continua:
«Quand nous sommes venus à Lyon, il y a six ans, ruinés par les
révolutionnaires, j'espérais, à force de travail, arriver à reconstruire
notre fortune; mais le démon s'en mêle! Je n'ai réussi qu'à nous
enfoncer jusqu'au cou dans les dettes et dans la misère... A présent,
c'est fini, nous sommes embourbés... Pour sortir de là, nous n'avons
qu'un parti à prendre, maintenant que vous voilà grandis: vendre le peu
qui nous reste et chercher notre vie chacun de notre côté.»
Un nouveau sanglot de l'invisible Jacques vint interrompre M. Eyssette;
mais il était tellement ému lui-même qu'il ne se fâcha pas. Il fit
seulement signe à Daniel de fermer la porte, et, la porte fermée, il
reprit:
«Voici donc ce que j'ai décidé: jusqu'à nouvel ordre, ta mère va s'en
aller vivre dans le Midi, chez son frère, l'oncle Baptiste. Jacques
restera à Lyon; il a trouvé un petit emploi au mont-de-piété. Moi,
j'entre commis voyageur à la Société vinicole... Quant à toi, mon pauvre
enfant, il va falloir aussi que tu gagnes ta vie... Justement, je reçois
une lettre du recteur qui te propose une place de maître d'étude; tiens,
lis!»
Le petit Chose prit la lettre.
«D'après ce que je vois, dit-il tout en lisant, je n'ai pas de temps à
perdre.
--Il faudrait partir demain.
--C'est bien, je partirai...»
Là-dessus le petit Chose replia la lettre et la rendit à son père d'une
main qui ne tremblait pas. C'était un grand philosophe, comme vous
voyez.
A ce moment, Mme Eyssette entra dans le magasin, puis Jacques
timidement derrière elle... Tous deux s'approchèrent du petit Chose et
l'embrassèrent en silence; depuis la veille ils étaient au courant de ce
qui se passait.
«Qu'on s'occupe de sa malle! fit brusquement M. Eyssette, il part demain
matin par le bateau.»
Mme Eyssette poussa un gros soupir, Jacques esquissa un sanglot, et tout
fut dit.
On commençait à être fait au malheur dans cette maison-là.
Le lendemain de cette journée mémorable, toute la famille accompagna le
petit Chose au bateau. Par une coïncidence singulière, c'était le
même bateau qui avait amené les Eyssettes à Lyon six ans auparavant.
Capitaine Géniès, maître coq Montélimart! Naturellement on se rappela le
parapluie d'Annou, le perroquet de Robinson, et quelques autres épisodes
du débarquement... Ces souvenirs égayèrent un peu ce triste départ, et
amenèrent l'ombre d'un sourire sur les lèvres de Mme Eyssette.
Tout à coup la cloche sonna. Il fallait partir.
Le petit Chose, s'arrachant aux étreintes de ses amis, franchit
bravement la passerelle.
«Sois sérieux, lui cria son père.
--Ne sois pas malade», dit Mme Eyssette.
Jacques voulait parler, mais il ne put pas; il pleurait trop.
Le petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j'ai eu l'honneur de vous le
dire, c'était un grand philosophe, et positivement les philosophes ne
doivent pas s'attendrir...
Et pourtant, Dieu sait s'il les aimait, ces chères créatures qu'il
laissait derrière lui, dans le brouillard. Dieu sait s'il aurait donné
volontiers pour elles tout son sang et toute sa chair... Mais que
voulez-vous? La joie de quitter Lyon, le mouvement du bateau, l'ivresse
du voyage, l'orgueil de se sentir homme--homme libre, homme fait,
voyageant seul et gagnant sa vie--, tout cela grisait le petit Chose et
l'empêchait de songer, comme il aurait dû, aux trois êtres chéris qui
sanglotaient là-bas, debout sur les quais du Rhône...
Ah! ce n'étaient pas des philosophes, ces trois-là. D'un oeil anxieux et
plein de tendresse, ils suivaient la marche asthmatique du navire,
et son panache de fumée n'était pas plus gros qu'une hirondelle à
l'horizon, qu'ils criaient encore: «Adieu! adieu!» en faisant des
signes.
Pendant ce temps, monsieur le philosophe se promenait de long en large
sur le pont, les mains dans les poches, la tête au vent. Il sifflotait,
crachait très loin, regardait les dames sous le nez, inspectait la
manoeuvre, marchait des épaules comme un gros homme, se trouvait
charmant. Avant qu'on fût seulement à Vienne, il avait appris au maître
coq Montélimart et à ses deux marmitons qu'il était dans l'Université
et qu'il y gagnait fort bien sa vie... Ces messieurs lui en firent
compliment. Cela le rendit très fier.
Une fois, en se promenant d'un bout à l'autre du navire, notre
philosophe heurta du pied, à l'avant, près de la grosse cloche, un
paquet de cordes sur lequel, à six ans de là, Robinson Crusoé était venu
s'asseoir pendant de longues heures, son perroquet entre les jambes. Ce
paquet de cordes le fit beaucoup rire et un peu rougir.
«Que je devais être ridicule, pensait-il, de traîner partout avec moi
cette grande cage peinte en bleu et ce perroquet fantastique...»
Pauvre philosophe! il ne se doutait pas que pendant toute sa vie il
était condamné à traîner ainsi ridiculement cette cage peinte en bleu,
couleur d'illusion, et ce perroquet vert, couleur d'espérance.
Hélas! à l'heure où j'écris ces lignes, le malheureux garçon la porte
encore, sa grande cage peinte en bleu. Seulement de jour en jour l'azur
des barreaux s'écaille et le perroquet vert est aux trois quarts
déplumé, pécaïre!
Le premier soin du petit Chose, en arrivant dans sa ville natale, fut de
se rendre à l'Académie, où logeait M. le recteur.
Ce recteur, ami d'Eyssette père, était un grand beau vieux, alerte et
sec, n'ayant rien qui sentît le pédant, ni quoi que ce fût de semblable.
Il accueillit Eyssette fils avec une grande bienveillance. Toutefois,
quand on l'introduisit dans son cabinet, le brave homme ne put retenir
un geste de surprise.
«Ah! mon Dieu! dit-il, comme il est petit!»
Le fait est que le petit Chose était ridiculement petit; et puis l'air
si jeune, si mauviette.
L'exclamation du recteur lui porta un coup terrible.
«Ils ne vont pas vouloir de moi», pensa-t-il. Et tout son corps se mit à
trembler.
Heureusement, comme s'il eût deviné ce qui se passait dans cette pauvre
petite cervelle, le recteur reprit:
«Approche ici, mon garçon... Nous allons donc faire de toi un maître
d'étude... A ton âge, avec cette taille et cette figure-là, le métier te
sera plus dur qu'à un autre... Mais enfin, puisqu'il le faut, puisqu'il
faut que tu gagnes ta vie, mon cher enfant, nous arrangerons cela
pour le mieux... En commençant, on ne te mettra pas dans une grande
baraque... Je vais t'envoyer dans un collège communal, à quelques lieues
d'ici, à Sarlande, en pleine montagne... Là tu feras ton apprentissage
d'homme, tu t'aguerriras au métier, tu grandiras, tu prendras de la
barbe; puis le poil venu, nous verrons!»
Tout en parlant, M. le recteur écrivait au principal du collège de
Sarlande pour lui présenter son protégé. La lettre terminée, il la remit
au petit Chose et l'engagea à partir le jour même; là-dessus, il lui
donna quelques sages conseils et le congédia d'une tape amicale sur la
joue en lui promettant de ne pas le perdre de vue.
Voilà mon petit Chose bien content. Quatre à quatre il dégringole
l'escalier séculaire de l'Académie et s'en va d'une haleine retenir sa
place pour Sarlande.
La diligence ne part que dans l'après-midi; encore quatre heures à
attendre! Le petit Chose en profite pour aller parader au soleil
sur l'esplanade et se montrer à ses compatriotes. Ce premier devoir
accompli, il songe à prendre quelque nourriture et se met en quête d'un
cabaret à portée de son escarcelle... Juste en face les casernes, il en
avise un propret, reluisant, avec une belle enseigne toute neuve:
«Voici mon affaire», se dit-il. Et, après quelques minutes
d'hésitation--c'est la première fois que le petit Chose entre dans un
restaurant--, il pousse résolument la porte.
Le cabaret est désert pour le moment. Des murs peints à la chaux...,
quelques tables de chêne... Dans un coin de longues cannes de
compagnons, à bouts de cuivre, ornées de rubans multicolores... Au
comptoir, un gros homme qui ronfle, le nez dans un journal.
«Holà! quelqu'un!» dit le petit Chose, en frappant de son poing fermé
sur les tables, comme un vieux coureur de tavernes.
Le gros homme du comptoir ne se réveille pas pour si peu; mais du fond
de l'arrière-boutique, la cabaretière accourt... En voyant le nouveau
client que l'ange Hasard lui amène, elle pousse un grand cri:
«Miséricorde! monsieur Daniel!
--Annou! ma vieille Annou!» répond le petit Chose. Et les voilà dans les
bras l'un de l'autre.
Eh! mon Dieu, oui, c'est Annou, la vieille Annou, anciennement bonne des
Eyssette, maintenant cabaretière, mère des compagnons, mariée à Jean
Peyrol, ce gros qui ronfle là-bas dans le comptoir... Et comme elle est
heureuse, si vous saviez, cette brave Annou, comme elle est heureuse de
revoir M. Daniel! Comme elle l'embrasse! comme elle l'étreint! comme
elle l'étouffe!
Au milieu de ces effusions, l'homme du comptoir se réveille.
Il s'étonne d'abord un peu du chaleureux accueil que sa femme est en
train de faire à ce jeune inconnu; mais quand on lui apprend que ce
jeune inconnu est M. Daniel Eyssette en personne, Jean Peyrol devient
rouge de plaisir et s'empresse autour de son illustre visiteur.
«Avez-vous déjeuné, monsieur Daniel?
--Ma foi! non, mon bon Peyrol...; c'est précisément ce qui m'a fait
entrer ici.»
Justice divine!... M. Daniel n'a pas déjeuné!... La vieille Annou court
à sa cuisine; Jean Peyrol se précipite à la cave,--une fière cave, au
dire des compagnons.
En un tour de main, le couvert est mis, la table est parée, le petit
Chose n'a qu'à s'asseoir et à fonctionner... A sa gauche, Annou lui
taille des mouillettes pour ses oeufs, des oeufs du matin, blancs,
crémeux, duvetés... A sa droite, Jean Peyrol lui verse un vieux
Château-Neuf-des-Papes, qui semble une poignée de rubis jetée au fond de
son verre... Le petit Chose est très heureux, il boit comme un templier,
mange comme un hospitalier, et trouve encore moyen de raconter, entre
deux coups de dents, qu'il vient d'entrer dans l'Université, ce qui le
met à même de gagner honorablement sa vie. Il faut voir de quel air il
dit cela: _gagner honorablement sa vie!_--La vieille Annou s'en pâme
d'admiration.
L'enthousiasme de Jean Peyrol est moins vif. Il trouve tout simple que
M. Daniel gagne sa vie, puisqu'il est en état de la gagner. A l'âge de
M. Daniel, lui, Jean Peyrol, courait le monde depuis déjà quatre ou cinq
ans, et ne coûtait plus un liard à la maison, au contraire...
Bien entendu, le digne cabaretier garde ses réflexions pour lui seul.
Oser comparer Jean Peyrol à Daniel Eyssette!... Annou ne le souffrirait
pas.
En attendant, le petit Chose va son train. Il parle, il boit, il mange,
il s'anime; ses yeux brillent, sa joue s'allume. Holà! maître Peyrol,
qu'on aille chercher des verres! le petit Chose va trinquer... Jean
Peyrol apporte les verres et on trinque... d'abord à Mme Eyssette,
ensuite à M. Eyssette, puis à Jacques, à Daniel, à la vieille Annou, au
mari d'Annou, à l'Université... à quoi encore?...
Deux heures se passent ainsi en libations et en bavardages. On cause du
passé couleur de deuil, de l'avenir couleur de rose. On se rappelle la
fabrique, Lyon, la rue Lanterne, ce pauvre abbé qu'on aimait tant...
Tout à coup le petit Chose se lève pour partir...
«Déjà», dit tristement la vieille Annou.
Le petit Chose s'excuse; il a quelqu'un de la ville à voir avant de s'en
aller, une visite très importante... Quel dommage! on était si bien!...
On avait tant de choses à se raconter encore!... Enfin, puisqu'il le
faut, puisque M. Daniel a quelqu'un de la ville à voir, ses amis du
_Tour de France_ ne veulent pas le retenir plus longtemps... «Bon
voyage, monsieur Daniel! Dieu vous conduise, notre cher maître!» Et
jusqu'au milieu de la rue, Jean Peyrol et sa femme l'accompagnent de
leurs bénédictions.
Or, savez-vous quel est ce quelqu'un de la ville que le petit Chose veut
voir avant de partir?
C'est la fabrique, cette fabrique qu'il aimait tant et qu'il a tant
pleurée!... c'est le jardin, les ateliers, les grands platanes, tous
les amis de son enfance, toutes ses joies du premier jour... Que
voulez-vous?
Le coeur de l'homme a de ces faiblesses; il aime ce qu'il peut, même du
bois, même des pierres, même une fabrique... D'ailleurs, l'histoire est
là pour vous dire que le vieux Robinson, de retour en Angleterre, reprit
la mer, et fit je ne sais combien de mille lieues pour revoir son île
déserte.
Il n'est donc pas étonnant que, pour revoir la sienne, le petit Chose
fasse quelques pas.
Déjà les grands platanes, dont la tête empanachée regarde par-dessus les
maisons, ont reconnu leur ancien ami qui vient vers eux à toutes jambes.
De loin ils lui font signe et se penchent les uns vers les autres, comme
pour se dire: voilà Daniel Eyssette! Daniel Eyssette est de retour!
Et lui se dépêche, se dépêche; mais, arrivé devant la fabrique, il
s'arrête stupéfait.
De grandes murailles grises sans un bout de laurier-rose ou de grenadier
qui dépasse... Plus de fenêtres, des lucarnes; plus d'ateliers, une
chapelle. Au-dessus de la porte, une grosse croix de grès rouge avec un
peu de latin autour!...
O douleur! la fabrique n'est plus la fabrique; c'est un couvent de
carmélites, où les hommes n'entrent jamais.
V
GAGNE TA VIE
Sarlande est une petite ville des Cévennes, bâtie au fond d'une étroite
vallée que la montagne enserre de partout comme un grand mur. Quand le
soleil y donne, c'est une fournaise; quand la tramontane souffle, une
glacière...
Le soir de mon arrivée, la tramontane faisait rage depuis le matin; et
quoiqu'on fût au printemps, le petit Chose, perché sur le haut de la
diligence, sentit, en entrant dans la ville, le froid le saisir jusqu'au
coeur.
Les rues étaient noires et désertes... Sur la place d'armes, quelques
personnes attendaient la voiture, en se promenant de long en large
devant le bureau mal éclairé.
A peine descendu de mon impériale, je me fis conduire au collège, sans
perdre une minute. J'avais hâte d'entrer en fonctions.
Le collège n'était pas loin de la place; après m'avoir fait traverser
deux ou trois larges rues silencieuses, l'homme qui portait ma malle
s'arrêta devant une grande maison, où tout semblait mort depuis des
années.
«C'est ici», dit-il, en soulevant l'énorme marteau de la porte...
Le marteau retomba lourdement, lourdement... La porte s'ouvrit
d'elle-même... Nous entrâmes.
J'attendis un moment sous le porche, dans l'ombre. L'homme posa sa malle
par terre, je le payai, et il s'en alla bien vite... Derrière lui,
l'énorme porte se referma lourdement, lourdement... Bientôt après, un
portier somnolent, tenant à la main une grosse lanterne, s'approcha de
moi.
«Vous êtes sans doute un nouveau?» me dit-il d'un air endormi.
Il me prenait pour un élève...
«Je ne suis pas un élève du tout, je viens ici comme maître d'étude;
conduisez-moi chez le principal...»
Le portier parut surpris; il souleva sa casquette et m'engagea à entrer
une minute dans sa loge. Pour le quart d'heure, M. le principal était à
l'église avec les enfants. On me mènerait chez lui dès que la prière du
soir serait terminée.
Dans la loge, on achevait de souper. Un grand beau gaillard à moustaches
blondes dégustait un verre d'eau-de-vie aux côtés d'une petite femme
maigre, souffreteuse, jaune comme un coing et emmitouflée jusqu'aux
oreilles dans un châle fané.
«Qu'est-ce donc, monsieur Cassagne? demanda l'homme aux moustaches.
--C'est le nouveau maître d'étude, répondit le concierge en me
désignant... Monsieur est si petit que je l'avais d'abord pris pour un
élève.
--Le fait est, dit l'homme aux moustaches, en me regardant par-dessus
son verre, que nous avons ici des élèves plus grands et même plus âgés
que monsieur.... Veillon l'aîné, par exemple.
--Et Crouzat, ajouta le concierge.
--Et Soubeyrol...», fit la femme.
Là-dessus, ils se mirent à parler entre eux à voix basse, le nez dans
leur vilaine eau-de-vie et me dévisageant du coin de l'oeil... Au-dehors
on entendait la tramontane qui ronflait et les voix criardes des élèves
récitant les litanies à la chapelle.
Tout à coup une cloche sonna; un grand bruit de pas se fit dans les
vestibules.
«La prière est finie, me dit M. Cassagne en se levant; montons chez le
principal.»
Il prit sa lanterne, et je le suivis.
Le collège me sembla immense... D'interminables corridors, de grands
porches, de larges escaliers avec des rampes de fer ouvragé..., tout
cela vieux, noir, enfumé... Le portier m'apprit qu'avant 89 la maison
était une école de marine, et qu'elle avait compté jusqu'à huit cents
élèves, tous de la plus grande noblesse.
Comme il achevait de me donner ces précieux renseignements, nous
arrivions devant le cabinet du principal... M. Cassagne poussa doucement
une double porte matelassée, et frappa deux fois contre la boiserie.
Une voix répondit: «Entrez!» Nous entrâmes.
C'était un cabinet de travail très vaste, à tapisserie verte. Tout au
fond, devant une longue table, le principal écrivait à la lueur pâle
d'une lampe dont l'abat-jour était complètement baissé.
«Monsieur le principal, dit le portier en me poussant devant lui, voilà
le nouveau maître qui vient pour remplacer M. Serrières.
--C'est bien», fit le principal sans se déranger.
Le portier s'inclina et sortit. Je restai debout au milieu de la pièce,
en tortillant mon chapeau entre mes doigts.
Quand il eut fini d'écrire, le principal se tourna vers moi, et je pus
examiner à mon aise sa petite face pâlotte et sèche, éclairée par deux
yeux froids, sans couleur. Lui, de son côté, releva, pour mieux me voir,
l'abat-jour de la lampe et accrocha un lorgnon à son nez.
«Mais c'est un enfant! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil. Que
veut-on que je fasse d'un enfant!»
Pour le coup le petit Chose eut une peur terrible; il se voyait déjà
dans la rue, sans ressources... Il eut à peine la force de balbutier
deux ou trois mots, et de remettre au principal la lettre d'introduction
qu'il avait pour lui.
Le principal prit la lettre, la lut, la relut, la plia, la déplia, la
relut encore, puis il finit par me dire que, grâce à la recommandation
toute particulière du recteur et à l'honorabilité de ma famille, il
consentait à me prendre chez lui, bien que ma grande jeunesse lui fît
peur. Il entama ensuite de longues déclamations sur la gravité de mes
nouveaux devoirs; mais je ne l'écoutais plus. Pour moi, l'essentiel
était qu'on ne me renvoyât pas; j'étais heureux, follement heureux.
J'aurais voulu que M. le principal eût mille mains et les lui embrasser
toutes.
Un formidable bruit de ferraille m'arrêta dans mes effusions. Je me
retournai vivement et me trouvai en face d'un long personnage, à favoris
rouges, qui venait d'entrer dans le cabinet sans qu'on l'eût entendu:
c'était le surveillant général.
Sa tête penché sur l'épaule, à l'_Ecce homo_, il me regardait avec le
plus doux des sourires, en secouant un trousseau de clefs de toutes
dimensions, suspendu à son index. Le sourire m'aurait prévenu en sa
faveur, mais les clefs grinçaient avec un bruit terrible--frinc! frinc!
frinc--qui me fit peur.
«Monsieur Viot, dit le principal, voici le remplaçant de M. Serrières
qui nous arrive.»
M. Viot s'inclina et me sourit le plus doucement du monde. Ses clefs, au
contraire, s'agitèrent d'un air ironique et méchant comme pour dire: «Ce
petit homme-là remplacer M. Serrières! allons donc! allons donc!»
Le principal comprit aussi bien que moi ce que les clefs venaient de
dire, et ajouta avec un soupir: «Je sais qu'en perdant M. Serrières,
nous faisons une perte presque irréparable (ici les clefs poussèrent un
véritable sanglot...); mais je suis sûr que si M. Viot veut bien prendre
le nouveau maître sous sa tutelle spéciale, et lui inculquer ses
précieuses idées sur l'enseignement, l'ordre et la discipline de la
maison n'auront pas trop à souffrir du départ de M. Serrières.»
Toujours souriant et doux, M. Viot répondit que sa bienveillance m'était
acquise et qu'il m'aiderait volontiers de ses conseils; mais les clefs
n'étaient pas bienveillantes, elles. Il fallait les entendre s'agiter et
grincer avec frénésie: «Si tu bouges, petit drôle, gare à toi.»
«Monsieur Eyssette, conclut le principal, vous pouvez vous retirer.
Pour ce soir encore, il faudra que vous couchiez à l'hôtel... Soyez ici
demain à huit heures... Allez...»
Et il me congédia d'un geste digne.
M. Viot, plus souriant et plus doux que jamais, m'accompagna jusqu'à la
porte; mais, avant de me quitter, il me glissa dans la main un petit
cahier.
«C'est le règlement de la maison, me dit-il. Lisez et méditez...»
Puis il ouvrit la porte et la referma sur moi, en agitant ses clefs
d'une façon... frinc! frinc! frinc!
Ces messieurs avaient oublié de m'éclairer... J'errai un moment parmi
les grands corridors tout noirs, tâtant les murs pour essayer de
retrouver mon chemin. De loin en loin, un peu de lune entrait par le
grillage d'une fenêtre haute et m'aidait à m'orienter. Tout à coup, dans
la nuit des galeries, un point lumineux brilla, venant à ma rencontre...
Je fis encore quelques pas; la lumière grandit, s'approcha de moi, passa
à mes côtés, s'éloigna, disparut. Ce fut comme une vision; mais, si
rapide qu'elle eût été, je pus en saisir les moindres détails.
Figurez-vous deux femmes, non, deux ombres... L'une vieille, ridée,
ratatinée, pliée en deux, avec d'énormes lunettes qui lui cachaient la
moitié du visage; l'autre, jeune, svelte, un peu grêle comme tous les
fantômes, mais ayant--ce que les fantômes n'ont pas en général--une
paire d'yeux, très grands et si noirs, si noirs... La vieille tenait à
la main une petite lampe de cuivre; les yeux noirs, eux, ne portaient
rien. Les deux ombres passèrent près de moi, rapides, silencieuses, sans
me voir, et depuis longtemps elles avaient disparu que j'étais encore
debout, à la même place, sous une double impression de charme et de
terreur.
Je repris ma route à tâtons, mais le coeur me battait bien fort, et
j'avais toujours devant moi, dans l'ombre, l'horrible fée aux lunettes
marchant à côté des yeux noirs...
Il s'agissait cependant de découvrir un gîte pour la nuit; ce n'était
pas une mince affaire. Heureusement, l'homme aux moustaches, que je
trouvai fumant sa pipe devant la loge du portier, se mit tout de suite
à ma disposition et me proposa de me conduire dans un bon petit hôtel
point trop cher, où je serais servi comme un prince. Vous pensez si
j'acceptai de bon coeur.
Cet homme à moustaches avait l'air très bon enfant; chemin faisant,
j'appris qu'il s'appelait Roger, qu'il était professeur de danse,
d'équitation, d'escrime et de gymnastique au collège de Sarlande, et
qu'il avait servi longtemps dans les chasseurs d'Afrique. Ceci acheva de
me le rendre sympathique. Les enfants sont toujours portés à aimer les
soldats. Nous nous séparâmes à la porte de l'hôtel avec force poignées
de main, et la promesse formelle de devenir une paire d'amis.
Et maintenant, lecteur, un aveu me reste à te faire.
Quand le petit Chose se trouva seul dans cette chambre froide, devant
ce lit d'auberge inconnu et banal, loin de ceux qu'il aimait, son
coeur éclata, et ce grand philosophe pleura comme un enfant. La vie
l'épouvantait à présent; il se sentait faible et désarmé devant elle,
et il pleurait, il pleurait... Tout à coup, au milieu de ses larmes,
l'image des siens passa devant ses yeux; il vit la maison déserte, la
famille dispersée, la mère ici, le père là-bas... Plus de toit! plus
de foyer! et alors, oubliant sa propre détresse pour ne songer qu'à la
misère commune, le petit Chose prit une grande et belle résolution:
celle de reconstituer la maison Eyssette et de reconstruire le foyer
à lui tout seul. Puis, fier d'avoir trouvé ce noble but à sa vie, il
essuya ces larmes indignes d'un homme, d'un reconstructeur de foyer, et
sans perdre une minute, entama la lecture du règlement de M. Viot, pour
se mettre au courant de ses nouveaux devoirs.
Ce règlement, recopié avec amour de la propre main de M. Viot, son
auteur, était un véritable traité, divisé méthodiquement en trois
parties:
1° Devoirs du maître d'étude envers ses supérieurs; 2° Devoirs du
maître d'étude envers ses collègues; 3° Devoirs du maître d'étude
envers les élèves.