renonce à descendre en Normandie et débarque à Calais. Il entreprend
une chevauchée à travers la France, passe devant Ardres[196] et la
Montoire[197], court devant Saint-Omer, dont Louis de Namur est
capitaine, et s’avance tellement dans la direction de Hesdin que les
habitants d’Arras s’attendent à être assiégés par les Anglais[198].--Le
roi de France, de son côté, fait de grands préparatifs pour repousser
l’envahisseur; il appelle à son secours ses bons amis de l’Empire,
entre autres Jean de Hainaut; il convoque à Amiens tous les chevaliers
et écuyers depuis quinze jusqu’à soixante ans; il se rend lui-même
dans cette ville avec ses quatre fils, le roi de Navarre son gendre,
le duc d’Orléans son frère et l’élite de la noblesse du royaume; il
parvient à réunir sous ses ordres une armée de douze mille hommes
d’armes et de trente mille gens des communautés. P. 138 à 141, 356 à
359.
[196] Ardres-en-Calaisis, Pas-de-Calais, ar. Saint-Omer.
[197] Auj. hameau de Zutkerque, Pas-de-Calais, ar. Saint-Omer, c.
Audruicq.
[198] D’après Robert de Avesbury, Édouard fit crier dans les rues
de Londres le 11 septembre que tous chevaliers, gens d’armes et
archers se tinssent prêts à partir le 29 septembre de Sandwich
pour Calais; le 15 et le 26 de ce mois, il défendait de faire
sortir des ports aucun navire jusqu’à la Saint-Michel (Rymer,
vol, III, p. 313). Grâce à ces mesures, une armée de plus de
trois mille hommes d’armes, avec deux mille archers à cheval et
un grand nombre d’archers à pied, était réunie à Calais avant
la fin d’octobre. Ce qui avait déterminé le roi d’Angleterre à
lever des forces si considérables, c’était sans doute la célèbre
ordonnance par laquelle le roi Jean son adversaire avait convoqué
à Amiens, dès le 17 mai de cette année, le ban et l’arrière-ban,
c’est-à-dire tous les hommes valides depuis dix-huit jusqu’à
soixante ans (Arch. nat., sect. hist., K47, nº 35); mais nous
apprenons par des lettres de rémission, octroyées en décembre
1355 aux habitants de Paris, que les contingents des communes,
outre qu’ils étaient très-incomplets, n’arrivèrent pas en temps
(JJ84, p. 456). S’il fallait en croire Robert de Avesbury (v.
p. 205 à 207), Édouard serait entré en campagne et aurait
marché sur Saint-Omer le 2 novembre. Le roi Jean, arrivé dans
cette ville avec une puissante armée, n’aurait osé attendre les
Anglais et se serait retiré devant eux en ayant soin d’enlever
tous les approvisionnements pour les affamer. La disette de
vivres seule aurait forcé Édouard à s’arrêter à Hesdin et à
regagner, par la route de Boulogne, Calais, où il serait rentré
après dix jours de chevauchée le jour de Saint-Martin d’hiver
(11 novembre). L’itinéraire du roi Jean, que nous avons dressé
d’après les actes, prouve que le récit du chroniqueur anglais
est de toute fausseté, du moins en ce qui concerne la marche de
l’armée française. Le roi de France, en effet, est à l’abbaye de
Saint-Fuscien (Somme, ar. Amiens, c. Sains) le 28 octobre (JJ84,
p. 352), à Amiens le 5 (JJ84, p. 335) et le 7 novembre (JJ84, p.
412), à Coisy près Amiens (Somme, ar. Amiens, c. Villiers-Bocage)
en novembre (JJ84, p. 419), à Lucheux (Somme, ar. et c. Doullens,
sur les confins de l’Artois) le 9 novembre (JJ84, p. 445), à Aire
et à Saint-Omer en novembre (JJ84, p. 371, 233, 330, 365). On
voit par ces étapes que, du 2 au 11 novembre, le roi Jean, loin
de se retirer devant les Anglais en s’enfuyant de Saint-Omer à
Amiens, ne cessa au contraire de s’avancer à leur rencontre.
Sur ces entrefaites, les Écossais, qui reçoivent des renforts du roi
de France[199], profitent de l’absence d’Édouard, du prince de Galles
et du duc de Lancastre, pour attaquer, sous les ordres de Guillaume de
Douglas, Roxburgh et Berwick; ils échouent devant Roxburgh, mais ils
s’emparent du château de Berwick[200] et sont sur le point de prendre
la cité elle-même dont les bourgeois demandent du secours au roi
d’Angleterre. P. 141 à 143, 359 à 361.
[199] D’après la _Scala Chronica_, le roi de France avait envoyé
en Écosse le sire de Garancières avec cinquante hommes d’armes
et une somme de dix mille marcs à partager entre les barons
d’Écosse, à condition qu’ils violeraient la trêve.
[200] D’après Robert de Avesbury (p. 209), les Écossais
s’emparèrent par surprise, le 6 novembre, de la ville de Berwick,
et non du château, qui resta au pouvoir des Anglais. Il ne
fallait pas moins de trois jours pour faire parvenir cette
nouvelle à Édouard; et en effet le roi d’Angleterre, interrompant
sa marche en avant à travers l’Artois, se mit en devoir de
regagner Calais dès le 9 novembre.
Dans le même temps, un chevalier français nommé Boucicaut, prisonnier
des Anglais, qui lui ont permis seulement d’aller quelques mois
dans son pays mettre ordre à ses affaires, vient rejoindre le roi
d’Angleterre devant Blangy, beau château et fort du comté d’Artois.
Édouard met Boucicaut en liberté sans rançon, à condition qu’il ira de
sa part offrir la bataille au roi de France[201] qui se tient toujours
à Amiens où il achève de rassembler ses forces. P. 143 à 146, 361 à 363.
[201] Robert de Avesbury prétend (p. 206) que Jean fut effrayé en
apprenant par Boucicaut, qu’il appelle «sire Bursyngaud», combien
était forte l’armée anglaise qui marchait en bon ordre, divisée
en trois batailles.
Le roi Jean laisse sans réponse le défi de son adversaire. Ce que
voyant, Édouard rebrousse chemin à travers le comté de Fauquembergue,
passe à Licques[202] dans le pays d’Alquines, contourne la bastide
d’Ardres, et, par le beau chemin de plaine dit de Leulingue, rentre
tout droit à Calais. Arnoul d’Audrehem, capitaine d’Ardres[203], se
jette sur l’arrière-garde anglaise et fait dix ou douze prisonniers.
Jean fait défier à son tour Édouard par Boucicaut et Arnoul d’Audrehem;
mais les mauvaises nouvelles reçues d’Écosse empêchent le roi
d’Angleterre d’accepter ce défi[204]. Le roi de France licencie son
armée.--Au retour de cette expédition, Jean de Hainaut meurt dans la
nuit de la Saint-Grégoire en son hôtel de Beaumont; il est enterré en
l’église des Cordeliers de Valenciennes. Il laisse pour héritiers ses
petits-fils Louis, Jean et Gui, fils du comte de Blois tué à Crécy et
de Jeanne de Beaumont. P. 146 à 150, 363 à 368.
[202] Pas-de-Calais, arr. Boulogne-sur-Mer, c. Guines.
[203] Arnoul d’Audrehem, maréchal de France, qui avait été nommé,
le 1er janvier 1355, lieutenant ès parties de Picardie, d’Artois
et de Boulonnais (Arch. nat., JJ84, p. 181) tenait habituellement
garnison à Saint-Omer (JJ85, p. 132) ou à Ardres (JJ84, p. 461).
Philippe, duc d’Orléans, ayait été nommé aussi lieutenant du roi
ès dites parties le 6 juillet 1355 (JJ84, p. 499).
[204] Robert de Avesbury raconte aussi que le lendemain du retour
d’Édouard à Calais, c’est-à-dire le 12 novembre, le connétable de
France et d’autres seigneurs vinrent au bout de la chaussée de
Calais offrir la bataille pour le mardi suivant 16 novembre; mais
le duc de Lancastre, le comte de Northampton et Gautier de Mauny,
chargés de s’entendre avec les envoyés français, répondirent
à ceux-ci par des faux-fuyants, de telle sorte que l’entrevue
n’aboutit à aucun résultat. Robert de Avesbury, _Hist. Ed. III_,
p. 207 à 209.
CHAPITRE LXXV.
1356. EXPÉDITION D’ÉDOUARD III EN ÉCOSSE[205] (§§ 352 à 355).
[205] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, chap. XCI, p. 185 et
186.
Le roi d’Angleterre quitte Calais dont il confie la garde au comte
de Salisbury, repasse en Angleterre et se dirige tout droit vers
l’Écosse[206]. Gautier de Mauny, qui marche à l’avant-garde de
l’expédition, parvient à reprendre le château de Berwick aux Écossais
avant l’arrivée d’Édouard dans cette ville. P. 150 à 152, 368, 369.
[206] Édouard, qui repassa en Angleterre dans la seconde
quinzaine de novembre, octroya, le 3 décembre suivant, à
Westminster, des lettres de rémission à des seigneurs qui
avaient chassé avec Édouard Baillol dans sa forêt d’Inglewod
en Cumberland; dès le 22 décembre, il était à Durham où il
convoqua à Newcastle-upon-Tyne, pour le 1er janvier 1356, au
plus tard, tous les hommes valides entre seize et soixante ans;
il était à Newcastle le 6 et le 9 janvier 1356 (Rymer, vol. III,
p. 314 et 315). Le 13 janvier, il arriva devant Berwick où il
rejoignit Gautier de Mauny qui l’avait précédé pour prendre le
commandement du château et qui avait fait miner les remparts de
la ville, dont les habitants se rendirent le jour même (Robert de
Avesbury, p. 228 et 229). Les prélats et barons d’Écosse tenaient
un grand conseil à Perth, le 17 janvier, pour traiter de la
délivrance de Robert Bruce (Rymer, vol. III, p. 317). Trois jours
plus tard, le 20 janvier, à Roxburgh, Édouard III se faisait
céder solennellement par Édouard Baillol tous les droits de ce
prétendant sur le trône d’Écosse (_Ibid._, p. 317 à 320).
Les Anglais occupent Édimbourg qui est une ville ouverte; le roi habite
la maison d’un bourgeois auquel David Bruce avait promis naguère de le
faire maire de Londres; il met le siége devant le château. P. 153, 154,
369, 370.
La famine menace bientôt les assiégeants[207]. On est au fort de
l’hiver. Les Écossais, pour affamer les envahisseurs, ont emporté
vivres et bétail de l’autre côté de la rivière de Tay; et une horrible
tempête force la flotte qui apporte des provisions aux Anglais à
rentrer dans le port de Berwick[208]. Édouard reçoit à Édimbourg la
visite de la comtesse de Douglas qui habite le château de Dalkeith; à
la prière de cette dame, il s’engage à ne pas brûler la capitale de
l’Écosse. Pendant ce temps, Guillaume de Douglas[209], mari de ladite
comtesse, garde avec cinq cents armures de fer des défilés par où les
ennemis doivent passer pour retourner chez eux. P. 155, 156, 370, 371.
[207] D’après Robert de Avesbury (p. 235 et 236), l’armée
anglaise se composait de trois mille hommes d’armes, de dix mille
soudoyers, de plus de dix mille archers à cheval et d’un égal
nombre d’archers à pied; elle avait un front de vingt lieues.
[208] «Plures naves, de Anglia versus ipsum regem cum victualibus
venientes, adeo fuerant per tempestates maris horribiliter
agitatæ quod quædam earum, ut dicebatur, perierunt; et quædam ad
portus diversos Angliæ redierunt per tempestatem compulsæ, et
quædam ad partes exteras transvehebantur.» Robert de Avesbury, p.
237.
[209] D’après Robert de Avesbury (p. 236 à 238), Guillaume de
Douglas aurait sollicité et obtenu du roi de l’Angleterre une
trêve de dix jours, en promettant d’attirer les prélats et barons
d’Écosse dans l’obéissance d’Édouard; mais au lieu de tenir sa
promesse, il n’aurait profité de cette trêve que pour faire
transporter tous les vivres et approvisionnements dans ses places
fortes ou dans des cachettes souterraines et pour se mettre en
sûreté lui et les siens dans des forêts inaccessibles.
Aussi, les envahisseurs, à leur retour en Angleterre, sont attaqués à
l’improviste par Guillaume de Douglas au moment où ils traversent,
morcelés en petits pelotons, les défilés de Cheviot d’où sort la Tweed
qui forme la limite entre les deux royaumes. Édouard ne se trouve pas
dans le détachement qui est ainsi surpris et ne doit son salut qu’à
cette circonstance; toutefois, les Écossais ne se retirèrent pas sans
emmener des prisonniers parmi lesquels se trouvent six Brabançons[210].
P. 157 à 159, 371.
[210] Robert de Avesbury dit seulement que Guillaume de Douglas
ne cessa d’épier les Anglais pendant leur retour d’Écosse en
Angleterre et qu’il surprit un jour dans un manoir écarté Robert
Erlee chevalier et vingt hommes de sa suite.
CHAPITRE LXXVI.
1355. EXPÉDITION DU PRINCE DE GALLES EN LANGUEDOC[211] (§§ 356 à 362).
[211] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, chap. XCII, p. 187 à
189.
A peine débarqué en Guyenne[212] avec mille hommes d’armes et deux
mille archers, le prince de Galles entreprend de faire une chevauchée
en Languedoc et convoque à Bordeaux les principaux seigneurs de
Gascogne. P. 159 à 161, 371, 372.
[212] Le prince de Galles débarqua en Guyenne après le 16 juillet
1355, car c’est la date du mandement par lequel Édouard ordonne
de réunir une flotte pour transporter en Gascogne le prince et
son armée. V. Rymer, _Fœdera_, vol. III, p. 308 et 309.
L’armée anglo-gasconne, forte de quinze cents lances, de deux
mille archers et de trois mille bidauds, passe à gué la Garonne au
Port-Sainte-Marie[213] et marche sur Toulouse. Les habitants de cette
ville, alors presque aussi grande que Paris, mettent le feu à leurs
faubourgs par l’ordre du comte d’Armagnac[214] leur capitaine; ils
sont quarante mille hommes sous les armes et font si bonne contenance
du haut de leurs remparts que les Anglais n’osent les attaquer et se
dirigent vers Carcassonne. Leur première halte est Montgiscard[215].
Cette petite place, située dans un pays où la pierre[216] fait défaut,
n’est fermée que de murs de terre. Les Anglais l’emportent d’assaut et,
après l’avoir livrée aux flammes, chevauchent vers Avignonet[217], gros
village ouvert de quinze cents maisons, où l’on fabrique beaucoup de
draperie. Au-dessus de ce village s’élève un château en amphithéâtre
où les riches bourgeois ont cherché un refuge. Les Anglo-Gascons
s’en emparent, mettent tout au pillage et prennent le chemin de
Castelnaudary. P. 161 à 164, 372 à 374.
[213] Lot-et-Garonne, ar. Agen, entre Aiguillon au nord-est et
Agen au sud-est. Comme le prince de Galles commença sa chevauchée
par une incursion dans le comté d’Armagnac, il put faire passer
la Garonne à son armée au Port-Sainte-Marie, qui n’est pas,
comme le dit Froissart, à trois lieues de Toulouse, mais entre
Aiguillon et Agen. Les Anglais ravagèrent ensuite les comtés
d’Astarac et de Comminges; ils restèrent sur la rive gauche de la
Garonne jusqu’à une lieue en amont de Toulouse où ils passèrent
ce fleuve non loin de son confluent avec l’Ariége. Le prince
de Galles lui-même a pris soin de raconter son expédition dans
une lettre adressée de Bordeaux, en date de Noel (25 décembre)
1355, à l’évêque de Winchester; il faut joindre à ce document
capital deux lettres de Jean de Wingfield, chevalier, l’un des
conseillers principaux du prince, datées la première de Bordeaux
le mercredi avant Noel 1355, la seconde de Libourne le 22 janvier
1356. V. Robert de Avesbury, _Hist. Ed. III_, éd. de 1720, p. 210
à 227.
[214] Le prince de Galles (_Ibid._, p. 214) et Jean de Wingfield
(p. 219) disent qu’au moment du passage des Anglais à une lieue
en amont de Toulouse, Jacques de Bourbon, connétable, Jean de
Clermont, maréchal de France, Jean comte d’Armagnac étaient
enfermés dans cette ville.
[215] Haute-Garonne, ar. Villefranche-de-Lauraguais, à 21 kil. au
sud-est de Toulouse, sur la route de Toulouse à Carcassonne.
[216] Les plateaux du Lauraguais sont en effet boueux aux
environs de Montgiscard. Encore aujourd’hui, beaucoup de
constructions sont en briques.
[217] Haute-Garonne, ar. et c. Villefranche-de-Lauraguais, à
42 kil. au sud-est de Toulouse, sur la route de Toulouse à
Carcassonne. Le prince de Galles mentionne dans la lettre déjà
citée la prise d’Avignonet «qu’estoit bien graunt et fort.»
La ville est, selon la description fort exacte de Froissart,
pittoresquemement bâtie en amphithéâtre.
La ville et le château de Castelnaudary[218], qui ne sont entourés
que de murs de terre, sont pris et pillés ainsi que le bourg de
Villefranche[219] en Carcassonnois. Ce pays est un des plus riches du
monde. Des draps et des matelas garnissent les chambres; les écrins et
les coffres sont remplis de joyaux. Les envahisseurs, et surtout les
Gascons, qui sont très-avides, font main basse sur tout. P. 164, 165,
374.
[218] Castelnaudary fut pris par les Anglais la veille de la
Toussaint (31 octobre) 1355. _Ibid._, p. 214.
[219] Nous ne connaissons aucune localité du nom de Villefranche
entre Castelnaudary et Carcassonne. Si Froissart a voulu
parler de Villefranche-de-Lauraguais, il aurait dû citer cette
ville après Montgiscard, car on la trouve avant Avignonet et
Castelnaudary quand on va de Toulouse à Carcassonne.
La ville de Carcassonne est située au milieu d’une plaine, sur le bord
de la rivière d’Aude; à la main droite, en venant de Toulouse, la cité,
dont les remparts sont hérissés de tours, couronne le sommet d’une
haute falaise et domine la ville. Les habitants de Carcassonne[220]
ont mis en sûreté dans cette cité leurs femmes et leurs enfants, avec
ce qu’ils ont de plus précieux; néanmoins, aidés d’un certain nombre
de bidauds à lances et à pavais, ils entreprennent de défendre la
ville elle-même, dont ils barrent chaque rue au moyen de chaînes. Deux
chevaliers du Hainaut, Eustache d’Auberchicourt et Jean de Ghistelles,
se distinguent à l’assaut de ces chaînes. La ville est conquise rue par
rue, et c’est à peine si quelques-uns de ses défenseurs parviennent
à se sauver dans la cité. Les vainqueurs mettent à sac toutes les
maisons[221], au nombre de près de sept mille, et à rançon les plus
riches bourgeois; ils cherchent ensuite pendant deux nuits et un jour
de quel côté ils pourront assaillir la cité, mais elle est imprenable.
P. 165 à 167, 374, 375.
[220] La ville de Carcassonne _proprement dite_, ou ville
basse, que l’Aude sépare de la cité, n’avait pas alors de
fortifications. L’enceinte, dont une partie subsiste encore,
fut élevée de 1355 à 1359 par les soins de Thibaud de Barbazan,
sénéchal de Carcassonne, aux frais des habitants de cette ville,
qui s’imposèrent pour cela une taille extraordinaire en avril
1358. Arch. nat., sect. hist., JJ90, p. 141.
[221] Le prieuré des religieuses de Saint-Augustin, situé dans la
banlieue de Carcassonne, fut détruit par les Anglais et rebâti
plus tard dans la ville (Arch. nat., sect. hist., JJ82, p. 353;
JJ86, p. 24; JJ144, p. 445). Par acte daté de Toulouse en juin
1359, Jean, fils de roi de France et son lieutenant ès parties
de Langue d’Oc, comte de Poitiers, accorde des priviléges aux
bouchers de Carcassonne «propter cursum principis Gallorum
_et concremacionem dicti loci_» (Arch. nat., JJ112, p. 351).
Carcassonne devait surtout sa richesse à la fabrication du drap.
JJ69, p. 41; JJ70, p. 51, 476; JJ143, p. 8.
Cette cité, jadis appelée Carsaude et fondée par les Sarrasins, résista
sept ans à Charlemagne[222].--Les Anglo-Gascons franchissent l’Aude sur
le pont de Carcassonne, passent à Trèbes[223] et à Homps[224] que l’on
épargne à la prière du seigneur d’Albret moyennant le payement d’une
rançon de douze mille écus, et arrivent à Capestang[225], gros bourg
situé près de la mer, dont les salines sont une source de richesses
pour ses habitants[226]. Ceux-ci se rançonnent à quarante mille écus,
qu’ils s’engagent à payer dans cinq jours; mais après le départ des
Anglais, les bourgeois de Capestang reçoivent de Jacques de Bourbon,
connétable de France, qui se tient à Montpellier[227], un renfort
de cinq cents combattants, que leur amène Arnaud de Cervole, dit
l’Archiprêtre; ils fortifient leur bourg et refusent de payer la somme
promise. P. 167 à 170, 375 à 377.
[222] Jean le Bel, si versé dans l’histoire poétique de
Charlemagne, n’a pas mentionné cette légende que Froissart
emprunte aux poëmes chevaleresques.
[223] Aude, ar. Carcassonne, c. Capendu, à 8 kilomètres à l’est
de Carcassonne, sur la route qui va de cette ville à Béziers et à
Narbonne.
[224] Nous identifions _Ourmes_ de Froissart avec Homps, Aude,
ar. Narbonne, c. Lézignan, à l’est de Trèbes, sur la route de
Carcassonne à Capestang et à Béziers.
[225] Hérault, ar. Béziers, entre Homps à l’ouest et Béziers à
l’est, à 12 kil. au nord de Narbonne, sur le bord septentrional
d’un étang que l’Aude met en communication avec la mer.
[226] M. Cauvet, avocat à Narbonne, a fait gagner un procès
relatif à la possession de ces salines, en s’appuyant
principalement sur ce passage de Froissart.
[227] Jacques de Bourbon ne se tenait pas à Montpellier; il était
venu de Toulouse à Carcassonne (Robert de Avesbury, p. 221) et
inquiétait l’armée anglaise sur ses derrières. C’étaient les
milices de la sénéchaussée de Beaucaire qui s’avançaient par
Montpellier et qui, combinant leurs mouvements avec ceux du comte
d’Armagnac et de Jacques de Bourbon, tendaient à envelopper les
Anglo-Gascons.
Narbonne se compose, comme Carcassonne, d’une cité et d’un bourg. Le
bourg, situé sur le bord de l’Aude, est une ville ouverte; la cité,
attenante au bourg, est défendue par une enceinte munie de portes
et de tours. Aimeri de Narbonne s’est enfermé dans la cité avec une
garnison[228] de gens d’armes de sa vicomté et de l’Auvergne; cette
cité, qui regorge de richesses, possède une église de Saint-Just[229],
dont les canonicats valent par an cinq cents florins. Les Anglais
occupent le bourg et le pillent, mais la cité résiste à tous
leurs assauts. A la grande joie des habitants de Béziers[230], de
Montpellier, de Lunel et de Nîmes, les Anglo-Gascons vident après une
semaine de séjour le bourg de Narbonne, non sans y avoir mis le feu,
et reprennent le chemin de Carcassonne. Sur leur route, ils pillent
Limoux, où l’on fabrique des draps renommés pour leur beauté; en
passant par Carcassonne, ils incendient une seconde fois la ville et
emportent d’assaut Montréal[231]; puis ils gagnent les montagnes dans
la direction de Fougax[232] et de Rodes[233]; enfin, ils repassent la
Garonne au Port-Sainte-Marie. L’inaction du comte d’Armagnac dans tout
le cours de cette incursion occasionne une émeute à Toulouse; le comte
est assiégé dans le château et réduit à se sauver par une fenêtre.
Jacques de Bourbon et le comte d’Armagac opèrent la jonction de leurs
forces trop tard pour pouvoir couper la retraite aux Anglais. De retour
à Bordeaux, le prince de Galles licencie son armée, qui rapporte de
cette expédition un butin immense. P. 170 à 174, 377 à 382.
[228] Le prince de Galles dit (p. 215) que le vicomte de Narbonne
avait sous ses ordres cinq cents hommes d’armes. C’est à Narbonne
que le prince reçut du pape une demande de sauf-conduit pour deux
évêques envoyés en négociation, mais il refusa d’accorder aux
deux légats les lettres de sauf-conduit.
[229] L’église Saint-Just, commencée en 1272, ne consiste que
dans un chœur dont les voûtes s’élèvent à 40 mètres; elle était
la cathédrale des archevêques de Narbonne, primats du Languedoc.
La paroisse de Narbonne qui souffrit le plus du passage des
Anglais fut celle de Saint-Étienne; elle resta longtemps déserte.
[230] Jacques Mascaro, historiographe de la commune de Béziers,
nous a laissé une chronique qui va de 1347 à 1390 où on lit le
curieux passage qui suit: «L’an 1335, davan las Totz Sanz, venc
en aquest pays lo princep de Galas; et vengueron los coredos
entro à Bezes. Mais quand el saup que en Bezes avia grands gens
d’armas, ne volc pus avant passar; et venc tant gran neu que si
no s’en fos tornat, non y a guera Engles no fos remangut en las
plassas.» _Bulletin de la société archéologique de Béziers_, t.
I, p. 81.
[231] Montréal-de-l’Aude, Aude, ar. Carcassonne, au sud-ouest de
cette ville.
[232] Fougax-et-Barrineuf, Ariége, ar. Foix, c. Lavelanet.