mains qui se lèvent en même temps à l'étude; tous les détails de la
vie des maîtres y étaient consignés, depuis le chiffre de leurs
appointements jusqu'à la demi-bouteille de vin à laquelle ils avaient
droit à chaque repas.
Le règlement se terminait par une belle pièce d'éloquence, un discours
sur l'utilité du règlement lui-même; mais, malgré son respect pour
l'oeuvre de M. Viot, le petit Chose n'eut pas la force d'aller jusqu'au
bout, et--juste au plus beau passage du discours--il s'endormit...
Cette nuit-là, je dormis mal. Mille rêves fantastiques troublèrent mon
sommeil... Tantôt, c'était les terribles clefs de M. Viot que je croyais
entendre, frinc! frinc! frinc! ou bien la fée aux lunettes qui venait
s'asseoir à mon chevet et qui me réveillait en sursaut; d'autres fois
aussi les yeux noirs--oh! comme ils étaient noirs!--s'installaient au
pied de mon lit, me regardant avec une étrange obstination...
Le lendemain, à huit heures, j'arrivai au collège. M. Viot, debout sur
la porte, son trousseau de clefs à la main, surveillait l'entrée des
externes. Il m'accueillit avec son plus doux sourire.
«Attendez sous le porche, me dit-il, quand les élèves seront rentrés, je
vous présenterai à vos collègues.»
J'attendis sous le porche, me promenant de long en large, saluant
jusqu'à terre MM. les professeurs qui accouraient, essoufflés. Un seul
de ces messieurs me rendit mon salut; c'était un prêtre, le professeur
de philosophie, «un original» me dit M. Viot... Je l'aimai tout de
suite, cet original-là.
La cloche sonna. Les classes se remplirent... Quatre ou cinq grands
garçons de vingt-cinq à trente ans, mal vêtus, figures communes,
arrivèrent en gambadant et s'arrêtèrent interdits à l'aspect de M. Viot.
«Messieurs, leur dit le surveillant général en me désignant, voici M.
Daniel Eyssette, votre nouveau collègue.»
Ayant dit, il fit une longue révérence et se retira, toujours souriant,
toujours la tête sur l'épaule, et toujours agitant les horribles clefs.
Mes collègues et moi nous nous regardâmes un moment en silence.
Le plus grand et le plus gros d'entre eux prit le premier la parole:
c'était M. Serrières, le fameux Serrières, que j'allais remplacer.
«Parbleu! s'écria-t-il d'un ton joyeux, c'est bien le cas de dire que
les maîtres se suivent, mais ne se ressemblent pas.»
Ceci était une allusion à la prodigieuse différence de taille qui
existait entre nous. On en rit beaucoup, beaucoup, moi le premier; mais
je vous assure qu'à ce moment-là le petit Chose aurait volontiers vendu
son âme au diable pour avoir seulement quelques pouces de plus.
«Ça ne fait rien, ajouta le gros Serrières en me tendant la main;
quoiqu'on ne soit pas bâti pour passer sous la même toise, on peut tout
de même vider quelques flacons ensemble. Venez avec nous, collègue...,
je paie un punch d'adieu au café Barbette; je veux que vous en soyez...,
on fera connaissance en trinquant.»
Sans me laisser le temps de répondre, il prit mon bras sous le sien et
m'entraîna dehors.
Le café Barbette, où mes nouveaux collègues me menèrent, était situé sur
la place d'armes. Les sous-officiers de la garnison le fréquentaient,
et ce qui frappait en y entrant, c'était la quantité de shakos et de
ceinturons pendus aux patères...
Ce jour-là, le départ de Serrières et son punch d'adieu avaient attiré
le ban et l'arrière-ban des habitués... Les sous-officiers auxquels
Serrières me présenta en arrivant, m'accueillirent avec beaucoup de
cordialité. A vrai dire, pourtant, l'arrivée du petit Chose ne fit pas
grande sensation, et je fus bien vite oublié, dans le coin de la
salle où je m'étais réfugié timidement... Pendant que les verres se
remplissaient, le gros Serrières vint s'asseoir à côté de moi; il avait
quitté sa redingote et tenait aux dents une longue pipe de terre sur
laquelle son nom était en lettres de porcelaine. Tous les maîtres
d'étude avaient, au café Barbette, une pipe comme cela.
«Eh bien, collègue, me dit le gros Serrières, vous voyez qu'il y a
encore de bons moments dans le métier... En somme, vous êtes bien tombé
en venant à Sarlande pour votre début. D'abord l'absinthe du café
Barbette est excellente et puis, là-bas, à la boîte, vous ne serez pas
trop mal.»
La boîte, c'était le collège.
«Vous allez avoir l'étude des petits, des gamins qu'on mène à la
baguette. Il faut voir comme je les ai dressés! Le principal n'est pas
méchant; les collègues sont de bons garçons: il n'y a que la vieille et
le père Viot...
--Quelle vieille? demandai-je en tressaillant.
--Oh! vous la connaîtrez bientôt. A toute heure du jour et de la
nuit, on la rencontre rôdant par le collège, avec une énorme paire
de lunettes... C'est une tante du principal; et elle remplit ici les
fonctions d'économe. Ah! la coquine! si nous ne mourons pas de faim, ce
n'est pas de sa faute.»
Au signalement que me donnait Serrières, j'avais reconnu la fée aux
lunettes et malgré moi je me sentais rougir. Dix fois, je fus sur le
point d'interrompre mon collègue et de lui demander: «Et les yeux
noirs?» Mais je n'osai pas. Parler des yeux noirs au café Barbette!
En attendant, le punch circulait, les verres vides s'emplissaient, les
verres remplis se vidaient; c'était des toasts, des oh! oh! des ah! ah!
des queues de billard en l'air, des bousculades, de gros rires, des
calembours, des confidences...
Peu à peu, le petit Chose se sentit moins timide. Il avait quitté son
encoignure et se promenait par le café, parlant haut, le verre à la
main.
A cette heure, les sous-officiers étaient ses amis; il raconta
effrontément à l'un d'eux qu'il appartenait à une famille très riche et
qu'à la suite de quelques folies de jeune homme, on l'avait chassé de la
maison paternelle; il s'était fait maître d'étude pour vivre mais il
ne pensait pas rester au collège longtemps... Vous comprenez, avec une
famille tellement riche!...
Ah! si ceux de Lyon avaient pu l'entendre à ce moment-là.
Ce que c'est que de nous, pourtant! Quand on sut au café Barbette que
j'étais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais
drôle, et non point, comme on aurait pu le croire, un pauvre garçon
condamné par la misère à la pédagogie, tout le monde me regarda d'un
meilleur oeil. Les plus anciens sous-officiers ne dédaignèrent pas de
m'adresser la parole; on alla même plus loin: au moment de partir,
Roger, le maître d'armes, mon ami de la veille, se leva et porta un
toast à Daniel Eyssette. Vous pensez si le petit Chose fut fier.
Le toast à Daniel Eyssette donna le signal du départ. Il était dix
heures moins le quart, c'est-à-dire l'heure de retourner au collège.
L'homme aux clefs nous attendait sur la porte.
«Monsieur Serrières, dit-il à mon gros collègue que le punch d'adieu
faisait trébucher, vous allez, pour la dernière fois, conduire vos
élèves à l'étude; dès qu'ils seront entrés, M. le principal et moi nous
viendrons installer le nouveau maître.»
En effet, quelques minutes après, le principal, M. Viot et le nouveau
maître faisaient leur entrée solennelle à l'étude.
Tout le monde se leva.
Le principal me présenta aux élèves en un discours un peu long, mais
plein de dignité; puis il se retira suivi du gros Serrières que le punch
d'adieu tourmentait de plus en plus. M. Viot resta le dernier. Il ne
prononça pas de discours, mais ses clefs, frinc! frinc! frinc! parlèrent
pour lui d'une façon si terrible, frinc! frinc! frinc! si menaçante, que
toutes les têtes se cachèrent sous les couvercles des pupitres et que le
nouveau maître lui-même n'était pas rassuré.
Aussitôt que les terribles clefs furent dehors, un tas de figures
malicieuses sortirent de derrière les pupitres; toutes les barbes
de plumes se portèrent aux lèvres, tous ces petits yeux brillants,
moqueurs, effarés, se fixèrent sur moi, tandis qu'un long chuchotement
courait de table en table.
Un peu troublé, je gravis lentement les degrés de ma chaise; j'essayai
de promener un regard féroce autour de moi, puis, enflant ma voix, je
criai entre deux grands coups secs frappés sur la table:
«Travaillons, messieurs, travaillons!»
C'est ainsi que le petit Chose commença sa première étude.
VI
LES PETITS
Ceux-là n'étaient pas méchants; c'étaient les autres. Ceux-là ne me
firent jamais de mal, et moi je les aimais bien, parce qu'ils ne
sentaient pas encore le collège et qu'on lisait toute leur âme dans
leurs yeux.
Je ne les punissais jamais. A quoi bon? Est-ce qu'on punit les
oiseaux?... Quand ils pépiaient trop haut, je n'avais qu'à crier:
«Silence!» Aussitôt ma volière se taisait--au moins pour cinq minutes.
Le plus âgé de l'étude avait onze ans. Onze ans, je vous demande! Et le
gros Serrières qui se vantait de les mener à la baguette!...
Moi, je ne les menai pas à la baguette. J'essayai d'être toujours bon,
voilà tout.
Quelquefois, quand ils avaient été bien sages, je leur racontais une
histoire... Une histoire!... Quel bonheur! Vite, vite, on pliait les
cahiers, on fermait les livres; encriers, règles, porte-plume, on jetait
tout pêle-mêle au fond des pupitres; puis, les bras croisés sur la
table, on ouvrait de grands yeux et on écoutait. J'avais composé à leur
intention cinq ou six petits contes fantastiques: _les Débuts d'une
cigale_, _les Infortunes de Jean Lapin_, etc. Alors, comme aujourd'hui,
le bonhomme La Fontaine était mon saint de prédilection dans le
calendrier littéraire, et mes romans ne faisaient que commenter ses
fables; seulement j'y mêlais de ma propre histoire. Il y avait toujours
un pauvre grillon obligé de gagner sa vie comme le petit Chose, des
bêtes à bon Dieu qui cartonnaient en sanglotant, comme Eyssette
(Jacques). Cela amusait beaucoup mes petits, et moi aussi cela m'amusait
beaucoup. Malheureusement M. Viot n'entendait pas qu'on s'amusât de la
sorte.
Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait
une tournée d'inspection dans le collège, pour voir si tout s'y passait
selon le règlement... Or, un de ces jours-là, il arriva dans notre étude
juste au moment le plus pathétique de l'histoire de Jean Lapin. En
voyant entrer M. Viot toute l'étude tressauta. Les petits, effarés, se
regardèrent. Le narrateur s'arrêta court. Jean Lapin, interdit, resta
une patte en l'air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles.
Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard
d'étonnement sur les pupitres dégarnis. Il ne parlait pas, mais ses
clefs s'agitaient d'un air féroce: «Frinc! frinc! frinc! tas de drôles,
on ne travaille donc plus ici!»
J'essayai tout tremblant d'apaiser les terribles clefs.
«Ces messieurs ont beaucoup travaillé, ces jours-ci, balbutiai-je...
J'ai voulu les récompenser en leur racontant une petite histoire.»
M. Viot ne me répondit pas. Il s'inclina en souriant, fit gronder ses
clefs une dernière fois et sortit.
Le soir, à la récréation de quatre heures, il vint vers moi, et me
remit, toujours souriant, toujours muet, le cahier du règlement ouvert à
la page 12: _Devoirs du maître envers les élèves_.
Je compris qu'il ne fallait plus raconter d'histoires et je n'en
racontai plus jamais.
Pendant quelques jours, mes petits furent inconsolables. Jean Lapin leur
manquait; et cela me crevait le coeur de ne pouvoir le leur rendre. Je
les aimais tant, si vous saviez, ces gamins-là! Jamais nous ne nous
quittions... Le collège était divisé en trois quartiers très distincts:
les grands, les moyens, les petits; chaque quartier avait sa cour, son
dortoir, son étude. Mes petits étaient donc à moi, bien à moi. Il me
semblait que j'avais trente-cinq enfants.
A part ceux-là, pas un ami. M. Viot avait beau me sourire, me prendre
par le bras aux récréations, me donner des conseils au sujet du
règlement, je ne l'aimais pas, je ne pouvais pas l'aimer; ses clefs
me faisaient trop peur. Le principal, je ne le voyais jamais. Les
professeurs méprisaient le petit Chose et le regardaient du haut de
leur toque. Quant à mes collègues, la sympathie que l'homme aux clefs
paraissait me témoigner me les avait aliénés; d'ailleurs, depuis ma
présentation aux sous-officiers, je n'étais plus retourné au café
Barbette, et ces braves gens ne me le pardonnaient pas.
Il n'y avait pas jusqu'au portier Cassagne et au maître d'armes Roger
qui ne fussent pas contre moi. Le maître d'armes surtout semblait m'en
vouloir terriblement. Quand je passais à côté de lui, il frisait sa
moustache d'un air féroce et roulait de gros yeux, comme s'il eût voulu
sabrer un cent d'Arabes. Une fois il dit très haut à Cassagne, en me
regardant, qu'il n'aimait pas les espions. Cassagne ne répondit pas;
mais je vis bien à son air qu'il ne les aimait pas non plus... De quels
espions s'agissait-il?... Cela me fit beaucoup penser.
Devant cette antipathie universelle, j'avais pris bravement mon parti.
Le maître des moyens partageait avec moi une petite chambre, au
troisième étage, sous les combles; c'est là que je me réfugiais pendant
les heures de classe. Comme mon collègue passait tout son temps au café
Barbette, la chambre m'appartenait; c'était ma chambre, mon chez moi.
A peine rentré, je m'enfermais à double tour, je traînais ma malle--il
n'y avait pas de chaise dans ma chambre--devant un vieux bureau criblé
de taches d'encre et d'inscriptions au canif, j'étalais dessus tous mes
livres, et à l'ouvrage.
Alors on était au printemps... Quand je levais la tête, je voyais
le ciel tout bleu et les grands arbres de la cour déjà couverts de
feuilles. Au-dehors pas de bruit. De temps en temps la voix monotone
d'un élève récitant sa leçon, une exclamation de professeur en colère,
une querelle sous le feuillage entre moineaux...; puis, tout rentrait
dans le silence, le collège avait l'air de dormir.
Le petit Chose, lui, ne dormait pas. Il ne rêvait pas même, ce qui est
une adorable façon de dormir. Il travaillait, travaillait sans relâche,
se bourrant de grec et de latin à se faire sauter la cervelle.
Quelquefois, au plein coeur de son aride besogne, un doigt mystérieux
frappait à la porte.
«Qui est là?
--C'est moi, la Muse, ton ancienne amie, la femme du cahier rouge,
ouvre-moi vite, petit Chose.»
Mais le petit Chose se gardait d'ouvrir. Il s'agissait bien de la Muse,
ma foi!
Au diable le cahier rouge! L'important pour le quart d'heure était
de faire beaucoup de thèmes grecs, de passer licencié, d'être nommé
professeur, et de reconstruire au plus vite un beau foyer tout neuf pour
la famille Eyssette.
Cette pensée que je travaillais pour la famille me donnait un grand
courage et me rendait la vie plus douce. Ma chambre elle-même en était
embellie.... Oh! mansarde, chère mansarde, quelles belles heures j'ai
passées entre tes quatre murs! Comme j'y travaillais bien! Comme je m'y
sentais brave!...
Si j'avais quelques bonnes heures, j'en avais de mauvaises aussi. Deux
fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il fallait mener les enfants
en promenade. Cette promenade était un supplice pour moi.
D'habitude nous allions à la Prairie, une grande pelouse qui s'étend
comme un tapis au pied de la montagne, à une demi-lieue de la ville.
Quelques gros châtaigniers, trois ou quatre guinguettes peintes en
jaune, une source vive courant dans le vert, faisaient l'endroit
charmant et gai pour l'oeil.... Les trois études s'y rendaient
séparément; une fois là, on les réunissait sous la surveillance d'un
seul maître qui était toujours moi. Mes deux collègues allaient se faire
régaler par des grands dans les guinguettes voisines, et comme on ne
m'invitait jamais, je restais pour garder les élèves.... Un dur métier
dans ce bel endroit!
Il aurait fait si bon s'étendre sur cette herbe verte, dans l'ombre des
châtaigniers, et se griser de serpolet, en écoutant chanter la petite
source!... Au lieu de cela, il fallait surveiller, crier, punir...
J'avais tout le collège sur les bras. C'était terrible...
Mais le plus terrible encore, ce n'était pas de surveiller les élèves à
la Prairie, c'était de traverser la ville avec ma division, la division
des petits. Les autres divisions emboîtaient le pas à merveille
et sonnaient des talons comme de vieux grognards! cela sentait la
discipline et le tambour. Mes petits, eux, n'entendaient rien à toutes
ces belles choses. Ils n'allaient pas en rang, se tenaient par la main
et jacassaient le long de la route. J'avais beau leur crier: «Gardez vos
distances!» Ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers.
J'étais assez content de ma tête de colonne. J'y mettais les plus
grands, les plus sérieux, ceux qui portaient la tunique; mais à la
queue, quel gâchis! quel désordre! Une marmaille folle, des cheveux
ébouriffés, des mains sales, des culottes en lambeaux! Je n'osais pas
les regarder.
_Desinit in piscem_, me disait à ce sujet le souriant M. Viot, homme
d'esprit à ses heures. Le fait est que ma queue de colonne avait une
triste mine.
Comprenez-vous mon désespoir de me montrer dans les rues de Sarlande en
pareil équipage, et le dimanche, surtout! Les cloches carillonnaient,
les rues étaient pleines de monde. On rencontrait des pensionnats de
demoiselles qui allaient à vêpres, des modistes en bonnet rose, des
élégants en pantalon gris perle. Il fallait traverser tout cela avec un
habit râpé et une division ridicule. Quelle honte!...
Parmi tous ces diablotins ébouriffés que je promenais deux fois par
semaine dans la ville, il y en avait un surtout, un demi-pensionnaire,
qui me désespérait par sa laideur et sa mauvaise tenue.
Imaginez un horrible petit avorton, si petit que c'en était ridicule;
avec cela disgracieux, sale, mal peigné, mal vêtu, sentant le ruisseau,
et, pour que rien ne lui manquât, affreusement bancal.
Jamais pareil élève, s'il est permis toutefois de donner à ça le nom
d'élève, ne figura sur les feuilles d'inscription de l'Université.
C'était à déshonorer un collège.
Pour ma part, je l'avais pris en aversion; et quand je le voyais, les
jours de promenade, se dandiner à la queue de la colonne avec la grâce
d'un jeune canard, il me venait des envies furieuses de le chasser à
grands coups de botte pour l'honneur de ma division.
Bamban--nous l'avions surnommé Bamban à cause de sa démarche plus
qu'irrégulière--, Bamban était loin d'appartenir à une famille
aristocratique. Cela se voyait sans peine à ses manières, à ses façons
de dire et surtout aux belles relations qu'il avait dans le pays.
Tous les gamins de Sarlande étaient ses amis.
Grâce à lui, quand nous sortions, nous avions toujours à nos trousses
une nuée de polissons qui faisaient la roue sur nos derrières,
appelaient Bamban par son nom, le montraient du doigt, lui jetaient des
peaux de châtaignes, et mille autres bonnes singeries. Mes petits s'en
amusaient beaucoup, mais moi, je ne riais pas, et j'adressais chaque
semaine au principal un rapport circonstancié sur l'élève Bamban et les
nombreux désordres que sa présence entraînait.
Malheureusement mes rapports restaient sans réponse et j'étais toujours
obligé de me montrer dans les rues en compagnie de M. Bamban, plus sale
et plus bancal que jamais.
Un dimanche entre autres, un beau dimanche de fête et de grand soleil,
il m'arriva pour la promenade dans un état de toilette tel que nous en
fûmes tous épouvantés. Vous n'avez jamais rien rêvé de semblable. Des
mains noires, des souliers sans cordon, de la boue jusque dans les
cheveux, presque plus de culotte... un monstre.
Le plus risible, c'est qu'évidemment on l'avait fait très beau, ce
jour-là, avant de me l'envoyer. Sa tête, mieux peignée qu'à l'ordinaire,
était encore roide de pommade, et le noeud de cravate avait je ne sais
quoi qui sentait les doigts maternels. Mais il y a tant de ruisseaux
avant d'arriver au collège!...
Bamban s'était roulé dans tous.
Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, paisible et souriant
comme si de rien n'était, j'eus un mouvement d'horreur et d'indignation.
Je lui criai: «Va-t'en!»
Bamban pensa que je plaisantais et continua de sourire. Il se croyait
très beau, ce jour-là!
Je lui criai de nouveau: «Va-t'en! va-t'en!» Il me regarda d'un air
triste et soumis, son oeil suppliait; mais je fus inexorable et la
division s'ébranla, le laissant seul, immobile au milieu de la rue.
Je me croyais délivré de lui pour toute la journée, lorsqu'au sortir de
la ville des rires et des chuchotements à mon arrière-garde me firent
retourner la tête.
A quatre ou cinq pas derrière nous, Bamban suivait la promenade
gravement.
«Doublez le pas», dis-je aux deux premiers.
Les élèves comprirent qu'il s'agissait de faire une niche au bancal, et
la division se mit à filer d'un train d'enfer.
De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre,
et on riait de l'apercevoir là-bas, bien loin, gros comme le poing
trottant dans la poussière de la route, au milieu des marchands de
gâteaux et de limonade.
Cet enragé-là arriva à la Prairie presque en même temps que nous.
Seulement il était pâle de fatigue et tirait la jambe à faire pitié.
J'en eus le coeur touché, et, un peu honteux de ma cruauté, je l'appelai
près de moi doucement.
Il avait une petite blouse fanée, à carreaux rouges, la blouse du petit
Chose, au collège de Lyon.
Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moi-même je me
disais: «Misérable, tu n'as pas honte? Mais c'est toi, le petit Chose
que tu t'amuses à martyriser ainsi.» Et, plein de larmes intérieures, je
me mis à aimer de tout mon coeur ce pauvre déshérité.
Bamban s'était assis par terre à cause de ses jambes qui lui faisaient
mal. Je m'assis près de lui. Je lui parlai.... Je lui achetai une
orange.... J'aurais voulu lui laver les pieds.
A partir de ce jour, Bamban devint mon ami. J'appris sur son compte des
choses attendrissantes....
C'était le fils d'un maréchal-ferrant qui, entendant vanter partout les
bienfaits de l'éducation, se saignait les quatre membres, le pauvre
homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au collège. Mais,
hélas! Bamban n'était pas fait pour le collège, et il n'y profitait
guère.
Le jour de son arrivée, on lui avait donné un modèle de bâtons en lui
disant: «Fais des bâtons!» Et depuis un an, Bamban, faisait des bâtons.
Et quels bâtons, grand Dieu!... tortus, sales, boiteux, clopinants, des
bâtons de Bamban!...
Personne ne s'occupait de lui. Il ne faisait spécialement partie
d'aucune classe; en général, il entrait dans celle qu'il voyait ouverte.
Un jour, on le trouva en train de faire ses bâtons dans la classe de
philosophie.... Un drôle d'élève ce Bamban!
Je le regardais quelquefois à l'étude, courbé en deux sur son cahier,
suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume à pleines mains
et appuyant de toutes ses forces, comme s'il eût voulu traverser la
table.... A chaque bâton il reprenait de l'encre, et à la fin de chaque
ligne, il rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains.
Bamban travaillait de meilleur coeur maintenant que nous étions amis....
Quand il avait terminé une page, il s'empressait de gravir ma chaire à
quatre pattes et posait son chef-d'oeuvre devant moi, sans parler.
Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant: «C'est très
bien!» C'était hideux, mais je ne voulais pas le décourager.
De fait, peu à peu, les bâtons commençaient à marcher plus droit, la
plume crachait moins, et il y avait moins d'encre sur les cahiers....
Je crois que je serais venu à bout de lui apprendre quelque chose;
malheureusement, la destinée nous sépara. Le maître des moyens quittait
le collège. Comme la fin de l'année était proche, le principal ne voulut
pas prendre un nouveau maître. On installa un rhétoricien à barbe dans
la chaire des petits, et c'est moi qui fus chargé de l'étude des moyens.
Je considérai cela comme une catastrophe.
D'abord les moyens m'épouvantaient. Je les avais vus à l'oeuvre les
jours de Prairie, et la pensée que j'allais vivre sans cesse avec eux me
serrait le coeur.
Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j'aimais
tant.... Comment serait pour eux le rhétoricien à barbe?... Qu'allait
devenir Bamban? J'étais réellement malheureux.
Et mes petits aussi se désolaient de me voir partir. Le jour où je leur
fis ma dernière étude, il y eut un moment d'émotion quand la cloche
sonna.... Ils voulurent tous m'embrasser. Quelques-uns même, je vous
assure, trouvèrent des choses charmantes à me dire.
Et Bamban?...