Bamban ne parla pas. Seulement, au moment où je sortais, il s'approcha

de moi, tout rouge, et me mit dans la main, avec solennité, un superbe

cahier de bâtons qu'il avait dessinés à mon intention.

Pauvre Bamban!

VII

LE PION

Je pris donc possession de l'étude des moyens.

Je trouvai là une cinquantaine de méchants drôles, montagnards joufflus

de douze à quatorze ans, fils de métayers enrichis, que leurs parents

envoyaient au collège pour en faire de petits bourgeois, à raison de

cent vingt francs par trimestre.

Grossiers, insolents, orgueilleux, parlant entre eux un rude patois

cévenol auquel je n'entendais rien, ils avaient presque tous cette

laideur spéciale à l'enfance qui mue, de grosses mains rouges avec des

engelures, des voix de jeunes coqs enrhumés, le regard abruti, et par

là-dessus l'odeur du collège.... Ils me haïrent tout de suite, sans me

connaître. J'étais pour eux l'ennemi, le Pion; et du jour où je m'assis

dans ma chaire, ce fut la guerre entre nous, une guerre acharnée, sans

trêve, de tous les instants.

Ah! les cruels enfants, comme ils me firent souffrir!...

Je voudrais en parler sans rancune, ces tristesses sont si loin de

nous!... Eh bien, non, je ne puis pas; et tenez! à l'heure même où

j'écris ces lignes, je sens ma main qui tremble de fièvre et d'émotion.

Il me semble que j'y suis encore.

Eux ne pensent plus à moi, j'imagine. Ils ne se souviennent plus du

petit Chose, ni de ce beau lorgnon qu'il avait acheté pour se donner

l'air plus grave....

Mes anciens élèves sont des hommes maintenant, des hommes sérieux.

Soubeyrol doit être notaire quelque part, là-haut, dans les Cévennes;

Veillon (cadet), greffier au tribunal; Loupi, pharmacien, et Bouzanquet,

vétérinaire. Ils ont des positions, du ventre, tout ce qu'il faut.

Quelquefois, pourtant, quand ils se rencontrent au cercle ou sur la

place de l'église, ils se rappellent le bon temps du collège, et alors

peut-être il leur arrive de parler de moi.

«Dis donc, greffier, te souviens-tu du petit Eyssette, notre pion de

Sarlande, avec ses longs cheveux et sa figure de papier mâché? Quelle

bonnes farces nous lui avons faites!»

C'est vrai, messieurs. Vous lui avez fait de bonnes farces, et votre

ancien pion ne les a pas encore oubliées....

Ah! le malheureux pion! vous a-t-il assez fait rire! L'avez-vous fait

assez pleurer!... Oui, pleurer!... Vous l'avez fait pleurer, et c'est ce

qui rendait vos farces bien meilleures....

Que de fois, à la fin d'une journée de martyre, le pauvre diable, blotti

dans sa couchette, a mordu sa couverture pour que vous n'entendiez pas

ses sanglots!...

C'est si terrible de vivre entouré de malveillance, d'avoir toujours

peur, d'être toujours sur le qui-vive, toujours méchant, toujours armé,

c'est si terrible de punir--on fait des injustices malgré soi--si

terrible de douter, de voir partout des pièges, de ne pas manger

tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours, même aux

minutes de trêve: «Ah! mon Dieu!... Qu'est-ce qu'ils vont me faire,

maintenant?»

Non, vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n'oubliera jamais tout

ce qu'il souffrit au collège de Sarlande, depuis le triste jour où il

entra dans l'étude des moyens.

Et pourtant--je ne veux pas mentir--j'avais gagné quelque chose à

changer d'étude: maintenant je voyais les yeux noirs.

Deux fois par jour, aux heures de récréation, je les apercevais de loin

travaillant derrière une fenêtre du premier étage qui donnait sur la

cour des moyens.... Ils étaient là, plus noirs, plus grands que jamais,

penchés du matin jusqu'au soir sur une couture interminable; car les

yeux noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C'était pour

coudre, rien que pour coudre, que la vieille fée aux lunettes les avait

pris aux Enfants trouvés--car les yeux noirs ne connaissaient ni leur

père ni leur mère--, et, d'un bout à l'autre de l'année, ils cousaient,

cousaient sans relâche, sous le regard implacable de l'horrible fée aux

lunettes, filant sa quenouille à côté d'eux.

Moi, je les regardais. Les récréations me semblaient trop courtes.

J'aurais passé ma vie sous cette fenêtre bénie derrière laquelle

travaillaient les yeux noirs. Eux aussi savaient que j'étais là. De

temps en temps ils se levaient de dessus leur couture, et le regard

aidant, nous nous parlions,--sans nous parler.

«Vous êtes bien malheureux, monsieur Eyssette?

--Et vous aussi, pauvres yeux noirs?

--Nous, nous n'avons ni père ni mère.

--Moi, mon père et ma mère sont loin.

--La fée aux lunettes est terrible, si vous saviez.

--Les enfants me font bien souffrir, allez.

--Courage, monsieur Eyssette.

--Courage, beaux yeux noirs.»

On ne s'en disait jamais plus long. Je craignais toujours de voir

apparaître M. Viot avec ses clefs--frinc! frinc! frinc!--, et là-haut,

derrière la fenêtre, les yeux noirs avaient leur M. Viot aussi. Après un

dialogue d'une minute, ils se baissaient bien vite et reprenaient leur

couture sous le regard féroce des grandes lunettes à monture d'acier.

Chers yeux noirs! nous ne nous parlions jamais qu'à de longues distances

et par des regards furtifs, et cependant je les aimais de toute mon âme.

Il y avait encore l'abbé Germane que j'aimais bien...

Cet abbé Germane était le professeur de philosophie. Il passait pour

un original, et dans le collège tout le monde le craignait, même le

principal, même M. Viot. Il parlait peu, d'une voix brève et cassante,

nous tutoyait tous, marchait à grands pas, la tête en arrière, la

soutane relevée, faisant sonner--comme un dragon--les talons de ses

souliers à boucles. Il était grand et fort. Longtemps je l'avais cru

très beau; mais un jour, en le regardant de plus près, je m'aperçus que

cette noble face de lion avait été horriblement défigurée par la petite

vérole. Pas un coin du visage qui ne fût haché, sabré, couturé, un

Mirabeau en soutane.

L'abbé vivait sombre et seul, dans une petite chambre qu'il occupait à

l'extrémité de la maison, ce qu'on appelait le vieux collège. Personne

n'entrait jamais chez lui, excepté ses deux frères, deux méchants

vauriens qui étaient dans mon étude et dont il payait l'éducation...

Le soir, quand on traversait les cours pour monter au dortoir, on

apercevait, là-haut, dans les bâtiments noirs et ruinés du vieux

collège, une petite lueur pâle qui veillait: c'était la lampe de l'abbé

Germane. Bien des fois aussi, le matin, en descendant pour l'étude de

six heures, je voyais, à travers la brume, la lampe brûler encore;

l'abbé Germane ne s'était pas couché... On disait qu'il travaillait à un

grand ouvrage de philosophie.

Pour ma part, même avant de le connaître, je me sentais une grande

sympathie pour cet étrange abbé. Son horrible et beau visage, tout

resplendissant d'intelligence, m'attirait. Seulement, on m'avait tant

effrayé par le récit de ses bizarreries et de ses brutalités, que je

n'osais pas aller vers lui. J'y allai cependant, et pour mon bonheur.

Voici dans quelles circonstances...

Il faut vous dire qu'en ce temps-là j'étais plongé jusqu'au cou dans

l'histoire de la philosophie... Un rude travail pour le petit Chose!

Or, certain jour, l'envie me vint de lire Condillac. Entre nous, le

bonhomme ne vaut même pas la peine qu'on le lise; c'est un philosophe

pour rire, et tout son bagage philosophique tiendrait dans le chaton

d'une bague à vingt-cinq sous; mais, vous savez, quand on est jeune, on

a sur les choses et sur les hommes des idées tout de travers.

Je voulais donc lire Condillac. Il me fallait un Condillac coûte que

coûte. Malheureusement, la bibliothèque du collège en était absolument

dépourvue, et les libraires de Sarlande ne tenaient pas cet article-là.

Je résolus de m'adresser à l'abbé Germane. Ses frères m'avaient dit que

sa chambre contenait plus de deux mille volumes, et je ne doutais pas

de trouver chez lui le livre de mes rêves. Mais ce diable d'homme

m'épouvantait, et pour me décider à monter à son réduit ce n'était pas

trop de tout mon amour pour M. de Condillac.

En arrivant devant la porte, mes jambes tremblaient de peur... Je

frappai deux fois très doucement.

«Entrez!» répondit une voix de Titan.

Le terrible abbé Germane était assis à califourchon sur une chaise

basse, les jambes étendues, la soutane retroussée et laissant voir de

gros muscles qui saillaient vigoureusement dans des bas de soie noire.

Accoudé sur le dossier de sa chaise, il lisait un in-folio à tranches

rouges, et fumait à grand bruit une petite pipe courte et brune, de

celles qu'on appelle «brûle-gueule».

«C'est toi! me dit-il en levant à peine les yeux de dessus son

in-folio... Bonjour! Comment vas-tu?... Qu'est-ce que tu veux?»

Le tranchant de sa voix, l'aspect sévère de cette chambre tapissée de

livres, la façon cavalière dont il était assis, cette petite pipe qu'il

tenait aux dents, tout cela m'intimidait beaucoup.

Je parvins cependant à expliquer tant bien que mal l'objet de ma visite

et à demander le fameux Condillac.

«Condillac! tu veux lire Condillac! me répondit l'abbé Germane en

souriant. Quelle drôle d'idée!... Est-ce que tu n'aimerais pas mieux

fumer une pipe avec moi! décroche-moi ce joli calumet qui est pendu

là-bas, contre la muraille, et allume-le...; tu verras, c'est bien

meilleur que tous les Condillac de la terre.»

Je m'excusai du geste, en rougissant.

«Tu ne veux pas?... A ton aise, mon garçon... Ton Condillac est là-haut,

sur le troisième rayon à gauche... tu peux l'emporter; je te le prête.

Surtout ne le gâte pas, ou je te coupe les oreilles.»

J'atteignis le Condillac sur le troisième rayon à gauche, et je me

disposais à me retirer; mais l'abbé me retint.

«Tu t'occupes donc de philosophie? me dit-il en me regardant dans les

yeux... Est-ce que tu y croirais par hasard?... Des histoires, mon cher,

de pures histoires! Et dire qu'ils ont voulu faire de moi un professeur

de philosophie! Je vous demande un peu!... Enseigner quoi? zéro,

néant... Ils auraient pu tout aussi bien, pendant qu'ils y étaient,

me nommer inspecteur général des étoiles ou contrôleur des fumées de

pipe... Ah! misère de moi! Il faut faire parfois de singuliers métiers

pour gagner sa vie... Tu en connais quelque chose, toi aussi, n'est-ce

pas?... Oh! tu n'as pas besoin de rougir. Je sais que tu n'es pas

heureux, mon pauvre petit pion, et que les enfants te font une rude

existence.»

Ici l'abbé Germane s'interrompit un moment. Il paraissait très en colère

et secouait sa pipe sur son ongle avec fureur. Moi, d'entendre ce digne

homme s'apitoyer ainsi sur mon sort, je me sentais tout ému, et j'avais

mis le Condillac devant mes yeux, pour dissimuler les grosses larmes

dont ils étalent remplis.

Presque aussitôt l'abbé reprit:

«A propos! j'oubliais de te demander... Aimes-tu le Bon Dieu?... Il

faut l'aimer, vois-tu! mon cher, et avoir confiance en lui, et le prier

ferme; sans quoi tu ne t'en tireras jamais... Aux grandes souffrances

de la vie, je ne connais que trois remèdes: le travail, la prière et la

pipe, la pipe de terre, très courte, souviens-toi de cela... Quant aux

philosophes, n'y compte pas; ils ne te consoleront jamais de rien. J'ai

passé par là, tu peux m'en croire.

--Je vous crois, monsieur l'abbé.

--Maintenant, va-t'en, tu me fatigues... Quand tu voudras des livres, tu

n'auras qu'à venir en prendre. La clef de ma chambre est toujours sur la

porte, et les philosophes toujours sur le troisième rayon à gauche... Ne

me parle plus... Adieu!»

Là-dessus, il se remit à sa lecture et me laissa sortir, sans même me

regarder.

A partir de ce jour, j'eus tous les philosophes de l'univers à ma

disposition; j'entrais chez l'abbé Germane sans frapper, comme chez moi.

Le plus souvent, aux heures où je venais, l'abbé faisait sa classe, et

la chambre était vide. La petite pipe dormait sur le bord de la table,

au milieu des in-folio à tranches rouges et d'innombrables papiers

couverts de pattes de mouches... Quelquefois aussi l'abbé Germane était

là. Je le trouvais lisant, écrivant, marchant de long en large, à

grandes enjambées. En entrant, je disais d'une voix timide:

«Bonjour, monsieur l'abbé!»

La plupart du temps, il ne me répondait pas... Je prenais mon philosophe

sur le troisième rayon à gauche, et je m'en allais, sans qu'on eût

seulement l'air de soupçonner ma présence... Jusqu'à la fin de l'année,

nous n'échangeâmes pas vingt paroles; mais n'importe! quelque chose en

moi-même m'avertissait que nous étions de grands amis...

Cependant les vacances approchaient. On entendait tout le jour les

élèves de la musique répétant, dans la classe de dessin, des polkas

et des airs de marche pour la distribution des prix. Ces polkas

réjouissaient tout le monde. Le soir, à la dernière étude, on voyait

sortir des pupitres une foule de petits calendriers, et chaque enfant

rayait sur le sien le jour qui venait de finir: «Encore un de moins!»

Les cours étaient pleines de planches pour l'estrade; on battait des

fauteuils, on secouait les tapis... plus de travail, plus de discipline.

Seulement, toujours, jusqu'au bout, la haine du pion et les farces, les

terribles farces.

Enfin, le grand jour arriva. Il était temps; je n'y pouvais plus tenir.

On distribua les prix dans ma cour, la cour des moyens... je la vois

encore avec sa tente bariolée, ses murs couverts de draperies blanches,

ses grands arbres verts pleins de drapeaux, et là-dessous tout un

fouillis de toques, de képis, de shakos, de casques, de bonnets à

fleurs, de claques brodés, de plumes, de rubans, de pompons, de

panaches... Au fond, une longue estrade où étaient installées les

autorités du collège dans des fauteuils en velours grenat... Oh! cette

estrade, comme on se sentait petit devant elle! Quel grand air de dédain

et de supériorité elle donnait à ceux qui étaient dessus! Aucun de ces

messieurs n'avait plus sa physionomie habituelle.

L'abbé Germane était sur l'estrade, lui aussi, mais il ne paraissait pas

s'en douter. Allongé dans son fauteuil, la tête renversée, il écoutait

ses voisins d'une oreille distraite et semblait suivre de l'oeil, à

travers le feuillage, la fumée d'une pipe imaginaire.

Aux pieds de l'estrade, la musique, trombones et ophicléides, reluisant

au soleil; les trois divisions entassées sur des bancs, avec les maîtres

en serre-file; puis, derrière, la cohue des parents, le professeur de

seconde offrant le bras aux dames en criant: «Place! place!» et enfin,

perdues au milieu de la foule, les clefs de M. Viot qui couraient d'un

bout de la cour à l'autre et qu'on entendait--frinc! frinc! frinc!--à

droite, à gauche, ici, partout en même temps.

La cérémonie commença, il faisait chaud. Pas d'air sous la tente... il y

avait de grosses dames cramoisies qui sommeillaient à l'ombre de leurs

marabouts, et des messieurs chauves qui s'épongeaient la tête avec

des foulards ponceau. Tout était rouge: les visages, les tapis, les

drapeaux, les fauteuils... Nous eûmes trois discours, qu'on applaudit

beaucoup; mais moi, je ne les entendis pas. Là-haut, derrière la fenêtre

du premier étage, les yeux noirs cousaient à leur place habituelle, et

mon âme allait vers eux... Pauvres yeux noirs! même ce jour-là, la fée

aux lunettes ne les laissait pas chômer.

Quand le dernier nom du dernier accessit de la dernière classe eut été

proclamé, la musique entama une marche triomphale et tout se débanda.

Tohu-bohu général. Les professeurs descendaient de l'estrade; les

élèves sautaient par-dessus les bancs pour rejoindre leurs familles. On

s'embrassait, on s'appelait: «Par ici! par ici!» Les soeurs des lauréats

s'en allaient fièrement avec les couronnes de leurs frères. Les robes de

soie faisaient froufrou à travers les chaises... Immobile derrière un

arbre, le petit Chose regardait passer les belles dames, tout malingre

et tout honteux dans son habit râpé.

Peu à peu la cour se désemplit. A la grande porte, le principal et M.

Viot se tenaient debout, caressant les enfants au passage, saluant les

parents jusqu'à terre.

«A l'année prochaine, à l'année prochaine!» disait le principal avec un

sourire câlin... les clefs de M. Viot tintaient, pleines de caresses:

«Frinc! frinc! frinc! Revenez-nous l'année prochaine.»

Les enfants se laissaient embrasser négligemment et franchissaient

l'escalier d'un bond.

Ceux-là montaient dans de belles voitures armoriées, où les mères et les

soeurs rangeaient leurs grandes jupes pour faire place: clic! clac!...

en route vers le château!... Nous allons revoir nos parcs, nos pelouses,

l'escarpolette sous les acacias, les volières pleines d'oiseaux rares,

la pièce d'eau avec ses deux cygnes, et la grande terrasse à balustres

où l'on prend des sorbets le soir.

D'autres grimpaient dans les chars à banc de famille, à côté de jolies

filles riant à belles dents sous leurs coiffes blanches. La fermière

conduisait avec sa chaîne d'or autour du cou... Fouette, Mathurine! On

retourne à la métairie; on va manger des beurrées, boire du vin muscat,

chasser à la pipée tout le jour et se rouler dans le foin qui sent bon!

Heureux enfants! Ils s'en allaient, ils partaient tous... Ah! si j'avais

pu partir moi aussi...

VIII

LES YEUX NOIRS

MAINTENANT le collège est désert. Tout le monde est parti... D'un bout

des dortoirs à l'autre, des escadrons de gros rats font des charges

de cavalerie en plein jour. Les écritoires se dessèchent au fond des

pupitres. Sur les arbres des cours, la division des moineaux est en

fête; ces messieurs ont invité tous leurs camarades de la ville, ceux de

l'évêché, ceux de la sous-préfecture, et, du matin jusqu'au soir, c'est

un pépiage assourdissant.

De sa chambre, sous les combles, le petit Chose les écoute en

travaillant. On l'a gardé par charité, dans la maison, pendant les

vacances. Il en profite pour étudier à mort les philosophes grecs.

Seulement, la chambre est trop chaude et les plafonds trop bas. On

étouffe là-dessous... Pas de volets aux fenêtres. Le soleil entre comme

une torche et met le feu partout. Le plâtre des solives craque, se

détache... De grosses mouches, alourdies par la chaleur, dorment collées

aux vitres... Le petit Chose lui, fait de grands efforts pour ne pas

dormir. Sa tête est lourde comme du plomb; ses paupières battent.

Travaille donc, Daniel Eyssette!... Il faut reconstruire le foyer...

Mais non! Il ne peut pas... Les lettres de son livre dansent devant ses

yeux, puis, ce livre qui tourne, puis la table, puis la chambre. Pour

chasser cet étrange assoupissement, le petit Chose se lève, fait

quelques pas; arrivé devant la porte, il chancelle et tombe à terre

comme une masse, foudroyé par le sommeil.

Au-dehors, les moineaux piaillent; les cigales chantent à tue-tête; les

platanes, blancs de poussière, s'écaillent au soleil en étirant leur

mille branches.

Le petit Chose fait un rêve singulier; il lui semble qu'on frappe à la

porte de sa chambre, et qu'une voix éclatante l'appelle par son nom:

«Daniel, Daniel!...» Cette voix, il la reconnaît. C'est du même ton

qu'elle criait autrefois: «Jacques, tu es un âne!»

Les coups redoublent à la porte: «Daniel, mon Daniel, c'est ton père;

ouvre vite.»

Oh! l'affreux cauchemar. Le petit Chose veut répondre, aller ouvrir. Il

se redresse sur son coude: mais sa tête est trop lourde, il retombe et

perd connaissance...

Quand le petit Chose revient à lui, il est tout étonné de se trouver

dans une couchette bien blanche, entourée de grands rideaux bleus qui

font de l'ombre tout autour... Lumière douce, chambre tranquille. Pas

d'autre bruit que le tic-tac d'une horloge et le tintement d'une cuiller

dans la porcelaine... Le petit Chose ne sait pas où il est; mais il se

trouve très bien. Les rideaux s'entrouvrent. M. Eyssette père, une tasse

à la main, se penche vers lui avec un bon sourire et des larmes plein

les yeux. Le petit Chose peut continuer son rêve.

«Est-ce vous, père? Est-ce bien vous?

--Oui, mon Daniel; oui, mon cher enfant, c'est moi

--Où suis-je donc?

--A l'infirmerie, depuis huit jours...; maintenant tu es guéri, mais tu

as été bien malade...

--Mais vous, mon père, comment êtes-vous là? Embrassez-moi donc

encore!... Oh! tenez! de vous voir, il me semble que je rêve toujours.»

M. Eyssette père l'embrasse:

«Allons! couvre-toi, sois sage... Le médecin ne veut pas que tu parles.»

Et pour empêcher l'enfant de parler, le brave homme parle tout le temps.

«Figure-toi qu'il y a huit jours, la Compagnie vinicole m'envoie faire

une tournée dans les Cévennes. Tu penses si j'étais content: une

occasion de voir mon Daniel! J'arrive au collège... On t'appelle, on

te cherche... Pas de Daniel. Je me fais conduire à ta chambre: la clef

était en dedans... Je frappe: personne. Vlan! j'enfonce ta porte

d'un coup de pied, et je te trouve là, par terre, avec une fièvre de

cheval!... Ah! pauvre enfant, comme tu as été malade! Cinq jours de

délire! Je ne t'ai pas quitté d'une minute... Tu battais la campagne

tout le temps; tu parlais toujours de reconstruire le foyer. Quel foyer?

dis!... Tu criais: «Pas de clefs! ôtez les clefs des serrures!» Tu ris?

Je te jure que je ne riais pas, moi. Dieu! quelles nuits tu m'as fait

passer!... Comprends-tu cela! M. Viot--c'est bien M. Viot, n'est-ce

pas?--qui voulait m'empêcher de coucher dans le collège! Il invoquait le

règlement... Ah! bien oui, le règlement! Est-ce que je le connais, moi,

son règlement? Ce cuistre-là croyait me faire peur en me remuant ses

clefs sous le nez. Je l'ai poliment remis à sa place, va!»

Le petit Chose frémit de l'audace de M. Eyssette; puis oubliant bien

vite les clefs de M. Viot: «Et ma mère?» demande-t-il, en étendant ses

bras comme si sa mère était là, à portée de ses caresses.

«Si tu te découvres, tu ne sauras rien, répondit M. Eyssette d'un ton

fâché. Voyons! couvre-toi... Ta mère va bien, elle est chez l'oncle

Baptiste.

--Et Jacques?

--Jacques? c'est un âne!... Quand je dis un âne, tu comprends, c'est une

façon de parler... Jacques est un très brave enfant, au contraire... Ne

te découvre donc pas, mille diables!... Sa position est fort jolie. Il

pleure toujours, par exemple. Mais, du reste, il est très content. Son

directeur l'a pris pour secrétaire... Il n'a rien à faire qu'à écrire

sous la dictée... Une situation fort agréable.

--Il sera donc toute sa vie condamné à écrire sous la dictée, ce pauvre

Jacques!...»

Disant cela, le petit Chose se met à rire de bon coeur, et M. Eyssette

rit de le voir rire, tout en le grondant à cause de cette maudite

couverture qui se dérange toujours...

Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose

passe entre les rideaux bleus de sa couchette!... M. Eyssette ne le

quitte pas; il reste là tout le jour, assis près du chevet, et le petit

Chose voudrait que M. Eyssette ne s'en allât jamais... Hélas! c'est

impossible. La Compagnie vinicole a besoin de son voyageur. Il faut

reprendre la tournée des Cévennes...

Après le départ de son père, l'enfant reste seul, dans l'infirmerie

silencieuse... Il passe ses journées à lire, au fond d'un grand fauteuil

roulé près de la fenêtre. Matin et soir, la jaune Mme Cassagne lui

apporte ses repas. Le petit Chose boit le bol de bouillon, suce

l'aileron de poulet, et dit: «Merci, madame!» Rien de plus. Cette femme

sent les fièvres et lui déplaît; il ne la regarde même pas.

Or, un matin qu'il vient de faire son: «Merci, madame!» tout sec comme

à l'ordinaire, sans quitter son livre des yeux, il est bien étonné

d'entendre une voix très douce lui dire: «Comment cela va-t-il

aujourd'hui, monsieur Daniel?»

Le petit Chose lève la tête, et devinez ce qu'il voit?... Les yeux

noirs, les yeux noirs en personne, immobiles et souriants devant lui!...

Les yeux noirs annoncent à leur ami que la femme jaune est malade et

qu'ils sont chargés de faire son service. Ils ajoutent en se baissant

qu'ils éprouvent beaucoup de joie à voir M. Daniel rétabli; puis ils se

retirent avec une profonde révérence, en disant qu'ils reviendront le

même soir. Le même soir, en effet, les yeux noirs sont revenus, et le

lendemain matin aussi, et, le lendemain soir encore. Le petit Chose est

ravi. Il bénit sa maladie, la maladie de la femme jaune, toutes les

maladies du monde; si personne n'avait été malade, il n'aurait jamais eu

de tête-à-tête avec les yeux noirs.

Le petit chose · 第 4 / 19 段