bien loin, de l'élève Ménalque et
Dorilas. M. Viot les regarde de sa place avec un sourire amer... Les
professeurs ont tenu bon, mais pas un n'a le courage d'applaudir...
Infortuné M. Viot! C'est une vraie déroute.. Le principal essaie de le
consoler: «Le sujet était aride, messieurs, mais le poète s'en est bien
tiré.»
«Moi, je trouve cela très beau», dit effrontément le petit Chose, à qui
son triomphe commence à faire peur.
Lâchetés perdues! M. Viot ne veut pas être consolé. Il s'incline sans
répondre et garde son sourire amer... Il le garde tout le jour, et le
soir, en rentrant, au milieu des chants des élèves, des couacs de la
musique et du fracas des tapissières roulant sur les pavés de la ville
endormie, le petit Chose entend dans l'ombre, près de lui, les clefs de
son rival qui grondent d'un air méchant: «Frinc! frinc! frinc! monsieur
le poète, nous vous revaudrons cela!»
IX
L'AFFAIRE BOUCOYRAN
Avec la Saint-Théophile, voilà les vacances enterrées.
Les jours qui suivirent furent tristes; un vrai lendemain de mardi gras.
Personne ne se sentait en train, ni les maîtres, ni les élèves. On
s'installait... Après deux grands mois de repos, le collège avait peine
à reprendre son va-et-vient habituel. Les rouages fonctionnaient mal,
comme ceux d'une vieille horloge, qu'on aurait depuis longtemps oublié
de remonter. Peu à peu, cependant, grâce aux efforts de M. Viot, tout se
régularisa. Chaque jour, aux mêmes heures, au son de la même cloche, on
vit de petites portes s'ouvrir dans les cours et des litanies d'enfants,
roides comme des soldats de bois, défiler deux par deux sous les arbres;
puis la cloche sonnait encore, ding! dong!--et les mêmes enfants
repassaient sous les mêmes petites portes. Ding! dong! Levez-vous.
Ding! dong! Couchez-vous. Ding! dong! Instruisez-vous! Ding! dong!
Amusez-vous. Et cela pour toute l'année.
O triomphe du règlement! Comme l'élève Ménalque aurait été heureux de
vivre, sous la férule de M. Viot, dans le collège modèle de Sarlande...
Moi seul, je faisais ombre à cet adorable tableau. Mon étude ne marchait
pas. Les terribles _moyens_ m'étaient revenus de leurs montagnes, plus
laids, plus âpres, plus féroces que jamais. De mon côté, j'étais aigri;
la maladie m'avait rendu nerveux et irritable; je ne pouvais plus rien
supporter... Trop doux l'année précédente, je fus trop sévère cette
année... J'espérais ainsi mater ces méchants drôles, et, pour la moindre
incartade, je foudroyais toute l'étude de pensums et de retenues...
Ce système ne me réussit pas. Mes punitions, à force d'être prodiguées,
se déprécièrent et tombèrent aussi bas que les assignats de l'an IV...
Un jour, je me sentis débordé. Mon étude était en pleine révolte, et je
n'avais plus de munitions pour faire tête à l'émeute. Je me vois encore
dans ma chaire, me débattant comme un beau diable, au milieu des
cris, des pleurs, des grognements, des sifflements: «A la porte!...
Cocorico!... kss!... kss!... Plus de tyrans!... C'est une injustice!...»
Et les encriers pleuvaient, et les papiers mâchés s'épataient sur mon
pupitre, et tous ces petits monstres--sous prétexte de réclamations--se
pendaient par grappes à ma chaire, avec des hurlements de macaques.
Quelquefois, en désespoir de cause, j'appelais M. Viot à mon secours.
Pensez quelle humiliation! Depuis la Saint-Théophile, l'homme aux clefs
me tenait rigueur et je le sentais heureux de ma détresse. Quand il
entrait dans l'étude brusquement, ses clefs à la main, c'était comme une
pierre dans un étang de grenouilles: en un clin d'oeil tout le monde se
retrouvait à sa place, le nez sur les livres. On aurait entendu voler
une mouche. M. Viot se promenait un moment de long en large, agitant son
trousseau de ferraille, au milieu du grand silence; puis il me regardait
ironiquement et se retirait sans rien dire.
J'étais très malheureux. Les maîtres, mes collègues, se moquaient de
moi. Le principal, quand je le rencontrais, me faisait mauvais accueil;
il y avait sans doute du M. Viot là-dessous... Pour m'achever, survint
Boucoyran.
Oh! cette affaire Boucoyran! Je suis sûr qu'elle est restée dans
les annales du collège et que les Sarlandais en parlent encore
aujourd'hui... Moi aussi, je veux en parler de cette terrible affaire.
Il est temps que le public sache la vérité...
Quinze ans, de gros pieds, de gros yeux, de grosses mains, pas de front,
et l'allure d'un valet de ferme: tel était le marquis de Boucoyran,
terreur de la cour des moyens et seul échantillon de la noblesse
cévenole au collège de Sarlande. Le principal tenait beaucoup à cet
élève, en considération du vernis aristocratique que sa présence donnait
à l'établissement. Dans le collège, on ne l'appelait que le «marquis».
Tout le monde le craignait; moi-même je subissais l'influence générale
et je ne lui parlais qu'avec des ménagements.
Pendant quelque temps, nous vécûmes en assez bons termes.
M. le marquis avait bien par-ci par-là certaines façons impertinentes de
me regarder ou de me répondre qui rappelaient par trop l'Ancien Régime,
mais j'affectais de n'y point prendre garde, sentant que j'avais affaire
à forte partie.
Un jour cependant, ce faquin de marquis se permit de répliquer, en
pleine étude, avec une insolence telle que je perdis toute patience.
«Monsieur de Boucoyran, lui dis-je en essayant de garder mon sang-froid,
prenez vos livres et sortez sur-le-champ.»
C'était un acte d'autorité inouï pour ce drôle. Il en resta stupéfait et
me regarda, sans bouger de sa place, avec des gros yeux.
Je compris que je m'engageais dans une méchante affaire, mais j'étais
trop avancé pour reculer.
«Sortez, monsieur de Boucoyran!...» commandai-je de nouveau.
Les élèves attendaient, anxieux... Pour la première fois, j'avais du
silence.
A ma seconde injonction, le marquis, revenu de sa surprise, me répondit,
il fallait voir de quel air: «Je ne sortirai pas!»
Il y eut parmi toute l'étude, un murmure d'admiration. Je me levai dans
ma chaire, indigné.
«Vous ne sortirez pas, monsieur?... C'est ce que nous allons voir.»
Et je descendis...
Dieu m'est témoin qu'à ce moment-là toute idée de violence était bien
loin de moi; je voulais seulement intimider le marquis par la fermeté
de mon attitude; mais, en me voyant descendre de ma chaire, il se mit à
ricaner d'une façon si méprisante, que j'eus le geste de le prendre au
collet pour le faire sortir de son banc.
Le misérable tenait cachée sous sa tunique une énorme règle en fer. A
peine eus-je levé la main, qu'il m'assena sur le bras un coup terrible.
La douleur m'arracha un cri.
Toute l'étude battit des mains.
«Bravo, marquis!»
Pour le coup, je perdis la tête. D'un bond, je fus sur la table, d'un
autre sur le marquis; et alors, le prenant à la gorge, je fis si bien,
des pieds, des poings, des dents, de tout, que je l'arrachai de sa place
et qu'il s'en alla rouler hors de l'étude jusqu'au milieu de la cour...
Ce fut l'affaire d'une seconde; je ne me serais jamais cru tant de
vigueur.
Les élèves étaient consternés. On ne criait plus: «Bravo, marquis!»
On avait peur. Boucoyran, le fort des forts, mis à la raison par ce
gringalet de pion! Quelle aventure!... Je venais de gagner en autorité
ce que le marquis venait de perdre en prestige.
Quand je remontai dans ma chaire, pâle encore et tremblant d'émotion,
tous les visages se penchèrent vivement sur les pupitres. L'étude était
matée. Mais le principal, M. Viot, qu'allaient-ils penser de cette
affaire? Comment! j'avais osé lever la main sur un élève! sur le marquis
de Boucoyran! sur le noble du collège! Je voulais donc me faire chasser!
Ces réflexions, qui me venaient un peu tard, me troublèrent dans mon
triomphe. J'eus peur, à mon tour. Je me disais: «C'est sûr, le marquis
est allé se plaindre.» Et, d'une minute à l'autre, je m'attendais à voir
entrer le principal. Je tremblai jusqu'à la fin de l'étude; pourtant,
personne ne vint.
A la récréation, je fus très étonné de voir Boucoyran rire et jouer avec
les autres. Cela me rassura un peu; et, comme toute la journée se passa
sans encombres, je m'imaginai que mon drôle se tiendrait coi et que j'en
serai quitte pour la peur.
Par malheur, le jeudi suivant était jour de sortie, M. le marquis ne
rentra pas au dortoir. J'eus comme un pressentiment et je ne dormis pas
de toute la nuit.
Le lendemain, à la première étude, les élèves chuchotaient en regardant
la place de Boucoyran qui restait vide. Sans en avoir l'air, je mourais
d'inquiétude.
Vers les sept heures, la porte s'ouvrit d'un coup sec. Tous les enfants
se levèrent.
J'étais perdu...
Le principal entra le premier, puis M. Viot derrière lui, puis enfin
un grand vieux, boutonné jusqu'au menton dans une longue redingote et
cravaté d'un col de crin haut de quatre doigts. Celui-là, je ne le
connaissais pas, mais je compris tout de suite que c'était M. de
Boucoyran le père. Il tortillait sa longue moustache et bougonnait entre
ses dents.
Je n'eus pas même le courage de descendre de ma chaire pour faire
honneur à ces messieurs; eux non plus, en entrant, ne me saluèrent pas.
Ils prirent position tous les trois au milieu de l'étude et, jusqu'à
leur sortie, ne regardèrent pas une seule fois de mon côté.
Ce fut le principal qui ouvrit le feu.
«Messieurs, dit-il en s'adressant aux élèves, nous venons ici remplir
une mission pénible, très pénible. Un de vos maîtres s'est rendu
coupable d'une faute si grave, qu'il est de notre devoir de lui infliger
un blâme public.»
Là-dessus le voilà parti à m'infliger un blâme qui dura au moins un
grand quart d'heure. Tous les faits dénaturés: le marquis était le
meilleur élève du collège; je l'avais brutalisé sans raison, sans
excuse. Enfin j'avais manqué à tous mes devoirs.
Que répondre à ces accusations?
De temps en temps, j'essayais de me défendre. «Pardon, monsieur le
principal!...» Mais le principal ne m'écoutait pas, et il m'infligea son
blâme jusqu'au bout.
Après lui, M. de Boucoyran, le père, prit la parole et de quelle
façon!... Un véritable réquisitoire. Malheureux père! On lui avait
presque assassiné son enfant. Sur ce pauvre petit être sans défense, on
s'était rué comme... comme... comment dirait-il?... comme un buffle,
comme un buffle sauvage. L'enfant gardait le lit depuis deux jours.
Depuis deux jours, sa mère en larmes, le veillait...
Ah! s'il avait eu affaire à un homme, c'est lui, M. de Boucoyran le
père, qui se serait chargé de venger son enfant! Mais On n'était qu'un
galopin dont il avait pitié. Seulement qu'On se le tînt pour dit: si
jamais On touchait encore à un cheveu de son fils, On se ferait couper
les deux oreilles tout net...
Pendant ce beau discours, les élèves riaient sous cape, et les clefs de
M. Viot frétillaient de plaisir. Debout, dans sa chaire, pâle de
rage, le pauvre On écoutait toutes ces injures, dévorait toutes ces
humiliations et se gardait bien de répondre. Si On avait répondu, On
aurait été chassé du collège; et alors où aller?
Enfin, au bout d'une heure, quand ils furent à sec d'éloquence, ces
trois messieurs se retirèrent. Derrière eux, il se fit dans l'étude un
grand brouhaha. J'essayai, mais vainement, d'obtenir un peu de silence;
les enfants me riaient au nez. L'affaire Boucoyran avait achevé de tuer
mon autorité.
Oh! ce fut une terrible affaire!
Toute la ville s'en émut... Au Petit-Cercle, au Grand-Cercle, dans les
cafés, à la musique, on ne parlait pas d'autre chose. Les gens bien
informés donnaient des détails à faire dresser les cheveux. Il parait
que ce maître d'étude était un monstre, un ogre. Il avait torturé
l'enfant avec des raffinements inouïs de cruauté. En parlant de lui, on
ne disait plus que «le bourreau».
Quand le jeune Boucoyran s'ennuya de rester au lit, ses parents
l'installèrent sur une chaise longue, au plus bel endroit de leur
salon, et pendant huit jours, ce fut à travers ce salon une procession
interminable. L'intéressante victime était l'objet de toutes les
attentions.
Vingt fois de suite, on lui faisait raconter son histoire, et à
chaque fois, le misérable inventait quelque nouveau détail. Les mères
frémissaient; les vieilles demoiselles l'appelaient «pauvre ange!»
et lui glissaient des bonbons. Le journal de l'opposition profita de
l'aventure et fulmina contre le collège un article terrible au profit
d'un établissement religieux des environs....
Le principal était furieux; et, s'il ne me renvoya pas, je ne le dus
qu'à la protection du recteur.... Hélas! il eût mieux valu pour moi être
renvoyé tout de suite. Ma vie dans le collège était devenue impossible.
Les enfants ne m'écoutaient plus; au moindre mot, ils me menaçaient de
faire comme Boucoyran, d'aller se plaindre à leur père. Je finis par ne
plus m'occuper d'eux.
Au milieu de tout cela, j'avais une idée fixe: me venger des Boucoyran.
Je revoyais toujours la figure impertinente du vieux marquis, et mes
oreilles étaient restées rouges de la menace qui leur avait été faite.
D'ailleurs eussé-je voulu oublier ces affronts, je n'aurais pas pu y
parvenir; deux fois par semaine, les jours de promenade, quand les
divisions passaient devant le café de l'Évêché, j'étais sûr de trouver
M. de Boucoyran, le père, planté devant la porte, au milieu d'un groupe
d'officiers de la garnison, tous nu-tête et leurs queues de billard à
la main. Ils nous regardaient venir de loin avec des rires goguenards;
puis, quand la division était à portée de la voix, le marquis criait
très fort, en me toisant d'un air de provocation: «Bonjour, Boucoyran!»
«Bonjour, mon père!» glapissait l'affreux enfant du milieu des rangs. Et
les officiers, les élèves, les garçons du café, tout le monde riait....
Le «Bonjour, Boucoyran!» était devenu un supplice pour moi, et pas moyen
de m'y soustraire. Pour aller à la Prairie, il fallait absolument passer
devant le café de l'Évêché, et pas une fois mon persécuteur ne manquait
au rendez-vous.
J'avais par moments des envies folles d'aller à lui et de le provoquer;
mais deux raisons me retenaient: d'abord toujours la peur d'être chassé,
puis la rapière du marquis, une grande diablesse de colichemarde qui
avait fait tant de victimes lorsqu'il était dans les gardes du corps.
Pourtant, un jour, poussé à bout, j'allai trouver Roger, le maître
d'armes et, de but en blanc, je lui déclarai ma résolution de me mesurer
avec le marquis. Roger, à qui je n'avais pas parlé depuis longtemps,
m'écouta d'abord avec une certaine réserve; mais, quand j'eus fini, il
eut un mouvement d'effusion et me serra chaleureusement les deux mains.