Foix. Le prince de Galles s’en alla par un autre chemin qu’il
n’était venu; il opéra sa retraite par les montagnes des diocèses
de Carcassonne, de Pamiers et de Rieux, soit, comme il l’affirme,
qu’il poursuivît les Français qui reculaient devant lui dans
cette direction, soit qu’il craignît de ne plus trouver dans
le pays qu’il avait ravagé en venant de Toulouse à Carcassonne
de quoi nourrir son armée. Quoi qu’il en soit, il repassa la
Garonne à Carbonne (Haute-Garonne, ar. Muret); il campa une
nuit sur la rive droite de la Save qui le séparait du comte
d’Armagnac, du connétable de France et du maréchal de Clermont
dont on apercevait les feux de l’autre côté de la rivière à
Lombez et à Sauveterre (Gers, ar. et c. Lombez). Il poursuivit
l’ennemi jusqu’à Gimont (Gers, ar. Auch) où l’armée française
se débanda, tandis que ses chefs s’enfermaient dans cette place
forte. Gimont ou Francheville, situé «in inimicorum fronteria»,
avait été pourvu d’une enceinte avant janvier 1351, date d’une
charte où Jean concède l’encan aux habitants (JJ80, p. 155). Sur
la route de Gimont à Bordeaux, le prince de Galles réduisit six
villes fermées, le Port-Sainte-Marie, Clairac (Lot-et-Garonne,
ar. Marmande, c. Tonneins), Tonneins (Lot-et-Garonne, arr.
Marmande), _Bourg Saint-Pierre_, Castelsagrat (Tarn-et Garonne,
ar. Moissac, c. Valence-d’Agen), Brassac (Tarn-et-Garonne, ar.
Moissac, c. Bourg-de-Visa) et dix-sept châteaux. Le bâtard de
l’Isle, capitaine de Castelsagrat, fut tué à l’assaut de cette
forteresse par Jean Chandos, James d’Audley et Renaud de Cobham.
Cette chevauchée avait duré deux mois, en octobre et novembre
1355.
CHAPITRE LXXVII.
1356. TROUBLES A ARRAS ET EN NORMANDIE A L’OCCASION DE LA GABELLE OU
IMPÔT SUR LE SEL; ARRESTATION DU BOL DE NAVARRE A ROUEN, EXÉCUTION DU
COMTE DE HARCOURT.--GUERRE ENTRE LE ROI DE FRANCE ET LES FRÈRES DE
NAVARRE QUI FONT ALLIANCE AVEC LE ROI D’ANGLETERRE; CHEVAUCHÉE DU DUC
DE LANCASTRE ET DES NAVARRAIS EN NORMANDIE.--SIÉGE ET PRISE D’ÉVREUX,
DE RHOTES ET DE BRETEUIL PAR LE ROI DE FRANCE[234] (§§ 363 à 370).
[234] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, chap. XCIII, t. II, p. 191 à
194.
L’impôt de la gabelle[235] excite à Arras une révolte des petites gens
qui tuent quatorze[236] des plus riches bourgeois; le roi de France
fait pendre les meneurs.--En Normandie, le roi de Navarre, comte
d’Évreux, le comte de Harcourt, Godefroi de Harcourt, Jean de Graville
et plusieurs autres seigneurs s’opposent aussi à la levée de la gabelle
sur leurs terres. Le roi Jean, furieux de cette résistance, saisit la
première occasion de s’en venger. Un jour que le roi de Navarre et le
comte de Harcourt dînent au château de Rouen à la table de Charles,
duc de Normandie, fils aîné du roi de France, celui-ci survient à
l’improviste[237] pendant le repas; le roi de Navarre est arrêté séance
tenante malgré les supplications du jeune duc dont il est l’hôte; le
comte de Harcourt, Jean de Graville[238], Maubue[239] de Mainemares et
Colinet Doublel[240] ont la tête tranchée. P. 174 à 180, 382 à 386.
[235] Cet impôt et celui de huit deniers pour livre avaient été
décrétés par la célèbre ordonnance du 28 décembre 1355 tenue à
la suite de la réunion des Etats Généraux à Paris le 30 novembre
précédent. L’impopularité de ces taxes détermina l’assemblée
qui se réunit de nouveau le 1er mars 1356 à les remplacer par
une sorte d’impôt sur le revenu ou de capitation qui frappait
inégalement les nobles, les clercs et les non-nobles.
[236] Le nombre de dix-sept, donné par les Grandes Chroniques de
France, est confirmé par les lettres de rémission octroyées à
Arras le 28 avril 1356 aux habitants de ladite ville par Arnoul
d’Audrehem, maréchal de France, lieutenant du roi ès parties de
Picardie, d’Artois et de Boulonnais: «Comme plusieurs commocions,
rebellions, assemblées et monopoles eussent esté faites en la
ville d’Aras, et encores de ce fust ensivi uns fais piteux ouquel
Willaumes li Borgnes, Jaquemart Louchart, esquievin, Andrieu de
Mouchi, bourgois de le dite ville, et plusieurs autres, jusques
au nombre de dix-sept personnes, furent ochiz en le maison du dit
Willaume, et aucuns d’iceulx jeté jus inhumainement en le Cauchie
par les fenestres du dit hostel, et le ministre de le Trinité de
l’Ordre Saint Mathelin et un autre navré mortelment, et depuis
au tiers jour deux autres mis à mort par voie de fait...» Arnoul
d’Audrehem fit décapiter en sa présence quatorze des coupables,
jeter leurs cadavres à la voirie et suspendre les têtes au-dessus
des portes de la ville (Arch. nat., sect. hist., JJ84, p. 528,
fºs 274 vº et 275). Des lettres de rémission furent accordées en
octobre 1356 à André de Mouchi, ch{er}, pour avoir tué Henri Wion
d’Arras, accusé d’avoir provoqué la sédition et le meurtre du
père du dit André. JJ84, p. 808.
[237] La tragique scène de Rouen eut lieu le mardi 5 avril 1356,
d’après des lettres de Charles dauphin du 12 décembre 1357 (JJ89,
p. 289) et les Grandes Chroniques de France (v. p. 414 de ce
volume). On lit par erreur: «Le mardi _sixiesme_ jour d’avril»
dans l’édition de M. P. Paris, in-12, t. VI, p. 26.
[238] Le seigneur de Préaux fut exécuté avec Jean, comte de
Harcourt, et Jean Malet, sire de Graville (Table de Lenain, U524,
t. XXX, fº 64). Le 5 juin 1356, le roi Jean échangea une terre
située dans le comté d’Alençon, provenant de la confiscation
des biens de feu Jean Malet, sire de Graville, contre un manoir
que Marie d’Espagne, comtesse d’Alençon, possédait à Saint-Ouen
(Arch. nat., J169, nº 32). Le 13 juin 1356, le roi de France fit
présent à la dite comtesse d’Alençon, pour elle et ses enfants,
des biens ayant appartenu à Jean Malet à Séez et à Bernai (V.
Desnos, _Hist. d’Alençon_, t. I, p. 388).
[239] Maubue était un surnom de ce chevalier, dont le prénom
était Guillaume (JJ82, p. 469); Jean de Mainemares, écuyer, frère
aîné de Guillaume, obtint des lettres de rémission en janvier
1358 (JJ89, p. 215).
[240] Cet écuyer, désigné par Froissart et les autres
chroniqueurs sous le nom de _Doublet_, est appelé _Doublel_
dans les registres du Trésor des Chartes (JJ82, p. 511 et JJ85,
p. 30). En janvier 1357 (n. st.) le roi Jean donne à Jean du
Saussay, écuyer, huissier d’armes du duc de Normandie, la maison
de Raffetot (Seine-Inférieure, ar. le Havre, c. Bolbec), avec 50
livres tournois de rente, confisquée pour la forfaiture de feu
Colinet Doublel (JJ85, p. 30). D’autres biens de Colin Doublel
furent donnés en décembre 1357 à son frère messire Jean Doublel
(JJ89, p. 330).
A la nouvelle des événements de Rouen, Philippe et Louis de Navarre,
frères du roi Charles, Godefroi de Harcourt, oncle et [Jean] de
Harcourt, fils aîné du feu comte de Harcourt, l’héritier de Jean de
Graville, Pierre de Sacquenville et bien vingt chevaliers défient le
roi de France. Le roi de Navarre, détenu d’abord au château du Louvre,
est bientôt transféré dans la forteresse de Crèvecœur en Cambrésis. P.
180 à 183, 386, 387.
Louis de Harcourt, l’un des familiers du duc de Normandie, frère du
comte de Harcourt exécuté à Rouen, refuse, en dépit des instances et
des menaces de son oncle Godefroi, de prendre parti contre le roi de
France[241]. Philippe de Navarre[242] et Godefroi de Harcourt, laissant
leurs forteresses de Normandie sous la garde de Louis de Navarre et
du Bascle de Mareuil, vont à Londres pendant la session du Parlement
solliciter l’appui du roi d’Angleterre. Édouard s’engage à les soutenir
et, non content de leur fournir cent hommes d’armes et deux cents
archers, sous le commandement des seigneurs de Ross et de Nevill, il
donne l’ordre au duc de Lancastre qui guerroie en Bretagne de seconder
les frères de Navarre avec toutes les forces dont il dispose. P. 183 à
186, 387, 388.
[241] En mai 1359, Charles régent donne à Louis de Harcourt,
vicomte de Châtellerault, les terres et châtellenies de Vibraye
et de Bonnétable dans le comté du Maine, venues à héritage à
Jean, comte de Harcourt, du chef de sa mère, et confisquées sur
ledit Jean, neveu de Louis, complice du roi de Navarre. JJ90, p.
112.
[242] Philippe de Navarre ne perdit pas de temps, car la tragique
scène de Rouen avait eu lieu le mardi 5 avril 1356, et dès le
commencement du mois suivant des négociations étaient ouvertes
avec le roi d’Angleterre, vers lequel Philippe de Navarre et
Godefroi de Harcourt avaient député Jean, sire de Morbecque et
Guillaume Carbonnel, sire de Brevands. Ces négociateurs avaient
rempli leur mission dès le 12 mai, date du sauf-conduit qui
leur fut délivré pour revenir en Normandie (Rymer, vol. III, p.
328, 329). Le 24 juin, Édouard envoyait à Philippe de Navarre
et à Godefroi de Harcourt un sauf-conduit pour venir à sa cour
(_Ibid._, p. 331). Mais Godefroi de Harcourt, occupé dès le 22
juin à guerroyer en Normandie en compagnie du duc de Lancastre
(Robert de Avesbury, p. 247), n’eut pas le temps de se rendre
en Angleterre; et son voyage resta, quoi qu’en dise Froissart,
à l’état de projet. Quant à Philippe de Navarre, il alla bien
à la cour d’Édouard, mais postérieurement à la campagne du duc
de Lancastre à laquelle il avait pris part, comme il résulte
de deux lettres d’Édouard des 20 et 24 août 1356 (Rymer, vol.
III, p. 338, 339), et du traité de Clarendon du 4 septembre 1356
(_Ibid._, p. 340). V. Léopold Delisle, _Histoire du château et
des sires de Saint-Sauveur-le-Vicomte_, p. 84 et 85.
Le duc de Lancastre, qui a sous ses ordres le fameux Robert Knolles,
vient de Pontorson à Évreux rejoindre Philippe de Navarre et Godefroi
de Harcourt, aussitôt après leur retour d’Angleterre. L’armée
anglo-navarraise s’élève à douze cents lances, seize cents archers
et deux mille brigands[243] à lances et à pavais; elle occupe, pille
et brûle successivement Acquigny, Pacy, Vernon, Verneuil[244] et les
faubourgs de Rouen. A cette nouvelle, le roi de France, accompagné
de ses deux maréchaux Jean de Clermont et Arnoul d’Audrehem, vient à
Pontoise, à Mantes, à Rouen; il rassemble une armée de dix mille hommes
d’armes, ce qui fait trente ou quarante mille combattants, et marche
contre les Anglo-Navarrais. Ceux-ci, qui se sentent inférieurs en
nombre, se retirent précipitamment dans la direction de Pontorson et de
Cherbourg. Les Français les poursuivent et parviennent à les joindre à
peu de distance de Laigle[245]; le duc de Lancastre n’évite la bataille
qu’à la faveur d’un habile stratagème. L’armée anglo-navarraise se
disperse: Jean Carbonnel s’enferme à Évreux avec Guillaume Bonnemare
et Jean de Ségur, Foudrigais à Conches, Sanson Lopin à Breteuil en
compagnie de Radigot et de Frank Hennequin, tandis que le duc de
Lancastre et les Anglais regagnent la forte marche de Cherbourg. P. 186
à 191, 388 à 390.
[243] Le duc de Lancastre avait en tout neuf cents hommes d’armes
et quatorze cents archers. Les cinq cents hommes d’armes et huit
cents archers qu’il avait primitivement sous ses ordres s’étaient
grossis des cent hommes d’armes de Philippe de Navarre et de
Godefroi de Harcourt et de trois cents hommes d’armes et cinq
cents archers amenés par Robert Knolles de Carentoir en Bretagne
(Morbihan, ar. Vannes, c. la Gacilly). L’abbaye de Montebourg,
et non Evreux, avait été choisie comme quartier général. La
petite armée se mit en marche le 22 juin; elle était de retour
à Montebourg le 13 juillet. Ces détails sont tirés d’une lettre
écrite à Montebourg le 16 juillet 1356 qui donne jour par
jour l’itinéraire suivi par le duc de Lancastre (v. Robert de
Avesbury, p. 246 à 251). Le but principal de cette expédition
était de forcer les Français qui assiégeaient le Pont-Audemer
sous les ordres de Robert de Houdetot à lever le siége de cette
ville occupée par les Navarrais. Les dates extrêmes de ce
siége nous sont fournies par des lettres de rémission de mai
1357 en faveur de Guillaume l’Engigneur de _Mangreville sur le
Ponteaudemer_ (auj. Manneville-sur-Risle), où on lit que «...
nostre amé et feal messire Robert de Houdetot et plusieurs gens
d’armes eztans sous son gouvernement venissent tenir siège devant
le dit chastel, et y fussent _depuis Pasques 1356 jusques à la
Saint Jehan_ (24 juin) ensivant...» Arch. nat., sect. hist.,
JJ85, p. 120.
[244] Le 4 juillet, le duc de Lancastre surprit et pilla
Verneuil, où il se reposa trois jours.
[245] Le roi Jean attendait les Anglais à une petite lieue de
Laigle, à Tubœuf (Orne, ar. Mortagne, c. Laigle), avec son fils
aîné Charles, le duc d’Orléans son frère, une armée de huit
mille hommes d’armes et de quarante mille arbalétriers et autres
gens des communes. Le roi de France, au lieu de tomber sur
les Anglais, envoya deux hérauts offrir la bataille au duc de
Lancastre, qui profita de cet avertissement pour s’échapper. V.
Robert de Avesbury, p. 249 et 250.
Évreux se compose d’un bourg, d’une cité et d’un château, et il y a des
fortifications particulières pour chacune de ces trois parties de la
ville. Le roi Jean[246] assiége cette place et réduit successivement
le bourg et la cité à se rendre; le château lui-même, confié à la
garde de Guillaume de Gauville et de Jean Carbonnel, capitule au bout
de quelques semaines: la garnison a la vie sauve et peut se retirer
à Breteuil. Pendant ce temps, Robert Knolles essaye de s’emparer du
château de Domfront. P. 191 à 193, 390 à 392.
[246] Le siége d’Évreux ne fut pas fait par le roi Jean en
personne; ce siége, comme celui du Pont-Audemer, suivit
immédiatement l’arrestation du roi de Navarre: il est antérieur
à la chevauchée du duc de Lancastre. Évreux s’était rendu
aux Français avant le 20 juin, jour où Guillaume, abbé de
Saint-Taurin, fit remise à Jean de Montigny, aumônier, et à Adam
de Pinchemont, infirmier de ladite abbaye, qui s’étaient enfermés
dans la cité et église d’Évreux pour mettre en sûreté les joyaux
de leur abbaye, de la peine qu’ils pouvaient avoir encourue en
prenant les armes et en concourant à la défense. Ces lettres de
rémission furent confirmées le 12 août 1356 par le roi Jean:
«Comme depuis que nous eusmes fait prendre ou chastel de Rouen le
roy de Navarre et conte d’Evreux, nostre filz et homme, et mettre
en prison fermée pour certainnes causes, plusieurs personnes se
soient mis et requeulis en la cité d’Evreux et icelle tenue à
force par certain temps contre nostre volenté et la puissance
de certainne quantité de gens d’armes que nous y avions envoié,
jusques à tant que certain traictié et accort fu fait de nostre
congié et consentement entre noz dictes gens et les gens
estans en la dicte cité: par lequel traictié et accort iceulx
de la dicte cité rendirent à noz dictes gens pour nous icelle
cité, sauf leurs corps et leurs biens, et par certaines autres
condicions contenues plus plainnement ès diz traictié et accort
sur ce fais...» (Arch. nat., JJ84, p. 638). Jean _de Torpo_,
d’Évreux, poissonnier du roi de Navarre, avait approvisionné de
poisson salé le château où il s’enferma pendant le siége; et nous
voyons dans des lettres de rémission qui lui furent délivrées en
octobre 1356, que Roberge, sa femme, munie d’un sauf-conduit du
comte de Tancarville, connétable de Normandie, alla se retirer
avec la femme de Pierre de Sacquenville, après la reddition
d’Évreux, dans le château de Breteuil. JJ85, fº 67 vº.
Après la prise d’Évreux et du château de Rothes[247], le roi de France,
dont l’armée est forte de soixante mille chevaux, met le siége
devant Breteuil, un des plus forts châteaux assis en plaine qu’il y
ait en Normandie; ce fut le plus beau siége qu’on eût vu depuis celui
d’Aiguillon.--A ce moment, le comte de Douglas d’Écosse et Henri de
Castille, bâtard d’Espagne et comte de Transtamare, viennent offrir
leurs services au roi Jean, qui les accueille courtoisement et assigne
à Douglas cinq cents livres de revenu annuel.--Les assiégeants font
construire un chat ou atournement d’assaut, monté sur quatre roues,
crénelé et cuirassé, composé de trois étages, dont chacun peut contenir
deux cents combattants. On comble pendant un mois, avec des fascines,
les fossés du château de Breteuil, à l’endroit où l’on veut donner
l’assaut, et l’on parvient ainsi à amener, au moyen des roues, cette
énorme machine contre les remparts; mais les assiégés ont eu soin de
se pourvoir de canons qui vomissent du feu grégeois[248]: ce feu
embrase le toit de la machine, et les gens d’armes qui la montent sont
obligés de se sauver. Les assiégeants entreprennent alors de combler,
dans toute leur étendue, les fossés qui entourent les remparts, et ils
emploient à ce travail quinze cents terrassiers. P. 193 à 196, 392, 393.
[247] Auj. Saint-Léger-de-Rothes ou Saint-Léger-du-Boscdel, Eure,
arr. et c. Bernai.
[248] Tout le monde sait qu’il était d’usage dès cette époque
d’employer l’artillerie au siége des places fortes; ce que l’on
ignore généralement, c’est que, dès le règne de Charles V, et
peut-être auparavant, on avait l’habitude de tirer le canon à
Paris pendant les représentations du mystère de la Passion. C’est
ce qui résulte de lettres de rémission que nous avons découvertes
et que nous publions ici pour la première fois. Ces lettres sont
datées, il est vrai, de 1380; mais elles constatent que l’usage
de tirer le canon dans cette circonstance était établi depuis
longtemps. Nous prions les historiens de l’artillerie et de notre
théâtre au moyen âge de nous pardonner cette publication qui est
ici un hors-d’œuvre.
«Charles, etc. Savoir faisons à touz presens et à venir à nous
avoir esté exposé de la partie de Guillaume Langlois que, comme,
le mardi après Pasques darrain passées, ès jeux qui furent faiz
et ordenez en l’onneur et remembrance de la Passion Nostre
Seigneur Jhesucrit en nostre bonne ville de Paris, par aucuns des
bourgois et autres bonnes genz d’icelle, le dit exposant eust
esté requis, prié et ordené de ceulx qui ès diz jeux faisoient
les personnages des figures des ennemis et deables, de estre aux
diz jeux pour getter des canons, quant temps seroit, afin que
leurs personnages fussent mieulz faiz, _si comme ès diz jeux on
a acoustumé à faire par chacun an à Paris_. Et lors avint que
avec le dit exposant vint et s’embati illec amiablement Jehan
Hemon, varlet d’estuves, pour lui cuidier aidier à jouer et
faire getter des diz canons, quant lieu et temps seroit, _comme
autreffoiz on a acoustumé à faire_. Et il soit ainsi que ilz
ordenèrent et mistrent à point iceulx canons pour getter et
faire bruit sur l’appointement et arroy du Cruxifiement que on
a acoustumé à faire en iceulx jeux en remenbrance de la mort et
passion de Nostre Seigneur Jhesucrit. Et pour ce que illec où les
diz exposanz et Jehan Hemon estoient, fu mise une broche chaude
et boutée en un canon estant ou dit lieu, la cheville d’icellui
canon par force de feu s’en issy et sailli plus tost et autrement
que ne cuidoient et pensoient yceulx exposanz, et Hemon, par tèle
manière que le dit Hemon d’icelle cheville fu feru et attaint
d’aventure en l’une de ses jambes. Et aussi fu le dit Guillaume
par la force du feu qui en yssi embrasé et brûlé parmi le visage
et fu en grand doubte et en aventure d’estre mort ou affolé de
touz poins. Après lesquèles choses ainsi avenues, le dit Hemon,
qui estoit bon et vray ami d’icellui exposant, et qui ne vouloit
que, pour la bleceure qu’il avoit ainsi de la cheville du dit
canon, il fust aucunement dommagié ne poursuy.... Donné à Paris
l’an de grâce mil trois cens et quatre vins, ou moys d’avril et
le dix septième de nostre regne.» Arch. nat., sect. hist., JJ116,
p. 254, fºs 152 vº et 153.
Pendant que le roi de France assiége ainsi Breteuil, le prince de
Galles, informé de l’alliance conclue entre son père et les Navarrais,
veut faire une diversion en faveur de ses nouveaux alliés; c’est
pourquoi, il part de Bordeaux aux approches de la Saint-Jean à la
tête d’une armée de deux mille hommes d’armes et de six mille archers
et il se dirige vers la Loire à travers l’Agenais, le Limousin et
le Berry.--A la nouvelle de cette incursion, le roi Jean presse le
siége de Breteuil avec plus de vigueur encore qu’auparavant[249]. Les
assiégés font prisonnier Robert de Montigny, chevalier de l’Ostrevant,
qui s’est aventuré trop près du rempart, et tuent Jacquemart de
Wingles son écuyer. Sept jours après cet incident, le capitaine de
Breteuil nommé Sanson Lopin, écuyer navarrais, qui résiste depuis sept
semaines[250] aux efforts d’une armée tout entière, se voit contraint
de rendre la forteresse moyennant que la garnison aura la vie sauve
et pourra se retirer au château de Cherbourg. Le roi Jean rentre à
Paris et fait ses préparatifs pour marcher à la rencontre du prince de
Galles. P. 196 à 198, 393 à 398.
[249] Cf. _Chronique des quatre premiers Valois_, p. 42 à 46.
D’après cette chronique, le roi Jean aurait fait venir le roi de
Navarre du Château-Gaillard, afin que Charles ordonnât lui-même
à ses capitaines de Breteuil et du Pont-Audemer d’évacuer ces
places, démarche qui n’aboutit à aucun résultat.
[250] On peut dresser sûrement d’après les actes l’itinéraire
du roi Jean dans le cours de cette expédition de Normandie.
Le jour même où le duc de Lancastre entrait en campagne,
c’est-à-dire le 22 juin, le roi de France était à Dreux
(Arch. nat., JJ84, p. 554), après avoir passé le 7 juin à
Saint-Arnoul-en-Yvelines (Seine-et-Oise, ar. Rambouillet, c.
Dourdan), et au Gué-de-Longroi (Eure-et-Loir, ar. Chartres, c.
Auneau); le 8 juillet, il se trouvait à Tubœuf près Laigle où il
laissa échapper le duc de Lancastre et les Anglais. Le siége de
Breteuil dut suivre immédiatement cette poursuite infructueuse,
car nous avons un très-grand nombre de lettres du roi Jean et de
son fils Charles datées _Ante Britolium in Normannia anno Domini
1356, mense_ JULII (JJ84, p. 788. Cf. JJ84, p. 566, 567, 570,
587, 606, 788). D’autres lettres sont datées: _In exercitu nostro
ante Britolium, mense_ AUGUSTI (JJ84, p. 571, 574, 582, 586,
602 à 604, 680, 681, 720). Ces pièces mentionnent la présence
au siége du connétable Gautier de Brienne, duc d’Athènes, des
maréchaux d’Audrehem et de Clermont, de l’archevêque de Sens,
de l’évêque de Châlons, des comtes d’Eu, de Tancarville et de
Ventadour, de Geoffroi de Charny, de Boucicaut et d’Aubert de
Hangest. Le 12 août, le roi Jean datait encore ses lettres: _En
noz tentes devant Bretueil_ (JJ84, p. 638); mais dès le 19 il
était au château de Tremblay-le-Vicomte (Eure-et-Loir, ar. Dreux,
c. Châteauneuf-en-Thymerais) et se préparait à marcher contre
le prince de Galles (JJ84, p. 633). La reddition du château de
Breteuil eut lieu par conséquent entre le 12 et le 19 août 1356.
[1] CHRONIQUES
DE J. FROISSART.
LIVRE PREMIER.
§ =288=. De le ville de Calais estoit chapitainne uns
gentilz et vaillans chevaliers de Campagne as armes,
qui s’appelloit messires Jehans de Viane. Avoecques
lui estoient pluiseur bon chevalier d’Artois et de le
5 conté de Ghines, telz que messires Ernoulz d’Audrehen,
messires Jehans de Surie, messires Bauduins de
Belleborne; monsigneur Joffroi de le Motte, monsigneur
Pepin de Were et pluiseur aultre chevalier et
escuier, liquel trop loyaument en tous estas dou garder
10 s’en acquittèrent, si com vous orés recorder ensievant.
Quant li rois d’Engleterre fu venus premierement
devant le ville de Calais, ensi que cilz qui moult le
desiroit à conquerre, [il] le assega par grant manière
15 et bonne ordenance. Et fist bastir et ordonner entre
le ville et le rivière et le pont de Nulais hostelz et
[2] maisons, et carpenter de gros mairiens, et couvrir
les dittes maisons, qui estoient assises et ordonnées
par rues bien et faiticement, d’estrain et de genestres,
ensi que donc que il deuist là demorer dix ans
5 ou douze. Car tèle estoit se intention qu’il ne s’en
partiroit, ne par ivier ne par esté, si l’aroit conquis,
quel temps ne quel painne qu’il y deuist mettre ne
prendre. Et avoit en ceste noeve ville dou roy toutes
coses necessaires apertenans à une host et plus encores,
10 et place ordonnée pour tenir marchiet le merkedi
et le samedi. Et là estoient merceries, bouceries,
halles de draps et de pain et de toutes aultres necessités,
et en recouvroit on tout aisiement pour son
argent. Et tout ce leur venoit tous les jours, par mer,
15 d’Engleterre et ossi de Flandres, dont il estoient conforté
de vivres et de marcheandises.
Avoech tout ce, les gens le roy d’Engleterre couroient
moult souvent sus le pays en le conté de
Ghines, en Tierenois, et jusques as portes de Saint
20 Omer et de Boulongne; si conqueroient et ramenoient
en leur host grant fuison de proie: dont il
estoient rafreschi et ravitaillié. Et point ne faisoit li
dis rois ses gens assallir le ditte ville de Calais, car
bien savoit que il perderoit se painne et qu’il s’i
25 traveilleroit en vain. Si espargnoit ses gens et se
artillerie, et disoit que il les affameroit, com lonch terme
que il y deuist mettre, se li rois Phelippes de recief ne
le venoit combatre et lever le siège.