Tous les cas y étaient prévus, depuis le carreau brisé jusqu'aux deux

mains qui se lèvent en même temps à l'étude; tous les détails de la

vie des maîtres y étaient consignés, depuis le chiffre de leurs

appointements jusqu'à la demi-bouteille de vin à laquelle ils avaient

droit à chaque repas.

Le règlement se terminait par une belle pièce d'éloquence, un discours

sur l'utilité du règlement lui-même; mais, malgré son respect pour

l'oeuvre de M. Viot, le petit Chose n'eut pas la force d'aller jusqu'au

bout, et--juste au plus beau passage du discours--il s'endormit...

Cette nuit-là, je dormis mal. Mille rêves fantastiques troublèrent mon

sommeil... Tantôt, c'était les terribles clefs de M. Viot que je croyais

entendre, frinc! frinc! frinc! ou bien la fée aux lunettes qui venait

s'asseoir à mon chevet et qui me réveillait en sursaut; d'autres fois

aussi les yeux noirs--oh! comme ils étaient noirs!--s'installaient au

pied de mon lit, me regardant avec une étrange obstination...

Le lendemain, à huit heures, j'arrivai au collège. M. Viot, debout sur

la porte, son trousseau de clefs à la main, surveillait l'entrée des

externes. Il m'accueillit avec son plus doux sourire.

«Attendez sous le porche, me dit-il, quand les élèves seront rentrés, je

vous présenterai à vos collègues.»

J'attendis sous le porche, me promenant de long en large, saluant

jusqu'à terre MM. les professeurs qui accouraient, essoufflés. Un seul

de ces messieurs me rendit mon salut; c'était un prêtre, le professeur

de philosophie, «un original» me dit M. Viot... Je l'aimai tout de

suite, cet original-là.

La cloche sonna. Les classes se remplirent... Quatre ou cinq grands

garçons de vingt-cinq à trente ans, mal vêtus, figures communes,

arrivèrent en gambadant et s'arrêtèrent interdits à l'aspect de M. Viot.

«Messieurs, leur dit le surveillant général en me désignant, voici M.

Daniel Eyssette, votre nouveau collègue.»

Ayant dit, il fit une longue révérence et se retira, toujours souriant,

toujours la tête sur l'épaule, et toujours agitant les horribles clefs.

Mes collègues et moi nous nous regardâmes un moment en silence.

Le plus grand et le plus gros d'entre eux prit le premier la parole:

c'était M. Serrières, le fameux Serrières, que j'allais remplacer.

«Parbleu! s'écria-t-il d'un ton joyeux, c'est bien le cas de dire que

les maîtres se suivent, mais ne se ressemblent pas.»

Ceci était une allusion à la prodigieuse différence de taille qui

existait entre nous. On en rit beaucoup, beaucoup, moi le premier; mais

je vous assure qu'à ce moment-là le petit Chose aurait volontiers vendu

son âme au diable pour avoir seulement quelques pouces de plus.

«Ça ne fait rien, ajouta le gros Serrières en me tendant la main;

quoiqu'on ne soit pas bâti pour passer sous la même toise, on peut tout

de même vider quelques flacons ensemble. Venez avec nous, collègue...,

je paie un punch d'adieu au café Barbette; je veux que vous en soyez...,

on fera connaissance en trinquant.»

Sans me laisser le temps de répondre, il prit mon bras sous le sien et

m'entraîna dehors.

Le café Barbette, où mes nouveaux collègues me menèrent, était situé sur

la place d'armes. Les sous-officiers de la garnison le fréquentaient,

et ce qui frappait en y entrant, c'était la quantité de shakos et de

ceinturons pendus aux patères...

Ce jour-là, le départ de Serrières et son punch d'adieu avaient attiré

le ban et l'arrière-ban des habitués... Les sous-officiers auxquels

Serrières me présenta en arrivant, m'accueillirent avec beaucoup de

cordialité. A vrai dire, pourtant, l'arrivée du petit Chose ne fit pas

grande sensation, et je fus bien vite oublié, dans le coin de la

salle où je m'étais réfugié timidement... Pendant que les verres se

remplissaient, le gros Serrières vint s'asseoir à côté de moi; il avait

quitté sa redingote et tenait aux dents une longue pipe de terre sur

laquelle son nom était en lettres de porcelaine. Tous les maîtres

d'étude avaient, au café Barbette, une pipe comme cela.

«Eh bien, collègue, me dit le gros Serrières, vous voyez qu'il y a

encore de bons moments dans le métier... En somme, vous êtes bien tombé

en venant à Sarlande pour votre début. D'abord l'absinthe du café

Barbette est excellente et puis, là-bas, à la boîte, vous ne serez pas

trop mal.»

La boîte, c'était le collège.

«Vous allez avoir l'étude des petits, des gamins qu'on mène à la

baguette. Il faut voir comme je les ai dressés! Le principal n'est pas

méchant; les collègues sont de bons garçons: il n'y a que la vieille et

le père Viot...

--Quelle vieille? demandai-je en tressaillant.

--Oh! vous la connaîtrez bientôt. A toute heure du jour et de la

nuit, on la rencontre rôdant par le collège, avec une énorme paire

de lunettes... C'est une tante du principal; et elle remplit ici les

fonctions d'économe. Ah! la coquine! si nous ne mourons pas de faim, ce

n'est pas de sa faute.»

Au signalement que me donnait Serrières, j'avais reconnu la fée aux

lunettes et malgré moi je me sentais rougir. Dix fois, je fus sur le

point d'interrompre mon collègue et de lui demander: «Et les yeux

noirs?» Mais je n'osai pas. Parler des yeux noirs au café Barbette!

En attendant, le punch circulait, les verres vides s'emplissaient, les

verres remplis se vidaient; c'était des toasts, des oh! oh! des ah! ah!

des queues de billard en l'air, des bousculades, de gros rires, des

calembours, des confidences...

Peu à peu, le petit Chose se sentit moins timide. Il avait quitté son

encoignure et se promenait par le café, parlant haut, le verre à la

main.

A cette heure, les sous-officiers étaient ses amis; il raconta

effrontément à l'un d'eux qu'il appartenait à une famille très riche et

qu'à la suite de quelques folies de jeune homme, on l'avait chassé de la

maison paternelle; il s'était fait maître d'étude pour vivre mais il

ne pensait pas rester au collège longtemps... Vous comprenez, avec une

famille tellement riche!...

Ah! si ceux de Lyon avaient pu l'entendre à ce moment-là.

Ce que c'est que de nous, pourtant! Quand on sut au café Barbette que

j'étais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais

drôle, et non point, comme on aurait pu le croire, un pauvre garçon

condamné par la misère à la pédagogie, tout le monde me regarda d'un

meilleur oeil. Les plus anciens sous-officiers ne dédaignèrent pas de

m'adresser la parole; on alla même plus loin: au moment de partir,

Roger, le maître d'armes, mon ami de la veille, se leva et porta un

toast à Daniel Eyssette. Vous pensez si le petit Chose fut fier.

Le toast à Daniel Eyssette donna le signal du départ. Il était dix

heures moins le quart, c'est-à-dire l'heure de retourner au collège.

L'homme aux clefs nous attendait sur la porte.

«Monsieur Serrières, dit-il à mon gros collègue que le punch d'adieu

faisait trébucher, vous allez, pour la dernière fois, conduire vos

élèves à l'étude; dès qu'ils seront entrés, M. le principal et moi nous

viendrons installer le nouveau maître.»

En effet, quelques minutes après, le principal, M. Viot et le nouveau

maître faisaient leur entrée solennelle à l'étude.

Tout le monde se leva.

Le principal me présenta aux élèves en un discours un peu long, mais

plein de dignité; puis il se retira suivi du gros Serrières que le punch

d'adieu tourmentait de plus en plus. M. Viot resta le dernier. Il ne

prononça pas de discours, mais ses clefs, frinc! frinc! frinc! parlèrent

pour lui d'une façon si terrible, frinc! frinc! frinc! si menaçante, que

toutes les têtes se cachèrent sous les couvercles des pupitres et que le

nouveau maître lui-même n'était pas rassuré.

Aussitôt que les terribles clefs furent dehors, un tas de figures

malicieuses sortirent de derrière les pupitres; toutes les barbes

de plumes se portèrent aux lèvres, tous ces petits yeux brillants,

moqueurs, effarés, se fixèrent sur moi, tandis qu'un long chuchotement

courait de table en table.

Un peu troublé, je gravis lentement les degrés de ma chaise; j'essayai

de promener un regard féroce autour de moi, puis, enflant ma voix, je

criai entre deux grands coups secs frappés sur la table:

«Travaillons, messieurs, travaillons!»

C'est ainsi que le petit Chose commença sa première étude.

VI

LES PETITS

Ceux-là n'étaient pas méchants; c'étaient les autres. Ceux-là ne me

firent jamais de mal, et moi je les aimais bien, parce qu'ils ne

sentaient pas encore le collège et qu'on lisait toute leur âme dans

leurs yeux.

Je ne les punissais jamais. A quoi bon? Est-ce qu'on punit les

oiseaux?... Quand ils pépiaient trop haut, je n'avais qu'à crier:

«Silence!» Aussitôt ma volière se taisait--au moins pour cinq minutes.

Le plus âgé de l'étude avait onze ans. Onze ans, je vous demande! Et le

gros Serrières qui se vantait de les mener à la baguette!...

Moi, je ne les menai pas à la baguette. J'essayai d'être toujours bon,

voilà tout.

Quelquefois, quand ils avaient été bien sages, je leur racontais une

histoire... Une histoire!... Quel bonheur! Vite, vite, on pliait les

cahiers, on fermait les livres; encriers, règles, porte-plume, on jetait

tout pêle-mêle au fond des pupitres; puis, les bras croisés sur la

table, on ouvrait de grands yeux et on écoutait. J'avais composé à leur

intention cinq ou six petits contes fantastiques: _les Débuts d'une

cigale_, _les Infortunes de Jean Lapin_, etc. Alors, comme aujourd'hui,

le bonhomme La Fontaine était mon saint de prédilection dans le

calendrier littéraire, et mes romans ne faisaient que commenter ses

fables; seulement j'y mêlais de ma propre histoire. Il y avait toujours

un pauvre grillon obligé de gagner sa vie comme le petit Chose, des

bêtes à bon Dieu qui cartonnaient en sanglotant, comme Eyssette

(Jacques). Cela amusait beaucoup mes petits, et moi aussi cela m'amusait

beaucoup. Malheureusement M. Viot n'entendait pas qu'on s'amusât de la

sorte.

Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait

une tournée d'inspection dans le collège, pour voir si tout s'y passait

selon le règlement... Or, un de ces jours-là, il arriva dans notre étude

juste au moment le plus pathétique de l'histoire de Jean Lapin. En

voyant entrer M. Viot toute l'étude tressauta. Les petits, effarés, se

regardèrent. Le narrateur s'arrêta court. Jean Lapin, interdit, resta

une patte en l'air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles.

Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard

d'étonnement sur les pupitres dégarnis. Il ne parlait pas, mais ses

clefs s'agitaient d'un air féroce: «Frinc! frinc! frinc! tas de drôles,

on ne travaille donc plus ici!»

J'essayai tout tremblant d'apaiser les terribles clefs.

«Ces messieurs ont beaucoup travaillé, ces jours-ci, balbutiai-je...

J'ai voulu les récompenser en leur racontant une petite histoire.»

M. Viot ne me répondit pas. Il s'inclina en souriant, fit gronder ses

clefs une dernière fois et sortit.

Le soir, à la récréation de quatre heures, il vint vers moi, et me

remit, toujours souriant, toujours muet, le cahier du règlement ouvert à

la page 12: _Devoirs du maître envers les élèves_.

Je compris qu'il ne fallait plus raconter d'histoires et je n'en

racontai plus jamais.

Pendant quelques jours, mes petits furent inconsolables. Jean Lapin leur

manquait; et cela me crevait le coeur de ne pouvoir le leur rendre. Je

les aimais tant, si vous saviez, ces gamins-là! Jamais nous ne nous

quittions... Le collège était divisé en trois quartiers très distincts:

les grands, les moyens, les petits; chaque quartier avait sa cour, son

dortoir, son étude. Mes petits étaient donc à moi, bien à moi. Il me

semblait que j'avais trente-cinq enfants.

A part ceux-là, pas un ami. M. Viot avait beau me sourire, me prendre

par le bras aux récréations, me donner des conseils au sujet du

règlement, je ne l'aimais pas, je ne pouvais pas l'aimer; ses clefs

me faisaient trop peur. Le principal, je ne le voyais jamais. Les

professeurs méprisaient le petit Chose et le regardaient du haut de

leur toque. Quant à mes collègues, la sympathie que l'homme aux clefs

paraissait me témoigner me les avait aliénés; d'ailleurs, depuis ma

présentation aux sous-officiers, je n'étais plus retourné au café

Barbette, et ces braves gens ne me le pardonnaient pas.

Il n'y avait pas jusqu'au portier Cassagne et au maître d'armes Roger

qui ne fussent pas contre moi. Le maître d'armes surtout semblait m'en

vouloir terriblement. Quand je passais à côté de lui, il frisait sa

moustache d'un air féroce et roulait de gros yeux, comme s'il eût voulu

sabrer un cent d'Arabes. Une fois il dit très haut à Cassagne, en me

regardant, qu'il n'aimait pas les espions. Cassagne ne répondit pas;

mais je vis bien à son air qu'il ne les aimait pas non plus... De quels

espions s'agissait-il?... Cela me fit beaucoup penser.

Devant cette antipathie universelle, j'avais pris bravement mon parti.

Le maître des moyens partageait avec moi une petite chambre, au

troisième étage, sous les combles; c'est là que je me réfugiais pendant

les heures de classe. Comme mon collègue passait tout son temps au café

Barbette, la chambre m'appartenait; c'était ma chambre, mon chez moi.

A peine rentré, je m'enfermais à double tour, je traînais ma malle--il

n'y avait pas de chaise dans ma chambre--devant un vieux bureau criblé

de taches d'encre et d'inscriptions au canif, j'étalais dessus tous mes

livres, et à l'ouvrage.

Alors on était au printemps... Quand je levais la tête, je voyais

le ciel tout bleu et les grands arbres de la cour déjà couverts de

feuilles. Au-dehors pas de bruit. De temps en temps la voix monotone

d'un élève récitant sa leçon, une exclamation de professeur en colère,

une querelle sous le feuillage entre moineaux...; puis, tout rentrait

dans le silence, le collège avait l'air de dormir.

Le petit Chose, lui, ne dormait pas. Il ne rêvait pas même, ce qui est

une adorable façon de dormir. Il travaillait, travaillait sans relâche,

se bourrant de grec et de latin à se faire sauter la cervelle.

Quelquefois, au plein coeur de son aride besogne, un doigt mystérieux

frappait à la porte.

«Qui est là?

--C'est moi, la Muse, ton ancienne amie, la femme du cahier rouge,

ouvre-moi vite, petit Chose.»

Mais le petit Chose se gardait d'ouvrir. Il s'agissait bien de la Muse,

ma foi!

Au diable le cahier rouge! L'important pour le quart d'heure était

de faire beaucoup de thèmes grecs, de passer licencié, d'être nommé

professeur, et de reconstruire au plus vite un beau foyer tout neuf pour

la famille Eyssette.

Cette pensée que je travaillais pour la famille me donnait un grand

courage et me rendait la vie plus douce. Ma chambre elle-même en était

embellie.... Oh! mansarde, chère mansarde, quelles belles heures j'ai

passées entre tes quatre murs! Comme j'y travaillais bien! Comme je m'y

sentais brave!...

Si j'avais quelques bonnes heures, j'en avais de mauvaises aussi. Deux

fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il fallait mener les enfants

en promenade. Cette promenade était un supplice pour moi.

D'habitude nous allions à la Prairie, une grande pelouse qui s'étend

comme un tapis au pied de la montagne, à une demi-lieue de la ville.

Quelques gros châtaigniers, trois ou quatre guinguettes peintes en

jaune, une source vive courant dans le vert, faisaient l'endroit

charmant et gai pour l'oeil.... Les trois études s'y rendaient

séparément; une fois là, on les réunissait sous la surveillance d'un

seul maître qui était toujours moi. Mes deux collègues allaient se faire

régaler par des grands dans les guinguettes voisines, et comme on ne

m'invitait jamais, je restais pour garder les élèves.... Un dur métier

dans ce bel endroit!

Il aurait fait si bon s'étendre sur cette herbe verte, dans l'ombre des

châtaigniers, et se griser de serpolet, en écoutant chanter la petite

source!... Au lieu de cela, il fallait surveiller, crier, punir...

J'avais tout le collège sur les bras. C'était terrible...

Mais le plus terrible encore, ce n'était pas de surveiller les élèves à

la Prairie, c'était de traverser la ville avec ma division, la division

des petits. Les autres divisions emboîtaient le pas à merveille

et sonnaient des talons comme de vieux grognards! cela sentait la

discipline et le tambour. Mes petits, eux, n'entendaient rien à toutes

ces belles choses. Ils n'allaient pas en rang, se tenaient par la main

et jacassaient le long de la route. J'avais beau leur crier: «Gardez vos

distances!» Ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers.

J'étais assez content de ma tête de colonne. J'y mettais les plus

grands, les plus sérieux, ceux qui portaient la tunique; mais à la

queue, quel gâchis! quel désordre! Une marmaille folle, des cheveux

ébouriffés, des mains sales, des culottes en lambeaux! Je n'osais pas

les regarder.

_Desinit in piscem_, me disait à ce sujet le souriant M. Viot, homme

d'esprit à ses heures. Le fait est que ma queue de colonne avait une

triste mine.

Comprenez-vous mon désespoir de me montrer dans les rues de Sarlande en

pareil équipage, et le dimanche, surtout! Les cloches carillonnaient,

les rues étaient pleines de monde. On rencontrait des pensionnats de

demoiselles qui allaient à vêpres, des modistes en bonnet rose, des

élégants en pantalon gris perle. Il fallait traverser tout cela avec un

habit râpé et une division ridicule. Quelle honte!...

Parmi tous ces diablotins ébouriffés que je promenais deux fois par

semaine dans la ville, il y en avait un surtout, un demi-pensionnaire,

qui me désespérait par sa laideur et sa mauvaise tenue.

Imaginez un horrible petit avorton, si petit que c'en était ridicule;

avec cela disgracieux, sale, mal peigné, mal vêtu, sentant le ruisseau,

et, pour que rien ne lui manquât, affreusement bancal.

Jamais pareil élève, s'il est permis toutefois de donner à ça le nom

d'élève, ne figura sur les feuilles d'inscription de l'Université.

C'était à déshonorer un collège.

Pour ma part, je l'avais pris en aversion; et quand je le voyais, les

jours de promenade, se dandiner à la queue de la colonne avec la grâce

d'un jeune canard, il me venait des envies furieuses de le chasser à

grands coups de botte pour l'honneur de ma division.

Bamban--nous l'avions surnommé Bamban à cause de sa démarche plus

qu'irrégulière--, Bamban était loin d'appartenir à une famille

aristocratique. Cela se voyait sans peine à ses manières, à ses façons

de dire et surtout aux belles relations qu'il avait dans le pays.

Tous les gamins de Sarlande étaient ses amis.

Grâce à lui, quand nous sortions, nous avions toujours à nos trousses

une nuée de polissons qui faisaient la roue sur nos derrières,

appelaient Bamban par son nom, le montraient du doigt, lui jetaient des

peaux de châtaignes, et mille autres bonnes singeries. Mes petits s'en

amusaient beaucoup, mais moi, je ne riais pas, et j'adressais chaque

semaine au principal un rapport circonstancié sur l'élève Bamban et les

nombreux désordres que sa présence entraînait.

Malheureusement mes rapports restaient sans réponse et j'étais toujours

obligé de me montrer dans les rues en compagnie de M. Bamban, plus sale

et plus bancal que jamais.

Un dimanche entre autres, un beau dimanche de fête et de grand soleil,

il m'arriva pour la promenade dans un état de toilette tel que nous en

fûmes tous épouvantés. Vous n'avez jamais rien rêvé de semblable. Des

mains noires, des souliers sans cordon, de la boue jusque dans les

cheveux, presque plus de culotte... un monstre.

Le plus risible, c'est qu'évidemment on l'avait fait très beau, ce

jour-là, avant de me l'envoyer. Sa tête, mieux peignée qu'à l'ordinaire,

était encore roide de pommade, et le noeud de cravate avait je ne sais

quoi qui sentait les doigts maternels. Mais il y a tant de ruisseaux

avant d'arriver au collège!...

Bamban s'était roulé dans tous.

Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, paisible et souriant

comme si de rien n'était, j'eus un mouvement d'horreur et d'indignation.

Je lui criai: «Va-t'en!»

Bamban pensa que je plaisantais et continua de sourire. Il se croyait

très beau, ce jour-là!

Je lui criai de nouveau: «Va-t'en! va-t'en!» Il me regarda d'un air

triste et soumis, son oeil suppliait; mais je fus inexorable et la

division s'ébranla, le laissant seul, immobile au milieu de la rue.

Je me croyais délivré de lui pour toute la journée, lorsqu'au sortir de

la ville des rires et des chuchotements à mon arrière-garde me firent

retourner la tête.

A quatre ou cinq pas derrière nous, Bamban suivait la promenade

gravement.

«Doublez le pas», dis-je aux deux premiers.

Les élèves comprirent qu'il s'agissait de faire une niche au bancal, et

la division se mit à filer d'un train d'enfer.

De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre,

et on riait de l'apercevoir là-bas, bien loin, gros comme le poing

trottant dans la poussière de la route, au milieu des marchands de

gâteaux et de limonade.

Cet enragé-là arriva à la Prairie presque en même temps que nous.

Seulement il était pâle de fatigue et tirait la jambe à faire pitié.

J'en eus le coeur touché, et, un peu honteux de ma cruauté, je l'appelai

près de moi doucement.

Il avait une petite blouse fanée, à carreaux rouges, la blouse du petit

Chose, au collège de Lyon.

Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moi-même je me

disais: «Misérable, tu n'as pas honte? Mais c'est toi, le petit Chose

que tu t'amuses à martyriser ainsi.» Et, plein de larmes intérieures, je

me mis à aimer de tout mon coeur ce pauvre déshérité.

Bamban s'était assis par terre à cause de ses jambes qui lui faisaient

mal. Je m'assis près de lui. Je lui parlai.... Je lui achetai une

orange.... J'aurais voulu lui laver les pieds.

A partir de ce jour, Bamban devint mon ami. J'appris sur son compte des

choses attendrissantes....

C'était le fils d'un maréchal-ferrant qui, entendant vanter partout les

bienfaits de l'éducation, se saignait les quatre membres, le pauvre

homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au collège. Mais,

hélas! Bamban n'était pas fait pour le collège, et il n'y profitait

guère.

Le jour de son arrivée, on lui avait donné un modèle de bâtons en lui

disant: «Fais des bâtons!» Et depuis un an, Bamban, faisait des bâtons.

Et quels bâtons, grand Dieu!... tortus, sales, boiteux, clopinants, des

bâtons de Bamban!...

Personne ne s'occupait de lui. Il ne faisait spécialement partie

d'aucune classe; en général, il entrait dans celle qu'il voyait ouverte.

Un jour, on le trouva en train de faire ses bâtons dans la classe de

philosophie.... Un drôle d'élève ce Bamban!

Je le regardais quelquefois à l'étude, courbé en deux sur son cahier,

suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume à pleines mains

et appuyant de toutes ses forces, comme s'il eût voulu traverser la

table.... A chaque bâton il reprenait de l'encre, et à la fin de chaque

ligne, il rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains.

Bamban travaillait de meilleur coeur maintenant que nous étions amis....

Quand il avait terminé une page, il s'empressait de gravir ma chaire à

quatre pattes et posait son chef-d'oeuvre devant moi, sans parler.

Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant: «C'est très

bien!» C'était hideux, mais je ne voulais pas le décourager.

De fait, peu à peu, les bâtons commençaient à marcher plus droit, la

plume crachait moins, et il y avait moins d'encre sur les cahiers....

Je crois que je serais venu à bout de lui apprendre quelque chose;

malheureusement, la destinée nous sépara. Le maître des moyens quittait

le collège. Comme la fin de l'année était proche, le principal ne voulut

pas prendre un nouveau maître. On installa un rhétoricien à barbe dans

la chaire des petits, et c'est moi qui fus chargé de l'étude des moyens.

Je considérai cela comme une catastrophe.

D'abord les moyens m'épouvantaient. Je les avais vus à l'oeuvre les

jours de Prairie, et la pensée que j'allais vivre sans cesse avec eux me

serrait le coeur.

Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j'aimais

tant.... Comment serait pour eux le rhétoricien à barbe?... Qu'allait

devenir Bamban? J'étais réellement malheureux.

Et mes petits aussi se désolaient de me voir partir. Le jour où je leur

fis ma dernière étude, il y eut un moment d'émotion quand la cloche

sonna.... Ils voulurent tous m'embrasser. Quelques-uns même, je vous

assure, trouvèrent des choses charmantes à me dire.

Et Bamban?...

Le petit chose · 第 3 / 19 段